vers la page d'accueil du courrier de l'environnement de l'inra                 


Le Courrier de l'environnement n°24, avril 1995

populations bovines et systèmes agraires dans les marais de l'Ouest

1. La génération animale maîtrisée : le miracle de la modernité
2. Les formes de l'élevage bovin dans les marais de l'Ouest
3. De la maîtrise de la génération animale à celle du système agraire
4. D'une race indicateur d'un développement régional...
5. ...aux "totems"dans les marais de l'Ouest
6. La Maraîchine sur le "fil du rasoir"
En conclusion

Encadré


Quand tu sais pas où tu vas, réfléchis d'où tu viens


Il est bon de se référer à ce proverbe africain quand, après les entraves issues de la profondeur historique des sociétés locales et des pouvoirs seigneuriaux et royaux, relayées ensuite par le protectionnisme de la République depuis Méline, les agriculteurs se trouvent maintenant enserrés dans les carcans de la Politique agricole commune (PAC) et de l'Organisation mondiale du commerce (anciennement GATT). Le stade des prémices d'une organisation planétaire est ainsi atteint avec toutes ses ambiguïtés : l'encombrement des marchés mais aussi l'échange inégal, le "trou d'ozone" et la société à "vitesses multiples"... Or, voilà qu'on dit aux agriculteurs sous le couvert de mesures agrienvironnementales : organisez-vous intelligemment au mieux avec la société locale pour faire une "agriculture durable"et on vous aidera ! Du local au global en crise, le "recours" au local est-il un retour au Moyen Age ? Et d'abord, pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Je suppose que ce sont des questions que vous posez au scientifique à travers l'élevage des bovins (1).

[R] 1. La génération animale maîtrisée : le miracle de la modernité

Sous ce terme de "génération animale" nos anciens rassemblent au Moyen Age des croyances confuses venues en droite ligne de l'Antiquité gréco-romaine. La question de l'origine des enfants pourquoi  "l'identique génére-t-il l'identique"(like engend'ring like, selon le titre de la thèse de N. Russell) - mélange en effet trois types de phénomènes qu'on n'a pu séparer que récemment (tab. I ci-après) :
- le "contenant" de l'organisme (embryologie, physiologie de la reproduction) ;
- le "contenu" : les principes héréditaires de ressemblance pour des caractères particuliers ;
- le "contexte" : milieu nutritionnel et pathologique.
La science n'était alors d'aucun secours aux éleveurs dont l'action était dictée par des interprétations locales de principes divins et philosophiques.
La découverte de la fécondation de l'oeuf d'oursin (contenant), les travaux de Mendel et de Darwin (contenu), la connaissance de la nature biochimique de la nature vivante (contexte) vont permettre de commencer c'était il y a un ou deux siècles - à comprendre les bases théoriques, mais pas suffisamment pour aider les éleveurs à agir. Les origines de la sélection moderne en Angleterre, vers 1750, dans le Lancashire le prouvent.
A l'époque, dans le pourtour de centres industriels en émergence, des éleveurs qu'on qualifierait aujourd'hui de "pluriactif" possèdent des troupeaux de 20 à 30 vaches laitières qu'ils veulent faire saillir pour un vêlage groupé à la mise à l'herbe. Ils pensent alors, contrairement à une idée répandue, que les jeunes taureaux plus ardents "feraient mieux l'affaire que les vieux même si ces derniers sont plus intelligents", sous réserve qu'ils soient suralimentés. L'utilisation de 4 nourrices successives et un dopage final avec une "bouillie noire"de céréales et de fèves donnent alors des résultats spectaculaires répondant aux espérances. Après la première monte, ces taurillons sont vendus " à prix d'or" aux éleveurs du voisinage, ce qui compense largement le coût énorme de leur production. C'est la première mention d'une plus-value marchande, qu'on attribue alors à la sélection d'animaux dont on va vite apprécier la précocité : elle n'est pas jugée comme un inconvénient vu la demande en graisse de l'industrie locale. Les Longhorns s'exportent vers les Midlands mais, sous l'effet probable d'accouplements incontrôlés avec les Shorthorns locaux, on observe alors que les cornes de leur descendance régressent, ce que l'on attribue au milieu. Ainsi, le mélange du contenant, du contenu et du contexte est total dans la tête des éleveurs.
C'est dans cette situation, qu'on peut aujourd'hui juger extravagante, que Bakewell élabore sa doctrine de la sélection qui intègre des expériences en provenance des espèces dominantes au Royaume-Uni. Elle va diffuser vers les Amériques, avec les "bêtes et les gens" en mal de "terres à enclore" dans le royaume, à travers les races spécialisées pour la viande et le lait dont la Shorthorn constitue le modèle ancestral. Cette influence ne s'est traduite que modestement dans la France paysanne du siècle dernier, sauf dans le Bassin parisien avec le Dishley et les Marches de l'Ouest où la Maine-Anjou reste le seul témoin de la durhamisation.
Depuis le milieu du siècle dernier, l'éleveur moderne joue essentiellement sur le contexte (révolution fourragère). L'élitisme social de la sélection généalogique, issue de Bakewell, repose en effet sur des croyances dans la perfection originelle et sur la survivance des grandes familles aristocratiques. L'épopée américaine des pionniers repose, elle, sur l'industrialisation et son corollaire la spécialisation du "contexte" de l'élevage. Ses bases nous arrivent par le plan Marshall, dès 1945, pour participer à la reconstruction et à la modernisation d'un système productif ravagé par la guerre. En 1935, en URSS, on avait découvert l'insémination artificielle (contenant) et, la même année, le livre de Lush (Iowa) avait donné les fondements de la sélection quantitative. Bref, au lendemain de la guerre, le sperme (contenant), les index (contenu), les vaccins et... le soja (contexte) constituent les premiers ingrédients d'une compréhension de la génération animale adaptée à sa maîtrise collective : la production et la reproduction conjointe du système d'élevage, selon J.-L. Le Moigne, sont "organisables".
Nous disposons aujourd'hui des populations témoins de cette progression du modernisme qu'on peut caractériser en cinq étapes (tab. I). Mais à chacune d'elles l'homme a associé différemment des formes particulières du contenant, du contenu et du contexte. Ces associations se perpétuent souvent même si à chaque étape nouvelle la société a toujours considéré que les précédentes et les pratiques qui leur sont associées devaient disparaître pour des raisons d'archaïsme. Cela n'est pas toujours possible : ainsi, la sédentarisation, en conduisant à éliminer la vaccination antibrucellique au profit de l'abattage d'animaux suspects, revient en fait à ignorer les formes de nomadisme et de transhumance où la brucellose est présente à l'état endémique. Ces formes sont présentes sur une grande partie de la planète et même en France, où les préconisations sur l'extensif concourent à leur développement (Aubrac).
On peut, vous le savez, aller beaucoup plus loin dans la voie du modernisme même si une grande partie des "terriens" vit encore le temps de ce qu'on peut appeler l'élevage prémoderne. On peut, techniquement :
- distinguer les donneuses des receveuses et séparer totalement le génotype de l'embryon de celui de sa mère (contenant) ;
- identifier les gènes individuellement et en transférer les "bonnes copies" par transgenèse (contenu) ;
- maîtriser les régulations hormonales de la croissance et de la production laitière (contexte).
Mais la société exige aujourd'hui des réponses qui ne se mesurent plus seulement en termes financiers mais aussi en termes d'emploi, de préservation des ressources des territoires et de santé physique et mentale des gens. Alors, l'industrialisation de ces processus techniquement réalisables est mise en question.

Tableau I. Les formes d'élevage superposées à l'évolution de l'Homme
Désignation

Mobilité

Reproduction

contenant
Sélection

contenu
Conduite
fourragère
contexte

sanitaire
ou contour
Chasse +++ naturelle naturelle absence absence
Domestique
++
naturelle
(collective)
artificielle
(phénotypes)
extensive
protection
(vaccination)
Elitiste
+
naturelle
(+ IA)
artificielle
(phénotypes)
semi-intensive
pâturage
protection
et abattage
Administrée
+
insémination
artificielle
artificielle
(génotypes)
intensive
ration.
abattage
Intégrée
0
artificielle
artificielle
génotype + gène
hors sol
troupeau
sans germe

[R] 2. Les formes de l'élevage bovin dans les marais de l'Ouest         

Les marais ont toujours constitué des zones frontières : lieux de domestication, d'hébergement de bétail "venu d'ailleurs", espace à maîtriser dans les phases de colonisation et d'aménagement ou à utiliser comme réserves en périodes difficiles par les exploitations avoisinantes situées dans son pourtour. Les conflits entre les formes d'élevage apparues au cours de l'évolution y sont à leur comble et l'expression de "dépotoire" est parfois utilisée. Ainsi :
- la Maraîchine qui, comme la Corse, n'est pas une race mais une population relique de l'époque prédarwinienne, aux marges de la Parthenaise, renaît alors qu'on la croyait disparue. La Parthenaise et la Salers étaient l'objet d'un courant d'introduction de boeufs de trait avant la IIe Guerre mondiale mais la sélection qu'elles ont subie depuis 3 décennies les a fragilisées pour l'élevage extensif. L'augmentation rapide de la muscularité en Parthenaise, où le caractère culard est présent, est particulièrement problématique à ce sujet ;
- la Charolaise avec les paysages herbagers du bocage qui lui sont associés s'est répandue en Vendée. Les particularités du système de métayage l'ont enrichie en souches laitières. Elle constitue le témoin le plus récent de la sélection généalogique et de son élitisme. Le dynamisme du noyau isolé vendéen s'est toutefois manifesté par l'adoption de formes d'élevage originales et complémentaires de celles pratiquées ailleurs (vêlages d'automne) de même que par une participation précoce à une sélection associant l'initiative individuelle et collective par le biais des taureaux de connexion ;
- la Normande, héritière avec la Maraîchine des beurres des Charentes, s'est mal adaptée à cette écologie aux limites de son aire d'expansion et la Frisonne puis la Holstein ont trouvé avec l'ensilage de maïs, l'industrie laitière et celle du taurillon un cadre d'application du modèle intensif devenu modèle breton aux frontières de ce dernier.
La coexistence entre toutes ces formes me semble connaître ses contradictions les plus vives à travers les problèmes de pollution par les nitrates et de limitation de la biodiversité d'une part, et à travers, d'autre part, ses incidences sur la production de viande confrontée à une baisse régulière de la consommation (7% par an). Les taurillons des élevages laitiers ou allaitants traités industriellement et, comme les voitures, en "flux tendus"ne garantissent pas les qualités de tendreté, de saveur et d'identité Maraîchine, ce que permet de faire la boucherie traditionnelle, malheureusement en perdition. Les bons bouchers savent parfaitement traiter les carcasses en conservant chaque morceau de demi gros le temps nécessaire à sa maturation selon le sexe, l'âge et le type de l'animal qu'ils connaissent parce qu'ils l'ont acquis en vif. Il s'ensuit donc un mouvement de rejet des consommateurs à travers des expériences malheureuses même si elles ne sont pas générales.
Certains éleveurs essaient de trier dans ce magma des éléments de maîtrise de la qualité : la promotion de la génisse Brouagine me semble participer de cette tendance mais elle n'aborde qu'un aspect très partiel du problème.
Comme on le voit, les difficultés de la filière viande sont multiples et leur appréhension fait appel à des formes de rationalité globales. Or, les difficultés, et plus généralement la crise actuelle, ouvrent à ce sujet des horizons nouveaux. On a en effet l'habitude de considérer que les innovations techniques se répandent en périodes d'euphorie : le XIXe siècle, et surtout la période qui précède ce dernier quart de siècle, en font partie. Mais, beaucoup prétendent que, sous certaines conditions bien sûr, c'est dans l'adversité et sous l'aiguillon de la nécessité que ces innovations sont imaginées, testées et véritablement  "découvertes". Nous y sommes : je pense que les expérimentations sociales qui se développent dans la mouvance de l'article 19 et des programmes de développement durable constituent des prémices dans ce sens.

Tableau II. Modes de raisonnement

bien structurés

problèmes

mal structurés

substantive (positive)

rationalité

procédurale

définis

objectifs et conclusions

non définis

(finales)

solutions

(partielles) satisfecum

modèle objet

représentation

modélisation projet


[R] 3. De la maîtrise de la génération animale à celle du système agraire

Quelques chercheurs de l'INRA pensent, vers 1970, que le concept de génération animale, en particulier, et son correspondant végétal (chimie des sols, associée à la physiologie, à l'amélioration des plantes et à la pathologie) sont insuffisants pour justifier les préconisations du Développement agricole. Face aux échecs de ce développement, ils montrent que les "agriculteurs ont des raisons de faire ce qu'ils font" et, pour beaucoup qu'on traite d'"attardés", de ne pas suivre les préconisations fondées sur la maîtrise de la génération biologique. Ils étudient les pratiques des agriculteurs qu'ils différencient des techniques étudiées par les chercheurs. L'exploitation agricole est vue par eux comme un système (P.-L. Osty) dont les entrées-sorties sont insuffisantes à rendre compte du fonctionnement. Des typologies fondées sur les pratiques et adaptées au conseil sont élaborées (A. Capillon et coll. dans les marais de l'Ouest). Les pratiques sont liées au territoire (J.-P. Deffontaines), lequel est apparu progressivement comme la conjonction d'une ressource à exploiter directement ou non (élevage), d'un facteur de mise en oeuvre des pratiques (accès...) et d'un produit des pratiques (paysage, coproduits polluants).
A l'évidence, on dépasse les éléments constitutifs de la génération biologique et cela met en cause aussi les "pratiques" des chercheurs sous deux angles : celui du champ des connaissances mais aussi et surtout celui du mode de raisonnement appliqué aux questions des acteurs (tab. II).
Selon le mode en usage, on optimise des processus techniques pour répondre in fine à des objectifs précis des acteurs. Mais dans la mouvance et l'incertitude croissante où ils se trouvent, ces derniers ne savent souvent ni où ils vont arriver in fine, ni comment y aller ; ils adoptent un pilotage à vue selon un principe de moindre mal (rationalité procédurale et cumul de solutions successivement satisfaisantes).

Figure 1. Complexité et structure des problèmes

Le département de recherches sur les Systèmes agraires et le Développement (SAD), sous la bannière duquel les contestataires se sont placés dans l'INRA en 1979, ne vise pas qu'à catégoriser et à positionner les exploitations dans le territoire, il ambitionne de rendre compte de l'ensemble des relations d'une société avec son territoire à travers l'agriculture. La notion de système agraire qui correspond à cette acception et que beaucoup jugeaient ringarde s'avère au contraire très actuelle (fig. 1). Elle situe en effet les exploitations au sein d'une double organisation : celle des filières, classique dans les raisonnements des agronomes et dont on a vu les liens particuliers avec chaque type de races, et celle des territoires qui sont concernés par les mesures agri-environnementales.
La parcelle est l'entité où se rejoignent ces deux types d'organisations. La nécessité de les aborder conjointement résulte de leur lien évident : les excès du développement des filières et les inconvénients qu'elles suscitent çà et là en matière d'environnement peuvent trouver en effet leur solution à travers des modes d'exploitation des territoires agricoles respectant des objectifs de qualité des produits des filières. Des exemples nombreux confirment cette assertion à propos de problèmes de risque de pollution (Vittel), d'extension de grands incendies (Provence), de limitation de la biodiversité (Sud-Ouest, marais) qui concernent des problèmes plus ou moins associés. Pour chacun d'eux et derrière eux, nous sommes confrontés à des modes d'aménagement et de gestion de l'agriculture.
Une question essentielle se pose derrière ces approches régionales intégrant l'agronomie sensu lato et l'écologie, dont les représentants sont sous la pression des parties prenantes d'un débat politique (agriculteurs pour les premiers et conservateurs pour les seconds). Elle consiste à trouver des éléments intégrateurs de ces champs scientifiques, qui soient à la fois compris et acceptés par les acteurs-partenaires du débat. Le paysage envisagé dans ses rapports à l'agronomie et à l'écologie en est un. La population d'animaux domestiques ne peut-elle être utilisée aussi et conjointement dans ce sens ? Cela suppose (fig. 2) qu'elle soit considérée non seulement sous l'angle de son information biogénétique mais aussi sous celui des pratiques d'élevage individuelles et collectives qui sont associées à son usage : la Maraîchine n'est pas la Charolaise et ces deux races sont bien différentes de la Holstein à cet égard, qu'il s'agisse des filières des produits sur lesquelles elles s'appuient ou des formes d'utilisation des territoires qu'elles gèrent.

[R] 4. D'une race indicateur d'un développement régional...        

On connaît de nombreux exemples régionaux (la Tarine en Savoie, la Montbéliarde en Franche-Comté, l'Aubrac) où la race constitue un élément identitaire autour duquel se focalisent des débats qui la dépassent pour concerner à travers elle le développement agricole et ses rapports au développement régional. Il est plus difficile, en tous cas, de trouver de tels exemples avec les plantes ou les microorganismes, même si cela n'est pas exclusif (cas des plantes en Suisse ou de Penicillium roqueforti sur le Causse du Larzac).
Ainsi, en Franche-Comté, une lutte farouche entre un clan local et la technostructure, dont l'Administration est considérée comme l'image, se développe sous l'arbitrage des forces de l'ordre à propos de l'application de la loi sur l'élevage, de 1970 à nos jours. Derrière une défense de la race vis-à-vis des croisements Holstein acceptés par l'Union des producteurs de races améliorées (UPRA), se profile une défense de la qualité des produits laitiers (refus de l'ensilage), des modes locaux de transformation (fruitières), de commercialisation et de valorisation des sous-produits par les porcs (sérum de fromagerie). Tout le mode de vie d'une société d'éleveurs enracinés est en cause derrière une réaction, certes inadmissible en terme de droit, mais qui pourrait être prise aujourd'hui comme "avant-gardiste" d'une politique de qualité.
En Savoie, la sélection de la Tarine sur index laitier, destinée à "lui faire rattraper son retard avec les races spécialisées" (version filière), est combattue au profit d'une vision associant la qualité du lait et de son produit "haut de gamme", le Beaufort et l'entretien des pentes par le pâturage (version environnement), qui s'oppose à l'alimentation intensive et rationnée à l'étable avec du  "foin de Crau".
En Aubrac, les défenseurs de la race ont reconnu l'insuffisance de sa production laitière et accepté son utilisation comme allaitante en croisement industriel avec des taureaux de races à viande. Mais la défense de la qualité du fromage de Laguiole les a conduits à s'opposer à l'extension de la Holstein américaine. Ils se sont alors tournés vers une formule européenne : la Simmental bavaroise plus conforme à leurs objectifs et à leur culture. Faute de trouver dans l'"esprit des lieux"que représentait l'élevage originel de la traite de l'Aubrac dans les burons et en réaction contre l'"esprit du Ranching américain" que traduisent l'allaitement et la holsteinisation, les éleveurs se tournent vers l'"esprit de la vieille Europe". (expressions de Valadier).
Il convenait de trouver une procédure permettant à une société locale d'éleveurs d'organiser sa défense. L'originalité des chercheurs du laboratoire du SAD à Corte est précisément d'avoir centré sur le concept de population animale une formulation d'un projet d'auto-éco-ré-organisation du système agraire local (E. Morin) :
- "auto" parce que décidé par la société locale,
- "éco"parce que lié à un mode de gestion durable du territoire,
- "ré" parce qu'en réaction aux modes actuels en déshérence.
La population animale (en l'occurrence des ovins, des caprins laitiers et des porcins) est considérée dans ce cadre comme un bien commun, inaliénable et indivis, un emblème socialement reconnu, défendu par la société locale et qui intègre les pratiques et réseaux de relation entre les acteurs de la production, de la transformation et de la commercialisation des produits. Ces derniers correspondent à une gamme particulièrement riche de rentes culturelles et les éleveurs sont individuellement impliqués à tous les stades de la filière (fig. 2). Les acquis de l'économie industrielle des conventions sont mobilisés pour favoriser dans ce but des procédures de négociation entre les parties prenantes au sein du système agraire. La recherche biotechnique accompagne ce processus pour le valider mais elle ne le précède pas en règle générale.

[R] 5. ...aux "totems"dans les marais de l'Ouest

On objectera qu'il s'agit là de situations bien individualisées (voire insularisées) associant la race à des systèmes agraires originaux dotés de liens anciens entre les éleveurs et enracinés dans la société civile. Qu'en est-il ailleurs, dans le marais en particulier qu'on a tendance à considérer par analogie avec les zones de montagne comme un refuge ou un appoint de proximité des élevages de bétail avoisinants face aux flux et reflux de la culture. L'analogie a ses limites quand on considère le véritable manteau d'arlequin des races qui y vivent. Contrairement à la majorité des zones de montagne qui se dépeuplent ou doivent s'organiser de façon endogène pour survivre, le marais voit s'échouer une à une les populations animales produits des vagues successives de l'évolution humaine : de la Maraîchine à la Holstein ? Il accumule également les vagues humaines liées aux peuplements côtiers générés par l'exploitation des produits de la mer et du tourisme de masse.
La Maraîchine peut trouver là une place à condition de se trouver une identification productive au sein de ce système agraire éclaté et en crise. Cela met en jeu : d'un côté, la gestion d'espaces enclos sous des formes de plein-air maximum avec une surveillance minimum et, sur les parties hautes, des abris respectant le bâti local et dotés de réserves minimales (balles rondes) ; d'un autre côté, des formes d'association avec des bouchers et une restauration "verte"à la ferme respectant les normes de traitement des carcasses et des morceaux ainsi que leur adaptation culinaire.

concept intégrateur

bioécologique
information génétique
(production, adaptation)

anthropologique
pratiques productives
(individuelles,collectives)


concept opératoire
disciplinesde
recherche
liaison à
action
validation des
pratiques et des rentes
objet
aide à la négociation
recherches
biotechniques
type de
recherche
économie des
conventions


Figure 2. Double définition de la population animale

Le parc naturel et les associations dites de défense du Marais n'ont-elles pas là un objectif d'identification culturelle à assurer ? Le bâti, la gastronomie, le tourisme vert, la sélection et l'entretien collectif des mâles hors périodes de saillie constituent des objectifs élémentaires d'un projet à construire ou à préciser.
On a là une forme d'organisation totalement différente de celle des grandes races, parce qu'identitaire d'un lieu et parce que son devenir est lié à la façon dont elle prendra en compte leurs faiblesses. Cette identité trouve son fondement psychologique collectif et sa référence sociale dans une forme de totémisme.
Comme le souligne Testard, le totémisme fait correspondre, au sein d'une tribu, une série sociale de clans (A, B, C) à une série d'espèces animales (a, b, c). Les interprétations passées du totémisme se sont attachées, à la suite de Levi-Strauss, à ses aspects religieux, négligeant ses aspects sociaux et leurs liens avec les précédents. Ici, ce sont à la fois les espèces animales sauvages et les populations animales domestiquées qui sont des totems. Peut-on dire en particulier, en prolongeant le propos de Testard, que les rapports que l'homme entretient avec l'ensemble des races animales font système ? Cette hypothèse résulte d'une comparaison entre les formes de totémisme des Indiens sud américains et des aborigènes australiens. Si les premières sont marquées par des rivalités entre clans dont l'espèce animale est le symbole, les secondes, au contraire, reposent sur des complémentarités traduites par des cérémonies intichiuma des Arandas (2) par exemple. Ces cérémonies regroupent l'ensemble des clans de la tribu censés assurer conjointement la reproduction globale de la nature ainsi partagée par la classification totémique. Le rapport homme-nature pour une espèce est subordonné à une responsabilité vis-à-vis des autres, donc à un rapport social. Contrairement au rapport de propriété des sociétés occidentales qui établit un lien fermé sur lui-même entre un propriétaire et l'objet en propriété, le rapport totémique privilégie le rapport à l'autre et la finalité globale.
Pour adapter le concept de totemisme à celui de population animale, considéré sous ses aspects anthropologiques, on objectera, non sans raisons, que les références aux races bovines ne distinguent pas totalement les individus d'une société. La plupart d'entre vous cultivent l'ambiguïté en faisant une "brocante intelligente". avec la Maraîchine tout en développant majoritairement une dynamique productive correspondant à d'autres pratiques et d'autres populations venues d'ailleurs. Ici et maintenant, le système totémique partagerait les esprits de chacun mais n'est-ce pas là une caractéristique des périodes de crise que de créer des ambiguïtés génératrices d'une évolution qui se prépare ?
Peut-on trouver dans des enceintes locales, départementales et régionales des lieux de cérémonies, sinon de débats, ressemblant à l'intichiuma ? Ces assemblées doivent évidemment regrouper des éleveurs qui, à travers leurs races ou leurs populations animales, expriment des formes différentes de gestion combinée de la force de travail, du territoire et du capital : on saisit bien l'étendue des différences entre Maraîchine, Parthenaise, Charolaise et Holstein à ce sujet. Mais cela concerne aussi les éléments de la société locale qui cherche derrière l'identification d'une race et de ses rapports au territoire des formes de relation positives avec l'avifaune et le patrimoine naturel. Pour stimuler la réflexion dans ce sens, j'ai donc suggéré que la race animale soit utilisée conjointement avec le paysage pour débattre de projets locaux associant les filières et les territoires. Les échelles correspondantes incluent les parcelles et les exploitations tout en étant collectivement plus signifiantes.

[R] 6. La Maraîchine sur le "fil du rasoir"                  

On ne peut traiter de la population dans son milieu sans la relier aux  "systèmes animaux" qui la constituent. Les éleveurs, avec ce type de population, sont pris entre deux feux : celui de la rusticité et de l'extensif d'un côté, celui de la muscularité et de la valorisation commerciale de l'autre. L'exemple de l'Aubrac, une référence en matière de rusticité mais dont les éleveurs ont amélioré les formes au point de risquer des césariennes en race pure, est là pour nous faire sentir la difficulté. Le fil du rasoir est d'autant plus dangereux que le rasoir est bien affûté. Or la Maraîchine, comme sa cousine germaine la Parthenaise qui a profité de gènes de muscularité pour se transformer en race à viande dans les décennies 60, 70 et 80, contient plus ou moins le gène d'hypertrophie musculaire. Il apparait en effet dans les troupeaux maraîchins quelque 10% de veaux formés. Les difficultés sont de deux ordres : il est, d'une part, difficile de juger du phénotype sur les adultes présents, l'hypertrophie se manifestant surtout dans le jeune âge, et, d'autre part, on peut en deux générations passer de la rusticité et de la normalité à l'hypertrophie extrême et à son cortège de déboires en extensif, lesquels apparaissent suivant des seuils : quand on les atteint, il est souvent trop tard pour réagir.

Figure 3. Taux de culards suite à des accouplements planifiés

père normal
x
mère normale


x

intermédiaire
x
intermédiaire

x

culard
x
cularde

pourcentage de veaux culards

2

15

20

50

90%


Pour simplifier, je vous rappelle les résultats expérimentaux des années 1960-1970 dans les races où des accouplements planifiés entre des reproducteurs culards, normaux et intermédiaires ont été réalisés (Ménissier). Les accouplements entre culards ne donnent presque que des culards, de même ceux entre normaux et normaux ne donnent que des normaux à quelques exceptions près, liées probablement à des erreurs d'identification des phénotypes. Les accouplements entre culards et normaux donnent une proportion de culards en général faible, de l'ordre de 10%, mais qui peut atteindre 40 à 45% dans certaines races comme la Blanc-bleue belge ou Bleue du Nord. Ceci conduit à incriminer l'influence d'un gène dont l'expression dépend de polygènes modificateurs (notion de pénétrance) : ces derniers ont en général une influence défavorable mais peuvent être sélectionnés aussi dans un sens favorable. C'est peut-être ce qui se produit en race Blanc-bleue où les éleveurs, soutenus par des pratiques vétérinaires adaptées, n'hésitent pas à risquer la césarienne. Il est donc fort possible que la sélection réalisée dans certaines races parentes comme la Parthenaise, dont les infusions sont évidentes, ait accru la pénétrance du gène culard par le biais de gènes modificateurs et que le taux de culards augmente plus tôt et plus vite que ce qu'indiquent les résultats ci-dessus quand on côtoie l'hypertrophie de "trop près".
La prudence impose donc un contrôle morphologique du caractère hypertrophié des jeunes veaux et des descendances en même temps que le marquage et le contrôle des filiations, ainsi que l'élimination de la reproduction des vaches et des taureaux à musculature hypertrophiée (les types extrêmes au moins).

[R] En conclusion

Le recours au local traduit en définitive les limites de l'évolution de la pensée humaine qui, à travers des modes de raisonnement cartésiens et leur application industrielle par le taylorisme, s'est coupée de ses fondements sociaux et territoriaux élémentaires. Ce n'est pas, derrière le local, un retour au Moyen Age qui se profile mais un grand écart nécessaire entre le local et le global ; l'agriculture, "science de localité", est concernée en priorité pour participer au débat au sein d'une société de plus en plus déracinée.
Derrière les mesures agri-environnementales de caractère général, ce sont donc de véritables expérimentations sociales qu'il s'agit de faire entre les tenants des tendances productive et conservatrice. Les premiers s'appuient, avec les agronomes, sur l'organisation territoriale des exploitation ; les seconds situent les parcelles dans la continuité des territoires. Le débat difficile entre les parties prenantes et leurs soutiens scientifiques a besoin, pour progresser, de se nourrir de concepts hybrides englobant les systèmes productifs des premiers et les combinaisons d'agroécosystèmes des seconds. Avec le paysage, la population animale peut être utilisée dans ce sens sous réserve d'un rapprochement entre les points de vue biogénétique et anthropologique qui concourent à la définir. La notion de totem peut aider à comprendre la signification d'un tel concept en matière de psychologie collective des groupes sociaux et à faciliter leur identification et leur pouvoir de négociation .

[R]


[R] Encadré       

Le présent article est le texte d'une conférence faite aux éleveurs de race maraîchine qui se posent la question de produire un bétail adapté à la cohabitation avec les grands migrateurs sur les espaces protégés des casiers de marais qui leur sont réservés.
L'histoire moderne de ce groupe d'éleveurs est pleine de piquant.
La Maraîchine, comme la Nantaise, est un rameau de la race Parthenaise, race de grande extension numérique au début du siècle (plus de 500 000 têtes). Elle dispose d'une triple   aptitude : travail, viande et lait. Cette dernière, la plus originale, est liée au taux butyreux exceptionnel de son lait, qui constituait la base des beurres des Charentes-Poitou.
Intensification, mécanisation et spécialisation ont sonné le glas de cet ensemble et, vers 1970, la Parthenaise est considérée comme en voie de disparition (elle compte quelque 10 000 têtes) et ses rameaux sont relégués au stade de "reliques" (quelques dizaines de têtes).
Les schémas de sélection pour la production de viande ont stimulé alors l'intérêt des derniers éleveurs Parthenais. Une sélection sur la croissance et la conformation a permis d'obtenir une souche à viande compétitive (dont les qualités maternelles anciennes étaient jugées suffisantes), ceci d'autant plus facilement et rapidement qu'à l'efficacité des éleveurs s'est ajoutée l'existence d'une variabilité notable de la musculature. Le marché du bétail du Parthenais a trouvé là une voie de renaissance.
Mais l'irruption de la dominante écologique a conduit vers 1990 les nostalgiques de la Maraîchine, appuyés par le parc naturel régional, à puiser dans les reliques moins musclées pour constituer un noyau de vaches aptes au pâturage très extensif. Le nom de l'animateur de cette dynamique mérite d'être cité : M. Guillaud.
Las, les quelques dizaines de très vieilles vaches collectées pour ce sauvetage n'auraient pas suffi sans vieux taureaux. Ils étaient très, trop rares (3 ou 4). Un technicien s'est alors souvenu qu'aux tout débuts de la congélation du sperme (1960) un centre d'insémination avait fait des collectes tous azimuts, dont la plupart ont été éliminés lors de quelque grand nettoyage. Il restait heureusement une bouteille de sperme de vieux Parthenais de l'époque.
Mais son utilisation n'était pas sans réserver des surprises 35 ans plus tard. Si le sperme (contenu) avait gardé une relativement bonne fécondance, ce sont les contenants en plastique qui avaient des fissures et des signes de dégradation.
Envers et contre tout, la culture est vivace mais la biologie l'est peut-être tout autant.
Souhaitons bonne chance et bonne entente entre les Maraîchines et les Parthenais dans cette nouvelle aventure de l'évolution.


[R] Notes
(1) Ce texte est celui d'une conférence, dont le cadre est retracé dans l'encadré. [VU]
(2) L'intichuma est une cérémonie que chaque clan de la tribu australienne des Arandas doit pratiquer périodiquement afin d'assurer la reproduction magique de son espèce (animale ou végétale) totémique. Grâce à l'ensemble des clans, la reproduction globale de la nature se trouve assurée: chaque clan est donc responsable devant tous les autres.
D'après Alain Testard "l'homme et l'animal" paru dans Etudes rurales N° 107/108, pp. 171-193, 1987. [VU]

[R]


vers la page d'accueil du courrier de l'environnement de l'inra