Les fonds marins de l'île de La Réunion
d'une prise de conscience des dégradations au projet d'une gestion
raisonnée
Introduction
Des dégradations d'origine naturelle
Des dégradations d'origine anthropique
Vers une prise de conscience collective et l'instauration
de solutions durables
En conclusion
Localisée dans l'Océan indien (à l'est de Madagascar
et au sud-ouest de l'île Maurice), l'île de La Réunion
est une terre volcanique de 2 512 km2. D'un relief
particulièrement escarpé, cette île culmine à
plus de 3 000 m d'altitude grâce à des pitons dont les
planèzes, recouvertes de canne à sucre et de vanille, concentrent
une part importante des activités économiques de l'île.
Durant de nombreuses années, le développement économique
et touristique de cette île fut prioritairement tourné vers
l'intérieur des terres.
Aujourd'hui, l'activité balnéaire est en plein essor et son
chiffre d'affaire (1,4 milliards de francs - 213 millions d'euros - en 1996)
est d'ores et déjà supérieur à celui de la
filière sucrière. Cela est d'autant plus surprenant que cette
île ne dispose pas d'une frange côtière particulièrement
attractive ; seule une partie de sa marge occidentale - du cap La Houssaye
à la pointe de l'Étang Salé - est bordée de platures
coralliennes et de plages de sable blanc. Ces platures, d'une superficie
de 11 km2 environ, occupent moins de 0,5% de la superficie totale de l'île.
Pourquoi l'activité touristique, traditionnellement tournée
vers la montagne, s'oriente progressivement vers la frange côtière
?
Les platures coralliennes, qui n'occupent qu'une faible partie de la marge
occidentale de l'île (25 km de long), sont particulièrement
riches. On y a recensé 149 espèces de coraux, 300 espèces
de poissons récifaux, 156 espèces de crustacés, 8
espèces de mollusques et de nombreuses espèces de gorgonaires,
de spongiaires, etc. (Chabanet, 1994). Face à cette grande richesse
floristique et faunistique, les offices de tourisme ont mené de
véritables actions de lobbying pour attirer les touristes. Pour ne
prendre qu'un exemple, sur les 500 000 touristes qui visitent annuellement
l'île, près de 55% résident sur le littoral. Si la
surfréquentation de la marge côtière et des fonds marins
dégage annuellement une importante manne financière (un peu
plus de 3% du PIB), cela se traduit aussi par une dégradation de grande
ampleur, dont nous allons présenter les causes, naturelles et
anthropiques.
[R] Des dégradations d'origine naturelle
Les influences du changement climatique global
Les changements climatiques observés ces dernières décennies
semblent bien liés à l'augmentation de la teneur de
l'atmosphère en gaz carbonique (1).
D'après le Comité scientifique de recherche océanographique
(SCOR), le taux de CO2 évoluant de façon régulière,
il faut s'attendre à une extension de l'effet de serre et
parallèlement à une augmentation progressive de la
température de l'eau de mer. Les coraux se développant
traditionnellement dans des eaux dont la température maximale ne
dépasse pas 27 ou 28°C, tout dépassement de cette
température entraînera d'abord l'arrêt de leur croissance,
une augmentation de leur taux de mortalité et à long terme
leur disparition totale.
L'augmentation de la température de l'eau de mer devrait aussi
accroître de plus de 15% la récurrence et l'intensité
des ouragans. Ce phénomène s'est peut-être déjà
s'être amorcé à La Réunion : le cyclone Firinga
(1989) a détruit certaines platures coralliennes à plus de
95% (le platier corallien de Saint-Leu, par exemple) et a endommagé
ou détruit près de 20% des platures coralliennes de l'île
(Naïm, 1989).
Si jamais le changement climatique global induisait dans cette région
un rehaussement du niveau de la mer, ceci constituerait une autre menace
pour les coraux au rythme de calcification trop faible.
D'ailleurs tous les massifs coralliens de la Planète vivent actuellement
une phase de transition qui se traduit par une augmentation de leur
vulnérabilité face aux phénomènes naturels.
Influences des pluies torrentielles et des marées de
vives-eaux
Les pluies torrentielles et les marées de vives-eaux dégradent
aussi les platures coralliennes. Au passage des ouragans, par exemple, des
pluies diluviennes s'abattent sur le sol puis gonflent le lit des rivières.
Les platures coralliennes faisant face aux exutoires de ces cours d'eau
(rivière des Trois Bassins, par exemple) sont alors immergées
dans une eau saumâtre. Les coraux, particulièrement sensibles
à la dessalure de l'eau de mer, se replient progressivement. En outre,
les sédiments terrigènes " fossilisent " les platures coralliennes
(c'est-à-dire les étouffent progressivement) qui périssent
alors rapidement sous l'effet d'une nécrose
généralisée.
Plus fréquemment, les marées de vives-eaux entraînent
l'exondation des platures coralliennes les moins profondes. Leur partie sommitale
est alors fortement dégradée par une augmentation de la
température, mais surtout par le piétinement
répété des gens qui en profitent pour ramasser des
coquillages ou des poissons piégés dans les vasques.
Quelques conséquences directes
Les platures coralliennes réunionnaises sont d'autant plus fragiles,
qu'elles sont - comme on l'a indiqué - peu développées.
Ces dernières décennies, leurs dégradations se sont
traduites par une diminution de leur richesse (d'après Chabanet (1994),
ces platures ont déjà perdu 25 % de leur richesse floristique
et faunistique), une réduction de leur taux de calcification (Chabanet,
loc. cit.) et une diminution de l'abondance des poissons qui leurs
sont inféodés (Naïm, 1997). Ces évolutions sont
visibles sur le littoral, car la régression des platures coralliennes
se traduit par une plus faible protection houlographique, un important
démaigrissement des anses sablonneuses (Mespoulhé et Troadec,
1994) et un déchaussement de la végétation spammophile.
[R] Des dégradations d'origine anthropique
Érosion des terres agricoles : nécrose et pollution des
platures coralliennes
L'agriculture étant essentiellement pratiquée sur les contreforts
des pitons volcaniques, les parcelles sont généralement très
pentues et difficiles à exploiter en courbes de niveau. Quand le
substratum est mis en culture - lorsqu'on lui ôte sa couverture
végétale - mais, plus encore, lorsqu'on y pratique des labours
profonds, sa compaction entraîne l'apparition de phénomènes
de ruissellement et d'érosion. À titre d'exemple, les parcelles
agricoles réunionnaises perdraient en moyenne, chaque année,
de 10 à 100 tonnes de sédiments par hectare. Ainsi, lorsque
ces parcelles sont dénudées, labourées et exposées
sans protection aux précipitations, sous l'effet du ruissellement
et de la gravité, les particules les plus fines (argiles et limons)
sont arrachées et entraînées en bas de pente avant
d'être transportées vers les rivières qui les évacuent
en direction de leurs exutoires. Arrivées en milieu marin, ces particules
terrigènes restent en suspension pendant quelques heures avant de
sédimenter sur le fond ; c'est ce phénomène qui explique
la couleur ocre des eaux du lagon après de fortes pluies. Ces particules
terrigènes fossilisent ensuite durablement les fonds marins. Les coraux
fossilisés et nécrosés dépérissent
progressivement, les poissons migrent vers des secteurs moins turbides et
la pénétration de la lumière étant limitée,
la photosynthèse ne se fait plus et la flore sous-marine
dépérit à son tour. Les platures coralliennes aux couleurs
si chatoyantes se transforment alors lentement mais sûrement en des
masses ternes et biologiquement moribondes.
Bien qu'à ce jour aucune étude n'ait permis de quantifier le
phénomène, les engrais et les produits phytosanitaires,
utilisés sur les bassins-versants pour amender les sols et protéger
les cultures, empruntent vraisemblablement les mêmes parcours et polluent
ainsi durablement les fonds marins. Ces apports en nitrate et en azote
participent à l'eutrophisation des eaux du lagon. La décalcification
de certaines platures coralliennes et la prolifération d'algues
filamenteuses sont sans doute la conséquence directe de l'utilisation
de ces produits.
Ces problèmes d'hyper sédimentation et de pollution des eaux
côtières risquent de s'accentuer, en raison de l'extension d'un
périmètre irrigué de 57 km2, qui devrait
permettre la mise en valeur (développement des cultures
maraîchères) de vastes surfaces naturelles.
Pollutions urbaines et industrielles
En dépit des nombreux efforts réalisés, ces dernières
années, pour traiter les eaux usées d'origine urbaine, force
est de constater que cela n'a pas été suffisant car d'importants
volumes d'eaux polluées se déversent quotidiennement dans la
mer (Dutrieux, 1995). Il est vrai que la frange côtière est
fortement urbanisée, puisque 85% de la population locale y résident.
L'imperméabilisation des bassins-versants accentue encore le
phénomène, puisque les eaux pluviales qui ruissellent sur les
chaussées se chargent de polluants divers (hydrocarbures, métaux
lourds, etc.), qu'elles évacuent dans le lagon par le biais de buses
d'écoulement qui l'alimentent directement.
Si on ajoute à ces pollutions urbaines, les effluents des sucreries
et des distilleries - riches en matières organiques et minérales
- rejetés dans les rivières sans traitement préalable
(Hoarau, 1996), tout concours à ce que les platures coralliennes soient
fortement nécrosées. A titre d'exemple, l'usine du Gol est
tenue pour responsable de la dégradation du platier de l'Étang
Salée (Cuet, 1997).
Influences des activités touristiques
La plaisance est en plein essor à La Réunion et nul ne peut
s'en plaindre car cela a des répercussions positives sur l'activité
économique (vente et entretien des bateaux, etc.). Cependant, cette
activité a des conséquences nocives sur le milieu. Lorsque
des bateaux mouillent sur des platures coralliennes, leurs ancres et leurs
chaînes dégradent durablement les fonds marins en cisaillant
les coraux et en arrachant les éponges. Quand on connaît le
rythme de croissance d'une plature corallienne, le moindre fragment
cisaillé représente une perte de plusieurs décennies
de bio-construction.
En outre, les activités balnéaires, telles que la planche à
voile et la plongée sous-marine, n'ont cessé de se développer
à La Réunion où, ces dix dernières années,
les clubs de plongée ont été multipliés par deux
et les licenciés ont quasiment triplé. Quand on sait qu'à
chaque plongée - en dépit des recommandations des moniteurs
- les élèves prélèvent des petits fragments de
coraux ou des coquillages, tout ceci concours à un accroissement de
la dégradation et à un appauvrissement des fonds marins.
Une exploitation non contrôlée des ressources
Bien que l'on ne comptabilise officiellement que 640 pêcheurs
professionnels à La Réunion (Affaires maritimes, 1998), le
taux de chômage étant extrêmement élevé
(40%), de nombreux chômeurs pratiquent la plongée sous-marine
et la récolte des coquillages. Il ne s'agit pas d'une activité
d'appoint mais d'un véritable moyen de subsistance, d'autant plus
dommageable pour le milieu qu'il est pratiqué en dehors de tout
contrôle légal.
Ainsi, lors de la collecte des coquillages, par exemple, le retournement
systématique des madrépores et le piétinement des platures
coralliennes entraînent une dégradation et une régression
de ces derniers. La pêche sous-marine à l'aide de bouteilles,
bien qu'interdite, accroît la raréfaction de certaines espèces
: langoustes, poulpes, etc. Bien que ces pratiques soient la conséquence
directe de problèmes sociaux, c'est le milieu naturel qui en paye
durablement les conséquences.
[R] Vers une prise de conscience collective et l'instauration de solutions durables
S'il s'avère important de trouver des solutions pour combattre ces
dégradations, il semble encore plus important de prendre conscience
- collectivement - de l'ampleur de l'anthropisation du milieu de façon
à proposer des solutions durables.
Pour limiter l'hyper-sédimentation du lagon, par exemple, l'une des
premières mesures à prendre pourrait être d'éviter
le travail du sol pendant la période pluvieuse et d'interdire les
labours réalisés dans le sens de la pente. Il importerait aussi
d'éviter les labours profonds (40 cm) qui, en déstructurant
le sol, accentuent son érosion (Hartmann et al., 1998). Des
bandes enherbées pourraient aussi être implantées le
long des courbes de niveau. Cette technique, qui a l'avantage d'être
peu coûteuse et facile à mettre en uvre, permet principalement
de réduire la vitesse du ruissellement par absorption progressive
du flux et de limiter le transport et la propagation des produits épandus
sur le sol : insecticides, nématicides, etc.
Si ces mesures sont susceptibles de limiter les apports sédimentaires
et la pollution de l'eau du lagon, elles n'auront aucune influence sur les
sédiments déjà déposés ; c'est la raison
pour laquelle des opérations de dragage - réalisées
sous certaines conditions (les sédiments à évacuer devront
être aspirés à l'aide d'une suceuse, sans que le fond
ne soit raclé ou dégradé par le passage
répété d'une pelle, par exemple) - devraient aussi
être envisagées.
Pour tenter de réduire les pollutions côtières, les
populations urbaines devraient être systématiquement
raccordées à des stations d'épuration. De même,
les effluents des distilleries devraient être stockés dans des
aires de décantation, avant d'être rejetés dans les
rivières ; les contrevenants pourraient faire l'objet d'amendes
suffisamment élevées pour être dissuasives.
Enfin, avec l'aide de quelques " emplois jeunes ", il serait possible de
créer de véritables brigades de surveillance environnementale,
chargées d'informer le public et de recenser les contrevenants : plongeurs
indélicats, industriels pollueurs, etc. Seules des mesures drastiques
permettront, à terme, de redonner aux fonds marins leur vitalité
et leur beauté.
Quand bien même nos propositions seraient appliquées, celles-ci ne se révèleront véritablement efficaces que lorsqu'elles auront obtenu l'adhésion du plus grand nombre ; des campagnes de sensibilisation seront donc nécessaires et devront être engagées rapidement par les pouvoirs publics. Dans une île aussi petite, il ne faut plus céder à la facilité car la moindre dégradation est rapidement sur-exprimée. La gravité des nuisances précédemment évoquées justifie une sérieuse prise de conscience et la mobilisation de toutes les énergies. L'avenir économique et écologique de La Réunion en dépend.
Note
(1) À
titre d'exemple, cette teneur est passée de 270 ppmv (parties par
million en volume) en 1850 à près de 380 ppmv aujourd'hui (Barnett,
1984).[VU]
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