
Les choses sont ainsi faites : le champ quoffre lenvironnement à la recherche est atypique. En constitution et en constant remaniement, il mêle des approches de natures différentes et fait voler en éclats les barrières entre les disciplines.
En premier lieu, lenvironnement fait une large place à la complexité et à linteraction ; il nécessite aussi de nouvelles conceptions (nouvelles problématiques, nouveaux objets, approches par les impacts et les risques...), dautres concepts (paysage, végétations urbaines, système dagriculture intégrée, multifinalité de lespace... En formation, ces concepts restent donc fragiles, voire de consistance pour linstant limitée), et de nouveaux modes dexpérimentation (mésocosme, bassin versant, recherche-action...).
Tel quel, il entre en conflit avec certaines conceptions de la science (le débat sur les critères de lobjectivité applicables aux travaux multidisciplinaires est, par exemple, récurrent), avec la structuration disciplinaire de la science occidentale (linaccessible pratique de la pluridisciplinarité...), voire avec lorganisation de lappareil de recherche et avec les systèmes de valeurs et les idéologies qui sous-tendent, implicitement ou explicitement, tout lédifice.
En second lieu, les approches environnementales sinscrivent dans une perspective où le temps a une importance majeure. Et cette perspective est, entre autres choses, marquée par un impératif danticipation et de maîtrise des risques induits. Tout cela renvoie à des questions nouvelles de lordre du prédictif qui parfois suscitent des réticences de la part de certains scientifiques. Et, quand il sagit de dénoncer les panacées ou dimaginer quune avancée technologique puisse induire des risques, cette façon de voir les choses heurte de front les conceptions idéologiques positivistes encore plus ou moins présentes dans le monde de la recherche.
En troisième lieu, le champ de lenvironnement est profondément imprégné par une construction socio-politique des interrogations et des priorités. Cest une caractéristique constitutive de la notion même denvironnement pour laquelle sociétés, activités humaines, milieux naturels ou non, cycles et flux biologiques et écologiques sont en interaction de façon permanente, multiple et souvent inattendue. Des conceptions socio-politiques globales (le projet de développement durable, le principe de précaution, des orientations politiques...) y interfèrent avec les projets et les options dacteurs sociaux, économiques et politiques, alors que configurations sociales et rapports de force sont en constante évolution. Tout cela peut aller jusqu'à induire des risques de « pollution » des problématiques scientifiques ou des jeux dinfluence internes au monde de la recherche.
Enfin, il ne faut pas se cacher que la construction du champ de lenvironnement peut, comme dautres, être tributaire de létat des relations entre la Science et la Société qui, actuellement et malgré lirruption de léthique, laisse transparaître une défiance grandissante du citoyen face aux choix des orientations de recherche ou face à lexpertise scientifique, et en appelle à de nouvelles formes de dialogue entre les scientifiques et la société. Les débats qui ont actuellement lieu, par exemple, autour de lutilisation des organismes génétiquement modifiés en sont lune des expressions.
En bref, le champ de lenvironnement déstabilise bien des conceptions, prête à controverses et force la reconfiguration des têtes, bien faites ou non.
Mais il ny a là rien de rédhibitoire pour une réelle approche scientifique. Un bon nombre de champs se sont, à un moment ou à un autre de leur histoire, trouvé dans cette situation, la science nest jamais hors la société et « lexpérience a prouvé que cest souvent aux frontières entre disciplines que les grandes découvertes ont lieu » (J.P.Changeux - in J.P. Changeux et P. Ricoeur : La nature et la règle, ce qui nous fait penser. Odile Jacob, 1998.).
Début 1998, et après une montée en puissance, progressive, diront certains, laborieuse, diraient peut-être dautres, lINRA a franchi une nouvelle étape : dans la restructuration, et avec la qualité des produits végétaux et animaux, la nutrition humaine et la sécurité des aliments, ainsi que les impacts sociaux et économiques des activités tournant autour de lagriculture et de lespace rural, lenvironnement a été affiché comme une priorité scientifique de lInstitut.
Parmi les nouvelles directions scientifiques, la direction « Environnement, Forêt et Agriculture » se voit confier plus particulièrement les questions denvironnement et de gestion des territoires. Par ailleurs, les autres directions scientifiques et les secteurs associés (« Élevage et produits animaux », « Plantes et Produits du Végétal », « Nutrition humaine, Sécurité alimentaire » et « Société, Économie, Décision ») intègrent, chacune sous leur angle spécifique, « le caractère désormais indissociable des problématiques de production et de protection de lenvironnement ». Simultanément, le rôle des directions scientifiques a évolué, privilégiant des fonctions dorientations stratégiques et danimation scientifique, exercées dans une perspective plus collégiale et intégrée quauparavant.
Pas plus que dautres, lINRA ne pouvait pas plus échapper à lappel de lenvironnement et du développement durable quignorer les évolutions de la demande de la société. Les agriculteurs se seraient dailleurs chargés de le lui rappeler. « Les agriculteurs doivent négocier avec lÉtat une recherche horizontale et, non pas comme aujourdhui, une recherche qui passe seulement par les filières de production. [...] Il faut adopter, sans ambiguïté, de nouvelles pratiques de production qui autorisent un développement durable en équilibrant les facteurs économiques, écologiques, éthiques et déquité [et, par exemple] évaluer toute innovation technique en fonction de la probabilité de pollution quelle va entraîner » a récemment écrit Luc Guyau, président de la FNSEA (La terre, les paysages et notre alimentation. Pour une alliance agriculteurs/consommateurs. Le Cherche midi éditeur, 1998).
La mutation a donc touché simultanément les conceptions, les priorités, les dispositifs et les hommes. Quelle eût laissé de côté la Délégation à lenvironnement aurait à juste titre paru suspect. Le propre dune structure de mission, par nature légère et exploratoire, est bien de se savoir guettée par lobsolescence et la disparition est moins la rançon déventuels échecs que leffet de succès. Même les organisations sont mortelles.
Trois présupposés sont à la base de cette décision. Premièrement, le champ de lenvironnement est pour partie socialement déterminé, intrinsèquement hétérogène et durablement instable. Deuxièmement et pour reprendre les propos de Paul Vialle, directeur général, « lINRA tire sa mission des problèmes concrets qui se posent à la société » ou que la société pose. « Axes stratégiques » et « objectifs opérationnels » doivent « donc être organisés autour de ces problèmes de société ». Troisièmement, si les directeurs scientifiques définissent collégialement les orientations de lInstitut, ils ont aussi besoin de disposer dinformations non standard pour éviter les pièges de la routine ou de la pensée unique.
Le mandat de la Mission Environnement-Société, autrement écrit « la ME&S », qui se prononce « la messe », sappuie sur ce trépied. Comme dautres services et à partir de deux points de vue, lun scientifique, lautre socio-politique, elle a, en premier lieu, à rassembler les éléments du domaine de lenvironnement propres à contribuer aux réflexions stratégiques des directeurs scientifiques et au développement des approches transversales, en deuxième lieu, à fournir les points de repères qui permettent de vérifier ladéquation des stratégies, des objectifs et des finalités des recherches aux demandes, en troisième lieu, à baliser les zones dombres laissées hors stratégies pour y repérer éventuellement des enjeux nouveaux et permettre danticiper sur leur émergence, et, en dernier lieu, à participer à lorganisation des interactions entre Institut et société.
Il revient donc à la ME&S, structure légère fonctionnant officiellement sur un mode méthodiquement non-conformiste, de conduire des activités de veille, dalerte et dinformation dans le domaine des interactions recherche-environnement-société et, notamment, didentifier des thématiques et des enjeux émergents (et de suggérer les problématiques correspondantes), de participer à lestimation des conséquences environnementales de nos propres orientations ou travaux, de contribuer à lidentification dacteurs nouveaux ou dopérations innovantes de terrain, damorcer des coopérations, de valoriser des informations en interne comme en externe et de suivre et dalimenter les débats sociaux portant sur les enjeux environnementaux.
Léquipe est petite et mêle fonctionnements via la hiérarchie et en réseau, méthodes formalistes et informelles, réunions « sérieuses » et ateliers de controverse. Sous la co-responsabilité des directeurs scientifiques « Environnement, Forêt et Agriculture » et « Société, Économie, Décision » mais en lien avec les autres secteurs, huit permanents et quelques travailleurs et travailleuses invités se partagent sans sy spécialiser deux pôles dactivités, les affaires scientifiques et politiques, et linformation. Le Courrier de lenvironnement de lINRA reste le porte-drapeau dun ensemble de documents plus ou moins « gris ».
Ce nest pas par hasard que lINRA sest doté dune telle structure. Comme le ministère de lEnvironnement et de lAménagement du territoire, avec sa Cellule de Prospective et de Stratégie, lInstitut a souhaité disposer dun regard systématiquement décalé sur sa pratique et le monde qui lentoure et lui donne légitimité. Cela nen confère, modestement, que plus de responsabilité à la ME&S. Roi et fou du Roi font couple inexorablement, sans paranoïa ni mégalomanie.
[R] Patrick Legrand est responsable de la mission Environnement-Société
L'équipe de la ME&S.