D17 bis:
Réactions au Dossier de l'environnement n°17 :
Sciences de la société et de l'environnement à l'INRA


Commentaires de Franck-Dominique Vivien et Martino Nieddu
vivien@cnrs-bellevue.fr - martino.nieddu@univ-reims.fr


1. Des sciences sociales et de la place qu 'y occupe la science économique
2. De l'environnement
3. Des rapports entre science et politique

4. Bibliographie


[R] 1. Des sciences sociales et de la place qu 'y occupe la science économique

Intitulé "La place des sciences sociales dans la problématique environnementale", le texte de Christian Deverre ne traite pas de la science économique... Faut-il en déduire que la science économique n'est pas une science sociale ? Faut-il penser, comme on dit parfois en plaisantant, que l'économie est une science asociale ou inhumaine (ce qui n'est qu'une autre façon d'évoquer la science sinistre de Carlyle )? Certes non.

Comme nous prévient Christian Deverre : Les travaux sur l'environnement sont néanmoins affectés, comme les autres secteurs des sciences sociales, par les apories du relativisme culturel ou par les impasses du post-modernisme.(D17, p.12, lignes 28 à 30). S'il ne s'étend pas sur le sujet, c'est parce qu'il en est question plus loin de manière spécifique. Et, en effet, Jean-Pierre Amigues et Michel Moreaux laissent plutôt entendre que l'analyse économique appartient aux sciences sociales : Plus généralement ces questions soulèvent le problème de la pertinence de diagnostics environnementaux s'appuyant sur des notions de milieux ambiants. (D17, p.34, ligne 38). Mais, au-delà de cet accord de principe, cette division du travail de compte rendu fait que la confrontation entre la science économique et les autres sciences sociales n'a pas vraiment lieu.

Pourtant, l'enjeu des questions d'environnement est bien, comme l'écrit Jean-Louis Fabiani (D17, p. 27, ligne 12), de penser ensemble les contributions des différentes disciplines des sciences sociales et de reconsidérer les lignes de partage disciplinaire (D17, p. 29, ligne 25). Il y a là un débat sur les délimitations et les frontières entre les disciplines des sciences de l'homme et de la société - entre sociologie et économie notamment - qui mériterait d'être davantage explicité et mis en scène. Le terrain de cette confrontation n'étant pas stable et défini une fois pour toutes, mais fluctuant au contraire au gré des questions d'environnement posées, des méthodes adoptées et des résultats obtenus, cela oblige aussi à appréhender ces questions de constitution et de délimitation des disciplines dans leur dimension historique.

Cette organisation de la confrontation diachronique et synchronique entre la science économique et les autres sciences sociales est d'autant plus nécessaire que certains thèmes de recherche, certaines approches et certaines théories y sont en opposition ou, au contraire, y apparaissent complémentaires(1). Ainsi en va-t-il des questions traitant des valeurs et des attitudes face à l'environnement qu'évoque Christian Deverre (D17, p. 14), tandis que, de leur côté, Jean-Pierre Amigues et Michel Moreaux (D17, p. 36) affirment qu'un domaine essentiel dans lequel le travail des économistes importe est celui de la formulation des comportements des acteurs. On sait la place qu'y occupent les problèmes d'évaluation des actifs environnementaux. Comment s'organise le dialogue entre les recherches et travaux des économistes et des sociologues qui traitent de ces problèmes de valeurs et de comportements des individus et des sociétés vis-à-vis de l'environnement ?

Une des pistes proposées ici pour répondre à cette question semble se trouver dans l'étude des travaux des conventionnalistes, qui sont cités dans le texte de Christian Deverre (D17, p. 15) et évoqués implicitement par Olivier Godard  : les institutions et les conventions sans lesquelles l'univers économique, marché ou autre, ne peut pas tenir, mais qui en marquent aussi les bornes et les limites de pertinence. (D17 p. 50, lignes 31 et 32). Cela appelle toutefois explicitation et discussion(2). Cela appelle aussi l'exploration d'autres pistes, l'étude d'autres points de tangence et/ou de conflits.

Cette situation n'est pas si surprenante. Le traitement des questions d'environnement - tous les auteurs en conviennent - oblige à une interdisciplinarité. Mais, paradoxalement, comme l'évoquait Marcel Jolivet (1992), cette exigence d'interdisciplinarité provoque, dans un premier temps, un repli disciplinaire ; chacune des disciplines, soucieuse de son identité et de sa légitimité, cherche d'abord à se (re)définir par rapport aux autres. Par ailleurs, pour des raisons de communauté épistémique, d'identité dans la façon de faire science, l'interdisciplinarité est parfois plus prompte à se mettre en place entre une science de la société et une science de la nature qu'entre plusieurs sciences de l'homme et de la société.


[R] 2. De l'environnement

Cette interrogation sur les différentes disciplines et les différents corpus est aussi, d'une certaine façon, une interrogation sur les différentes définitions de l'environnement. Or, les définitions et représentations de cette notion d'environnement ne nous semblent pas suffisamment questionnées ici. Nous sommes assez d'accord avec ce qu'écrit Christian Deverre (D17, p. 12, ligne 14), à savoir que l'environnement fait partie de ces catégories qui, comme la qualité, ne relèvent clairement ni du sens commun ni d'une construction comme objet scientifique et politique, mais un peu de tout à la fois.

On sait que cet objet est particulièrement complexe et que sa définition est caractérisée par ce que Theys (1993) qualifiait de trop plein sémantique . Mais nous trouvons que la construction de l'objet environnement ou d'une problématique environnementale qu'opère chaque science sociale au travers de ses concepts et théories n'est pas suffisamment explicitée. Ainsi, par exemple, l'environnement dans la théorie économique standard est ce qui n'est pas le marché.

Conformément à l'étymologie du terme, et comme l'exprime de manière très ramassée Lesourd (1996), l'environnement c'est ce qui est autour du marché. On peut parler alors pour l'économie de l'environnement, comme le fait Godard (1984), d'un univers autoréférentiel. Cela veut dire que toute interrogation sur les conceptions de l'environnement des économistes néoclassiques est aussi une interrogation sur le noyau dur de leur théorie. Qu'en est-il pour les autres approches et pour les autres sciences sociales ? Quel est le point de vue développé par les autres disciplines et les différentes théories qu'elles comprennent ? Quelle est l'image générale qui s'en dégage? Est-il possible, là encore, d'esquisser des rapprochements ou, au contraire, de dessiner de profondes oppositions ?


[R] 3. Des rapports entre science et politique

Ces questionnements sur le découpage du savoir en différentes disciplines et sur la compréhension de la question de l'environnement nous amènent en fin de compte à évoquer les rapports entre les sciences et la politique. Du fait que la science économique s'érige traditionnellement en science de la décision, en science de la rationalité sociale, la place qu'occupent, ou qu'essayent d'occuper, les économistes dans ce débat est des plus importantes.

Autrement dit, cela appelle à questionner les rapports entre la décision économique et la décision politique. Avec la prétention qu'ont les économistes, d'une part, à expliquer les comportements des acteurs sociaux dans la genèse et la résolution des problèmes environnementaux, comme l'écrivent Jean-Pierre Amigues et Michel Moreaux (D17, p. 36, ligne 26), et, d'autre part, à homogénéiser ces comportements, ces décisions ou les alternatives des différents types de projets au travers de la grille du calcul économique et de l'étalon monétaire, il n'est pas rare d'observer un glissement quant au sens de la réflexion économique et quant à la hiérarchie entre économie et politique : alors qu'elle devrait être réflexion sur les moyens, l'économie s'institue parfois en finalité.

On retrouve cette importante question de la place occupée par la décision économique dans la délibération politique quand on étudie la problématique du développement durable - dont il est fait assez peu mention ici. Il existe différentes conceptions de ce que peut être un développement durable et la concurrence est rude entre ces différentes lectures. Or, on sait que les travaux menés depuis une vingtaine d'années par les économistes sur cette problématique et les controverses qu'ils suscitent à l'intérieur même de la communauté des économistes y occupent une place prépondérante. Faut-il accepter ce forçage de la décision politique et des choix de société en avançant des considérations présentées comme de la pure décision économique ?


Franck-Dominique Vivien* et Martino Nieddu*
* Université de Reims, UFR Sciences et Gestion Economique, 57 bis rue Pierre Taittinger, 51096 Reims Cedex

[R] Références bibliographiques

Amigues J.P., Moreaux M., 1998, La place de l'économie dans la problématique environnementale. Les Dossiers de l'environnement de l’INRA, n°17, pp. 31-43.

Deverre C, 1998.La place des sciences sociales dans la problématique environnementale. Les dossiers de l'environnement de l'INRA, n°17, pp, l1-22.

Fabiani J.L.,1998.Commentaire. Les Dossiers de l'environnement de l'INRA, n°17, pp. 27-29.

Godard O.,1984. Autonomie socio-économique et externalisation de l'environnement : la théorie néoclassique mise en perspective , Economie appliquée, 37, 2, 315-345.

Jolivet M.,1992. Pluridisciplinarité, interdisciplinarité et recherche finalisée ou des rapports entre sciences, techniques et sociétés . Sciences de la nature, sciences de la société. Les passeurs de frontières, Paris, ed. du CNRS, pp. 519-535.

Lesourd J.B.,1996. Economie et gestion de l'environnement- Droz, Paris/Genève.

Mollard A.,1998. Commentaire. Les dossiers de l'environnement de l'INRA, n°17, pp. 44-47.

Theys J.,1993. L'environnement à la recherche d'une définition. Notes de méthode de l'Institut français de l'Environnement.


[R] Notes

(1)  Disons au passage que, selon nous, c'est peut-être dans ce cadre d'une confrontation entre disciplines que la distinction entre orthodoxie et hétérodoxie économique, que récuse Amédée Mollard, trouve le plus sa pertinence. [VU]

(2) On notera que, même si elle se révèle très heuristique, la partition entre univers controversé et univers stabilisé que propose Olivier Godard pose problème, dans le sens, d'une part, où elle sous-entend qu'il existe des situations socialement non controversées et, d'autre part, que, de manière générale, cela lui permet de conserver la métaphore chère aux économistes d'une confrontation entre une offre et une demande. D'une certaine façon, l'univers controversé est un monde où il est seulement un peu plus compliqué pour les agents de se rencontrer et de se coordonner.  [VU]


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