Les pratiques de l'alimentation animale au ban de la
société

Les récentes crises qui ont touché les filières des
productions animales et des produits animaux (dioxine, " vache folle "...)
ont jeté un discrédit certain sur les pratiques actuelles de
l'alimentation des animaux d'élevage, en particulier sur le rôle
joué par l'industrie de l'alimentation animale. Aussi paraît-il
utile d'apporter des éléments d'information et de
compréhension au débat par un certain nombre d'observations
et de faits historiques sur ces pratiques.
Jusqu'aux XVIe et XVIIe siècles, l'élevage
des ruminants, des bovins en particulier, avait pour objectif premier la
fourniture de fumure pour les cultures vivrières et de produits de
nécessité pour l'homme (protéines animales mais aussi
cuirs, éclairage par les bougies au suif...). Ces animaux subissaient
de plein fouet les disettes alimentaires fréquentes dans les campagnes
et, jusqu'à la deuxième partie du XIXe siècle,
il n'existait pour ainsi dire pas de culture fourragère destinée
spécifiquement aux ruminants d'élevage, ceux-ci exploitaient
donc essentiellement les vaines pâtures, les marais, les forêts
et quelques résidus culturaux
Ces animaux survivaient malgré
cette alimentation particulièrement pauvre grâce à leurs
remarquables particularités physiologiques. Les animaux non herbivores,
porcs et volailles, valorisaient quant à eux les déchets de
la ferme.
Même si les principes de culture fourragère rationnelle ont
été longtemps peu connus, on connaît depuis des siècles
les techniques de récolte et de conservation des fourrages pour permettre
le report de stocks alimentaires depuis les périodes favorables à
la pousse de l'herbe aux périodes hivernales défavorables :
des fresques égyptiennes montrent clairement des paysans de l'époque
en train d'ensiler du sorgho. Deux méthodes principales de conservation
des fourrages ont ainsi été pratiquées, et continuent
à l'être de nos jours, la dessiccation par fenaison et l'ensilage,
ce dernier consistant à conserver le fourrage par fermentation selon
un procédé très comparable à celui de la fabrication
la choucroute.
Les prémices de la plupart des techniques modernes d'élevage
sont apparues au cours du XIXe siècle. Ainsi, l'élevage d'animaux
au sein de bâtiments, pour une méthode de production qualifiée
aujourd'hui de " stabulation permanente ", a vu le jour au début du
XIXe siècle dans le but premier d'assurer une gestion plus rationnelle
des excréments utilisés pour " fumer " les cultures. D'autre
part, les premiers additifs alimentaires, ancêtres de ceux qui sont
aujourd'hui souvent décriés, portaient le nom de " condiments
". Une des premières substances additives utilisée a sans doute
été le sel dans le but de rendre les rations des ruminants
plus appétantes.
Les progrès des connaissances en nutrition animale se sont
accélérés grâce aux grandes découvertes
de la chimie et de la biologie de la fin du XVIIIe et du début du
XIXe siècle. Les travaux de Lavoisier, sur l'énergie, et de
Boussingault, sur l'azote, ont joué un rôle initiateur essentiel.
Mais c'est surtout en Allemagne, au XIXe siècle, que des études
scientifiques sur la nutrition appliquée aux animaux d'élevage
ont été effectuées. Les premiers tableaux
systématiques de composition et de valeur nutritive des aliments,
ainsi que des besoins des animaux, y ont été publiés
entre 1860 et 1875 et ont largement inspiré les zootechniciens des
autres pays. A la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle,
la compagnie des voitures de Paris a également effectué des
travaux tout à fait intéressants sur la valeur alimentaire
des aliments destinés aux chevaux, qui étaient à ce
moment plusieurs milliers dans la capitale. C'est à cette période
qu'ont été définis les premiers systèmes
d'unités d'alimentation énergétique et azotée.
Ils ont permis de hiérarchiser les valeurs des aliments, de raisonner
et calculer les apports alimentaires en fonction des besoins des animaux
et de réaliser des substitutions entre aliments en fonction de leur
disponibilité ou de leur coût. Ces principes restent aujourd'hui
valables, y compris pour raisonner l'alimentation des hommes, ils permettent
notamment d'éviter les gaspillages. Au XXe siècle, de nombreuses
autres découvertes importantes se sont ajoutées avec, en
particulier, la mise en évidence de nouveaux éléments
nutritifs dont le déficit peut déclencher des carences,
altérer ainsi les productions et affaiblir la santé des animaux.
Il s'agit notamment des acides aminés essentiels, des
oligo-éléments, des vitamines et des acides gras essentiels.
La demande en protéines animales pour l'alimentation humaine s'est
accrue dès le début du XIXe siècle, parallèlement
au développement de l'urbanisation et de l'industrialisation. Cette
demande accrue en produits animaux a entraîné deux grandes mutations
au sein des pratiques alimentaires animales : le développement de
cultures fourragères spécifiques, d'une part, et, d'autre part,
une utilisation de plus en plus importante et systématique des
co-produits (1) de l'alimentation humaine,
dont l'offre collective augmentait à mesure de l'industrialisation
des grandes filières agroalimentaires (meunerie, huilerie
).
C'est dans ce contexte que sont apparues les premières " farines animales
" industrielles. Des écrits de la fin du XIXe siècle attestent
ainsi que des farines séchées, dérivées de la
fabrication des aliments de la marque Liebig, étaient
commercialisées et recommandées pour les porcs et les ruminants.
D'autre part, des publicités du début du XXe vantent les vertus
de farines animales américaines pour nourrir les volailles ! En
réalité, il s'agit là du début de l'industrialisation
et de la sécurisation des déchets d'origine animale. En fait,
de tout temps, l'homme a dû se préoccuper de la valorisation
des déchets d'origine animale, y compris des cadavres dont les dangers
pour la santé publique ont été reconnus de longue date.
Par exemple, au début du XIXe siècle, des écrits rapportent
que l'École vétérinaire de Maisons-Alfort possédait
un élevage de porcs dont la nourriture était partiellement
constituée de cadavres de chevaux...
Les farines animales traitées industriellement ont continué
à être utilisées au XXe siècle pour alimenter
les animaux d'élevage en raison de leur richesse en protéines
" nobles ", c'est-à-dire bien équilibrées en acides
aminés essentiels et en phosphore. De ce fait, ces aliments jouissaient
d'une bonne réputation grâce à un bon rapport valeur
nutritive/prix. Cependant, contrairement à ce que l'on semble parfois
penser, les niveaux d'incorporation de ces farines de viande dans les rations
des animaux sont restés faibles (voir encadré ci-dessous).
D'autres co-produits d'origine animale ont été utilisés
depuis des décennies, il s'agit en particulier des graisses de ruminants,
les suifs. On avait ainsi remarqué, il y a plus d'un siècle,
que les suifs permettaient d'obtenir des graisses de carcasses de volailles
ou de porcs moins huileuses, ce qui améliorait la qualité de
la charcuterie sèche.
La seconde moitié du XXe siècle a représenté
une étape importante de l'évolution des techniques d'élevage.
Les travaux menés en sélection ont permis d'augmenter sensiblement
les performances zootechniques des animaux et, de ce fait, leurs besoins
nutritifs, se sont accrus. Ce phénomène a rendu nécessaire
la fourniture de rations de plus en plus riches, c'est-à-dire
concentrées en éléments nutritifs, de manière
à ce que ces animaux performants ne puissent pas se trouver en état
de carence et puissent ainsi extérioriser leur potentiel de production.
Ainsi, pour gagner 1 kg de poids, un porc en croissance devait manger près
de 8 kg d'aliment (= indice de consommation) au début du XXe siècle,
alors que cette quantité est tombée à 4 au début
des années 1950 pour être de moins de 2,5 actuellement. Cette
" course à la performance " est notamment liée au fait qu'un
animal qui produit plus transforme plus efficacement la ration qu'il ingère
car son besoin nutritionnel d'entretien, qui constitue un coût fixe,
est proportionnellement diminué. En outre, les animaux moins gras
et plus conformes aux demandes des consommateurs actuels transforment
également mieux l'énergie apportée par leur ration.
Cet objectif d'efficacité technique, qui passe par la minimisation
de l'indice de consommation, est typiquement productiviste et parfois
critiqué ; il est difficile à remettre brutalement en cause
dans la réalité des élevages où la réduction
des coûts de production et la compétitivité semble rester
une préoccupation majeure dans le contexte actuel.
Cependant, depuis une décennie, les pratiques alimentaires tiennent
de plus en plus compte de leur éventuel impact sur la qualité
et la sécurité des produits animaux, sur les rejets (azote,
phosphore, méthane
) dans le milieu environnant, la santé
et le bien-être des animaux
Ces aspects se retrouvent dans le
concept de l'élevage raisonné actuellement
développé.
La nécessité de fournir des aliments à forte valeur
nutritive - en particulier riches en protéines - et peu coûteux
aux animaux a eu quelques effets pervers : notamment le développement
des productions de porcs et de volailles, depuis la seconde moitié
du XXè siècle, s'est fait en partie grâce à des
importations croissantes et massives de tourteaux de soja en provenance des
États-Unis. Lors de l'embargo, en 1973, des exportations de soja par
les États-Unis, l'Europe a pris conscience de la fragilité
de ses filières d'élevage et a décidé de mettre
en place une politique visant à réduire sa dépendance
protéique. Dans de nombreux rapports publiés à cette
époque, la production des farines animales était
considérée comme un des principaux moyens pour améliorer
cette autonomie et, jusqu'à des temps récents, ces farines
constituaient un apport protéique important pour les animaux
d'élevage au sein de l'union européenne. Un autre effet pervers
indéniable, mais plus difficile à apprécier, concerne
la disparition en un siècle d'un bon nombre de pratiques alimentaires
traditionnelles qui avaient été générées
par des lustres d'observations et qu'il sera sans doute de plus en plus difficile
de retrouver.
L'industrie de l'alimentation animale est un " enfant naturel " des industries
de la meunerie et de l'huilerie. Elle a commencé à se mettre
en place en France à la fin du XIXe siècle, pour débuter
son essor entre 1920 et 1930. La loi Aveline de 1940, qui n'a été
appliquée qu'une dizaine d'années après en raison des
événements, a défini l'accompagnement réglementaire
de ce secteur industriel, puis les pouvoirs publics ont mis en place, en
1955, la Commission interprofessionnelle interministérielle de
l'alimentation animale (CIIAA), qui avait pour objet d'examiner le
bien-fondé et l'absence de risques associés à un certain
nombre de pratiques alimentaires ou technologiques nouvelles ou au
développement de substances additives. Elle a été
récemment placée sous la responsabilité de l'Agence
française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA).
Après la dernière guerre mondiale, l'industrie de l'alimentation
animale a connu une croissance vertigineuse. Ainsi, de 600 000 t d'aliments
produites en 1950, on était passé à 2,1 millions de
tonnes en 1960, sachant qu'en l'an 2000, cette dernière quantité
a été multipliée par plus de 10 ! Le succès de
ce secteur est lié aux nombreuses synergies humaines, scientifiques,
techniques et économiques qu'il a su mettre en uvre. Ce
développement industriel s'est également largement appuyé
sur le progrès de la technicité des éleveurs et des
performances zootechniques des animaux d'élevage. Un récent
rapport publié par l'AFSSA (2)
a souligné les efforts faits au cours des dernières années
dans ces industries pour appliquer une politique de qualité et de
certification aux normes ISO. Cependant, avec le recul, on peut dire aujourd'hui
que l'industrie de l'alimentation animale a sans doute fait l'erreur, d'une
part, de ne pas communiquer assez avec les citoyens sur son évolution
et, d'autre part, de sous-estimer le principe de démultiplication
des risques dès que des systèmes d'échanges et de
mélanges de matières premières sont créés.
Des critiques s'expriment aujourd'hui envers l'évolution " productiviste
" des pratiques d'élevage, notamment à propos de l'alimentation.
Cependant, n'oublions pas qu'il y a quelques décennies, beaucoup d'animaux
souffraient, de façon endémique, de sous-nutrition et de carences
et que l'état nutritionnel de nos cheptels s'est aujourd'hui largement
amélioré. Par ailleurs, il est très important de ne
pas perdre de vue le fait essentiel que les progrès techniques
réalisés dans le domaine de l'élevage au cours des cinquante
dernières années ne sont, en réalité, que la
conséquence directe de l'évolution de l'ensemble de notre
société. La baisse continuelle des prix des produits animaux
à la production a fait rechercher en permanence une amélioration
de l'efficacité et une baisse des coûts de production. Cette
évolution a largement profité aux consommateurs, qui consacraient,
il y a 50 ans, près de 50% de leur budget à leur alimentation,
alors cette proportion est actuellement de moins de 20%. En outre, cette
évolution a permis de " démocratiser " la consommation de produits
animaux considérés comme nobles et chers il y a encore un
demi-siècle. En revanche, elle a abouti à " prendre en tenaille
" économique le maillon de la production et a obligé ainsi
les éleveurs à rechercher en permanence les moyens de s'adapter
par une meilleure efficacité technique. Ce phénomène
a été renforcé par la politique de prix des grands
opérateurs de la distribution qui obligent leurs fournisseurs à
un approvisionnement " au plus bas prix ". Autrement dit, c'est l'évolution
générale du système socio-économique qui a conduit
à rechercher une production abondante à bas prix et donc, d'une
part, une amélioration de la productivité et de l'efficacité
et, d'autre part, un approvisionnement peu coûteux en matières
premières riches en protéines.
En conclusion, les pratiques actuelles de l'alimentation des animaux
d'élevage résultent, pour la plupart, d'une lente évolution
historique. Comme pour tous les secteurs de production, l'évolution
technique du dernier siècle a été orientée par
le souci de réduire les coûts de production pour sauvegarder
le revenu des éleveurs. Le retour à des pratiques alimentaires
plus traditionnelles pour les animaux est possible et existe d'ailleurs à
une échelle encore limitée mais en croissance rapide. Il
dépend d'abord de la volonté des consommateurs de payer ce
choix par un prix plus élevé des produits commercialisés
garantissant une meilleure qualité (cf écart de prix entre
poulet label et standard) et/ou des moyens de produire conformes à
un cahier des charges (production biologique
).
Notes
(1) Un co-produit est un sous-produit,
mais c'est plus joliment dit.[VU]
(2) Alimentation animale et
sécurité sanitaire des aliments. Juillet
2000.[VU]
[R] Encadré
Les farines de viande entrent pour moins de 5 à 6% dans la
ration des volailles, pour 3 à 4% dans celle des porcs et pour 1%
chez les ruminants, essentiellement pour les vaches laitières, chez
qui les fourrages (herbes, maïs
) restent la base de l'alimentation.
En pratique, les valeurs d'incorporation sont souvent inférieures
à ces seuils maxima. En effet, les statistiques des années
1990 indiquent que les farines animales représentaient de l'ordre
d'1% du tonnage des aliments concentrés (céréales, sons,
tourteaux
), principalement utilisés pour les porcs et les volailles,
et d'environ 0,3% du tonnage total des aliments destinés à
l'ensemble des animaux d'élevage.
[R]