la jachère et ses fonctions agronomiques, économiques
et environnementales diagnostic actuel
1. La jachère : les fonctions traditionnelles et les
résultats acquis
2.Les problèmes liés à l'introduction
de la jachère aujourd'hui en France
3. Intérêts de jachères de longue durée
ou fixes :
En conclusion
La jachère, qui a fait partie des pratiques culturales courantes autrefois
en Europe, est encore très présente aujourd'hui dans de nombreux
pays. Du fait de l'évolution de la politique agricole communautaire
(PAC), la question de la jachère est à nouveau d'actualité
comme moyen de retrait de terres cultivées. Afin de limiter la production
en céréales, oléagineux et protéagineux (les
"COP"), la nouvelle PAC impose en effet à tous les agriculteurs qui
veulent bénéficier des "aides directes", une mise en jachère
de 15% de leurs surfaces cumulées en ces cultures, au delà
d'un certain seuil de production.
Même si cette mise en jachère risque de ne pas être très
efficace pour limiter la production (Jacquet, 1993), elle aura de nombreuses
conséquences qu'il importe d'examiner, en particulier dans les
régions de grande culture, ne serait-ce que parce qu'elle pourrait,
en France, concerner nettement plus d'un million d'hectares, donc une surface
considérable représentant environ 10% des "terres labourables".
Dans ce cadre réglementaire (Journal officiel des Communautés
européennes, 1/07/1992, 6/08/1992), et si l'on excepte la
jachère dite "industrielle". (1),
on entend par jachère une surface ne produisant pas de récolte
durant une certaine période, fixée pour cette campagne du 15
décembre 1992 au 15 juillet 1993.
Historiquement, la jachère se justifiait par les fonctions qu'elle
remplissait, tant sur le plan agronomique que sur celui du fonctionnement
des unités de production ou des terroirs villageois. De nombreux
résultats sur ses effets ont ainsi été acquis en Europe
(à Rothamsted et à Grignon par exemple), aux USA et dans les
pays du Tiers Monde. Ces connaissances, forgées dans différentes
conditions de climat et de terrain et dans divers contextes
socio-économiques, ont permis d'aboutir à une théorie
de la jachère traditionnelle (Sebillotte, 1985). Nous nous proposons
d'en rappeler les aspects les plus importants dans une première partie,
puisque cette théorie garde toute sa valeur pour raisonner les effets
agronomiques d'une réintroduction de la jachère.
Mais, pour transférer les connaissances acquises sur la jachère
traditionnelle, nous devons prendre conscience de la rupture radicale qui
sépare le contexte ancien de celui d'aujourd'hui : la jachère
traditionnelle s'est élaborée comme moyen d'adaptation
cohérent avec l'ensemble formé par les techniques et le
fonctionnement des exploitations ; aujourd'hui il n'en est rien, puisque
les moteurs de l'évolution de l'agriculture, les évolutions
techniques ont, au contraire, abouti à rejeter cette pratique culturale.
Il faut donc penser sa réintroduction dans un contexte où elle
n'a plus, spontanément, sa place. Cela nous conduit à examiner,
dans une seconde partie, quels problèmes pose, aujourd'hui, la
réintroduction de la jachère dans les exploitations agricoles,
d'autant que les textes réglementaires actuels définissent
un cadre de contraintes très strict.
La rigidité du cadre réglementaire actuel, et plus
généralement la pauvreté du point de vue adopté
dans les textes qui fixent comme objectif essentiel à la jachère
celui de limiter la production, nous amènent, dans une dernière
partie, à nous interroger sur les intérêts de jachères
de longue durée ou fixes vis-à-vis d'autres objectifs; ces
réflexions rejoignent celles entamées aujourd'hui dans plusieurs
instances.
[R] 1. La jachère : les fonctions traditionnelles et les résultats acquis (2)
Nous examinerons tout d'abord les fonctions de la jachère qui
étaient explicitement recherchées, qu'il s'agisse des "effets
précédents" ? effets sur le milieu à l'issue de la
jachère -, ou d'autres fonctions liées au système de
production.
Puis, nous envisagerons brièvement les autres effets de la jachère
sur le milieu qu'il convient de ne pas oublier, si l'on souhaite effectuer
un diagnostic complet de cette pratique.
Nous distinguerons à cet égard deux types de pratique de la
jachère :
- la jachère "nue" et travaillée,
- la jachère enherbée et pâturée, courante dans
les pays d'élevage.
Le cas de la jachère forestière ne sera pas traité.
1.1. La jachère nue et travaillée
1.1.1. Ses fonctions
Cette technique consiste à maintenir le sol sans végétation
("nu") autant que faire se peut, en général durant au moins
une année.
Fonctions agronomiques :
Dans les régions océaniques du Nord de la France et de l'Europe,
la jachère se justifiait par la lutte contre les adventices
(3) Cette lutte était directe et
s'effectuait par destruction mécanique répétée,
le travail du sol permettant de faire germer et lever les semences d'adventices,
donc de réduire le stock enfoui dans le sol. Selon les outils
utilisés et leurs conditions d'emploi, les résultats étaient
très variables. Par la suite, le désherbage chimique
(accompagné éventuellement d'un travail très superficiel
du sol) a eu des effets analogues mais moins intenses, la diminution du stock
semencier concernant alors une épaisseur moindre de sol
(4).
Dans les pays à climats plus secs, la réduction du stock semencier
de mauvaises herbes est toujours recherchée, mais l'objectif principal
est le stockage de l'eau. Cette pratique de la jachère a été
codifiée dans les "règles" du "dry farming". Cependant le point
de vue des expérimentateurs diverge sur l'intérêt de
cette technique ; Sebillotte (1985) explique leurs résultats
contradictoires entre autres par l'effet déterminant de la position
respective des périodes pluvieuses et des périodes de sol nu
sur le bilan hydrique final.
Autres fonctions :
Historiquement, la jachère a également eu pour rôle dans
de nombreuses régions de permettre la réalisation des travaux
profonds du sol sur une longue période, alors qu'ils auraient
été irréalisables dans le laps de temps imparti, par
exemple dans celui séparant deux cultures d'automne. La
répétition des travaux superficiels pour lutter contre les
adventices sur une longue période permettait aussi un affinement
progressif des états structuraux du sol, favorable à la
réalisation de "lits de semence" corrects lors des semailles d'automne,
alors que les outils n'étaient pas très performants. Ceci
était particulièrement important en zones à étés
et automnes secs.
L'organisation du travail tout au long de l'année était
particulièrement importante dans le cadre des agricultures basées
sur la culture attelée. En effet, les animaux n'étant pas
susceptibles de changer leur vitesse de travail, celle-ci ne pouvait être
accrue que par augmentation des effectifs (par paire pour composer les
attelages), entraînant une augmentation correspondante des surfaces
fourragères. Pour maintenir le meilleur équilibre entre ces
surfaces consacrées aux animaux de trait et les surfaces directement
productives, la règle était de répartir les travaux
sur toute l'année (Heuzé, 1862).
Remarquons que dans les agricultures mécanisées d'Afrique du
Nord on adopte, aujourd'hui encore, le même raisonnement pour limiter
les charges d'équipement et de main-d'oeuvre.
1.1.2. Les autres effets précédents
La jachère travaillée favorise la minéralisation de
l'azote organique. Mais, c'est le climat durant cette période de
jachère qui détermine la quantité d'azote minéral
stocké dans le sol à portée des racines en fin de
jachère. Les résultats de Yankovitch (1956) en Tunisie ont
été largement confirmés : selon le bilan hydrique durant
la période pluvieuse pendant la jachère, celle-ci sera surtout
accumulatrice d'azote utilisable par les plantes ou surtout polluante par
perte d'azote en profondeur (et éventuel ruissellement). Ceci contribue
à expliquer les résultats contradictoires des effets de la
jachère sur le rendement des cultures suivantes dans les agricultures
n'utilisant pas d'engrais minéraux.
La jachère a aussi généralement un effet sur le parasitisme
tellurique : si la destruction des plantes hôtes est assurée,
alors l'inoculum contenu dans le sol est réduit. Mais dans les conditions
traditionnelles, relativement extensives (avec, peut-être, des pressions
de maladies moindres), cet effet s'extériorise faiblement sur la culture
suivante ; il est donc peu recherché.
Les travaux du sol pour lutter contre les adventices peuvent entraîner
des dégradations d'état structural par tassement, lorsque le
sol est trop humide au moment des interventions.
1.2. La jachère enherbée et pâturée
1.2.1. Sa fonction principale
Cette jachère, qui s'effectue en général après une céréale, a pour objectif d'alimenter un troupeau qui pâture les chaumes ainsi que les repousses des adventices et de la céréale. Cette pratique, ainsi que celle de la vaine pâture, justifiaient dans les régions de l'est de la France la partition triennale de l'espace correspondant à la rotation jachère-blé-céréale secondaire.
1.2.2. Ses effets précédents
Effets sur le stock de semences d'adventices
La probabilité d'entretenir le stock de semences d'adventices du sol
est forte, mais très dépendante du mode de conduite du troupeau
qui conditionne l'apparition et la maturation des organes reproducteurs.
On retrouve le même problème lorsque l'on sème une
espèce fourragère en remplacement de la
jachère (5).
Effets sur le stockage de l'eau :
Selon le climat, l'importance des repousses et les périodes de
pâture, les effets sur le bilan hydrique seront variés. Dans
des régions comme l'Afrique du Nord, où la jachère est
une ressource alimentaire essentielle, quasi unique, pour les animaux, les
labours, afin d'augmenter cette ressource, ne s'effectuent que très
tardivement en saison, fréquemment au delà de la période
pluvieuse ; sous ces climats secs, la possibilité de stockage de l'eau
est alors très compromise (Besse et Sebillotte, 1992).
Effets sur la dynamique et le stockage de l'azote
La dynamique et le stockage de l'azote seront influencés non seulement
par le climat, la date de labour mais aussi par l'espèce animale,
le taux de chargement et la nature des adventices (légumineuses ou
non) ; de manière générale, la présence de
végétation aura tendance à réduire les risques
de lixiviation de l'azote. Notons que la présence d'animaux entraîne
des transferts d'éléments minéraux et de matières
organiques entre parcelles, à travers le choix des lieux de stabulation
ou de parcage, donc des lieux de déjections, et à travers le
devenir de celles-ci.
Effets sur les états structuraux :
Il peut y avoir création d'effets structuraux favorables,
particulièrement avec les couverts de graminées suffisamment
denses ; cependant, le piétinement des animaux est souvent source
de tassements. Par ailleurs, du fait de la faible durée de ces couverts,
la stabilité structurale n'est probablement pas améliorée
(Monnier, 1965), malgré un certain apport de matières
organiques (6).
Ainsi, la jachère traditionnelle était le plus souvent le seul
moyen de faire face à des situations difficiles sur le plan agronomique
ou sur d'autres plans (alimentation d'un troupeau, organisation du travail).
C'était une pratique culturale d'ajustement, ce qu'elle reste
aujourd'hui encore dans les pays où elle persiste.
Par ailleurs, qu'il s'agisse de jachère nue ou enherbée, l'agronome
retiendra que les modifications des états du milieu sont très
dépendantes des manières de cultiver la jachère et des
événements climatiques. Pour un agronome, il y a des jachères
: c'est l'examen simultané du déroulement d'une histoire climatique
et d'une histoire culturale qui permet de comprendre la variabilité
des effets réels de la jachère et qui explique les contradictions
bibliographiques.
[R] 2.Les problèmes liés à l'introduction de la jachère aujourd'hui en France
Les mesures d'aide prévues jusqu'en 1996 laissent à penser
que la majorité des agriculteurs optera pour la jachère pour
des raisons économiques globales (Jacquet, 1993). Compte tenues des
exigences réglementaires, tout agriculteur se pose plusieurs questions
: sur quelles parcelles faut-il faire de la jachère ; comment,
techniquement, conduire la parcelle durant cette période ; faut-il
implanter un couvert végétal ?
Ces questions sont à appréhender à deux niveaux :
- celui de la parcelle, pour examiner la validité actuelle des
connaissances anciennes,
- celui de l'exploitation, pour apprécier l'ensemble des
répercussions de cette pratique, telle que la définit la nouvelle
PAC, sur son fonctionnement et sa viabilité.
2.1. Les problèmes agronomiques à la parcelle
Nous traiterons seulement de la jachère tournante, la seule
autorisée aujourd'hui dans le cadre de la PAC. Annuelle, elle peut
porter un couvert végétal, semé ou non, ou bien être
nue et travaillée (au moins en 1993).
Deux différences importantes existent par rapport à la
jachère traditionnelle :
- d'une part, elle est aujourd'hui introduite dans une agriculture intensive,
basée sur un contrôle très strict des ennemis des cultures
(Meynard et Girardin, 1992) ;
- d'autre part, des exigences environnementales sévères
pèsent sur elle comme sur l'ensemble des cultures.
Cela nous amène à examiner la question de la conduite de la
jachère en particulier vis-à-vis de ces deux problèmes.
2.1.1. La conduite des jachères
La lutte contre les ennemis des cultures
Il s'agit aujourd'hui de conduire une jachère sans favoriser la
multiplication des organes reproducteurs des adventices ? et donc l'accroissement
des stocks semenciers du sol - ni la dissémination des ennemis des
cultures vers les parcelles voisines, les plantes de la jachère
(adventices et repousses de culture) étant des hôtes potentiels
de parasites et d'insectes aux effets assez bien connus. Un bon contrôle
de l'évolution des stocks semenciers d'adventices est important, non
seulement vis-à-vis des objectifs de rendement des cultures suivantes,
mais aussi vis-à-vis des exigences de qualité quant à
la propreté des récoltes, ne serait-ce que parce qu'il permet
de réduire les dépenses de nettoyage des grains ; il est aussi
indispensable pour la protection des parcelles de multiplication de semences
contre les intrusions de pollen étranger...
Les connaissances acquises sur la jachère traditionnelle nous indiquent
que ce contrôle est difficile, comme l'ont d'ailleurs
expérimenté tous ceux qui ont introduit cette pratique depuis
deux ans en France (Bizot et Le Quiniou, 1992).
Dans le cas d'une jachère nue, l'une des voies est de maintenir
le sol sans adventice (au moins sans les espèces les plus dangereuses
pour les cultures suivantes) ni repousse durant toute la jachère par
l'emploi d'herbicides ou/et des passages répétés d'outils
de travail du sol. Cependant, la liste des matières actives
autorisées est limitée, et dans les deux situations le risque
est assez élevé de ne pouvoir contrôler suffisamment
la production des organes reproducteurs : en effet, il suffit par exemple
de quelques adventices pour entretenir un stock de semences dans le sol (Debaeke,
1987). En tout état de cause, ces pratiques seront sources de
dépenses.
Selon sa conduite, la jachère aura donc un rôle négatif
ou positif dans la lutte contre les adventices. Ainsi, traitée comme
un faux-semis, elle serait très utile pour le contrôle des repousses
de cultures : travail du sol superficiel pour faire germer et lever les semences
de la culture, puis destruction avant maturité et égrenage.
Cela pourrait peut-être permettre, par exemple, l'économie du
passage supplémentaire d'herbicide que de nombreux agriculteurs doivent
effectuer actuellement pour lutter contre les repousses de colza dans les
betteraves sucrières.
Dans le cas d'une jachère avec couvert végétal,
celui-ci peut exercer une compétition forte sur les adventices
et les "étouffer". (Fisher et Davies, 1991 ; Hébrard et
al., 1992). Mais là encore, les risques d'entretien des stocks
semenciers du sol sont loin d'être nuls.
Par ailleurs, la réussite de l'implantation d'une plante de couverture
n'est pas du tout assurée : elle dépend des exigences de
l'espèce retenue, du climat probable au moment de son semis et donc
de la date de récolte du précédent cultural.
L'expérience montre que, souvent, en voulant réduire les
coûts d'implantation, on obtient des lits de semences assez grossiers,
peu favorables à une régularité de germination et de
levée et donc à une régularité de couverture
du sol.
Enfin, les problèmes de la destruction de la plante de couverture
et du devenir des résidus ne sont pas tous résolus.
La protection de l'environnement
En ce qui concerne la lutte contre les pollutions par les nitrates et
par les pesticides, l'intérêt de la jachère avec
couvert végétal est ici évident, puisqu'une couverture
du sol réduit les risques de lixiviation des nitrates ou de pollution
des eaux de surface par érosion (nitrates et pesticides). On peut
d'ailleurs s'étonner de l'autorisation de la jachère "nue".
par la nouvelle PAC, du moins en 1992-93, alors qu'elle affiche des
préoccupations environnementales, mais ceci semble dû à
la date tardive de parution des textes.
Compte tenus des résultats acquis sur la jachère traditionnelle,
des recherches devraient être développées sur les effets
de la jachère "nue". et travaillée sur les matières
organiques du sol - teneur et composition - par rapport à la jachère
avec couvert végétal. Les dynamiques de minéralisation
de l'azote risquent d'être perturbées, surtout si l'on s'oriente
vers des pratiques de travail "minimum" du sol pour la période de
jachère nue comme certains le suggèrent.
En effet, si le travail simplifié limite la minéralisation,
ce qui peut diminuer la lixiviation (Goss, 1990), ne faudra-t-il pas
néanmoins se résoudre à réaliser un travail profond
chaque fois que la jachère suivra une culture qui aura
entraîné une dégradation de l'état structural
du sol ? Quels seront alors les effets sur le milieu et sur les risques de
pollution de ces alternances de techniques de travail du sol ? Par ailleurs,
le travail minimum pose aussi la question du devenir des résidus de
culture et de leur rôle sur l'évolution des inoculum.
Des travaux sur les risques de pollution par les pesticides sont également
nécessaires, en particulier en jachère nue avec herbicides.
Enfin, en matière de lutte contre l'érosion, rappelons
simplement qu'une plante de couverture, installée pour une année
ou moins, peut contribuer à améliorer légèrement
l'état structural du sol et à réduire les risques
d'érosion par ruissellement ; par contre, une jachère "nue".
entretenue par travail mécanique du sol accroît les risques
de tassement et d'érosion.
Comme on l'a vu apparaître à diverses reprises, on ne peut se
contenter de raisonner la conduite de la jachère sans la replacer
dans le système de culture, ce que l'on va examiner maintenant.
2.1.2. La place des jachères dans les systèmes de culture
Le jugement agronomique sur les conduites de la jachère doit
procéder d'une approche globale du système de culture et les
recherches à entreprendre doivent viser cette cohérence
générale. La place des jachères dans les systèmes
de culture est à cet égard indispensable à prendre en
compte : par exemple, il n'est pas certain que la meilleure position de la
jachère dans la succession culturale soit systématiquement
après une céréale, comme certains le pensent ; en effet,
il faut examiner l'ensemble des effets précédents, des
sensibilités des cultures aux états du milieu et des moyens
techniques dont disposeront les exploitations à la lumière
du contexte économique.
Plus largement, la présence de la jachère peut entraîner
une remise en question de l'intensification "classique" sur les autres cultures.
Ainsi il n'est pas sûr que l'intérêt agronomique, et surtout
économique, réside dans une suppression totale des adventices
dans chaque culture. Le contrôle des adventices, encore pensé
comme une éradication totale, y compris durant la jachère,
devrait plutôt être envisagé comme un équilibre
dynamique à maintenir sur l'ensemble de la succession de cultures,
compte tenus des différents risques que nous venons d'examiner.
Peut-être pourrait-on au contraire profiter de la jachère pour
obtenir une réduction significative des stocks semenciers du sol,
afin d'adopter des luttes moins intensives dans les cultures.
Des recherches devraient concerner le pilotage des couverts d'adventices
et de repousses de culture au cours du temps sur les parcelles, selon
différentes places de la jachère dans les successions culturales.
Dans le cadre de ce type de recherches l'invention de nouveaux outils qui
"rabattent" fortement la végétation sans la détruire,
en s'inspirant du principe des "landaises" employées sous les tropiques
dans les plantations, serait une voie à tester pour les couverts
spontanés, moins coûteux que les couverts implantés.
Il serait également intéressant de reprendre, à propos
de la jachère, la grille d'analyse des risques de pollution par les
nitrates proposée par Sebillotte et Meynard (1990), qui combine les
effets propres des systèmes de culture et les caractéristiques
des milieux. Par exemple, quels sont les risques de pollution azotée
après des récoltes d'automne à faibles reliquats
azotés (betterave sucrière, maïs), si la fertilisation
est bien conduite sur des parcelles à sol profond dans le Bassin parisien
?
En définitive, les recherches à entreprendre devraient
répondre au double souci :
- d'accroître la flexibilité de la conduite culturale des
jachères, parce que, soumises aux contraintes économiques,
cette conduite devrait pouvoir être modifiée à tout instant
;
- de limiter les risques d'échec des techniques de culture
appliquées à la jachère, risques liés au fait
que leurs effets dépendront, non seulement de la place de la jachère
dans la succession, mais plus encore du climat, qu'il s'agisse d'effets sur
les parasites, les adventices ou les nitrates qui "fuient".
2.2. Les rôles de la jachère dans le fonctionnement des exploitations agricoles
Pour la plupart des agriculteurs qui adoptera la jachère et qui ne pourra pas faire de jachère "industrielle", il restera nécessaire de faire des économies qui pourront porter sur les charges opérationnelles ou sur les charges de structure.
2.2.1. Les charges opérationnelles et le calendrier de travail
C'est dans le cadre des voies agronomiques que nous avons examinée
précédemment qu'il faudra envisager la réduction des
charges opérationnelles (7), et
l'on mesure tout l'intérêt de conceptions extensives si l'on
peut recomposer des itinéraires techniques adéquats sur les
autres cultures (Meynard et Limaux, 1990). En tout état de cause,
ces itinéraires techniques nouveaux exigeront probablement encore
plus de technicité de la part des agriculteurs.
En fonction des modalités de conduite des systèmes de culture
avec jachère, les calendriers de travaux seront modifiés. Il
est raisonnable de penser que l'on observera une diminution des pointes de
travaux de l'automne (responsables des fortes capacités des parcs
matériels des régions de grande culture), et dans une moindre
mesure du printemps, par l'étalement des travaux sur d'autres
périodes. La variabilité probable des choix techniques des
agriculteurs entraînera cependant bien des nuances.
2.2.2. Les charges de structure
Le remplacement de 15% des COP par de la jachère se soldera probablement
par une diminution des besoins en travail. La recherche actuelle de
réduction des charges de structure se trouve renforcée par
l'introduction de la jachère. Mais la reconduction des mesures d'aide
au delà de 1996 n'étant absolument pas garantie, les voies
qu'emprunteront les agriculteurs pour réduire les charges en main-d'oeuvre
salariée et équipements, seuls cas que nous examinerons ici,
dépendront essentiellement de leurs situations individuelles.
En ce qui concerne la main-d'oeuvre salariée, chaque fois que
des gains sur ce poste seront encore possibles, l'occasion risque d'être
saisie de réduire la main-d'oeuvre salariée lors d'une succession,
de la constitution d'une association ou du départ d'un salarié.
L'introduction de la jachère ne devrait pas ralentir le mouvement
des agriculteurs des régions de grande culture vers le travail en
commun ; elle risque même de l'accroître, du fait des modifications
d'équipement.
En effet, en matière d'équipement, face à
l'incertitude sur les mesures qui seront retenues après 1996 et compte
tenues des durées de vie des matériels, les agriculteurs auront
probablement tendance à faire durer les outils présents autant
que possible ; la question du choix se posera dans les cas de renouvellement
impératifs.
Différents cas se présentent, selon le prix des matériels
et leur dimensionnement actuel dans les exploitations agricoles.
Certains matériels coûteux et de capacités de travail
souvent largement calculées, comme les moissonneuse-batteuses, risquent
de devenir non rentables. Si des renouvellements s'imposent, la jachère
devrait alors renforcer soit des modifications dans les modes d'appropriation
(passage à la propriété collective
(8), recours à l'entraide) avec plutôt un
accroissement des performances des outils, soit une réduction de celles-ci
lorsque l'exploitant reste seul propriétaire. Pour des matériels
également largement dimensionnés mais moins coûteux,
comme les pulvérisateurs, on risque d'assister à des
renouvellements à l'identique.
Dans le cas d'outils de capacité de travail calculée plus juste,
comme les matériels de travail du sol ou de semis, le renouvellement
risque de se raisonner en fonction de la distance existant entre la surface
que la taille actuelle permet de travailler et la surface-seuil au-delà
de laquelle une augmentation de taille est nécessaire :
- si la surface permise est proche de la surface-seuil, l'introduction de
la jachère entraînera probablement un simple confort aux
périodes de pointes, en permettant de mieux réaliser les travaux
ou de mieux respecter les dates d'intervention sur les surfaces restantes,
d'où une certaine intensification ; cela risque de conduire à
des renouvellements plutôt à l'identique ;
- si la surface permise est plus nettement inférieure à la
surface-seuil, la mise en jachère se traduira par une
non-rentabilité des matériels de la taille actuelle, d'où
peut-être un mouvement similaire à celui décrit pour
les moissonneuses-batteuses.
Par ailleurs, de nouveaux outils seront souvent nécessaires pour cultiver
la jachère, et là aussi se posera la question de leur
rentabilité (9) ? Les agriculteurs
ne trouveront-ils pas là un autre argument en faveur du recours à
l'extérieur ? Ne seront-ils pas même tentés de remettre
en cause leurs choix techniques et de "faire le saut" pour l'ensemble des
autres cultures, par exemple en matière de travail simplifié
du sol ou de lutte mécanique contre les adventices ? Remarquons que
si la réintroduction de plus en plus fréquente du binage
mécanique en culture betteravière et l'abandon du désherbage
en plein sont bien le signe de la nécessité d'inventer des
voies plus économes, ce retour à des techniques traditionnelles
n'est devenu possible que grâce à l'amélioration continue
des outils de binage.
Enfin, le souci de flexibilité mentionné plus haut jouera aussi
dans le raisonnement des équipements : ainsi, si la jachère
tournante reste la règle, on préfèrera par exemple ne
pas épandre autant d'engrais de fond sur les têtes de rotation,
faute de toujours pouvoir prédire à l'avance la place de la
jachère ; il faudra, alors, conserver de grandes capacités
d'épandage pour s'adapter.
Les conséquences de la réintroduction de la pratique de la
jachère sur le fonctionnement des exploitations, sur ses charges de
structure, seront importantes ; mais, à la différence de la
jachère traditionnelle, et vue l'incertitude qui pèse sur la
nature des mesures communautaires au delà de 1996, ces conséquences
seront-elles, à terme, globalement positives ?
[R] 3. Intérêts de jachères de longue durée ou fixes :
Dans les textes réglementaires actuels, la jachère est
obligatoirement tournante. Ce point de vue est largement discuté :
il est en effet regrettable de fixer les modalités de conduite de
la jachère à partir du seul objectif de limiter la production.
Fixée pour quelques années sur la même parcelle, voire
définitivement implantée en un lieu, ou pouvant revenir plus
ou moins rapidement sur la même parcelle, la jachère pourrait
:
- d'une part, contribuer à améliorer la productivité
du travail, exigence qui reste majeure pour les agriculteurs ;
- d'autre part, contribuer à mieux protéger l'environnement,
en utilisant la jachère comme moyen d'aménagement, ce qui nous
amène à envisager un troisième niveau d'approche plus
régional.
3.1. Améliorer la productivité du travail
La première voie est de profiter des effets positifs de l'implantation
de couverts végétaux de type prairiaux (graminées, luzerne),
de durée suffisante, plutôt au-delà de deux ans, qui
sont bien connus : entre autres, contrôle des adventices, principalement
annuelles, amélioration des états structuraux et des teneurs
en matières organiques du sol (Sebillotte, 1980). On peut attendre
de ces effets une meilleure efficience des intrants et une moindre
sensibilité des cultures aux aléas climatiques. C'est aussi,
dans certaines conditions, un bon moyen de remettre en "état" des
parcelles pour un agriculteur qui souhaite changer de système de
culture.
La seconde voie est d'améliorer les formes des parcelles pour faciliter
le travail. Les bordures et les fourrières pourraient être
enherbées de manière permanente et entretenues comme un gazon.
Certes, il faudra veiller au contrôle des adventices, mais les bordures
de chemin posent les mêmes problèmes !
Enfin il peut apparaître regrettable d'interdire, a priori,
la pâture de la jachère ; des regroupements de parcelles entre
plusieurs agriculteurs pourraient, dans certains cas, permettre des formes
viables d'élevage extensif.
3.2. Améliorer la protection de l'environnement
Une jachère fixe peut tout d'abord permettre de lutter contre
l'érosion par ruissellement dans certaines régions (Papy et
Boiffin, 1989) : il s'agit d'enherber les surfaces cultivées des talwegs
sensibles des bassins versants. Certes, le problème de l'entretien
de ces surfaces se posera comme précédemment, la difficulté
principale résidant dans le choix des plantes de couverture. Notons
que ce type d'aménagement a été expérimenté
avec succès, par exemple en Côte d'Ivoire dans les plantations
d'ananas.
Plus encore, la lutte contre les pollutions par les nitrates peut
bénéficier de la mise en place de couverts prairiaux
pérennes, en bordure de rivière, dans les bas fonds hydromorphes
(rôle considérable sur la dénitrification, comm. person.
Merot et Curmi), pratiques développées par exemple en Allemagne.
Or, force est de constater que les surfaces en prairies permanentes n'étant
pas prises en compte dans le calcul des aides, on assiste à de nombreux
retournements de ces prairies, d'où une double augmentation des pollutions
nitriques (minéralisation des matières organiques et
réduction de la dénitrification, ce dernier point pouvant
d'ailleurs être positif en terme de "globale change".).
Une troisième voie est d'éliminer définitivement les
moins bonnes parcelles ou celles qui présentent des risques
environnementaux. Il faudrait, évidemment, se préoccuper du
couvert végétal à imposer, des effets sur le paysage,
sur les dynamiques des populations d'ennemis des cultures. Mais est-ce pour
autant une raison pour refuser cet usage qui peut par ailleurs être
bénéfique, par exemple pour le gibier ?
Traditionnellement, la jachère était avant tout un moyen
d'adaptation technique aux contraintes du milieu écologique dans des
contextes socio-économiques donnés. La nouvelle PAC prétend,
quant à elle, contribuer à résoudre des problèmes
économiques en réintroduisant cette pratique culturale, mais
avec un cahier des charges particulièrement rigide : durée
et intervalle de retour sur la même parcelle fixés, caractère
tournant obligatoire, interdiction de nombreux herbicides, de la pâture...
En contrepoint, le trait saillant de notre analyse est la grande diversité
des fonctions que la jachère pourrait remplir et la grande
variété des modalités concrètes de conduite qu'elle
pourrait revêtir selon les exploitations et les milieux écologiques.
On comprend l'impossibilité de calculs économiques
prévisionnels précis sur l'intérêt de l'introduction
de la jachère. En tout état de cause il y a méprise,
et les réactions des agriculteurs qui retournent des prairies permanentes
soulignent certaines des incohérences profondes entre les différents
règlements de la nouvelle PAC.
Le calcul économique immédiat encouragera l'adoption de cette
jachère jusqu'en 1996. Malgré les craintes que l'on peut nourrir
envers le maintien ultérieur des aides, la jachère ne
disparaîtra pas forcément au-delà de cette date ; aussi
les recherches doivent-elles s'orienter dans le sens d'une grande souplesse
de conduite de cette pratique culturale. La modélisation des
systèmes de culture est certainement l'un des moyens
privilégiés à retenir, mais elle est encore très
peu avancée et de nombreuses références manquent, qu'il
s'agisse de la dynamique des peuplements spontanés d'adventices et
de repousses de culture, ou des effets sur le milieu.
Comme toute pratique culturale nouvelle, la jachère ne pourra être
jugée qu'au bout de plusieurs années. L'apprentissage de sa
conduite sera délicat (10) ;
il renforce la nécessité d'un véritable raisonnement
agronomique pour gérer les systèmes de culture dans leur
globalité. Il est probable que coexisteront sur les exploitations
des gestions culturales extensives et intensives.
Mais la réflexion entamée, intégrant les observations
du terrain, doit fournir les moyens de peser sur l'évolution des
règlements. Les questions à débattre portent sur
l'introduction de la jachère fixe là où elle se justifie,
sur la modification de l'intervalle de retour sur une même parcelle,
etc. L'objectif est de donner à cette pratique culturale toutes ses
dimensions agronomiques, économiques et environnementales pour
l'introduire à bon escient, comme un véritable moyen, parmi
d'autres, d'adaptation de l'agriculture aux multiples exigences qui pèsent
sur elle aujourd'hui.
Résumé :
La réintroduction de la jachère par la PAC s'effectue
dans une agriculture dont l'évolution a conduit à la rejeter,
avec pour objectif essentiel de limiter la production, donc dans un cadre
de contraintes particulièrement rigides.
Il en résulte de nombreux problèmes sur le plan agronomique,
qui sont examinés à la lumière de l'analyse des fonctions
traditionnelles de la jachère et des résultats acquis au cours
du temps. Par ailleurs, les conséquences sur le fonctionnement des
exploitations, sur leurs charges de structure en particulier, ne sauraient
être négligés.
La recherche doit aider les agriculteurs à se prémunir contre
les effets les plus négatifs de cette réglementation, mais
aussi contribuer à la faire évoluer ; aussi l'intérêt
de jachères fixes ou de longue durée est-il également
examiné.
Summary :
The reintroduction of the fallow by the CAP takes place in a farming,
whose evolution induced to reject it ; its main purpose being the limitation
of the production, the frame of constraints is particularly rigid.
A lot of agronomic problems are following, which are examined at the light
of the analysis of traditionnal functions of fallow and established results
with time. By another way, consequences on the functioning of farm systems,
especially on fixed charges, should not be neglected.
Research has to help farmers to protect themselves from the most negative
effects of these rules, but has also to play a part in their advancement
; it is the reason why the interest of fixed or long fallows is examined
too.
Notes
(1) Nous ne parlerons pas de la
jachère "industrielle qui correspons à la mise en place d'une
culture pour laquelle un contrat doit garantir un usage industriel. En
première approximation, il n'y a alors pas de différence avec
d'autres cultures. Néanmoins, ces cultures (colza, betteraves...)
sont susceptibles de devenir trop abondantes dans les successions de culture
et d'entraîner des problèmes phytosanitaires. Par ailleurs,
il est presque certain que leur présence ne sera pas sans
conséquences sur le fonctionnement des exploitations et notamment
sur décisions d'équipement: acquisitions de matériels
plus performants du fait des pointes de travail plus fortes, ou bien
renouvellements de matériels jugés toujours rentables au lieu
de recours à l'extérieur...
Enfin, rappelons que la pâture de la jachère par des animaux
est exclue par les réglements durant la période de jachère,
et même au-dela, mais ce dernier point est encore en
discussion.[VU]
(2) De mombreuses références se trouvent dans
Sebillotte (1966, 1985); elles ne sont pas reprises
ici.[VU]
(3) Sigaut (1975). Rappelons que c'est pour lutter contre
les adventices que la jachère a été réintroduite
sur l'essai "Broadbalk" de rothamsted en 1924, à raison d'une année
sur cinq.[VU]
(4) celle du travail du sol qui ramène les semences
à la surface.[VU]
(5) C'est le cas du système australien Légumineuse
annuelle (Medicago) - Blé. Introduit en Afrique du Nord, chez les
éleveurs ayant des méthodes de conduite des troupeaux ne permettant
pas de maîtriser les couverts végétaux pour éviter
la prolifération des adventices et leur montée à graine,
le résultat a été un très fort salissement des
terres. [VU]
(6) Nous ne traiterons pâs ici des prairies temporaires,
de durée variable, implantée à la place de la jachère
pour nourrir un troupeau et obtenir différents effets agronomiques;
un recensement de ceux-ci se trouvent dans Sébillotte
(1980). [VU]
(7) Remarquons que les firmes d'approvisionement poussent
à une augmentation des consommations d'intrants, au nom d'un
établissement probable de quotas qui seraient plus importants dans
le cas de rendements de référence élevées (à
moins que ce ne soient leurs agents eux-mêmes qui le fassent de leur
propre chef). [VU]
(8) CUMA ou copropriété.
[VU]
(9) Les agriculteurs qui ont de l'élevage se
déclarent favorisés pour traiter des jachères
enherbées, parcequ'ils disposent déjà de matériels
de récolte des fourrages.[VU]
(10) Les difficultés que pose l'adoption de mesures
pour la réduction des pollutions par les nitrates en sont un
symptôme (Schellenberger et Soulard,
1993).[VU]
[R]
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