par Pierre Sigala
Office national des forêts, 97488 Saint-Denis
onf-dr@oceanes.fr
1. Les forêts indigènes
2. Les espèces exotiques
envahissantes
3. Stratégie de lutte
En conclusion
Bibliographie
L'île de La Réunion fait partie de l'archipel des Mascareignes,
avec l'île Maurice et l'île Rodrigues. Elle est située
au sud-ouest de l'Océan Indien, à 800 km de Madagascar et à
2 000 km des côtes d'Afrique. D'origine volcanique récente (2
à 3 millions d'années), elle est formée de deux massifs
accolés qui culminent autour de 3 000 m (Piton des neiges, 3 069 m).
Sa superficie est de 251 000 ha. Située quelques degrés au-dessus
du tropique du Capricorne, elle jouit d'un climat tropical soumis aux
alizés, qui séparent l'île en deux parties : une côte
au vent, à l'est, très humide, et une côte sous le vent,
à l'ouest, sèche. Estimée à 73 000 ha (Sigala
et Soulères, 1991) en y incluant des formations dégradées,
la végétation indigène n'occupe de grandes surfaces
que dans les hauts de l'île (tab. I).
Cependant les milieux forestiers de La Réunion sont particulièrement
fragiles. L'île de La Réunion présente une forêt
originale marquée par l'isolement et la jeunesse. En effet, la
colonisation par les plantes s'est faite au hasard des courants aériens,
des courant marins ou grâce aux oiseaux venant des terres continentales.
Les plantes qui sont parvenues à s'y installer ont forcément
utilisé un de ces modes de transport. La conséquence directe
de cet état de fait est un faible nombre d'espèces présentes
par rapport aux nombreuses niches écologiques mais, paradoxalement,
les espèces présentes du fait de leur isolement sont dans une
grande proportion endémiques.
La colonisation humaine (XVIIe siècle) a été suivie
de trois phénomènes dramatiques pour la conservation des
forêts : les défrichements entraînant la destruction d'une
partie de la faune et de la flore indigènes, l'érosion et
l'introduction massive d'une faune et d'une flore exotiques.
Le résultat est catastrophique d'un point de vue écologique
: sur les différents milieux attestés au XVIIe siècle,
trois ont disparu ou presque et trois se maintiennent en se modifiant au
cours du temps.
Elles ont été très bien décrites par Rivals (1952) et Cadet (1980). En partant des plus dégradées pour aller vers les mieux conservées, nous trouvons :

Carte de la végétation (avant l'arrivée de
l'homme)
1 : végétation éricoïde d'altitude et de rocher
; 2 : forêt d'altitude ; 3 : forêt basse et moyenne altitude
; 4 : savane de zone sèche.

Carte du domaine forestier public
1 : hors réserves ; 2 : réserves existantes ; 3 : réserves
en projet.
- la forêt semi-sèche de basse altitude (quelques hectares
intacts). Cette forêt n'existe pratiquement plus actuellement. Elle
couvrait les basses pentes de l'ouest entre 100-150 m et 600-700 m d'altitude
et fut détruite au XVIIIe siècle pour laisser la place aux
plantations de café. Elle était composée de bois puant
(Foetidia mauritiana), bois de fer (Sideroxylon majus), benjoin (Terminalia
bentzoe), de bois d'olive noir (Olea europea var africana) ;
- la forêt humide de basse altitude (environ 4 500 ha). Située
dans l'Ouest, au-dessus de la forêt semi-sèche, entre 700 et
1 100 m mais prospérant depuis la mer jusqu'à 900 m dans l'Est,
cette forêt est biologiquement la plus riche de La Réunion.
Les arbres dominants dépassent les 15 m. Parmi les espèces
les plus caractéristiques on peut citer le petit natte (Labourdonnaisia
calophyllides), le grand natte (Mimusops maxima), le takamaka
(Calophyllum tacamahaca) ainsi que le bois noir des hauts, une sorte
d'ébène (Diospyros borbonica) ;
- la forêt humide de montagne (environ 65 000 ha). Située
tout autour de l'île au-dessus de la formation précédente,
entre 900-1 800 m dans l'Est et 1 100 - 1 800 m dans l'Ouest, cette formation
présente deux faciès liés au substrat géologique
: d'une part, la forêt à Dombeya spp. - souvent installée
sur les sols les plus anciens, cette forêt est dominée par plusieurs
espèces de Dombeya ; d'autres espèces y sont relativement
abondantes comme les fougères arborescentes du genre Cyathea et des
Rubiacées arbustives de sous bois - et, d'autre part, la forêt
à Acacia heterophylla - cet arbre endémique forme des forêts
monospécifiques et équiennes ; il prospère sur des substrats
volcaniques peu évolués ;
- la végétation altimontaine. Au delà de 1800,
la forêt laisse la place à une végétation plus
basse. Dominée par des Ericacées (Philippia spp.), cette
lande d'altitude abrite aussi de nombreuses composées endémiques.
Tableau I. Superficie des principales formations forestières indigènes (ha)
| Avant l'arrivée de l'homme sur l'île |
Actuellement |
Réserves actuelles ou en cours d'achèvement |
|
| Forêt semi-sèche | 35 000 | < 10 | 150 |
| Forêt humide de basse altitude | 88 500 | 4500 | 870 |
| Forêt d'altitude | 123 000 | 65 000 | 5 500 |
[R] 2. Les espèces exotiques
envahissantes
Après la destruction pure et simple qui eut lieu lors des phases actives
de la colonisation, la modification récente des milieux par la
prolifération des espèces exotiques envahissantes inquiète
tous les naturalistes (Lavergne, 1978) et les gestionnaires forestiers.
Ces plantes sont définies par plusieurs caractéristiques :
- elles sont exotiques. En effet, en trois siècles, l'homme a réussi
à importer plus de 1 000 espèces tropicales ou
tempérées dont près de 400 se sont naturalisées
(Thébaud, 1989) ;
- elles se multiplient très rapidement de façon sexuée
ou végétative ;
- elles ne souffrent ni de parasite, ni de maladie ;
- elles forment des massifs monospécifiques qui ralentissent ou bloquent
les processus de sylvigenèse.
2.1. Processus de colonisation
La colonisation par les pestes végétales est donc un processus
naturel. En présence d'une ouverture du milieu artificielle (ouverture
de routes, coupe à blanc, etc. ) ou naturelle (chablis consécutif
à un cyclone, glissement de terrains...), la compétition va
se faire entre les espèces indigènes et exotiques. Dans tous
les cas les espèces exotiques présentes vont rapidement prendre
le dessus et former une végétation nouvelle qui bloquera la
sylvigenèse à un stade intermédiaire. La production
de graines est telle que cette formation va se perpétuer, créant
un nouveau point d'infestation prêt à coloniser de nouvelles
trouées.
2.2. Les espèces exotiques envahissantes forestières
Parmi plusieurs centaines d'espèces introduites et naturalisées,
une dizaine d'espèces s'attaquent véritablement aux formations
forestières (tab. II). Elles s'attaquent indifféremment aux
formations primaires et aux forêts de production. Cependant, le degré
de nuisance est différent dans les deux types de formations. On peut
distinguer un problème typiquement sylvicole de gestion de peuplement
en forêt de production. Alors que le problème en forêt
primaire est une perte de diversité biologique entraînant une
uniformisation des formations et des paysages.
Tableau II. Les principales espèces exotiques envahissantes en forêt
| Espèces | Famille | Origine | Nom vernaculaire | Milieu envahi |
| Fuchsia magellanica | Oenotheracées | Amérique du Sud | fuchsia de Magellan | forêt humide de montagne |
| Hedichium gardnerianum | Zingiberacées | Inde | longose | forêt humide de montagne |
| Hiptage benghalensis | Malpighiacées | Inde | liane papillon | forêt semi sèche |
| Ligustrum walkeri | Oleacées | Inde du Sud, Sri lanka | troène | forêt humide |
| Psidium cattleianum | Myrtacées | Amérique du Sud | goyavier | forêt humide |
| Rubus alceifolius | Rosacées | Asie du Sud Est | vigne marronne | forêt humide |
| Syzygium jambos | Myrtacées | Asie du Sud Est | jamerose | forêt humide de basse altitude |
Une fois identifié le problème d'invasion des pestes
végétales et afin de développer une politique
cohérente, une stratégie régionale de lutte a
été mise au point.
Elle a nécessité l'appui de I.A W. Macdonald (1989), expert
sud-africain du problème, et du Comité consultatif scientifique
des aménagements forestiers.
Cette stratégie s'articule autour de plusieurs idées-forces
:
- mise en place d'un réseau de réserves représentatives
des milieux réunionnais ;
- interventions intensives contre les espèces exotiques envahissantes
dans ces réserves ;
- sensibilisation du public réunionnais autour de ce problème
;
- définition des espèces exotiques envahissantes les plus nocives
;
- développement de la lutte sur toute l'île contre ces
espèces.
3.1. Interventions dans les réserves biologiques et naturelles
Actuellement plus de 10% du domaine forestier géré à
La Réunion par l'Office national des forêts est protégé
par un statut de réserve (tab. III). Au sein de ces massifs forestiers,
certaines parcelles font l'objet de travaux visant à rétablir
un couvert forestier indigène.
3.2. Les espèces exotiques envahissantes les plus nocives
Afin de concentrer les efforts de recherches et de contrôle, deux
espèces ont été choisies et font l'objet d'une attention
particulière : il s'agit de Rubus alceifolius Poiret, la vigne
marronne, et de Ligustrum robustum subsp. walkeri., un
troène.
Tableau III. Les réserves de La Réunion
| Superficie (ha) | Type de végétation | |
| Réserve naturelle Saint Philippe Mare Longue |
68 |
forêt humide de basse altitude |
| Réserve biologique domaniale Forêt des hauts de Bois de Nèfles Forêt des hauts de Saint Philippe Les mares et le sommet de l'enclos du Volcan Mazerin Rempart de Cilaos Bébour |
179 4 073 935 1 869 808 5 146 |
forêt humide d'altitude forêt humide d'altitude végétation éricoïde forêt humide d'altitude forêt humide forêt humide d'altitude |
La vigne marronne
Ecologie, description
Cette ronce épineuse d'origine asiatique fut introduite au cours du
XIXe siècle à La Réunion. Très rapidement elle
s'est révélée être une mauvaise herbe très
envahissante dans toute la partie est de l'île jusqu'à 1 600
m. Elle forme des fourrés constitués de sarments pouvant atteindre
10 m de long. Elle produit de nombreux fruits, qui, disséminés
par les oiseaux, lui assurent une colonisation efficace des lisières.
En forêt, deux situations peuvent se présenter :
- dans les forêts de production d'Acacia heterophylla (tamarin
des hauts). Ces peuplements sont constitués par coupe rase de parcelles
de forêts naturelles. Grâce à son fort pouvoir de germination,
plusieurs centaines de milliers de plantules apparaissent. La sylviculture
assez dynamique au départ ramène la densité au terme
de la révolution (100 ans) à 200 arbres à l'hectare.
Dans ce contexte, la lutte contre la vigne marronne intervient très
tôt. En effet, au moment de la coupe rase, la concurrence entre le
tamarin des hauts et la vigne marronne est très forte. En l'absence
d'intervention humaine, la vigne marronne prend le dessus. Les travaux de
lutte s'étendent sur quatre ans : - année n, arrachage manuel
des jeunes plants et recépage des plants plus âgés ;
- année n+1, pulvérisation des repousses avec une solution
de fosamine ammonium ; - année n+2, arrachage manuel et traitement
des souches résistantes ; - année n+3, contrôle et arrachage
manuel si nécessaire.
- dans les réserves. En forêt naturelle, la vigne marronne
apparaît dans des trouées de quelques ares. Les travaux de lutte
s'accompagnent de travaux de plantation d'essences indigènes.
Le troène
Ecologie - Description
Ce troène est originaire du Sud de l'Inde et de Sri Lanka où
il peut pousser jusqu'à 2 000 m d'altitude. Vraisemblablement introduit
à La Réunion autour des années cinquante, comme plante
de jardin, cette espèce colonise très rapidement le milieu
autour de deux villages (Cilaos et Hellbourg). Actuellement, on estime à
3 000 ha les surfaces envahies (Lavergne, 1995). C'est un petit arbre atteignant
5 m, tolérant l'ombre dans son jeune âge. Il se
régénère très bien et on peut compter plusieurs
centaines de jeunes plants au m2. Sa sélection en tant qu'espèce
prioritaire tient au fait qu'il est en pleine expansion. A l'île Maurice
où il fut introduit il y a près d'un siècle, ce troène
a totalement envahi toutes les forêts naturelles. Bien que peu
répandu actuellement à La Réunion, ce troène
pourrait, en quelques décennies, continuer sa progression et envahir
toutes les forêts humides de l'île.
Lutte mécanique et chimique
Commencée en 1989, la lutte contre le troène s'est rapidement
étendue à de grandes surfaces. Actuellement plusieurs centaines
d'hectares sont concernés tous les ans dans la réserve du Rempart
de Cilaos et dans des forêts secondaires entourant Hellbourg. La technique
la plus répandue s'étale sur au moins deux ans. Elle s'applique
aux forêts naturelles peu perturbées : les jeunes plants sont
arrachés manuellement, les plants plus gros étant coupés
puis badigeonnés de solution de glyphosate. Un contrôle est
nécessaire les deux années suivant le passage afin d'éliminer
toutes les germinations postérieures au traitement.
3.3. Une solution élégante : la lutte biologique
La lutte biologique contre les espèces exotiques envahissantes s'est
fortement développée depuis les années cinquante,
principalement dans les pays anglo-saxons.
Son principe, assez simple, découle d'une constatation : le
développement des espèces indésirables n'est jamais
ralenti, ni par des parasites, ni par des pathogènes : la solution
à cette invasion pourrait donc être l'introduction d'agents
antagonistes naturels issus du milieu d'origine de la plante.
Pour son application à La Réunion, avant d'entreprendre des
recherches, il est apparu indispensable de rédiger un cahier des charges
encadrant les recherches (Lavergne et Sigala, 1995). En effet, de nombreux
exemples passés et actuels montrent que des introductions mal
maîtrisées peuvent conduire à des catastrophes biologiques.
Les expériences australienne (Borie et Sigala, 1992) et sud-africaine
ont permis de finaliser un document encadrant sur cinq ans ces recherches.
L'objectif étant d'avoir à notre disposition, au bout de ces
cinq ans, plusieurs agents de contrôle pour Rubus alceifolius
et pour Ligustrum robustum walkeri, l'introduction et les tests
d'efficacité in situ de ces agents à La Réunion ne devant
intervenir qu'après cette phase de cinq ans.
Paysage du piton de Bébour
(M. Attié del.)
La préservation de la biodiversité des forêts réunionnaises est une priorité pour l'ONF. Face à une menace inhabituelle, constituée par des espèces exotiques envahissantes, une stratégie nouvelle de lutte a dû être mise en place. Cette stratégie allie la délimitation des forêts les mieux conservées aux méthodes de lutte classique (mécanique et chimique). Cependant, bien que longue et difficile, la lutte biologique, en rétablissant un équilibre écologique entre ces espèces et le milieu, devrait limiter à moyen et long terme l'usage d'herbicide aux parcelles totalement dégradées.
Communication faite au XIe Congrès forestier mondial réuni à Antalya (Turquie), du 13 au 22 octobre 1997
Cadet T., 1980. La végétation de l'île de La
Réunion : étude phytoécologique et phytosociologique.
Thèse, univ. Aix Marseille. Impr. Cazal, Saint-Denis, 132 pp. +
illustr.
Lavergne R., 1978. Les pestes végétales de l'île de La
Réunion. Info Nature, 16, 9-60.
Lavergne C., 1995. Contribution à l'étude du Troène
envahissant à La Réunion. Rapport ONF-Conseil régional
de La Réunion.
Lavergne C., Sigala P., 1995. Projet de recherche : lutte biologique contre
la Vigne marronne (Rubus alceifolius) et le Troène (Ligustrum
robustum subsp. walkeri) à La Réunion. Rapport ONF-Conseil
régional de La Réunion. 30 pp.
Macdonald I.A.W., 1989. Report on the alien plant problem in Reunion.
Fitzpatrick Institute -University of Cape Town.
Rivals P., 1952. Étude sur la végétation naturelle
de l'île de La Réunion. Thèse, univ. Toulouse.
Sigala P., Soulères O., 1991. La politique de protection des milieux
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Sigala P., Borie J.M., 1992. Lutte biologique contre les pestes
végétales. Rapport de mission Australie-Nouvelle Zélande.
ONF-Réunion.
Thébaud C., 1989. Contribution à l'étude des plantes
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Rapport ONF-Conseil régional de la Réunion.
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