Le Courrier de l'environnement n°45 février 2002

Les fonds marins de l'île de La Réunion
d'une prise de conscience des dégradations au projet d'une gestion raisonnée

Introduction
Des dégradations d'origine naturelle
Des dégradations d'origine anthropique
Vers une prise de conscience collective et l'instauration de solutions durables

En conclusion

Références bibliographiques


[R] Introduction

Localisée dans l'Océan indien (à l'est de Madagascar et au sud-ouest de l'île Maurice), l'île de La Réunion est une terre volcanique de 2 512 km2. D'un relief particulièrement escarpé, cette île culmine à plus de 3 000 m d'altitude grâce à des pitons dont les planèzes, recouvertes de canne à sucre et de vanille, concentrent une part importante des activités économiques de l'île. Durant de nombreuses années, le développement économique et touristique de cette île fut prioritairement tourné vers l'intérieur des terres.
Aujourd'hui, l'activité balnéaire est en plein essor et son chiffre d'affaire (1,4 milliards de francs - 213 millions d'euros - en 1996) est d'ores et déjà supérieur à celui de la filière sucrière. Cela est d'autant plus surprenant que cette île ne dispose pas d'une frange côtière particulièrement attractive ; seule une partie de sa marge occidentale - du cap La Houssaye à la pointe de l'Étang Salé - est bordée de platures coralliennes et de plages de sable blanc. Ces platures, d'une superficie de 11 km2 environ, occupent moins de 0,5% de la superficie totale de l'île. Pourquoi l'activité touristique, traditionnellement tournée vers la montagne, s'oriente progressivement vers la frange côtière ?
Les platures coralliennes, qui n'occupent qu'une faible partie de la marge occidentale de l'île (25 km de long), sont particulièrement riches. On y a recensé 149 espèces de coraux, 300 espèces de poissons récifaux, 156 espèces de crustacés, 8 espèces de mollusques et de nombreuses espèces de gorgonaires, de spongiaires, etc. (Chabanet, 1994). Face à cette grande richesse floristique et faunistique, les offices de tourisme ont mené de véritables actions de lobbying pour attirer les touristes. Pour ne prendre qu'un exemple, sur les 500 000 touristes qui visitent annuellement l'île, près de 55% résident sur le littoral. Si la surfréquentation de la marge côtière et des fonds marins dégage annuellement une importante manne financière (un peu plus de 3% du PIB), cela se traduit aussi par une dégradation de grande ampleur, dont nous allons présenter les causes, naturelles et anthropiques.

[R] Des dégradations d'origine naturelle

Les influences du changement climatique global
Les changements climatiques observés ces dernières décennies semblent bien liés à l'augmentation de la teneur de l'atmosphère en gaz carbonique (1). D'après le Comité scientifique de recherche océanographique (SCOR), le taux de CO2 évoluant de façon régulière, il faut s'attendre à une extension de l'effet de serre et parallèlement à une augmentation progressive de la température de l'eau de mer. Les coraux se développant traditionnellement dans des eaux dont la température maximale ne dépasse pas 27 ou 28°C, tout dépassement de cette température entraînera d'abord l'arrêt de leur croissance, une augmentation de leur taux de mortalité et à long terme leur disparition totale.
L'augmentation de la température de l'eau de mer devrait aussi accroître de plus de 15% la récurrence et l'intensité des ouragans. Ce phénomène s'est peut-être déjà s'être amorcé à La Réunion : le cyclone Firinga (1989) a détruit certaines platures coralliennes à plus de 95% (le platier corallien de Saint-Leu, par exemple) et a endommagé ou détruit près de 20% des platures coralliennes de l'île (Naïm, 1989).
Si jamais le changement climatique global induisait dans cette région un rehaussement du niveau de la mer, ceci constituerait une autre menace pour les coraux au rythme de calcification trop faible.
D'ailleurs tous les massifs coralliens de la Planète vivent actuellement une phase de transition qui se traduit par une augmentation de leur vulnérabilité face aux phénomènes naturels.
Influences des pluies torrentielles et des marées de vives-eaux
Les pluies torrentielles et les marées de vives-eaux dégradent aussi les platures coralliennes. Au passage des ouragans, par exemple, des pluies diluviennes s'abattent sur le sol puis gonflent le lit des rivières. Les platures coralliennes faisant face aux exutoires de ces cours d'eau (rivière des Trois Bassins, par exemple) sont alors immergées dans une eau saumâtre. Les coraux, particulièrement sensibles à la dessalure de l'eau de mer, se replient progressivement. En outre, les sédiments terrigènes " fossilisent " les platures coralliennes (c'est-à-dire les étouffent progressivement) qui périssent alors rapidement sous l'effet d'une nécrose généralisée.
Plus fréquemment, les marées de vives-eaux entraînent l'exondation des platures coralliennes les moins profondes. Leur partie sommitale est alors fortement dégradée par une augmentation de la température, mais surtout par le piétinement répété des gens qui en profitent pour ramasser des coquillages ou des poissons piégés dans les vasques.
Quelques conséquences directes
Les platures coralliennes réunionnaises sont d'autant plus fragiles, qu'elles sont - comme on l'a indiqué - peu développées. Ces dernières décennies, leurs dégradations se sont traduites par une diminution de leur richesse (d'après Chabanet (1994), ces platures ont déjà perdu 25 % de leur richesse floristique et faunistique), une réduction de leur taux de calcification (Chabanet, loc. cit.) et une diminution de l'abondance des poissons qui leurs sont inféodés (Naïm, 1997). Ces évolutions sont visibles sur le littoral, car la régression des platures coralliennes se traduit par une plus faible protection houlographique, un important démaigrissement des anses sablonneuses (Mespoulhé et Troadec, 1994) et un déchaussement de la végétation spammophile.

[R] Des dégradations d'origine anthropique

Érosion des terres agricoles : nécrose et pollution des platures coralliennes
L'agriculture étant essentiellement pratiquée sur les contreforts des pitons volcaniques, les parcelles sont généralement très pentues et difficiles à exploiter en courbes de niveau. Quand le substratum est mis en culture - lorsqu'on lui ôte sa couverture végétale - mais, plus encore, lorsqu'on y pratique des labours profonds, sa compaction entraîne l'apparition de phénomènes de ruissellement et d'érosion. À titre d'exemple, les parcelles agricoles réunionnaises perdraient en moyenne, chaque année, de 10 à 100 tonnes de sédiments par hectare. Ainsi, lorsque ces parcelles sont dénudées, labourées et exposées sans protection aux précipitations, sous l'effet du ruissellement et de la gravité, les particules les plus fines (argiles et limons) sont arrachées et entraînées en bas de pente avant d'être transportées vers les rivières qui les évacuent en direction de leurs exutoires. Arrivées en milieu marin, ces particules terrigènes restent en suspension pendant quelques heures avant de sédimenter sur le fond ; c'est ce phénomène qui explique la couleur ocre des eaux du lagon après de fortes pluies. Ces particules terrigènes fossilisent ensuite durablement les fonds marins. Les coraux fossilisés et nécrosés dépérissent progressivement, les poissons migrent vers des secteurs moins turbides et la pénétration de la lumière étant limitée, la photosynthèse ne se fait plus et la flore sous-marine dépérit à son tour. Les platures coralliennes aux couleurs si chatoyantes se transforment alors lentement mais sûrement en des masses ternes et biologiquement moribondes.
Bien qu'à ce jour aucune étude n'ait permis de quantifier le phénomène, les engrais et les produits phytosanitaires, utilisés sur les bassins-versants pour amender les sols et protéger les cultures, empruntent vraisemblablement les mêmes parcours et polluent ainsi durablement les fonds marins. Ces apports en nitrate et en azote participent à l'eutrophisation des eaux du lagon. La décalcification de certaines platures coralliennes et la prolifération d'algues filamenteuses sont sans doute la conséquence directe de l'utilisation de ces produits.
Ces problèmes d'hyper sédimentation et de pollution des eaux côtières risquent de s'accentuer, en raison de l'extension d'un périmètre irrigué de 57 km2, qui devrait permettre la mise en valeur (développement des cultures maraîchères) de vastes surfaces naturelles.

Pollutions urbaines et industrielles
En dépit des nombreux efforts réalisés, ces dernières années, pour traiter les eaux usées d'origine urbaine, force est de constater que cela n'a pas été suffisant car d'importants volumes d'eaux polluées se déversent quotidiennement dans la mer (Dutrieux, 1995). Il est vrai que la frange côtière est fortement urbanisée, puisque 85% de la population locale y résident. L'imperméabilisation des bassins-versants accentue encore le phénomène, puisque les eaux pluviales qui ruissellent sur les chaussées se chargent de polluants divers (hydrocarbures, métaux lourds, etc.), qu'elles évacuent dans le lagon par le biais de buses d'écoulement qui l'alimentent directement.
Si on ajoute à ces pollutions urbaines, les effluents des sucreries et des distilleries - riches en matières organiques et minérales - rejetés dans les rivières sans traitement préalable (Hoarau, 1996), tout concours à ce que les platures coralliennes soient fortement nécrosées. A titre d'exemple, l'usine du Gol est tenue pour responsable de la dégradation du platier de l'Étang Salée (Cuet, 1997).

Influences des activités touristiques
La plaisance est en plein essor à La Réunion et nul ne peut s'en plaindre car cela a des répercussions positives sur l'activité économique (vente et entretien des bateaux, etc.). Cependant, cette activité a des conséquences nocives sur le milieu. Lorsque des bateaux mouillent sur des platures coralliennes, leurs ancres et leurs chaînes dégradent durablement les fonds marins en cisaillant les coraux et en arrachant les éponges. Quand on connaît le rythme de croissance d'une plature corallienne, le moindre fragment cisaillé représente une perte de plusieurs décennies de bio-construction.
En outre, les activités balnéaires, telles que la planche à voile et la plongée sous-marine, n'ont cessé de se développer à La Réunion où, ces dix dernières années, les clubs de plongée ont été multipliés par deux et les licenciés ont quasiment triplé. Quand on sait qu'à chaque plongée - en dépit des recommandations des moniteurs - les élèves prélèvent des petits fragments de coraux ou des coquillages, tout ceci concours à un accroissement de la dégradation et à un appauvrissement des fonds marins.

Une exploitation non contrôlée des ressources
Bien que l'on ne comptabilise officiellement que 640 pêcheurs professionnels à La Réunion (Affaires maritimes, 1998), le taux de chômage étant extrêmement élevé (40%), de nombreux chômeurs pratiquent la plongée sous-marine et la récolte des coquillages. Il ne s'agit pas d'une activité d'appoint mais d'un véritable moyen de subsistance, d'autant plus dommageable pour le milieu qu'il est pratiqué en dehors de tout contrôle légal.
Ainsi, lors de la collecte des coquillages, par exemple, le retournement systématique des madrépores et le piétinement des platures coralliennes entraînent une dégradation et une régression de ces derniers. La pêche sous-marine à l'aide de bouteilles, bien qu'interdite, accroît la raréfaction de certaines espèces : langoustes, poulpes, etc. Bien que ces pratiques soient la conséquence directe de problèmes sociaux, c'est le milieu naturel qui en paye durablement les conséquences.

[R] Vers une prise de conscience collective et l'instauration de solutions durables

S'il s'avère important de trouver des solutions pour combattre ces dégradations, il semble encore plus important de prendre conscience - collectivement - de l'ampleur de l'anthropisation du milieu de façon à proposer des solutions durables.
Pour limiter l'hyper-sédimentation du lagon, par exemple, l'une des premières mesures à prendre pourrait être d'éviter le travail du sol pendant la période pluvieuse et d'interdire les labours réalisés dans le sens de la pente. Il importerait aussi d'éviter les labours profonds (40 cm) qui, en déstructurant le sol, accentuent son érosion (Hartmann et al., 1998). Des bandes enherbées pourraient aussi être implantées le long des courbes de niveau. Cette technique, qui a l'avantage d'être peu coûteuse et facile à mettre en œuvre, permet principalement de réduire la vitesse du ruissellement par absorption progressive du flux et de limiter le transport et la propagation des produits épandus sur le sol : insecticides, nématicides, etc.
Si ces mesures sont susceptibles de limiter les apports sédimentaires et la pollution de l'eau du lagon, elles n'auront aucune influence sur les sédiments déjà déposés ; c'est la raison pour laquelle des opérations de dragage - réalisées sous certaines conditions (les sédiments à évacuer devront être aspirés à l'aide d'une suceuse, sans que le fond ne soit raclé ou dégradé par le passage répété d'une pelle, par exemple) - devraient aussi être envisagées.
Pour tenter de réduire les pollutions côtières, les populations urbaines devraient être systématiquement raccordées à des stations d'épuration. De même, les effluents des distilleries devraient être stockés dans des aires de décantation, avant d'être rejetés dans les rivières ; les contrevenants pourraient faire l'objet d'amendes suffisamment élevées pour être dissuasives.
Enfin, avec l'aide de quelques " emplois jeunes ", il serait possible de créer de véritables brigades de surveillance environnementale, chargées d'informer le public et de recenser les contrevenants : plongeurs indélicats, industriels pollueurs, etc. Seules des mesures drastiques permettront, à terme, de redonner aux fonds marins leur vitalité et leur beauté.

[R] En conclusion

Quand bien même nos propositions seraient appliquées, celles-ci ne se révèleront véritablement efficaces que lorsqu'elles auront obtenu l'adhésion du plus grand nombre ; des campagnes de sensibilisation seront donc nécessaires et devront être engagées rapidement par les pouvoirs publics. Dans une île aussi petite, il ne faut plus céder à la facilité car la moindre dégradation est rapidement sur-exprimée. La gravité des nuisances précédemment évoquées justifie une sérieuse prise de conscience et la mobilisation de toutes les énergies. L'avenir économique et écologique de La Réunion en dépend.


Note
(1) À titre d'exemple, cette teneur est passée de 270 ppmv (parties par million en volume) en 1850 à près de 380 ppmv aujourd'hui (Barnett, 1984).[VU]


[R] Références bibliographiques

Barnett T.P., 1984. The estimation of "global" sea level change : a problem of uniqueness. Journal of Physical Research, 89, 7980-7988.
Chabanet P., 1994. Étude des relations entre les peuplements coralliens et les peuplements ichtyologiques sur le complexe récifal de Saint-Gilles La Saline. Th. Doctorat, université d'Aix Marseille, 200 p.
Cuet P., Naïm O., Faure G., Conan J.Y., 1988. Nutrient-rich groundwater impact of benthic communities of the Saling fringing (Reunion island, Indian Ocean). 6th International Coral Reff Symposium, 2, 207-212.
Dutrieux E., Quod J.P., Bigot L., Hoarau S., Savelli A., Loubie S., Gayte O., Licari M.L., Letourneur Y., 1995. Sensibilité et vulnérabilité des milieux marins de l'île de la Réunion. Rapport DIREN Réunion, 136 p.
Hartmann C., Blanchart E., Albrecht A., Bonneton A., Parfait F., Mahieu M., Gaullier C., Ndandou J.F., 1998. Nouvelles techniques de préparation des vertisols en culture maraîchère à la Martinique. Incidences pédologiques et agro-économiques. Agriculture et Développement, 18, 81-89.
Hoarau S., 1996. L'industrie sucrière et ses rejets en milieu aquatique à la Réunion. Rapport de stage, université de Metz, 30 p.
Mespoulhe R., Troadec R., 1994. Suivi expérimental sur le nettoyage et la sauvegarde des plages balnéaires de La Réunion. Conseil régional et conseil général de La Réunion, 150 p.
Naïm O., 1989. Les platiers récifaux de l'île de La Réunion. Géomorphologie, contexte hydrodynamique et peuplements benthiques. Laboratoire d'Écologie marine, université de la Réunion, 150 p.
Saffache P., 2000. Vers une disparition des attributs touristiques des départements et territoires d'Outre-Mer. Mer et Littoral, 43, 60-63.

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