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Le Courrier de l'environnement n°31, août 1997

Le rôle de l'éleveur

Références bibliographiques


À propos du « contrat domestique » (Courrier de l'environnement n°30, avril 1997) : le métier d'éleveur a-t-il encore un sens dans l'élevage intensif moderne ?


Le constat de C. et R. Larrère situe clairement les changements fondamentaux qui se sont produits en ce qui concerne la place de l'animal dans notre société. Pour la plupart de nos contemporains, il est un substitut affectif - l'animal de compagnie -, un témoin vivant d'une nature lointaine - l'observation de la vie sauvage - ou un partenaire de loisir - le cheval de sport. Une grande part de l'élevage a disparu de l'environnement de nos contemporains. Ce qui reste visible - le pâturage par les ruminants à la belle saison - n'est qu'une partie, et pas la plus importante, des activités des productions animales. La mise en oeuvre, dans les élevages modernes, des techniques issues de l'application des découvertes scientifiques se cache dans des bâtiments fermés, dans un environnement contrôlé et protégé des contaminations.
Le public dans son ensemble est resté à peu près complètement étranger à cette évolution de l'élevage. Il en ignore les réalités, et il n'en filtre vers l'extérieur que des images partielles, partiales ou caricaturales.
Les producteurs font ressortir les arguments de la sécurité hygiénique, de la valeur nutritionnelle, mais aussi gastronomique, et de l'évolution des prix qui permet la mise à disposition de tous des produits animaux de qualité. C'est à l'intérieur du milieu des spécialistes de chaque « filière » que se déroulent les débats sur les problèmes de chaque production et l'évolution des techniques. De l'extérieur viennent le plus souvent des critiques violentes de tous les aspects de ces productions: qualité des produits, conditions de vie des animaux, aussi bien qu'intégration économique, sociologique et écologique des élevages.
L'article de C. et R. Larrère se situe dans cette dernière perspective. En particulier l'évolution des métiers de l'élevage y est présentée comme le passage d'une connaissance approfondie et d'une relation privilégiée à l'animal au traitement anonyme de groupes d'êtres vivants intrumentalisés, gérés par les seules données scientifico-économiques. La question est posée de la disparition dans les productions animales intensives modernes de l'homme-éleveur, avec tout ce que cela comporte de compétence et de connaissance de l'animal. Or, ceci n'est absolument pas ce que nous avons constaté dans le travail de terrain que nous avons effectué au cours de ces dernières années dans des élevages intensifs modernes.
Le débat pourrait se poursuivre longtemps autour d'anecdotes, de cas particuliers ou de traditions. Il sera toujours difficile de dire si tout était mieux « avant » ou si l'éleveur moderne peut associer l'efficacité économique à la compétence technique et à sa relation privilégiée à ses animaux. Une étude menée sur les conditions de l'adaptation du porc aux conditions de l'élevage nous a permis de contribuer à ce débat puisque nous avons obtenu des données objectives et quantifiées sur le rôle de l'éleveur dans les conditions pourtant très artificielles, et standardisées, de la production porcine moderne.
Le but de l'étude était de comparer les systèmes de logement des truies gestantes. En France, la majorité des truies d'élevage sont entretenues en claustration en bâtiment, isolées ou en groupe sur caillebotis ou plus rarement avec une litière de paille. Un peu plus de 7% des truies sont élevées en plein air, dans des pâtures enherbées. Chacun de ces systèmes est économiquement viable et permet des niveaux de production satisfaisants. Les études ont été faites dans des élevages commerciaux choisis sur la base de résultats se situant dans la moyenne nationale.
Dans chaque élevage nous avons relevé les signes objectivables de « mal-être » : modifications du rythme d'activité, des postures, de la réactivité à l'homme et des comportements anormaux ou stéréotypies. Nous avons également relevé les atteintes à l'intégrité physique de l'animal, ainsi que l'observation de leur état d'embonpoint et les performances zootechniques. Ces indices ont été recueillis dans les conditions de fonctionnement habituel des élevages visités dans 10 élevages (15 pour le plein air) et sur 30 à 50 truies par élevage.
Les résultats (Vieuille et al., 1996) font ressortir pour chaque système de logement des avantages et des inconvénients.
Les stéréotypies sont fréquentes dans tous les systèmes, autant chez les truies au pâturage qu'à l'attache, mais un peu moins chez les animaux entretenus en groupe en bâtiment. La fréquence des changements de position debout/couché au cours de l'heure suivant la distribution de l'aliment semble traduire la difficulté pour l'animal de prendre un repos sans perturbation. Elle est supérieure chez les sujets en groupe, vraisemblablement en raison des dérangements qui surviennent alors que certains animaux sont déjà couchés tandis que d'autres restent actifs. La fréquence et la localisation des lésions corporelles dépendent du système de logement. Dans tous les cas, les atteintes des membres sont les moins fréquentes chez les truies en plein air. Les boiteries sont plus rares chez les animaux libres, qu'ils soient en groupe en bâtiment ou en plein air. Les lésions des membres antérieurs caractérisent les animaux entretenus en groupe. Les atteintes des mamelles sont nettement plus fréquentes chez les animaux entretenus en groupe en bâtiment.
L'importance des problèmes rencontrés varie donc selon les différents systèmes de logement étudiés. Mais surtout, la cause la plus importante de la variabilité observée pour les divers critères retenus pour mesurer l'adaptation des animaux à leur environnement est le facteur « élevage ».
Les conditions particulières d'un élevage (bâtiment, matériaux, microclimat, type génétique), mais surtout les pratiques de l'éleveur, apparaissent ainsi avoir plus d'importance que des systèmes de logement aussi différents que la contention permanente sur caillebotis et le plein air au pâturage. Ainsi, pour ce qui est des réactions comportementales, le pourcentage de truies chez qui les stéréotypies occupent plus de 60% du temps suivant le repas varie de 10 à plus de 80% selon les élevages et ceci aussi bien au pâturage qu'à l'attache en bâtiment. Les changements répétés de position lors du repos (plus de 4 par heure) concernent de 2 à 38% des truies en groupe et de 1 à près de 20% en contention, selon les élevages. Une même variabilité entre élevages a été observée pour les lésions qui paraissent, au premier abord, associées au logement : par exemple, les cas de boiteries ont été observées chez de 2 à 40% des truies en contention, mais aussi de 0 à 28% en plein air (Vieuille et al., 1996).
Une des critiques fréquentes concerne la difficulté pour l'animal de s'adapter normalement à l'accroissement des performances. Or, une étude comparative des critères d'adaptation dans des échantillons de troupeaux présentant des niveaux différents de productivité numérique (1) a été effectuée par Cariolet et coll. (1997). Contrairement aux idées reçues, les résultats montrent une meilleure adaptation chez les élevages les plus productifs, qu'il s'agisse de la fréquence des stéréotypies ou des perturbations du rythme normal d'activité. Ces résultats sont d'une grande importance puisqu'ils montrent que productivité et bien-être sont associés et non pas opposés dans la pratique de l'élevage. Les meilleurs techniciens en ce qui concerne les critères de productivité sont aussi les éleveurs qui ont réussi à assurer à leurs animaux les meilleures conditions de bien-être. Le facteur humain apparaît donc comme d'une importance supérieure à celle du matériel et aux aménagements qu'il utilise. Ceci confirme objectivement l'image que nous avait donnée cette enquête : celle d'éleveurs passionnés par leur métier, à l'écoute de toutes les techniques nouvelles, mais particulièrement soucieux de leurs animaux et de leur adaptation aux méthodes nouvelles. Même dans des conditions présentées comme les plus instrumentalisées, les qualités qui font le bon éleveur sont plus que jamais décisives. Les contraintes que rencontre l'animal dans l'élevage intensif moderne ne permettent pas les à-peu-près, au contraire de l'élevage traditionnel où l'initiative laissée à l'animal lui permet de corriger les erreurs d'un éleveur incompétent.

      


 [R] Note
(1) nombre de porcelets sevrés par truie et par an. [VU]


 [R] Références bibliographiques

Vieuille C., Cariolet R., Madec F., Meunier-Salaün M.C., Vaudelet J.C., Signoret J.P., 1996. Evaluation du bien-être en élevage chez la truie gestante. Approche comparative dans quatre systèmes de logement. Journées de la Recherche Porcine en France, 28, 307-318.

Cariolet R., Vieuille C., Morvan P., Madec F., Meunier-Salaûn M.C., Vaudelet J. C., Courboulay V., Signoret J.P., 1997. Evaluation du bien-être chez la truie gestante bloquée : Relation entre le bien-être et la productivité numérique. Journées de la Recherche porcine en France, 29, 149-160.

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