Quand tu sais pas où tu vas, réfléchis d'où tu viens
Il est bon de se référer à ce proverbe africain quand,
après les entraves issues de la profondeur historique des
sociétés locales et des pouvoirs seigneuriaux et royaux,
relayées ensuite par le protectionnisme de la République depuis
Méline, les agriculteurs se trouvent maintenant enserrés dans
les carcans de la Politique agricole commune (PAC) et de l'Organisation mondiale
du commerce (anciennement GATT). Le stade des prémices d'une organisation
planétaire est ainsi atteint avec toutes ses ambiguïtés
: l'encombrement des marchés mais aussi l'échange inégal,
le "trou d'ozone" et la société à "vitesses multiples"...
Or, voilà qu'on dit aux agriculteurs sous le couvert de mesures
agrienvironnementales : organisez-vous intelligemment au mieux avec la
société locale pour faire une "agriculture durable"et on vous
aidera ! Du local au global en crise, le "recours" au local est-il un retour
au Moyen Age ? Et d'abord, pourquoi et comment en est-on arrivé là
? Je suppose que ce sont des questions que vous posez au scientifique à
travers l'élevage des bovins (1).
Sous ce terme de "génération animale" nos anciens rassemblent
au Moyen Age des croyances confuses venues en droite ligne de l'Antiquité
gréco-romaine. La question de l'origine des enfants pourquoi
"l'identique génére-t-il l'identique"(like engend'ring
like, selon le titre de la thèse de N. Russell) - mélange
en effet trois types de phénomènes qu'on n'a pu séparer
que récemment (tab. I ci-après) :
- le "contenant" de l'organisme (embryologie, physiologie de la reproduction)
;
- le "contenu" : les principes héréditaires de ressemblance
pour des caractères particuliers ;
- le "contexte" : milieu nutritionnel et pathologique.
La science n'était alors d'aucun secours aux éleveurs dont
l'action était dictée par des interprétations locales
de principes divins et philosophiques.
La découverte de la fécondation de l'oeuf d'oursin (contenant),
les travaux de Mendel et de Darwin (contenu), la connaissance de la nature
biochimique de la nature vivante (contexte) vont permettre de commencer
c'était il y a un ou deux siècles - à comprendre les
bases théoriques, mais pas suffisamment pour aider les éleveurs
à agir. Les origines de la sélection moderne en Angleterre,
vers 1750, dans le Lancashire le prouvent.
A l'époque, dans le pourtour de centres industriels en émergence,
des éleveurs qu'on qualifierait aujourd'hui de "pluriactif"
possèdent des troupeaux de 20 à 30 vaches laitières
qu'ils veulent faire saillir pour un vêlage groupé à
la mise à l'herbe. Ils pensent alors, contrairement à une
idée répandue, que les jeunes taureaux plus ardents "feraient
mieux l'affaire que les vieux même si ces derniers sont plus intelligents",
sous réserve qu'ils soient suralimentés. L'utilisation de 4
nourrices successives et un dopage final avec une "bouillie noire"de
céréales et de fèves donnent alors des résultats
spectaculaires répondant aux espérances. Après la
première monte, ces taurillons sont vendus " à prix d'or" aux
éleveurs du voisinage, ce qui compense largement le coût
énorme de leur production. C'est la première mention d'une
plus-value marchande, qu'on attribue alors à la sélection d'animaux
dont on va vite apprécier la précocité : elle n'est
pas jugée comme un inconvénient vu la demande en graisse de
l'industrie locale. Les Longhorns s'exportent vers les Midlands mais, sous
l'effet probable d'accouplements incontrôlés avec les Shorthorns
locaux, on observe alors que les cornes de leur descendance régressent,
ce que l'on attribue au milieu. Ainsi, le mélange du contenant, du
contenu et du contexte est total dans la tête des éleveurs.
C'est dans cette situation, qu'on peut aujourd'hui juger extravagante, que
Bakewell élabore sa doctrine de la sélection qui intègre
des expériences en provenance des espèces dominantes au
Royaume-Uni. Elle va diffuser vers les Amériques, avec les "bêtes
et les gens" en mal de "terres à enclore" dans le royaume, à
travers les races spécialisées pour la viande et le lait dont
la Shorthorn constitue le modèle ancestral. Cette influence ne s'est
traduite que modestement dans la France paysanne du siècle dernier,
sauf dans le Bassin parisien avec le Dishley et les Marches de l'Ouest où
la Maine-Anjou reste le seul témoin de la durhamisation.
Depuis le milieu du siècle dernier, l'éleveur moderne joue
essentiellement sur le contexte (révolution fourragère).
L'élitisme social de la sélection généalogique,
issue de Bakewell, repose en effet sur des croyances dans la perfection
originelle et sur la survivance des grandes familles aristocratiques.
L'épopée américaine des pionniers repose, elle, sur
l'industrialisation et son corollaire la spécialisation du "contexte"
de l'élevage. Ses bases nous arrivent par le plan Marshall, dès
1945, pour participer à la reconstruction et à la modernisation
d'un système productif ravagé par la guerre. En 1935, en URSS,
on avait découvert l'insémination artificielle (contenant)
et, la même année, le livre de Lush (Iowa) avait donné
les fondements de la sélection quantitative. Bref, au lendemain de
la guerre, le sperme (contenant), les index (contenu), les vaccins et...
le soja (contexte) constituent les premiers ingrédients d'une
compréhension de la génération animale adaptée
à sa maîtrise collective : la production et la reproduction
conjointe du système d'élevage, selon J.-L. Le Moigne, sont
"organisables".
Nous disposons aujourd'hui des populations témoins de cette progression
du modernisme qu'on peut caractériser en cinq étapes (tab.
I). Mais à chacune d'elles l'homme a associé différemment
des formes particulières du contenant, du contenu et du contexte.
Ces associations se perpétuent souvent même si à chaque
étape nouvelle la société a toujours considéré
que les précédentes et les pratiques qui leur sont associées
devaient disparaître pour des raisons d'archaïsme. Cela n'est
pas toujours possible : ainsi, la sédentarisation, en conduisant à
éliminer la vaccination antibrucellique au profit de l'abattage d'animaux
suspects, revient en fait à ignorer les formes de nomadisme et de
transhumance où la brucellose est présente à l'état
endémique. Ces formes sont présentes sur une grande partie
de la planète et même en France, où les préconisations
sur l'extensif concourent à leur développement (Aubrac).
On peut, vous le savez, aller beaucoup plus loin dans la voie du modernisme
même si une grande partie des "terriens" vit encore le temps de ce
qu'on peut appeler l'élevage prémoderne. On peut, techniquement
:
- distinguer les donneuses des receveuses et séparer totalement le
génotype de l'embryon de celui de sa mère (contenant) ;
- identifier les gènes individuellement et en transférer les
"bonnes copies" par transgenèse (contenu) ;
- maîtriser les régulations hormonales de la croissance et de
la production laitière (contexte).
Mais la société exige aujourd'hui des réponses qui ne
se mesurent plus seulement en termes financiers mais aussi en termes d'emploi,
de préservation des ressources des territoires et de santé
physique et mentale des gens. Alors, l'industrialisation de ces processus
techniquement réalisables est mise en question.
Tableau I. Les formes d'élevage superposées
à l'évolution de l'Homme
| Désignation |
Mobilité |
Reproduction contenant |
Sélection contenu |
Conduite fourragère contexte |
sanitaire ou contour |
| Chasse | +++ | naturelle | naturelle | absence | absence |
| Domestique |
++ |
naturelle (collective) |
artificielle (phénotypes) |
extensive |
protection (vaccination) |
| Elitiste |
+ |
naturelle (+ IA) |
artificielle (phénotypes) |
semi-intensive pâturage |
protection et abattage |
| Administrée |
+ |
insémination artificielle |
artificielle (génotypes) |
intensive ration. |
abattage |
| Intégrée |
0 |
artificielle |
artificielle génotype + gène |
hors sol troupeau |
sans germe |
Les marais ont toujours constitué des zones frontières : lieux
de domestication, d'hébergement de bétail "venu d'ailleurs",
espace à maîtriser dans les phases de colonisation et
d'aménagement ou à utiliser comme réserves en périodes
difficiles par les exploitations avoisinantes situées dans son pourtour.
Les conflits entre les formes d'élevage apparues au cours de
l'évolution y sont à leur comble et l'expression de
"dépotoire" est parfois utilisée. Ainsi :
- la Maraîchine qui, comme la Corse, n'est pas une race mais une population
relique de l'époque prédarwinienne, aux marges de la Parthenaise,
renaît alors qu'on la croyait disparue. La Parthenaise et la Salers
étaient l'objet d'un courant d'introduction de boeufs de trait avant
la IIe Guerre mondiale mais la sélection qu'elles ont subie depuis
3 décennies les a fragilisées pour l'élevage extensif.
L'augmentation rapide de la muscularité en Parthenaise, où
le caractère culard est présent, est particulièrement
problématique à ce sujet ;
- la Charolaise avec les paysages herbagers du bocage qui lui sont associés
s'est répandue en Vendée. Les particularités du
système de métayage l'ont enrichie en souches laitières.
Elle constitue le témoin le plus récent de la sélection
généalogique et de son élitisme. Le dynamisme du noyau
isolé vendéen s'est toutefois manifesté par l'adoption
de formes d'élevage originales et complémentaires de celles
pratiquées ailleurs (vêlages d'automne) de même que par
une participation précoce à une sélection associant
l'initiative individuelle et collective par le biais des taureaux de connexion
;
- la Normande, héritière avec la Maraîchine des beurres
des Charentes, s'est mal adaptée à cette écologie aux
limites de son aire d'expansion et la Frisonne puis la Holstein ont trouvé
avec l'ensilage de maïs, l'industrie laitière et celle du taurillon
un cadre d'application du modèle intensif devenu modèle breton
aux frontières de ce dernier.
La coexistence entre toutes ces formes me semble connaître ses
contradictions les plus vives à travers les problèmes de pollution
par les nitrates et de limitation de la biodiversité d'une part, et
à travers, d'autre part, ses incidences sur la production de viande
confrontée à une baisse régulière de la consommation
(7% par an). Les taurillons des élevages laitiers ou allaitants
traités industriellement et, comme les voitures, en "flux tendus"ne
garantissent pas les qualités de tendreté, de saveur et
d'identité Maraîchine, ce que permet de faire la boucherie
traditionnelle, malheureusement en perdition. Les bons bouchers savent
parfaitement traiter les carcasses en conservant chaque morceau de demi gros
le temps nécessaire à sa maturation selon le sexe, l'âge
et le type de l'animal qu'ils connaissent parce qu'ils l'ont acquis en vif.
Il s'ensuit donc un mouvement de rejet des consommateurs à travers
des expériences malheureuses même si elles ne sont pas
générales.
Certains éleveurs essaient de trier dans ce magma des éléments
de maîtrise de la qualité : la promotion de la génisse
Brouagine me semble participer de cette tendance mais elle n'aborde qu'un
aspect très partiel du problème.
Comme on le voit, les difficultés de la filière viande sont
multiples et leur appréhension fait appel à des formes de
rationalité globales. Or, les difficultés, et plus
généralement la crise actuelle, ouvrent à ce sujet des
horizons nouveaux. On a en effet l'habitude de considérer que les
innovations techniques se répandent en périodes d'euphorie
: le XIXe siècle, et surtout la période qui précède
ce dernier quart de siècle, en font partie. Mais, beaucoup
prétendent que, sous certaines conditions bien sûr, c'est dans
l'adversité et sous l'aiguillon de la nécessité que
ces innovations sont imaginées, testées et véritablement
"découvertes". Nous y sommes : je pense que les
expérimentations sociales qui se développent dans la mouvance
de l'article 19 et des programmes de développement durable constituent
des prémices dans ce sens.
Tableau II. Modes de raisonnement
bien structurés |
problèmes |
mal structurés |
substantive (positive) |
rationalité |
procédurale |
définis |
objectifs et conclusions |
non définis |
(finales) |
solutions |
(partielles) satisfecum |
modèle objet |
représentation |
modélisation projet |
Quelques chercheurs de l'INRA pensent, vers 1970, que le concept de
génération animale, en particulier, et son correspondant
végétal (chimie des sols, associée à la physiologie,
à l'amélioration des plantes et à la pathologie) sont
insuffisants pour justifier les préconisations du Développement
agricole. Face aux échecs de ce développement, ils montrent
que les "agriculteurs ont des raisons de faire ce qu'ils font" et, pour beaucoup
qu'on traite d'"attardés", de ne pas suivre les préconisations
fondées sur la maîtrise de la génération biologique.
Ils étudient les pratiques des agriculteurs qu'ils différencient
des techniques étudiées par les chercheurs. L'exploitation
agricole est vue par eux comme un système (P.-L. Osty) dont les
entrées-sorties sont insuffisantes à rendre compte du
fonctionnement. Des typologies fondées sur les pratiques et adaptées
au conseil sont élaborées (A. Capillon et coll. dans les marais
de l'Ouest). Les pratiques sont liées au territoire (J.-P. Deffontaines),
lequel est apparu progressivement comme la conjonction d'une ressource à
exploiter directement ou non (élevage), d'un facteur de mise en oeuvre
des pratiques (accès...) et d'un produit des pratiques (paysage,
coproduits polluants).
A l'évidence, on dépasse les éléments constitutifs
de la génération biologique et cela met en cause aussi les
"pratiques" des chercheurs sous deux angles : celui du champ des connaissances
mais aussi et surtout celui du mode de raisonnement appliqué aux questions
des acteurs (tab. II).
Selon le mode en usage, on optimise des processus techniques pour répondre
in fine à des objectifs précis des acteurs. Mais dans la mouvance
et l'incertitude croissante où ils se trouvent, ces derniers ne savent
souvent ni où ils vont arriver in fine, ni comment y aller ; ils adoptent
un pilotage à vue selon un principe de moindre mal (rationalité
procédurale et cumul de solutions successivement satisfaisantes).
Figure 1. Complexité et structure des problèmes
Le département de recherches sur les Systèmes agraires et le
Développement (SAD), sous la bannière duquel les contestataires
se sont placés dans l'INRA en 1979, ne vise pas qu'à
catégoriser et à positionner les exploitations dans le territoire,
il ambitionne de rendre compte de l'ensemble des relations d'une
société avec son territoire à travers l'agriculture.
La notion de système agraire qui correspond à cette acception
et que beaucoup jugeaient ringarde s'avère au contraire très
actuelle (fig. 1). Elle situe en effet les exploitations au sein d'une double
organisation : celle des filières, classique dans les raisonnements
des agronomes et dont on a vu les liens particuliers avec chaque type de
races, et celle des territoires qui sont concernés par les mesures
agri-environnementales.
La parcelle est l'entité où se rejoignent ces deux types
d'organisations. La nécessité de les aborder conjointement
résulte de leur lien évident : les excès du
développement des filières et les inconvénients qu'elles
suscitent çà et là en matière d'environnement
peuvent trouver en effet leur solution à travers des modes d'exploitation
des territoires agricoles respectant des objectifs de qualité des
produits des filières. Des exemples nombreux confirment cette assertion
à propos de problèmes de risque de pollution (Vittel), d'extension
de grands incendies (Provence), de limitation de la biodiversité
(Sud-Ouest, marais) qui concernent des problèmes plus ou moins
associés. Pour chacun d'eux et derrière eux, nous sommes
confrontés à des modes d'aménagement et de gestion de
l'agriculture.
Une question essentielle se pose derrière ces approches régionales
intégrant l'agronomie sensu lato et l'écologie, dont les
représentants sont sous la pression des parties prenantes d'un débat
politique (agriculteurs pour les premiers et conservateurs pour les seconds).
Elle consiste à trouver des éléments intégrateurs
de ces champs scientifiques, qui soient à la fois compris et
acceptés par les acteurs-partenaires du débat. Le paysage
envisagé dans ses rapports à l'agronomie et à
l'écologie en est un. La population d'animaux domestiques ne peut-elle
être utilisée aussi et conjointement dans ce sens ? Cela suppose
(fig. 2) qu'elle soit considérée non seulement sous l'angle
de son information biogénétique mais aussi sous celui des pratiques
d'élevage individuelles et collectives qui sont associées à
son usage : la Maraîchine n'est pas la Charolaise et ces deux races
sont bien différentes de la Holstein à cet égard, qu'il
s'agisse des filières des produits sur lesquelles elles s'appuient
ou des formes d'utilisation des territoires qu'elles gèrent.
On connaît de nombreux exemples régionaux (la Tarine en Savoie,
la Montbéliarde en Franche-Comté, l'Aubrac) où la race
constitue un élément identitaire autour duquel se focalisent
des débats qui la dépassent pour concerner à travers
elle le développement agricole et ses rapports au développement
régional. Il est plus difficile, en tous cas, de trouver de tels exemples
avec les plantes ou les microorganismes, même si cela n'est pas exclusif
(cas des plantes en Suisse ou de Penicillium roqueforti sur le Causse
du Larzac).
Ainsi, en Franche-Comté, une lutte farouche entre un clan local et
la technostructure, dont l'Administration est considérée comme
l'image, se développe sous l'arbitrage des forces de l'ordre à
propos de l'application de la loi sur l'élevage, de 1970 à
nos jours. Derrière une défense de la race vis-à-vis
des croisements Holstein acceptés par l'Union des producteurs de races
améliorées (UPRA), se profile une défense de la
qualité des produits laitiers (refus de l'ensilage), des modes locaux
de transformation (fruitières), de commercialisation et de valorisation
des sous-produits par les porcs (sérum de fromagerie). Tout le mode
de vie d'une société d'éleveurs enracinés est
en cause derrière une réaction, certes inadmissible en terme
de droit, mais qui pourrait être prise aujourd'hui comme "avant-gardiste"
d'une politique de qualité.
En Savoie, la sélection de la Tarine sur index laitier, destinée
à "lui faire rattraper son retard avec les races spécialisées"
(version filière), est combattue au profit d'une vision associant
la qualité du lait et de son produit "haut de gamme", le Beaufort
et l'entretien des pentes par le pâturage (version environnement),
qui s'oppose à l'alimentation intensive et rationnée à
l'étable avec du "foin de Crau".
En Aubrac, les défenseurs de la race ont reconnu l'insuffisance de
sa production laitière et accepté son utilisation comme allaitante
en croisement industriel avec des taureaux de races à viande. Mais
la défense de la qualité du fromage de Laguiole les a conduits
à s'opposer à l'extension de la Holstein américaine.
Ils se sont alors tournés vers une formule européenne : la
Simmental bavaroise plus conforme à leurs objectifs et à leur
culture. Faute de trouver dans l'"esprit des lieux"que représentait
l'élevage originel de la traite de l'Aubrac dans les burons et en
réaction contre l'"esprit du Ranching américain" que
traduisent l'allaitement et la holsteinisation, les éleveurs se tournent
vers l'"esprit de la vieille Europe". (expressions de Valadier).
Il convenait de trouver une procédure permettant à une
société locale d'éleveurs d'organiser sa défense.
L'originalité des chercheurs du laboratoire du SAD à Corte
est précisément d'avoir centré sur le concept de population
animale une formulation d'un projet d'auto-éco-ré-organisation
du système agraire local (E. Morin) :
- "auto" parce que décidé par la société
locale,
- "éco"parce que lié à un mode de gestion durable du
territoire,
- "ré" parce qu'en réaction aux modes actuels en
déshérence.
La population animale (en l'occurrence des ovins, des caprins laitiers et
des porcins) est considérée dans ce cadre comme un bien commun,
inaliénable et indivis, un emblème socialement reconnu,
défendu par la société locale et qui intègre
les pratiques et réseaux de relation entre les acteurs de la production,
de la transformation et de la commercialisation des produits. Ces derniers
correspondent à une gamme particulièrement riche de rentes
culturelles et les éleveurs sont individuellement impliqués
à tous les stades de la filière (fig. 2). Les acquis de
l'économie industrielle des conventions sont mobilisés pour
favoriser dans ce but des procédures de négociation entre les
parties prenantes au sein du système agraire. La recherche biotechnique
accompagne ce processus pour le valider mais elle ne le précède
pas en règle générale.
On objectera qu'il s'agit là de situations bien individualisées
(voire insularisées) associant la race à des systèmes
agraires originaux dotés de liens anciens entre les éleveurs
et enracinés dans la société civile. Qu'en est-il ailleurs,
dans le marais en particulier qu'on a tendance à considérer
par analogie avec les zones de montagne comme un refuge ou un appoint de
proximité des élevages de bétail avoisinants face aux
flux et reflux de la culture. L'analogie a ses limites quand on considère
le véritable manteau d'arlequin des races qui y vivent. Contrairement
à la majorité des zones de montagne qui se dépeuplent
ou doivent s'organiser de façon endogène pour survivre, le
marais voit s'échouer une à une les populations animales produits
des vagues successives de l'évolution humaine : de la Maraîchine
à la Holstein ? Il accumule également les vagues humaines
liées aux peuplements côtiers générés par
l'exploitation des produits de la mer et du tourisme de masse.
La Maraîchine peut trouver là une place à condition de
se trouver une identification productive au sein de ce système agraire
éclaté et en crise. Cela met en jeu : d'un côté,
la gestion d'espaces enclos sous des formes de plein-air maximum avec une
surveillance minimum et, sur les parties hautes, des abris respectant le
bâti local et dotés de réserves minimales (balles rondes)
; d'un autre côté, des formes d'association avec des bouchers
et une restauration "verte"à la ferme respectant les normes de traitement
des carcasses et des morceaux ainsi que leur adaptation culinaire.
concept intégrateur
bioécologique |
anthropologique |
concept opératoire
| disciplinesde recherche |
liaison à |
action |
| validation des pratiques et des rentes |
objet |
aide à la négociation |
| recherches biotechniques |
type de recherche |
économie des conventions |
Figure 2. Double définition de la population
animale
Le parc naturel et les associations dites de défense du Marais n'ont-elles
pas là un objectif d'identification culturelle à assurer ?
Le bâti, la gastronomie, le tourisme vert, la sélection et
l'entretien collectif des mâles hors périodes de saillie constituent
des objectifs élémentaires d'un projet à construire
ou à préciser.
On a là une forme d'organisation totalement différente de celle
des grandes races, parce qu'identitaire d'un lieu et parce que son devenir
est lié à la façon dont elle prendra en compte leurs
faiblesses. Cette identité trouve son fondement psychologique collectif
et sa référence sociale dans une forme de totémisme.
Comme le souligne Testard, le totémisme fait correspondre, au sein
d'une tribu, une série sociale de clans (A, B, C) à une série
d'espèces animales (a, b, c). Les interprétations passées
du totémisme se sont attachées, à la suite de Levi-Strauss,
à ses aspects religieux, négligeant ses aspects sociaux et
leurs liens avec les précédents. Ici, ce sont à la fois
les espèces animales sauvages et les populations animales
domestiquées qui sont des totems. Peut-on dire en particulier, en
prolongeant le propos de Testard, que les rapports que l'homme entretient
avec l'ensemble des races animales font système ? Cette hypothèse
résulte d'une comparaison entre les formes de totémisme des
Indiens sud américains et des aborigènes australiens. Si les
premières sont marquées par des rivalités entre clans
dont l'espèce animale est le symbole, les secondes, au contraire,
reposent sur des complémentarités traduites par des
cérémonies intichiuma des Arandas
(2) par exemple. Ces cérémonies regroupent
l'ensemble des clans de la tribu censés assurer conjointement la
reproduction globale de la nature ainsi partagée par la classification
totémique. Le rapport homme-nature pour une espèce est
subordonné à une responsabilité vis-à-vis des
autres, donc à un rapport social. Contrairement au rapport de
propriété des sociétés occidentales qui établit
un lien fermé sur lui-même entre un propriétaire et l'objet
en propriété, le rapport totémique privilégie
le rapport à l'autre et la finalité globale.
Pour adapter le concept de totemisme à celui de population animale,
considéré sous ses aspects anthropologiques, on objectera,
non sans raisons, que les références aux races bovines ne
distinguent pas totalement les individus d'une société. La
plupart d'entre vous cultivent l'ambiguïté en faisant une "brocante
intelligente". avec la Maraîchine tout en développant
majoritairement une dynamique productive correspondant à d'autres
pratiques et d'autres populations venues d'ailleurs. Ici et maintenant, le
système totémique partagerait les esprits de chacun mais n'est-ce
pas là une caractéristique des périodes de crise que
de créer des ambiguïtés génératrices d'une
évolution qui se prépare ?
Peut-on trouver dans des enceintes locales, départementales et
régionales des lieux de cérémonies, sinon de débats,
ressemblant à l'intichiuma ? Ces assemblées doivent
évidemment regrouper des éleveurs qui, à travers leurs
races ou leurs populations animales, expriment des formes différentes
de gestion combinée de la force de travail, du territoire et du capital
: on saisit bien l'étendue des différences entre Maraîchine,
Parthenaise, Charolaise et Holstein à ce sujet. Mais cela concerne
aussi les éléments de la société locale qui cherche
derrière l'identification d'une race et de ses rapports au territoire
des formes de relation positives avec l'avifaune et le patrimoine naturel.
Pour stimuler la réflexion dans ce sens, j'ai donc suggéré
que la race animale soit utilisée conjointement avec le paysage pour
débattre de projets locaux associant les filières et les
territoires. Les échelles correspondantes incluent les parcelles et
les exploitations tout en étant collectivement plus signifiantes.
On ne peut traiter de la population dans son milieu sans la relier aux "systèmes animaux" qui la constituent. Les éleveurs, avec ce type de population, sont pris entre deux feux : celui de la rusticité et de l'extensif d'un côté, celui de la muscularité et de la valorisation commerciale de l'autre. L'exemple de l'Aubrac, une référence en matière de rusticité mais dont les éleveurs ont amélioré les formes au point de risquer des césariennes en race pure, est là pour nous faire sentir la difficulté. Le fil du rasoir est d'autant plus dangereux que le rasoir est bien affûté. Or la Maraîchine, comme sa cousine germaine la Parthenaise qui a profité de gènes de muscularité pour se transformer en race à viande dans les décennies 60, 70 et 80, contient plus ou moins le gène d'hypertrophie musculaire. Il apparait en effet dans les troupeaux maraîchins quelque 10% de veaux formés. Les difficultés sont de deux ordres : il est, d'une part, difficile de juger du phénotype sur les adultes présents, l'hypertrophie se manifestant surtout dans le jeune âge, et, d'autre part, on peut en deux générations passer de la rusticité et de la normalité à l'hypertrophie extrême et à son cortège de déboires en extensif, lesquels apparaissent suivant des seuils : quand on les atteint, il est souvent trop tard pour réagir.
Figure 3. Taux de culards suite à des accouplements
planifiés
père normal |
x |
intermédiaire |
x |
culard |
|
| pourcentage de veaux culards | 2 |
15 | 20 |
50 | 90% |
Pour simplifier, je vous rappelle les résultats expérimentaux
des années 1960-1970 dans les races où des accouplements
planifiés entre des reproducteurs culards, normaux et intermédiaires
ont été réalisés (Ménissier). Les
accouplements entre culards ne donnent presque que des culards, de même
ceux entre normaux et normaux ne donnent que des normaux à quelques
exceptions près, liées probablement à des erreurs
d'identification des phénotypes. Les accouplements entre culards et
normaux donnent une proportion de culards en général faible,
de l'ordre de 10%, mais qui peut atteindre 40 à 45% dans certaines
races comme la Blanc-bleue belge ou Bleue du Nord. Ceci conduit à
incriminer l'influence d'un gène dont l'expression dépend de
polygènes modificateurs (notion de pénétrance) : ces
derniers ont en général une influence défavorable mais
peuvent être sélectionnés aussi dans un sens favorable.
C'est peut-être ce qui se produit en race Blanc-bleue où les
éleveurs, soutenus par des pratiques vétérinaires
adaptées, n'hésitent pas à risquer la césarienne.
Il est donc fort possible que la sélection réalisée
dans certaines races parentes comme la Parthenaise, dont les infusions sont
évidentes, ait accru la pénétrance du gène culard
par le biais de gènes modificateurs et que le taux de culards augmente
plus tôt et plus vite que ce qu'indiquent les résultats ci-dessus
quand on côtoie l'hypertrophie de "trop près".
La prudence impose donc un contrôle morphologique du caractère
hypertrophié des jeunes veaux et des descendances en même temps
que le marquage et le contrôle des filiations, ainsi que
l'élimination de la reproduction des vaches et des taureaux à
musculature hypertrophiée (les types extrêmes au moins).
Le recours au local traduit en définitive les limites de l'évolution
de la pensée humaine qui, à travers des modes de raisonnement
cartésiens et leur application industrielle par le taylorisme, s'est
coupée de ses fondements sociaux et territoriaux élémentaires.
Ce n'est pas, derrière le local, un retour au Moyen Age qui se profile
mais un grand écart nécessaire entre le local et le global
; l'agriculture, "science de localité", est concernée en
priorité pour participer au débat au sein d'une société
de plus en plus déracinée.
Derrière les mesures agri-environnementales de caractère
général, ce sont donc de véritables expérimentations
sociales qu'il s'agit de faire entre les tenants des tendances productive
et conservatrice. Les premiers s'appuient, avec les agronomes, sur l'organisation
territoriale des exploitation ; les seconds situent les parcelles dans la
continuité des territoires. Le débat difficile entre les parties
prenantes et leurs soutiens scientifiques a besoin, pour progresser, de se
nourrir de concepts hybrides englobant les systèmes productifs des
premiers et les combinaisons d'agroécosystèmes des seconds.
Avec le paysage, la population animale peut être utilisée dans
ce sens sous réserve d'un rapprochement entre les points de vue
biogénétique et anthropologique qui concourent à la
définir. La notion de totem peut aider à comprendre la
signification d'un tel concept en matière de psychologie collective
des groupes sociaux et à faciliter leur identification et leur pouvoir
de négociation .
Le présent article est le texte d'une conférence faite aux
éleveurs de race maraîchine qui se posent la question de produire
un bétail adapté à la cohabitation avec les grands
migrateurs sur les espaces protégés des casiers de marais qui
leur sont réservés.
L'histoire moderne de ce groupe d'éleveurs est pleine de piquant.
La Maraîchine, comme la Nantaise, est un rameau de la race Parthenaise,
race de grande extension numérique au début du siècle
(plus de 500 000 têtes). Elle dispose d'une triple aptitude
: travail, viande et lait. Cette dernière, la plus originale, est
liée au taux butyreux exceptionnel de son lait, qui constituait la
base des beurres des Charentes-Poitou.
Intensification, mécanisation et spécialisation ont sonné
le glas de cet ensemble et, vers 1970, la Parthenaise est considérée
comme en voie de disparition (elle compte quelque 10 000 têtes) et
ses rameaux sont relégués au stade de "reliques" (quelques
dizaines de têtes).
Les schémas de sélection pour la production de viande ont
stimulé alors l'intérêt des derniers éleveurs
Parthenais. Une sélection sur la croissance et la conformation a permis
d'obtenir une souche à viande compétitive (dont les qualités
maternelles anciennes étaient jugées suffisantes), ceci d'autant
plus facilement et rapidement qu'à l'efficacité des éleveurs
s'est ajoutée l'existence d'une variabilité notable de la
musculature. Le marché du bétail du Parthenais a trouvé
là une voie de renaissance.
Mais l'irruption de la dominante écologique a conduit vers 1990 les
nostalgiques de la Maraîchine, appuyés par le parc naturel
régional, à puiser dans les reliques moins musclées
pour constituer un noyau de vaches aptes au pâturage très extensif.
Le nom de l'animateur de cette dynamique mérite d'être cité
: M. Guillaud.
Las, les quelques dizaines de très vieilles vaches collectées
pour ce sauvetage n'auraient pas suffi sans vieux taureaux. Ils étaient
très, trop rares (3 ou 4). Un technicien s'est alors souvenu qu'aux
tout débuts de la congélation du sperme (1960) un centre
d'insémination avait fait des collectes tous azimuts, dont la plupart
ont été éliminés lors de quelque grand nettoyage.
Il restait heureusement une bouteille de sperme de vieux Parthenais de
l'époque.
Mais son utilisation n'était pas sans réserver des surprises
35 ans plus tard. Si le sperme (contenu) avait gardé une relativement
bonne fécondance, ce sont les contenants en plastique qui avaient
des fissures et des signes de dégradation.
Envers et contre tout, la culture est vivace mais la biologie l'est
peut-être tout autant.
Souhaitons bonne chance et bonne entente entre les Maraîchines et les
Parthenais dans cette nouvelle aventure de l'évolution.
[R] Notes
(1) Ce texte est celui
d'une conférence, dont le cadre est retracé dans
l'encadré. [VU]
(2) L'intichuma est une cérémonie que chaque
clan de la tribu australienne des Arandas doit pratiquer périodiquement
afin d'assurer la reproduction magique de son espèce (animale ou
végétale) totémique. Grâce à l'ensemble
des clans, la reproduction globale de la nature se trouve assurée:
chaque clan est donc responsable devant tous les autres.
D'après Alain Testard "l'homme et l'animal" paru dans Etudes rurales
N° 107/108, pp. 171-193, 1987. [VU]