écomusée du Morvan Maison
Vauban(encadré)
Présentation de la Description géographique
de l'élection de Vézelay [...] par Jean-François
Pernot
L'élection de Vézelay est de la province de Nivernais, de
l'évêché d'Autun, de la généralité
et ressort de Paris, et la ville de Vézelay du gouvernement de Champagne.
Elle est bornée au nord par l'élection de Tonnerre, à
l'est par le duché de Bourgogne, à l'ouest par les élections
de Nevers et de Clamecy, et au sud par celle de Châtel-Chinon.
Elle a quelque neuf, dix à onze lieues de longueur, sur quatre à
cinq de largeur, et en tout quarante lieues carrées, de vingt-cinq
au degré, en ce compris les parties séparées de son
continent.
Son composé est d'autant plus bizarre que, toute petite qu'elle est,
elle contient plusieurs enclavements des élections voisines, dans
lesquelles elle en a aussi de fort écartés, sans qu'on en puisse
rendre raison, si ce n'est que, quand on l'a formée, il se peut que
les seigneurs de ces lieux hors uvre ont eu des raisons pour désirer
que leurs terres fussent de cette élection, à cause du ressort
de Paris ; mais on est à même temps tombé dans
l'inconvénient de rendre les exploitations qui se font pour cause
de la levée des tailles beaucoup plus à charge, à cause
des paroisses éloignées du siège de l'élection
(défaut qui a besoin d'être corrigé, aussi bien que
tous ceux qui lui ressembleront ailleurs).
Partie de ses paroisses sont situées en Morvan, partie sont
mélangées de Morvan et de bon pays, et les autres
entièrement dans le bon pays, qui ne l'est que par rapport
au Morvan, qui est très mauvais. Celui-ci est considérablement
plus bossillé et élevé que le bon pays, bien que l'un
et l'autre le soient beaucoup.
C'est un terroir aréneux et pierreux, en partie couvert de bois,
genêts, ronces, fougères et autres méchantes épines,
où on ne laboure les terres que de six à sept ans l'un ; encore
ne rapportent-elles que du seigle, de l'avoine et du blé noir, pour
environ la moitié de l'année de leurs habitants, qui, sans
la nourriture du bétail, le flottage et la coupe des bois, auraient
beaucoup de peine à subsister.
Dans les paroisses mélangées, il y croît un peu de froment
et de vin, et, quand les années sont bonnes, on y en recueille assez
pour la nourriture des peuples, mais non pour en commercer.
Dans celles du bon pays, les terres sont fortes et spongieuses, chères
et difficiles à labourer. Celles qui le sont moins sont pierreuses
et pleines de lave ; c'est une espèce de pierres plates dont
on couvre les maisons, qui est fort dommageable dans les terres où
elles se trouvent, soit quand elles paraissent à découvert
sur la superficie de la terre, ou quand elles sont couvertes de trois, quatre,
cinq à six pouces d'épais, parce que les rayons du soleil,
venant à pénétrer le peu de terre qui les couvre,
échauffent tellement la pierre, qu'elle brûle la racine des
blés qui se trouvent au-dessus, et les empêche de profiter.
Le labourage des terres se fait avec des bufs, de six, huit et dix
à la charrue, selon que les terres sont plus ou moins fortes. Leur
rapport ne va guère, par commune année, à plus de trois
et demi pour un, les sentences payées, quelquefois plus, quelquefois
moins.
Le pays est partout bossillé, comme nous avons déjà
dit, mais plus en Morvan qu'ailleurs. Les hauts, où sont les plaines,
sont spacieux, secs, pierreux et peu fertiles. Les fonds le sont davantage,
mais ils sont petits et étroits. Les rampes participent de l'un et
de l'autre, selon qu'elles sont plus ou moins raides, et bien ou mal
cultivées.
Le pays est fort entrecoupé de fontaines, ruisseaux et rivières,
mais tous petits, comme étant près de leurs sources.
Les deux rivières d'Yonne et de Cure, qui sont les plus grosses, peuvent
être considérées comme les nourrices du pays, à
cause du flottage des bois. On pourrait même les rendre navigables,
l'une jusqu'à Corbigny et l'autre jusqu'à Vézelay :
ce qui serait très-utile au pays. Les petites rivières de Cuzon,
de Brangeame, d'Anguisson, du Goulot, d'Armance, sont de quelque
considération pour le flottage des bois.
Il y a encore plusieurs autres ruisseaux moindres que ceux-là, qui
font tourner des moulins et servent aussi au flottage des bois, quand les
eaux sont grosses, à l'aide des étangs qu'on a faits dessus.
On en pourrait faire de grands arrosements, qui augmenteraient de beaucoup
la fertilité des terres et l'abondance des fourrages, qui est
très-médiocre en ce pays là, de même que celles
des bestiaux qui y croissent petits et si faibles qu'on est obligé
de tirer les bêtes de labour d'ailleurs, ceux du pays n'ayant pas assez
de force. Les vaches mêmes y sont petites, et six ne fournissent pas
tant de lait qu'une de Flandre ; encore est-il de bien moindre
qualité.
Il y vient très-peu de chevaux, et ceux qu'on y trouve sont de mauvaise
qualité et propres à peu de chose, parce qu'on ne se donne
pas la peine ni aucune application pour en avoir de bons, les paysans étant
trop pauvres pour pouvoir attendre un cheval quatre ou cinq ans ; à
deux ils s'en défont, et à trois on les fait travailler, même
couvrir : ce qui est cause que très-rarement il s'y en trouve de
bons.
La brebiale y profite peu, parce qu'elle n'est point soignée, ni
gardée en troupeaux par des bergers intelligents, chacun ayant soin
des siennes comme il l'entend ; elles sont toutes mal établées,
toujours à demi dépouillées de leur laine par les
épines des lieux où elles vont paître, sans qu'on apporte
aucun soin ni industrie pour les mieux entretenir.
Bien qu'il y ait quantité de bourriques dans le pays, on n'y fait
pas un seul mulet, soit faute d'industrie de la part des habitants, ou parce
qu'ils viendraient trop petits.
Pour des porcs, on en élève comme ailleurs dans les métairies
et chez les particuliers, mais non tant que du passé, parce qu'il
n'y a plus ni glands, ni faînes, ni châtaignes dans le pays,
où il y en avait anciennement beaucoup.
Il y aurait assez de gibier et de venaison, si les loups et les renards,
dont le pays est plein, ne les diminuaient considérablement, aussi
bien que les paysans, qui sont presque tous chasseurs, directement ou
indirectement.
Les mêmes loups font encore un tort considérable aux bestiaux,
dont ils blessent, tuent et mangent une grande quantité tous les ans,
sans qu'il soit guère possible d'y remédier, à cause
de la grande étendue des bois dont le pays est presque à demi
couvert.
Nous distinguerons ces bois en trois espèces, savoir : en bois taillis,
bois de futaie et bois d'usage. Il y a soixante à soixante-dix ans
que la moitié ou les deux tiers des bois étaient en futaie
; présentement il n'y a plus que des bois taillis, où les
ordonnances sont fort mal observées. Les marchands qui achètent
les coupes sur pied, abattent indifféremment les baliveaux anciens
et modernes, et n'en laissent que de l'âge du taillis et sans choix,
parce qu'ils se soucient peu de ce que cela deviendra après que les
ventes seront vidées et leurs marchés consommés. Il
n'y a plus de futaie présentement, et c'est une chose assez étrange
que, dans l'étendue de cinquante-quatre paroisses où il y a
plus de trente-sept mille arpents de bois, il ne s'y en soit trouvé
que huit. Les bois d'usage, dont il y a quantité en ce pays-là,
sont absolument gâtés, parce que les paysans y coupent en tout
temps à discrétion, sans aucun égard, et, qui plus est,
y laissent aller les bestiaux, qui achèvent de les ruiner. Il arrive
donc, par les inobservations des ordonnances, que, dans un pays naturellement
couvert de bois, on n'y en trouve plus de propre à bâtir, ce
qui est en partie cause qu'on ne rétablit pas les maisons qui tombent,
ou qu'on le fait mal ; car il est vrai de dire que les bois à bâtir
n'y sont guère moins rares qu'à Paris.
On ne sait ce que c'est que gruerie, grairie, tiers-et-danger dans
cette élection.
Le pays en général est mauvais, bien qu'il y ait de toutes
choses un peu. L'air y est bon et sain, les eaux partout bonnes à
boire, mais meilleures et plus abondantes en Morvan qu'au bon pays. Les hommes
y viennent grands et assez bien faits, et assez bons hommes de guerre, quand
ils sont une fois dépaysés ; mais les terres y sont très-mal
cultivées, les habitants lâches et paresseux jusqu'à
ne se pas donner la peine d'ôter une pierre de leurs héritages,
dans lesquels la plupart laissent gagner les ronces et méchants arbustes.
Ils sont d'ailleurs sans industrie, arts, ni manufacture aucune, qui puissent
remplir les vides de leur vie, et gagner quelque chose pour les aider à
subsister : ce qui provient apparemment de la mauvaise nourriture qu'ils
prennent, car tout ce qui s'appelle bas peuple ne vit que de pain d'orge
et d'avoine mêlées, dont ils n'ôtent pas même le
son, ce qui fait qu'il y a tel pain qu'on peut lever par les pailles d'avoine
dont il est mêlé. Ils se nourrissent encore de mauvais fruit,
la plupart sauvages, et de quelque peu d'herbes potagères de leurs
jardins, cuites à l'eau, avec un peu d'huile de noix ou de navette,
le plus souvent sans ou avec très-peu de sel. Il n'y a que les plus
aisés qui mangent du pain de seigle mêlé d'orge et de
froment.
Les vins y sont médiocres et ont presque tous un goût de terroir
qui les rend désagréables. Le commun du peuple en boit rarement,
ne mange pas trois fois de la viande en un an, et use peu de sel : ce qui
se prouve par le débit qui s'en fait, car, si douze personnes du commun
peuvent ou doivent consommer un minot de sel par an pour le pot et la
salière seulement, vingt-deux mille cinq cents personnes qu'il y a
dans cette élection en devraient consommer à proportion dix-huit
cent soixante et quinze, au lieu de quoi ils n'en consomment pas quinze cents,
ce qui se prouve par les extraits du grenier à sel. Il ne faut donc
pas s'étonner si des peuples si mal nourris ont si peu de force. A
quoi il faut ajouter que ce qu'ils souffrent de la nudité y contribue
beaucoup, les trois quarts n'étant vêtus, hiver et été,
que de toile à demi pourrie et déchirée, et chaussés
de sabots, dans lesquels ils ont le pied nu toute l'année. Que si
quelqu'un d'eux a des souliers, il ne les met que les jours de fêtes
et dimanches. L'extrême pauvreté où ils sont réduits
(car ils ne possèdent pas un pouce de terre) retombe par
contre-coup sur les bourgeois des villes et de la campagne qui sont un peu
aisés, et sur la noblesse et le clergé, parce que, prenant
leurs terres à bail de métairie, il faut que le maître
qui veut avoir un nouveau métayer commence par le dégager et
payer ses dettes, garnir sa métairie de bestiaux, et le nourrir, lui
et sa famille, une année d'avance à ses dépens ; et,
comme ce métayer n'a pour l'ordinaire pas de bien qui puisse
répondre de sa conduite, il fait ce qu'il lui plaît et se met
souvent peu en peine qui payera ses dettes : ce qui est très-incommode
pour tous ceux qui ont des fonds de terre, qui ne reçoivent jamais
la juste valeur de leur revenu, et essuient souvent de grandes pertes par
les fréquentes banqueroutes de ces gens-là.
Le pauvre peuple y est encore accablé d'une autre façon par
les prêts de blés et d'argent que les aisés leur font
dans leurs besoins, au moyen desquels ils exercent une grosse usure sur eux,
sous le nom de présents qu'ils se font donner après les termes
de leur créance échus, pour éviter la contrainte, lequel
terme n'étant allongé que de trois ou quatre mois, il faut
un autre présent au bout de ce temps-là, ou essuyer le sergent,
qui ne manque pas de faire maison nette. Beaucoup d'autres vexations de
ces pauvres gens demeurent au bout de ma plume, pour n'offenser
personne.
Comme on ne peut guère pousser la misère plus loin, elle ne
manque pas aussi de produire les effets qui lui sont ordinaires, qui sont
: premièrement, de rendre les peuples faibles et mal sains,
spécialement les enfants, dont il en meurt beaucoup par défaut
de bonne nourriture ; secondement, les hommes fainéants et
découragés, comme gens persuadés que, du fruit de leur
travail, il n'y aura que la moindre et plus mauvaise partie qui tourne à
leur profit ; troisièmement, menteurs, larrons, gens de mauvaise foi,
toujours prêts à jurer faux, pourvu qu'on les paye, et à
s'enivrer sitôt qu'ils peuvent avoir de quoi. Voilà le
caractère du bas peuple, qui, cependant, des huit parties fait la
septième (remarques qui méritent
considération).
L'autre partie, qui est la moyenne, vit comme elle peut de son industrie
ou de ses rentes, toujours accablée de procès entre eux, ou
contre la basse, qui est le menu peuple, ou contre la haute, qui sont les
ecclésiastiques et les nobles, soit en demandant ou en défendant,
n'y ayant pas de pays dans le royaume où on ait plus d'inclination
à plaider que dans celui-là, jusque-là qu'il s'y en
trouve assez qui, manquant d'affaires pour eux, se chargent volontairement,
mais non gratuitement, de celles des autres, pour exercer leur
savoir-faire.
Au surplus, il y a dans cette élection deux cent cinq personnes
ecclésiastiques, savoir : soixante-dix-neuf curés, vicaires
ou prêtres séculiers, cinquante-sept religieux de différents
ordres, et soixante-neuf religieuses, savoir :
L'abbaye et chapitre de Vézelay, consistant à l'abbé
et quatorze chanoines, y compris le doyen, l'archidiacre et le chantre. Cette
abbaye valait autrefois 15 à 18,000 livres de rente à l'abbé,
et aujourd'hui 6 à 7,000 livres, y compris les bois.
L'abbaye de Cure, consistante à l'abbé et un prêtre
gagé pour y dire la messe, peut valoir 1,200 à 1,300 livres.
L'abbaye de Corbigny-lès-Saint-Léonard, consistante à
l'abbé et sept religieux bénédictins réformés,
peut valoir 8 à 9,000 livres de rente à l'abbé, tout
compris.
Il y a un petit chapitre à l'Isle-sous-Montréal, composé
de trois chanoines réguliers, qui peuvent avoir 8 à 900 livres
de rente.
Il y en a un à Cervon, composé de l'abbé du lieu, du
curé et de six chanoines ou semi-prébendés, qui ont
environ 3,000 à 4,000 livres de rente, dont 600 à 700 pour
l'abbé.
Il y a encore trois ou quatre petits prieurés dans l'élection,
de 100 à 150 livres de rente chacun, qui sont de la nomination des
abbés de Corbigny et Vézelay, et de quelques seigneurs
particuliers.
Il y a de plus un convent de Cordeliers à Vézelay, composé
de six religieux, qui sont pauvres et ne vivent que d'aumônes et de
la desserte de quelques paroisses de la campagne ; un convent de Capucins
à Corbigny, composé de huit religieux ; les Chartreux du
Val-Saint-Georges, qui sont au nombre de huit religieux, et ont quelque 9
000 à 10 000 livres de revenu ; l'abbaye du Réconfort,
composée de l'abbesse et de vingt-deux religieuses, qui ont pour tout
revenu 4, 000 à 5, 000 livres de rente ; les Ursulines de Corbigny,
au nombre de vingt religieuses, très-médiocrement
accommodées, ayant de revenu quelque 3, 000 livres de rente ; les
Ursulines de Lormes, au nombre de huit religieuses et deux servantes, qui
ont pour tout revenu 800 livres de rente.
Les Ursulines de Vézelay, consistant en quatorze religieuses et deux
servantes, ont quelque 2, 500 à 3, 000 livres de rente.
Voilà en quoi consistent tous les ecclésiastiques de
l'élection.
Il y a quarante-huit familles de nobles dans ladite élection, parmi
lesquelles il y en a trois ou quatre qui se soutiennent ; tout le reste est
pauvre et très-malaisé, ayant la plupart de leur bien en
décret.
Il y en a fort peu de titrées ; vingt-deux d'exemptes par acquisition
de charges, tant vieilles que nouvelles ; deux cent cinquante-sept de gens
aisés, c'est-à-dire de ceux qui sont entre l'artisan et le
plus accommodé bourgeois ; quarante-deux de nouveaux convertis, qui
peuvent faire quelque cent quatre-vingts personnes de tous âges et
de tous sexes ; quatre-vingt-douze de judicatures, exerçant les justices
subalternes du pays, qui sont tous baillis, lieutenants, procureurs, greffiers,
notaires et sergents ; cinquante-cinq de négociants, qui font commerce
de bois, de bestiaux et de quelques merceries. Le reste est peu de choses.
Quatre cent quarante et une familles de mendiants, qui font près de
deux mille personnes, c'est-à-dire la onzième partie du tout.
Le surplus du bas peuple est si pauvre que, s'ils ne sont pas encore
réduits à la mendicité, ils en sont fort près.
Cinq cent onze maisons en ruine et inhabitables, et deux cent quarante-huit
vides, dans lesquelles il ne loge personne : le tout faisant sept cent
cinquante-neuf, qui est environ la septième partie du tout (marque
évidente de la diminution du peuple ).
Il y a de plus quarante-quatre mille soixante-quatorze arpents de terre
labourable dans cette élection, dont cinq mille sept cent soixante-quinze
en friche ou désertes, ce qui en fait à peu près la
septième partie, et quatre mille cent vingt-et-un arpents de vignes,
dont sept cent cinquante-quatre en friche, qui font la cinquième partie
et un peu plus. Cela, joint à l'abandon et ruine des maisons et à
ce que les terres en nature sont très-mal cultivées, marque
évidemment le dépérissement du peuple.
Sur vingt-deux mille cinq cents personnes de tous âges et de tous sexes
qui se trouvent dans cette élection, il y a trois cent sept femmes
plus que d'hommes, cent trente-trois filles à marier plus que de
garçons ; mais, en récompense, quatre cent dix-huit petits
garçons plus que de petites filles, et cent quatre-vingt-huit valets
plus que de servantes : ce qui prouve d'un côté la dissipation
des hommes, et de l'autre que le pays produit naturellement plus de garçons
que de filles. Cela se trouve peu dans les autres provinces du royaume, où
il naît ordinairement plus de filles que de garçons ; la froideur
du pays pourrait bien en être cause.
Dénombrement des peuples, fonds de terre, bois et bestiaux de l'élection de Vézelay, fait au mois de janvier 1697
1. Maisons sur pied ; 2. Maisons en ruine ; 3. Familles ; 4. Hommes veufs et mariés ; 5. Femmes veuves et mariées ; 6. Garçons au-dessus de 14 ans ; 7. Filles au-dessus de 12 ans ; 8. Garçons au-dessous de 14 ans ; 9. Filles au-dessous de 12 ans ; 10. Valets ; 11. Servantes ; 12. Nombre de personnes ; 13. Charrues ; 14. Bêtes chevalines ; 15. Bêtes de labeur ; 16. Vaches et suivants ; 17. Bourriques ; 18. Chèvres ; 19. Brebis ; 20. Porcs ; 21. Arpents de terre labour ; 22. Terres en friche ; 23. Terres désertes ; 24. Communes ; 25. Prés en revivre ; 26. Prés communs ; 27. Vignes en état ; 28. Vignes en friche ; 29. Bois de futaie ; 30. Bois taillis en propriété ; 31. Bois d'usage ; 32. Étangs ; 33. Moulins ; 34. Huileries ; 35. Cabarets et tavernes ; 36. Débits du vin.
Les bourgs et villages sont : Vézelay, Anthien, Armes, Asnan, Asnières, Asquins, Bazoches, Blannay, Bonnesson, Brassy, Brosses, Bussy-la-Pesle, Cervon, Chalaux, Charancy, Chitry, Chore et Domecy, Civry, Corbigny-les- St-Léonard, Cuzy et Flez, Dissangis, Empury, Fontenay, Gacogne, Givry, Grenois, Hubans, Joux, Le Buisson, L'Isle -sous-Montréal, Lormes, Lucy-le-Bois, Lucy-Lichères, Marigny, Messangis, Mhère, Moissy-Molinons, Monceaux-le-Comte, Montillot, Neuffontaines, Nuars, Pierre-Pertuis, Pougues, Précy-le-Sec, Provency, Ruages, Saint-André, Saint-Martin, Saint-Père, Sainte-Colombe, Saisy, Teigny, Vauclaix, Vignol, Voutenay.
Voilà une véritable et sincère description de ce petit
et mauvais pays, faite après une très-exacte recherche,
fondée non sur des simples estimations, presque toujours fautives,
mais sur un bon dénombrement en forme et bien rectifié. Au
surplus, ce pays serait très-capable d'une grande amélioration,
si, au lieu de toutes les différentes levées de deniers qui
se font pour le compte du roi par des voies arbitraires, qui ont donné
lieu à toutes les vexations et voleries qui s'y font depuis si longtemps,
on faisait :
I. Une recherche exacte du revenu des fonds de terre et de bestiaux en nature,
et de l'industrie, des arts et métiers qui s'y professent ; qu'on
réglât ensuite les impositions sur le vingtième des revenus,
sans autre égard que celui d'imposer légalement sur tous les
biens apparents d'un chacun, exempts de frais et de violence.
II. Si on trouvait moyen d'abréger les procès pour imposer
quelque rude châtiment, tant à ceux qui jugent mal, par corruption
ou négligence, qu'à ceux qui plaident de mauvaise foi et par
obstination.
III. Si le roi, bien persuadé que la grandeur de ses pareils se mesure
par le nombre des sujets, commettait d'habiles intendants, gens de bien,
pour avoir soin d'économiser les pays et les mettre en valeur, tant
par l'amélioration de la culture des terres et augmentation des bestiaux,
que pour y introduire des arts et manufactures propres au pays.
IV. Si on tenait de plus près la main à l'observation des
ordonnances touchant la coupe des bois.
V. Si on rendait les rivières d'Yonne et de Cure navigables aussi
loin qu'elles pourraient être nécessaires au pays.
VI. Si on y faisait faire quantité d'arrosements qui pourraient augmenter
la fertilité des terres et l'abondance des fourrages presque de
moitié, et à même temps le nombre des bestiaux à
proportion, ce qui produirait trois profits considérables : 1°
par de plus grandes ventes de bestiaux ; 2° par le laitage, qui contribue
beaucoup à la nourriture des peuples, spécialement des enfants
; 3° par les fumiers,- qui augmenteraient de beaucoup la fertilité
des terres.
VII. Et, pour ne pas demeurer en si beau chemin, ne pourrait-on pas ajouter
: si on réduisait toutes les mesures de l'élection, et même
celles de tout le royaume, à une seule de chaque différente
espèce, avec les subdivisions nécessaires, sans égard
aux mauvaises objections qu'on pourrait faire en faveur du commerce, qui
sont toutes fausses et ne favorisent que les fripons.
VIII. Si on réduisait toutes les différentes coutumes en une,
qui fût universelle et la seule dont il fût permis de se
servir.
IX. Si, Dieu donnant la paix à ce royaume, Sa Majesté faisait
sa principale application d'acquitter les dettes de l'État et de
l'affranchir de toutes les charges extraordinaires dont il est accablé
à l'occasion de la guerre présente et passée, sans autre
distraction que du payement des gens de guerre entretenus et des charges
et dépenses absolument nécessaires.
X. Si le roi établissait une chambre de commerce et de manufacture,
composée de quatre ou cinq vieux conseillers d'État et d'autant
de maîtres des requêtes, qui eussent leurs correspondances bien
établies par toutes les villes commerçables de ce royaume,
et dont la seule application fût de diriger ledit commerce,
l'accroître, le protéger et maintenir, recevant sur cela les
avis des plus forts négociants, et entretenant de bonnes correspondances
avec ceux des pays étrangers.
Les paroisses de l'élection de Vezelay
XI. Si Sa Majesté, achetant toutes les salines du royaume, gardait
seulement les nécessaires, les faisant environner de remparts et de
fossés pour la sûreté, et y établissant des garnisons
et magasins, pour de là distribuer le sel aux étrangers et
à tout le royaume, à un prix bien au-dessous de celui d'à
présent, supprimant toutes les exemptions des pays de francsalés,
sous des prétextes raisonnables, et le rendant commun à toute
la France, qui, sans être écrasée de son poids, le porterait
aisément, et ferait l'une des meilleures parties du revenu du roi.
XII. Si le roi, ennuyé des abus qui se commettent dans la levée
des tailles, des aides et des gabelles, et dans toutes les autres sortes
d'impôts qui composent ses revenus, de tant d'affaires extraordinaires
qui abîment l'État, de tant de traitants qui, non contents de
le piller par mille voies indirectes, exercent encore sur lui-même
une usure insupportable et se remplissent de biens à regorger, par
de mauvaises voies, tandis que le pauvre peuple périt sous l'accablement
du faix.
XIII. Si Sa Majesté, pénétrée enfin de la souffrance
de ses sujets, prenait une bonne fois résolution d'y mettre fin et
d'améliorer leur condition, en rendant l'imposition de ses revenus
légale et proportionnée aux forces de chacun, c'est-à-dire
en imposant sur tous les fonds de terre par rapport à leur revenu,
sur les arts et métiers par rapport à leur gain, sur les villes
par rapport au louage des maisons, sur le bétail par rapport à
son revenu, sur le vin des cabarets, les tabacs, les eaux-de-vie, le thé,
le café, le chocolat, le papier timbré, et sur le sel, qu'il
faudrait mettre à un plus bas prix et le rendre marchand ; plus, sur
les douanes, qu'il faudrait aussi ôter de dedans du royaume, les
reléguer sur la frontière et les beaucoup modérer ;
sur les bois, les eaux, les vieux domaines ; sur les gages et pensions d'un
chacun ; et enfin sur tout ce qui porte revenu et fait profit, sans exception
de bien ni de personne ; le tout précédé d'une
très-exacte et fidèle recherche et de toutes les connaissances
nécessaires, fixant lesdites impositions sur le pied du vingtième
des revenus de toutes espèces. Cela, une fois établi, produirait
un revenu immense, qui serait peu à charge à l'État
par rapport à ce qu'il en souffre à présent, ni au-dessus
des forces de personne, puisque tout serait proportionnellement imposé
; il n'y aurait plus ou très-peu de frais, ni de pillerie dans les
levées ; le peuple se maintiendrait plus aisément, et, quand,
dans les extrêmes besoins, on serait obligé de payer deux, trois,
voire quatre vingtièmes, ils seraient incomparablement moins foulés
que de tout ce qu'ils souffrent à présent, notamment s'il
n'était plus question de tailles ni de gabelles, ni d'aides, ni d'affaires
extraordinaires, ni par conséquent de contraintes, ni de vexations,
ni d'aucune autre nouveauté affligeante. Chacun pourrait jouir en
paix de ce qui lui appartient, sans inquiétude.
XIV. Et pour conclusion, si toutes ces pensées pouvaient exciter la
curiosité de Sa Majesté à en faire l'expérience,
ne fût-ce que pour voir comme cela réussirait, il n'y aurait
qu'à les mettre en pratique dans cette élection ou dans telle
autre des plus petites du royaume qu'on voudra choisir.
Après quoi, si les peuples s'en trouvent bien, tous les voisins
demanderont le même traitement, et il ne faut pas douter que, fort
peu de temps après, tout le royaume ne fit la même demande.
Il y aurait encore quantité d'autres choses à établir,
et d'autres à corriger, pour le soulagement des peuples et
l'économie du royaume, qui rendraient ce pays et tous ceux où
elles seraient pratiquées abondants, fertiles et bientôt
peuplés ; car les peuples pour lors, étant mieux nourris qu'ils
ne le sont, deviendraient beaucoup plus faciles à marier, plus forts
et plus capables de faire des enfants et de les élever, et, beaucoup
moins paresseux : d'où s'ensuivrait un grand accroissement de monde
et de biens ; et comme ils auraient moins de terres à cultiver, ils
les cultiveraient toutes et les cultiveraient bien. Au surplus, cette recherche
n'a pas été faite par aucun sentiment d'intérêt
particulier, mais seulement pour donner une légère idée
de ce qui se pourrait faire de mieux dans cette élection, et
conséquemment dans toutes les autres de la généralité,
même dans tous les pays qui composent ce grand royaume, où le
bonheur et l'augmentation des peuples suivraient de près un si juste
établissement ; les revenus du roi en augmenteraient
considérablement, sans que jamais il s'y trouvât de non-valeur.
Cinquante mille fripons, sans compter leurs croupiers, qui pillent
impunément le royaume et qui profanent incessamment son nom par le
mauvais usage qu'ils en font, seraient réduits à gagner leur
vie et à payer comme les autres. Sa domination deviendrait douce et
désirable pour tous les peuples voisins, et les siens, sortant de
l'état pauvre et souffreteux où ils sont, pour entrer dans
un plein de bonheur et de félicité, s'accroîtraient à
vue d'il et augmenteraient à même temps sa puissance par
le nombre prodigieux d'hommes propres à la guerre, aux arts, aux sciences,
à la marchandise et à la culture des terres, que la France
produirait. Tous béniraient son nom, tous prieraient pour la conservation
d'une si chère tête, et tous redoubleraient leurs prières
pour lui et rendraient de continuelles actions de grâces à Dieu
de leur avoir donné Un si bon, si grand et si sage roi.
Janvier 1696
Qualités particulières du terroir de chaque paroisse de
l'élection de Vézelay
Vézelay. - Pays rude, sec et pierreux,
qui ne rapporte que du vin très-médiocre et peu de blé.
Anthien. - Bon vignoble et assez de bon blé.
Armes. - Pays demi-inculte, qui n'a d'autre commerce que le flottage
des bois ; assez bon fonds dans les vallées, mais étroit.
Asnan. - Il y a du blé et du vin assez pour les habitants,
et pour en faire un assez bon commerce.
Asnières. - Pays sec et aride, mauvais, et sans autre commerce
qu'un peu de bois.
Asquins. - Un peu moins mauvais que le ci-dessus (Vézelay).
Bazoches. - Très-médiocre, qui n'a de blé et
de vin que pour nourrir les habitants, sans aucun commerce.
Blannay. - Encore plus mauvais et sans commerce.
Bonnesson. - Pays médiocre, qui porte le nécessaire
à ses habitants, et rien plus.
Brassy. - Bon Morvan, pays à seigle et à avoine, qui
commerce de bois et bétail.
Bussy-la-Pesle. - Bon ; rapporte suffisamment pour la subsistance
de ses habitants et pour faire un médiocre commerce de blé.
Brosses. - Pays aride et pierreux, où les peuples sont malheureux
et sans commerce.
Cervon. - Pays mêlé de bon et de mauvais, où il
croît du blé pour la nourriture des habitants, qui font d'ailleurs
commerce en bois et en bestiaux.
Chalaux. - Morvan, où il ne croît que du seigle, de l'avoine
et du blé noir ; mais on y fait quelque commerce de bois et de
bestiaux.
Charancy. - Terrain pierreux et bossu, qui ne porte de blé et de vin
que pour la subsistance de ses habitants. Chalvron, qui en fait partie, est
assez bon.
Chitry. - Bon ; produit du blé et du vin pour ses habitants,
qui gagnent quelque chose au flottage des bois.
Chore et Domecy. - Pays mêlé de bon et de mauvais, qui
produit assez de blé pour nourrir les habitants, qui gagnent quelque
chose au flottage des bois.
Civry. - Assez bon terroir, qui produit du blé et du vin pour
ses habitants, qui en font aussi un commerce considérable.
Corbigny-lès-Saint-Léonard. - Bon ; produit du blé
et du vin en abondance, et fait un assez bon commerce de bois et de
bestiaux.
Cusy et Flez. - Produit du blé et du vin pour la subsistance
de ses habitants ; mais ils n'ont point d'autre commerce que le flottage
des bois.
Dissangis. - Assez bon terroir, qui produit du blé et du vin pour
ses habitants, qui en font aussi un commerce considérable.
Empury. - Pays de Morvan, qui ne porte que du seigle et de l'avoine,
et subsiste par la nourriture des bestiaux et un peu de bois.
Fontenay. - Pays sec et pierreux, qui produit du blé et du
vin pour nourrir ses habitants, et pour en faire quelque petit commerce.
Gacogne. - Morvan, où il ne croît que du seigle et de
l'avoine, et n'a d'autre commerce que la nourriture des bestiaux et quelque
coupe de bois.
Givry. - Produit du blé et du vin pour les habitants, et pour
en faire un bon commerce.
Grenois. - Produit du blé et du vin pour la nourriture de ses habitants,
et pour en faire un petit commerce [et] de quelques bois.
Hubans. - Mêmes qualités de pays que celui ci-dessus.
Joux. - Bon ; fertile en blé et en vin, dont on fait un bon
commerce.
Le Buisson. - Pays de blé et de vin, qui en fait tout le
commerce.
L'Isle-sous-Montréal. - Bon pays, où croît du
blé et du vin pour nourrir les habitants, et pour en faire un
très-bon commerce.
Lormes. - Morvan très-ingrat, qui produit un peu de seigle
et d'avoine, a beaucoup de bois et d'étangs, et nourrit assez de
bestiaux.
Lucy-le-Bois. - Bon pays ; produit du blé et du vin assez bon,
et en fait un commerce assez considérable.
Lucy-Lichères. - Terroir médiocrement bon, mais grand flottage
de bois, à quoi les habitants gagnent beaucoup.
Marigny. - Morvan très-ingrat ; produit du seigle et de l'avoine
en petite quantité, nourrit des bestiaux et gagne quelque chose sur
le bois.
Massangis. - Pays mêlé de bon et de mauvais, qui produit
du blé et du vin pour les habitants, qui en font quelque commerce.
Mhère. - Morvan, qui produit du seigle et de l'avoine, et fait
un assez bon commerce de bois et de bestiaux.
Moissy-Molinons. - Bon pays à blé, médiocrement
bon pour le vin, et a peu de bois.
Monceaux-le-Comte. - Mêmes qualités de pays que le
ci-dessus.
Montillot. - Sec et pierreux ; quelques bonnes vallées ; ne
rapporte que ce qu'il faut pour la nourriture de ses habitants, et n'a pas
de commerce.
Neuffontaines. - Très-médiocre, qui ne produit de blé
et de vin que pour nourrir ses habitants.
Nuars. - Mauvais pays, qui à peine nourrit ses habitants, qui
sont tous obligés de mendier.
Pierre-Pertuis. - Médiocre ; produit assez de blé. Il
y a quelque peu de bois et de bestiaux.
Pougues. - Pays de vignoble, où le vin est bon, et où
s'en fait un commerce considérable avec les Morvandeaux.
Précy-le-Sec. - Produit du blé et du vin en abondance,
et s'y en fait un commerce considérable.
Provency. - Pays de blé assez bon, et qui en fait tout le
commerce.
Ruages. - Bon pays ; peu de bois, et quelques pacages pour tout
commerce.
Saint-André. - Morvan ; pays à seigle et à avoine,
qui a beaucoup de commerce de bois et de bestiaux.
Saint-Martin. - Morvan mauvais, qui ne produit que du seigle et de
l'avoine, et n'a point d'autre commerce que celui des bois et de bestiaux.
Saint-Père. - Terroir mêlé, qui produit du blé
et du vin pour 1a subsistance de ses habitants, et n'a pas grand commerce.
Sainte-Colombe. - Bon pays à blé et prairies ; un peu
de vignes peu de bois ; son commerce consiste tout en grains.
Saisy - Vignoble médiocrement fertile ; porte un peu de blé
; les vins lui valent quelque chose.
Teigny - Mauvais pays, qui à peine peut produire de quoi nourrir
ses habitants.
Vauclaix. - Bon Morvan ; terre à seigle et avoine, où
les peuples ne subsistent que par un petit commerce de bois et de bestiaux.
Vignol. - Pays de vignoble, qui rapporte du vin assez commun et du
blé. Le commerce consiste dans ses vins.
Voutenay. - Pays sec et aride, où il ne croît de blé
que pour la subsistance de ses habitants, qui gagnent quelque chose au flottage
des bois.
Le pays, en général, est rude, bossillé et mal cultivé, sa fertilité au-dessous de la médiocrité, et, sans les bois et quelques bestiaux, il n'y aurait que peu ou point de commerce.
Tiré de A.-M. de Boislisle, Mémoires des intendants sur l'état des généralités dressés pour l'instruction du duc de Bourgogne, tome I, " Mémoire de la généralité de Paris ", Paris, Imprimerie nationale, 1881.
Avec une exposition pour découvrir les mille et une facettes de l'enfant
du pays, le Maréchal de Vauban, pour apprécier son génie
de la construction militaire découvrir le stratège,
l'économiste et l'humaniste, où sa vie et son uvre permettent
d'explorer le Morvan de l'Ancien Régime, la vie rurale de l'époque,
une exposition qui offre des points de départ pour des périples
sur les traces de Vauban à travers la contrée qu'il
chérissait.
Les Amis de la Maison Vauban
4-6, place Vauban, 89630 Saint-Léger-Vauban.
Tél. : 03 86 32 26 30 ; fax : 03 86 32 28 80.
Le Château de Vauban à Bazoches
dessin CB d'après photo
[R]
Présentation de la Description
géographique de l'élection de Vézelay
[...]
par Jean-François Pernot
Hérodote est, par ses écrits et ses des-criptions, un des "
pères " de l'Histoire. Ses analyses sont légitimées
par la qualité de sa perception des problèmes
géopolitiques.
Les rédacteurs des chroniques et des annales ont suivi ses traces
mais avec plus ou moins de rigueur dans la dé-marche. Durant les
affrontements des monarchies françaises et anglaises au cours des
quatorzième et quinzième siècles où la France
moderne s'est constituée, les souverains et leurs grands serviteurs
ressentirent l'absolue nécessité de l'information et du
renseignement. Cela fut théorisé par exemple par Claude de
Seyssel qui, rédigeant la Monarchie de France (1515), présentation
globale géopolitique du royaume dédiée à
François 1er, désirait guider les premiers pas du
jeune roi. La France, ayant la chance d'être le pays le plus peuplé
et comptant trop souvent sur sa puissance démographique et le charisme
de ses souverains, jusqu'à Louis XIV, répondit surtout au coup
par coup principalement aux situations créées par les branches
de la famille de Habs-bourg et de leurs alliés. Ainsi notre pays,
qui possédait plus de frontières maritimes que terrestres,
est devenu, conséquence de la défaite de Pavie (1525), une
puissance purement conti-nentale pour plus d'un siècle, ceci étant
concrétisé par la campagne d'Allema-gne de 1522 occupant les
Trois-Évêchés lorrains " portes " vers le Rhin.
Vauban s'inscrit dans cette démarche : le militaire qui a participé
d'abord à la Fronde, guerre civile où il s'est trouvé
par le jeu des circonstances dans le camp des révoltés à
son corps défen-dant, alors que les combats nés de la guerre
de Trente Ans n'étaient pas achevés avec l'Espagne (traité
de Westphalie en 1648, paix des Pyrénées en 1659), Vauban donc
ne peut sup-porter que le royaume de France n'uti-lise pas toutes ses
potentialités, alors que l'Angleterre, les mondes impériaux
et espagnols, la république des Provinces-Unies poursuivent leurs
pressions et se développent. La France, en même temps qu'elle
réalise son union inté-rieure, doit se donner les moyens de
sa politique fondée sur sa situation géo-graphique et ceux
du rôle qu'elle a décidé de jouer avec sa population,
qui malgré les mortalités reste la plus nom-breuse d'Europe
au dix-septième siècle. La seule faiblesse française
provient de sa trop grande dépendance des aléas de l'agriculture,
et de ses productions de luxe qui n'atteignent pas le niveau des produits
de qualité réalisés en particulier aux Provinces-Unies,
d'où la tentation permanente d'imiter le miracle hollandais (exemple
: Colbert et la guerre de Hollande de 1672-1678).
Vauban, devenu grâce à ses succès un seigneur morvandiau
gestionnaire réflé-chi, et ayant connu la promotion depuis
la base, veut en bon " ménagier " offrir à son roi, et donc
à son pays, son expé-rience de soldat économe du sang
et de la sueur des hommes, et de noble rural qui recherche le meilleur rendement
de ses terres sans pour cela compromettre la population productive qui fait
vivre ses fiefs et donne des soldats.
Lorsque l'on construit les lignes de dé-fense du pays, il s'agit de
se préoccuper des réserves et des approvisionne-ments comme
en prévision d'un siège. Une place avec nourritures et munitions
est semblable à un navire partant en croisière. Un pays se
doit en tout temps de se développer afin de pouvoir répon-dre
à toute demande qui se manifeste toujours dans des situations de crise.
Tout est dans la prévision, donc dans l'analyse préalable de
la situation afin de pouvoir déterminer la solution la plus rentable
et la plus profitable à la ville ou au pays considéré,
méthode pouvant être transposée en permanence.
Vauban, homme qui est le contraire d'un dogmatique, rompu aux tableaux
numériques qu'il impose pour les chan-tiers et la gestion des places,
veut diffu-ser les pratiques qu'il a lui-même étudiées
et expérimentées pour ses domaines.
Il est donc par ce texte novateur le " père " de l'INSEE et de la
géographie totale incorporant anthropologie et éco-nomie politique,
car en matière de dé-fense tout entre en ligne (et c'est ce
qui commence à ce moment-même dans la Prusse du
Grand-Électeur).
Il convient également de souligner le contexte de cette démarche.
Tout d'abord la France se trouve engagée dans la guerre de la Ligue
d'Augsbourg, et celle-ci ne tourne pas à l'avantage du royaume. Les
années 1693-1694 furent catastrophiques : crises, disettes,
mortalités... Louis XIV dut se résoudre à créer
un impôt révolutionnant les cou-tumes, une imposition universelle
par tête en partant du Dauphin : la capitation. Vauban avait lui-même
participé au débat en proposant en 1695 un Projet de
capitation. Tous, nobles et roturiers, devaient payer, mais encore fallait-il
connaître la réalité la plus exacte du royaume. D'autre
part, le roi désire bien former son petit fils aux " affaires ", puisque
le Grand Dauphin n'était pas capable de prendre en mains la succession
du Grand Roi.
Vauban répond donc ainsi d'une manière expérimentale
aux questionnaires envoyés aux intendants par le duc de Beauvilliers,
un des gouverneurs du duc de Bourgogne. Cet état de la France devait
permettre aux bureaux de Ver-sailles et en particulier au Contrôle
général des finances d'avoir une vue en-core plus précise
perfectionnant les démarches de Colbert entreprises un tiers de
siècle auparavant. L'ingénieur encyclopédique était
donc provoqué et ne pouvait répondre que par le " pays " qu'il
connaissait intimement, quasiment par la plante de ses pieds, depuis son
enfance : l'élection de Vézelay. C'est ainsi qu'il appliqua
ses tableaux déjà proposés pour le dénombrement
des habitants et des richesses des parois-ses, avec sexes, qualités,
professions, terres classifiées et productions. Cette démarche
de connaissance répondait à trois impératifs : a) la
connaissance née des travaux de l'Humanisme, reprise par le mouvement
académique, et qui répondait à la fonction de formation
du futur souverain ; b) les besoins statistiques des bureaux qui se
développaient alors comme outils nécessaires à la monarchie
administrative, avec les débuts du bureaucratisme, effet se-condaire
que nous exporterons en Europe ; c) l'économie en état de guerre
ouverte permanente, qui avait besoin comme la défense d'un inventaire
de la situation le plus complet et précis possible, les deux allant
de pair comme puissance de dissuasion.
Cette démarche intel-lectuelle eut des résul-tats d'une
exceptionnelle précision compte tenu des moyens de l'épo-que.
Sur le plan même de la géomorphologie, tout ce qu'a écrit
Vauban sur les différentes paroisses est parfaite-ment exact. Ses
connaissances fondées sur l'observation et les ré-sultats
empiriques des habitudes agricoles de production, tout cela est confirmé
par les études géographiques les plus contemporaines, tant
par les analyses géologiques que pédologiques (cf. la carte
de P. Guérémy dans J.-F. Pernot, Vauban réformateur,
CRDP de Paris, 1984).
Cette remarquable no-tice sur un " pays ", Vauban ne la regarde ja-mais que
comme un exercice grandeur na-ture pour un travail plus vaste devant
réformer toute la gestion de la France.
C'est ainsi que, grâce à ce travail pré-paratoire (qui
n'était jamais qu'un mor-ceau momentané dans un ensemble à
réa-liser), grâce à toutes les notes pri-ses par Vauban
depuis sa " basterne " au cours de ses voyages d'inspection et de chantiers,
réunies dans ses Oisive-tés offertes en particulier au duc
de Bourgogne pour son édification, tout ce travail donc, monument
d'accumulation de rensei-gnements de toute nature, fut le fondement "
éclairé " de sa rédaction de son Projet d'une dîme
royale (1706). Vauban posait concrètement les bases d'une gestion
rationnelle du royaume sans en changer les structures.
C'était peut-être là la faiblesse du projet, mais Vauban
agissait en militaire cherchant des revenus connus et assurés, les
plus fixes possibles, comme dans ses tableaux. Il ne réagissait pas
en courtisan ou en financier, et c'est ce qui causa la condamnation du texte.
Il voulait don-ner à la France sa force dissuasive maximum par une
production et des revenus prévisibles et programmés, tout en
restant, lui, un noble propriétaire, bon et chaleureux sans changer
la na-ture des fiefs, un fidèle du roi depuis 1653 et devenu par ses
services, lui un ingénieur, maréchal de France.
Vauban est le révélateur d'un courant qui s'épanouira
avec les Lumières en-cyclopédiques et le despotisme
éclairé. Mais il ne faut jamais oublier que les planches de
Diderot ont été réalisées grâce aux
enquêtes en cette fin du dix-septième siècle de
l'Académie des sciences fondée en 1666 pour ce but par Colbert
et à laquelle appartenait Vauban. Elle fut la seule institution
offi-cielle à la mort du maréchal à célébrer
sa vie et son uvre par la bouche de Fontenelle. Sébastien Le
Prestre de Vauban est donc à son corps défendant, quoi qu'en
pensent certains, l'une des origines de la Constitution de 1791 et de ce
que Bonaparte reprendra, en fils des armes techni-ques issues du commis-saire
gé-néral des fortifications de France, pour organiser la France
en ce début du dix-neuvième siècle. Vauban n'inventait
rien ex nihilo. Il était le cris-tallisateur conscient des
démarches essentielles et consubstantielles à la naissance
des États modernes. Son apport fut d'avoir donné aux com-posantes
né-cessai-res une formalisation synthétique et rationnelle
: il fut le " précurseur ".
Ce texte est donc bien un monument, un moment de notre patri-moine et de
l'Histoire, non seulement de la France mais de l'en-semble de l'Europe. Il
est un point de pas-sage obligatoire. Homme de l'Ancien Régime au
plus intime de lui-même, mais sans l'égoïsme des aristocrates,
Vauban était à la fois bon et lucide. Les yeux grand ouverts
pour la défense du royaume, il ne pouvait pas ne pas voir ses compatriotes
dans leur cruelle réalité ; il percevait les forces et les
fai-blesses qui en-gendraient l'avenir. Après l'analyse
générale de l'élection, puis celle systématique
des pa-roisses par le tableau, Vauban toujours positif proposait quatorze
di-rections de réforme. Il ne laissait jamais le passif du bilan sans
solution con-crète. Cettle démarche réfléchie
et cohérente au service de la res publica, pour le service
public, prototype de celle du fonction-naire sans recherche
d'inté-rêts person-nels, c'est encore une leçon à
appro-fondir et à méditer à l'aube du vingt et unième
siècle. Saurons-nous regarder attentivement et intelligemment en
appliquant la méthode proposée ? Une telle longévité
n'est-elle pas la meilleure preuve de la qualité de l'homme Vauban
?
Vauban
buste de Coysevox
photo Maison Vauban
Juillet 1986.
[R].