Par François Terrasson
Muséum national d'histoire naturelle, Evolution des systèmes,
36, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris.
"On est frappé pazr l'acroissement sur tout le territoire français
d'une végétation non contrôlée qui se développe
jusqu'à fermer le paysage", explique la revue Espaces pour demain
dans son numéro 43 (1), lira-t-on
ailleurs.
Ailleurs et partout, même sur des auspices réputés
écolos, s'alignent des chefs-d'oeuvre du genre : "les herbes
folles étouffent les espèces","déherbons pour rendre
notre arboretum présentable" ,"le débrousallage au service
du milieu naturel" .
Bien sûr, des régiments d'insectes, des meutes d'escargots,
des escadrons d'épines, des hordes sauvages de pissenlits se ruent
à l'assaut des terres abandonnées par l'homme.
Où est le drame ? Car il y en a un ! Ce déferlement d'angoisse
a des racines, ce festival de trouille du végétal qui pousse,
du spontané qui s'impose, reflète évidemment une crise
profonde.
Quand on a dit ça, on est bien avancé !
De toutes parts, les informations (ou les désinformations) affluent.
La forêt sans l'homme périclite, la rivière meurt, la
nature disparaît à l'instant du départ de
l'agriculteur.
Il y en a qui croient toutes ces choses sincèrement. D'autres font
seulement semblant. Ou s'y rallient pour prendre le train en marche.
Mais là-dedans, qu'est-ce qui est scientifiquement exact ? Et comment
pourrions-nous le savoir ?
Seulement par l'observation suivie et répétée de ce
qui se passe dans la réalité du terrain. Et par reformulation
de quelques évidences.
Dans la tête des hommes, jusqu'à nouvel ordre, est perçu
comme ce qui n'est pas artificiel, c'est-à-dire produit par l'homme.
Alors aucun problème, les ronces sont naturelles. Très naturelles.
Trop peut-être ! Elles se faufilent, elles grimpent, elles avancent,
elles piquent. Elles semblent avoir la volonté, extérieure
et pourquoi pas opposée à la nôtre.
Sous le masque de la protection contre les ronces, les ennemis de la friche
continuent hypocritement leur croisade contre la Nature en général,
aidés de quelques naïfs protecteurs s'enrobant d'un verbiage
quasi-para-pseudo-écologique.
C'est une chance, un miracle, une merveilleuse surprise. Toute cette belle végétation, ces fouillis inextricables, ces épines acérées, ces fondrières remplies de menthes et d'épilobes, ces bourdons affairés, mouches floricoles et rats des champs, couleuvres et vipères, rainettes dans les saules marsaults sont une reconquête. C'est bien là que le bât blesse. Car tous ceux qui craignent que la jachère (2) ne passe à la friche (2) utilisent eux aussi le mot "reconquête". En sens inverse ! L'homme doit se battre pour que les symboles de sa présence soient partout. D'où la réglementation d'entretien des jachères, les passages au désherbant et les couplets sur la nature qui n'a droit à ce nom que si justement elle ne le mérite pas.
Obsession paranoïaque du contrôle, cette maladie mentale collective
s'habille de tant d'oripeaux à couleur vaguement scientifique qu'il
faut maintenant quitter un peu la psychiatrie pour l'étude des
écosystèmes. Dont voici quelques résultats significatifs
pour nos affaires :
- la nature a existé pendant des centaines de millions d'années
avant l'homme. Il serait surprenant qu'elle aie besoin de lui - la
reconquête d'un milieu abandonné (le pauvre !) se fait
différemment selon les climats. Facile en Europe atlantique, difficile
et incomplète en Méditerranée, presque sans espoir sous
les tropiques ;
- le retour à la nature ne se passe pas de la même façon
selon que le point de départ est une monoculture de maïs ou un
bocage en prairies permanentes ;
- il existe des cycles, variant selon l'action des facteurs
précédents. Leur durée, l'ordre des successions des
formations végétales varient. D'énormes ronciers
étouffants vont par exemple s'effondrer et laisser pousser les
chênes, un tapis de fougères aigle ou de genêts à
balais va un jour évoluer sous la pression des noisetiers ou des pruniers
;
- lors de ces changements, le nombre d'individus de certaines espèces
chute. Celui d'autres augmente. Aucune ne disparaît ;
- il y a donc modification de la taille des populations mais non pas perte
de biodiversité ;
- on connaît un certain nombre d'espèces, comme beaucoup
d'orchidées, qui semblent menacées par une trop importante
couverture végétale. Cependant, en général, ces
plantes se trouvent dans des milieux qui comme on dit, n'arrivent jamais
à se boiser complètement. Même chose pour l'oedicnème
criard, volatile peu forestier qui a réussi à vivre pendant
des millénaires sans que l'homme lui ouvre des clairières.
Tout ceci, braves gens, est cousu de fil blanc. La réalité
scientifique n'a aucune importance. On s'autorise de l'existence de discussions
entre chercheurs sur le fonctionnement optimum des systèmes ou sur
les besoins de telle espèce, pour en tirer par les cheveux le seul
dogme qui compte : la nature a besoin que l'homme continue à tout
contrôler.
Cette idée est tellement fausse qu'on peut éprouver le besoin
d'aller regarder les situations où germent les arguments à
son service.
Il est tout à fait vrai qu'un réseau de haies entourant une
prairie permanente, donc une oeuvre partiellement humaine, est plus
diversifié qu'une forêt. S'y exprime la situation d'"écotone",
autrement dit "lisière", qui pour la forêt n'existe qu'en bordure,
et permet l'existence conjointe en un même lieu de conditions
variées.
De ce fait exceptionnel, on tire facilement l'idée que partout où
passe l'homme la diversité augmente.
Un petit voyage dans l'agriculture moderne suffit à démontrer
le contraire.
Mais justement parlons-en ! De l'agriculture !
C'est bien de ses problèmes que toute la controverse est venue. Politique
agricole commune, exode rural, paysans, agriculteurs, agrobusinessmen, fonds
de gestion de l'espace, en veux-tu, en voilà, des thèmes à
traiter.
- L'agriculture productive est une nécessité. Tous ceux à
qui il est arrivé, soit de n'avoir pas à bouffer, soit de voir
ceux qui n'en ont pas, n'en douteront pas un seul instant ;
- la production des denrées agricoles est un métier légitime,
respectable, qui doit être payé ;
- il doit être payé par la vente des produits et non par
l'assistanat ;
- il existe un conditionnement écologique de la production. Sans une
certaine présence d'éléments des systèmes naturels,
l'agriculture est foutue ;
- le passage à la friche de certaines terres n'empêche pas de
produire sur les autres. La crainte de la vermine, de la maladie et de
l'envahissement général relève, sauf cas exceptionnels,
de la pure imagination ;
- si la friche épanouie réjouit le coeur du naturaliste, un
espace agricole équilibré peut très bien lui procurer
des sensations analogues ;
- la friche n'est pas forcément improductive. Pensons aux abeilles,
aux pâturages extensifs... ;
Oui, la friche est inquiétante malgré sa beauté. Non
pas tant en elle-même dans sa vigueur sauvage, mais à cause
de ce qu'elle signifie dans l'évaluation de nos sociétés
: la séparation de l'homme et de la nature. Des terres toujours
intensifiées à mort à côté du retour au
sauvage.
C'est vrai, en tant que sauvage, je suis un peu content. Un peu seulement.
Car disparaît un mode de vie, des connaissances, une science de
l'intégration de l'homme au milieu, qu'essaient
désespérément aujourd'hui de retrouver les idées
du type .
Des friches, vous savez, il y en a toujours eu. Ca n'a jamais tué
personne. Surtout pas les chèvres au temps où je les gardais.
Si la jungle s'étend, j'aime bien ! Mais je me méfie de certaines
des forces qu'il y a derrière tout ça.
Dans le monde entier, les peuples qui géraient correctement leur milieu
ont été "modernisés" puis intégrés
à la grande civilisation anti-nature qui se met en place. C'est ce
qui est arrivé, souvent avec leur propre concours, aux
sociétés paysannes françaises.
La puissance de la vie sauvage n'est pas l'ennemie des êtres humains.
En fait, c'est notre perception, notre comportement, notre culture qui sont
déterminants (3).
Et en liquidant le monde des chemins bocagers, la technocratie a assassiné
tout un monde culturel adapté au milieu. Et maintenant, pour avoir
voulu banaliser tout le territoire, la voilà qui se retrouve finalement
face à une rébellion du sauvage. Alors, quand même, c'est
très rigolo !
Et en attendant la suite, je vous en prie. Laissez pousser !
François Terrasson est écrivain, journaliste et photographe, maître de conférence au Muséum national d'histoire naturelle ; il travaille pour de nombreux organismes : ministères de l'Agriculture, de l'Environnement et de l'Urbanisme ; Conseil de l'Europe et université des Nations unies. Il est administrateur de l'Association des journalistes écrivains pour la nature et l'écologie (JNE).
[R]

Cet article est repris de Combat Nature n°112, février
1996, avec l'aimable autorisation de la revue.
Notes
(1). Espaces pour demain, 20, av.
Mac-Mahon, 75017 Paris. Tél. : 47 64 13 38 ; fax : 42 67 53
46.[VU]
(2). D'après l'Encyclopédie Larousse
: Jachère : terre non cultivée
temporairement.[VU]
Friche : terrain dépourvu de culture et abandonné.
D'immenses friches, couvertes de broussailles odorantes...
(3). Voir pour plus de développement :
- François Terrasson, La civilisation anti-nature. Editions
du Rocher, 1994, 300 pp.
- La nature méprisée : vases, vermines, broussailles
: exposition itinérante du Muséum d'histoire naturelle, 57,
rue Cuvier, 75005 Paris. Tél. : 40 79 33 29.
A consulter aussi le numéro 9, Jachères, des Dossiers
de l'Environnement de l'INRA (INRA Editions, route de Saint-Cyr, 78026 Versailles
cedex) 218 pages, rédigé par plusieurs auteurs, dont François
Terrasson.[VU]