À propos du « contrat domestique » (Courrier de l'environnement n°30, avril 1997) : le métier d'éleveur a-t-il encore un sens dans l'élevage intensif moderne ?
Le constat de C. et R. Larrère situe clairement les changements
fondamentaux qui se sont produits en ce qui concerne la place de l'animal
dans notre société. Pour la plupart de nos contemporains, il
est un substitut affectif - l'animal de compagnie -, un témoin vivant
d'une nature lointaine - l'observation de la vie sauvage - ou un partenaire
de loisir - le cheval de sport. Une grande part de l'élevage a disparu
de l'environnement de nos contemporains. Ce qui reste visible - le pâturage
par les ruminants à la belle saison - n'est qu'une partie, et pas
la plus importante, des activités des productions animales. La mise
en oeuvre, dans les élevages modernes, des techniques issues de
l'application des découvertes scientifiques se cache dans des
bâtiments fermés, dans un environnement contrôlé
et protégé des contaminations.
Le public dans son ensemble est resté à peu près
complètement étranger à cette évolution de
l'élevage. Il en ignore les réalités, et il n'en filtre
vers l'extérieur que des images partielles, partiales ou
caricaturales.
Les producteurs font ressortir les arguments de la sécurité
hygiénique, de la valeur nutritionnelle, mais aussi gastronomique,
et de l'évolution des prix qui permet la mise à disposition
de tous des produits animaux de qualité. C'est à l'intérieur
du milieu des spécialistes de chaque « filière »
que se déroulent les débats sur les problèmes de chaque
production et l'évolution des techniques. De l'extérieur viennent
le plus souvent des critiques violentes de tous les aspects de ces productions:
qualité des produits, conditions de vie des animaux, aussi bien
qu'intégration économique, sociologique et écologique
des élevages.
L'article de C. et R. Larrère se situe dans cette dernière
perspective. En particulier l'évolution des métiers de
l'élevage y est présentée comme le passage d'une
connaissance approfondie et d'une relation privilégiée à
l'animal au traitement anonyme de groupes d'êtres vivants
intrumentalisés, gérés par les seules données
scientifico-économiques. La question est posée de la disparition
dans les productions animales intensives modernes de l'homme-éleveur,
avec tout ce que cela comporte de compétence et de connaissance de
l'animal. Or, ceci n'est absolument pas ce que nous avons constaté
dans le travail de terrain que nous avons effectué au cours de ces
dernières années dans des élevages intensifs modernes.
Le débat pourrait se poursuivre longtemps autour d'anecdotes, de cas
particuliers ou de traditions. Il sera toujours difficile de dire si tout
était mieux « avant » ou si l'éleveur moderne peut
associer l'efficacité économique à la compétence
technique et à sa relation privilégiée à ses
animaux. Une étude menée sur les conditions de l'adaptation
du porc aux conditions de l'élevage nous a permis de contribuer à
ce débat puisque nous avons obtenu des données objectives et
quantifiées sur le rôle de l'éleveur dans les conditions
pourtant très artificielles, et standardisées, de la production
porcine moderne.
Le but de l'étude était de comparer les systèmes de
logement des truies gestantes. En France, la majorité des truies
d'élevage sont entretenues en claustration en bâtiment,
isolées ou en groupe sur caillebotis ou plus rarement avec une
litière de paille. Un peu plus de 7% des truies sont élevées
en plein air, dans des pâtures enherbées. Chacun de ces
systèmes est économiquement viable et permet des niveaux de
production satisfaisants. Les études ont été faites
dans des élevages commerciaux choisis sur la base de résultats
se situant dans la moyenne nationale.
Dans chaque élevage nous avons relevé les signes objectivables
de « mal-être » : modifications du rythme d'activité,
des postures, de la réactivité à l'homme et des
comportements anormaux ou stéréotypies. Nous avons également
relevé les atteintes à l'intégrité physique de
l'animal, ainsi que l'observation de leur état d'embonpoint et les
performances zootechniques. Ces indices ont été recueillis
dans les conditions de fonctionnement habituel des élevages visités
dans 10 élevages (15 pour le plein air) et sur 30 à 50 truies
par élevage.
Les résultats (Vieuille et al., 1996) font ressortir pour chaque
système de logement des avantages et des inconvénients.
Les stéréotypies sont fréquentes dans tous les
systèmes, autant chez les truies au pâturage qu'à l'attache,
mais un peu moins chez les animaux entretenus en groupe en bâtiment.
La fréquence des changements de position debout/couché au cours
de l'heure suivant la distribution de l'aliment semble traduire la
difficulté pour l'animal de prendre un repos sans perturbation. Elle
est supérieure chez les sujets en groupe, vraisemblablement en raison
des dérangements qui surviennent alors que certains animaux sont
déjà couchés tandis que d'autres restent actifs. La
fréquence et la localisation des lésions corporelles
dépendent du système de logement. Dans tous les cas, les atteintes
des membres sont les moins fréquentes chez les truies en plein air.
Les boiteries sont plus rares chez les animaux libres, qu'ils soient en groupe
en bâtiment ou en plein air. Les lésions des membres
antérieurs caractérisent les animaux entretenus en groupe.
Les atteintes des mamelles sont nettement plus fréquentes chez les
animaux entretenus en groupe en bâtiment.
L'importance des problèmes rencontrés varie donc selon les
différents systèmes de logement étudiés. Mais
surtout, la cause la plus importante de la variabilité observée
pour les divers critères retenus pour mesurer l'adaptation des animaux
à leur environnement est le facteur « élevage ».
Les conditions particulières d'un élevage (bâtiment,
matériaux, microclimat, type génétique), mais surtout
les pratiques de l'éleveur, apparaissent ainsi avoir plus d'importance
que des systèmes de logement aussi différents que la contention
permanente sur caillebotis et le plein air au pâturage. Ainsi, pour
ce qui est des réactions comportementales, le pourcentage de truies
chez qui les stéréotypies occupent plus de 60% du temps suivant
le repas varie de 10 à plus de 80% selon les élevages et ceci
aussi bien au pâturage qu'à l'attache en bâtiment. Les
changements répétés de position lors du repos (plus
de 4 par heure) concernent de 2 à 38% des truies en groupe et de 1
à près de 20% en contention, selon les élevages. Une
même variabilité entre élevages a été
observée pour les lésions qui paraissent, au premier abord,
associées au logement : par exemple, les cas de boiteries ont
été observées chez de 2 à 40% des truies en
contention, mais aussi de 0 à 28% en plein air (Vieuille et al.,
1996).
Une des critiques fréquentes concerne la difficulté pour l'animal
de s'adapter normalement à l'accroissement des performances. Or, une
étude comparative des critères d'adaptation dans des
échantillons de troupeaux présentant des niveaux différents
de productivité numérique
(1) a été effectuée par Cariolet et
coll. (1997). Contrairement aux idées reçues, les résultats
montrent une meilleure adaptation chez les élevages les plus productifs,
qu'il s'agisse de la fréquence des stéréotypies ou des
perturbations du rythme normal d'activité. Ces résultats sont
d'une grande importance puisqu'ils montrent que productivité et
bien-être sont associés et non pas opposés dans la pratique
de l'élevage. Les meilleurs techniciens en ce qui concerne les
critères de productivité sont aussi les éleveurs qui
ont réussi à assurer à leurs animaux les meilleures
conditions de bien-être. Le facteur humain apparaît donc comme
d'une importance supérieure à celle du matériel et aux
aménagements qu'il utilise. Ceci confirme objectivement l'image que
nous avait donnée cette enquête : celle d'éleveurs
passionnés par leur métier, à l'écoute de toutes
les techniques nouvelles, mais particulièrement soucieux de leurs
animaux et de leur adaptation aux méthodes nouvelles. Même dans
des conditions présentées comme les plus instrumentalisées,
les qualités qui font le bon éleveur sont plus que jamais
décisives. Les contraintes que rencontre l'animal dans l'élevage
intensif moderne ne permettent pas les à-peu-près, au contraire
de l'élevage traditionnel où l'initiative laissée à
l'animal lui permet de corriger les erreurs d'un éleveur
incompétent.
[R] Note
(1) nombre de porcelets
sevrés par truie et par an. [VU]
Vieuille C., Cariolet R., Madec F., Meunier-Salaün M.C., Vaudelet J.C., Signoret J.P., 1996. Evaluation du bien-être en élevage chez la truie gestante. Approche comparative dans quatre systèmes de logement. Journées de la Recherche Porcine en France, 28, 307-318.
Cariolet R., Vieuille C., Morvan P., Madec F., Meunier-Salaûn M.C., Vaudelet J. C., Courboulay V., Signoret J.P., 1997. Evaluation du bien-être chez la truie gestante bloquée : Relation entre le bien-être et la productivité numérique. Journées de la Recherche porcine en France, 29, 149-160.