Le Courrierde l'environnement de l'INRA n°25 , septembre1995   

les Mustélidés dans les forêts du Nord de la France
leurs fluctuations d'effectifs de 1975 à 1987

par José Godin et Emile Vivier

1. Méthodologie
2. Résultats et discussions
En conclusion

Références bibliographiques

Depuis des temps immémoriaux, les animaux prédateurs ont été considérés par , qu'il soit chasseur ou pasteur, comme des concurrents dangereux susceptibles de mettre sa survie en péril, et ils ont été systématiquement détruits. Bien que les prédateurs ne compromettent plus sa survie, , qu'il soit chasseur, forestier ou agriculteur, a conservé ce comportement ancestral à l'égard de tous les carnassiers, grands ou petits. Les grands prédateurs ont pratiquement disparu de la quasi-totalité de la France et la lutte se poursuit contre les petits carnassiers, principalement les Mustélidés (fouine, putois, belette et hermine).
Cette lutte est menée par les chasseurs et quelques forestiers avec l'aide des piégeurs. Ceux-ci prétendent que les petits carnassiers sont en surnombre et ils les accusent de faire des prélèvements importants parmi les espèces de petit gibier. Le législateur a donné à trois espèces (fouine, putois et belette) le statut de et leur destruction est organisée, le plus souvent de façon systématique. La justification de la destruction des dits nuisibles repose uniquement sur la notion d'une éventuelle surabondance et par voie de conséquence sur les dégâts qu'elle entraîne. En réalité, la preuve de cette surabondance n'a jamais été apportée scientifiquement.
Confrontés à ce problème dans le Nord de la France, nous avons pensé qu'il était intéressant d'essayer d'estimer les variations d'effectifs et l'impact des Mustélidés sur le petit gibier dans cette région, dans un milieu bien contrôlé et sur une période assez longue par l'étude des tableaux de piégeage et de chasse. Nous posons 3 questions : (a) comment varient les effectifs de Mustélidés dans les forêts du Nord de la France ? ; (b) les Mustélidés y sont-ils en surnombre ? ; (c) quel est l'impact des Mustélidés sur les populations de petits animaux forestiers et des espèces gibier en particulier ?

[R] 1. Méthodologie

1.1. Les données

Les données utilisées proviennent de l'Office national des forêts (ONF). Elles nous sont fournies par les tableaux de piégeage et les tableaux de chasse réalisés de 1975 à 1986 (12 ans) dans l'ensemble des forêts domaniales du Nord-Pas-de-Calais. Les chiffres ont été obtenus sur la base des renseignements fournis par les piégeurs et les chasseurs (tab. I, fig. 1).
Les données que nous avons analysées ayant été collectées par des méthodes que nous ne maîtrisons pas et dont nous ne connaissons pas la validité, nous nous sommes assurés, d'une part, que ces données étaient fiables, et, d'autre part, que la façon de les acquérir permettait de les traiter statistiquement.
Renseignements pris auprès de l'ONF, on peut considérer que la pression de chasse a été assez constante pendant ces 12 années car les lots de chasse sont attribués par adjudication pour un laps de temps assez long, le plus souvent aux mêmes détenteurs du droit de chasse, et que ceux-ci engagent un nombre de chasseurs et disposent d'un nombre de jours de chasse fixes. Toujours d'après l'ONF, les gardes-chasse qui piègent sont souvent les mêmes, ils piègent de façon systématique pendant la période considérée sur les mêmes territoires et avec le même nombre de pièges.
Nous avons délibérément choisi de prendre en compte plusieurs types de proies potentielles, indépendamment de leur qualité de gibier sédentaire ou de gibier migrateur, de gibier introduit (faisan) ou de gibier sédentaire ne nichant probablement pas en forêt (perdrix : les tableaux de chasse ne mentionnant pas de quelle espèce il s'agit), de façon à ne négliger aucune information sur le rôle éventuel des Mustélidés.

1.2. Analyse des données

Pour caractériser les densités des animaux et leurs variations et pour les situer par rapport à ce qu'on connaît par ailleurs, les courbes représentant les fluctuations des effectifs des Mustélidés ont été établies, et les résultats ont été comparés aux données de la littérature. Pour estimer le degré de variation des effectifs, nous avons calculé le coefficient de variation de la moyenne des effectifs piégés. L'ensemble des forêts domaniales du Nord-Pas-de-Calais couvre une surface de l'ordre de 295 à 300 km2 et les densités sont les effectifs capturés rapportés au km2.
Pour évaluer l'impact des Mustélidés, nous avons recherché s'il existait des corrélations (par un test de régression selon un modèle linéaire) entre les nombres de Mustélidés piégés et ceux des animaux-gibiers inscrits aux tableaux de chasse. Soit les Mustélidés font des dégâts au gibier sauvage (opinion des chasseurs en général) et aux captures abondantes de Mustélidés correspondront de forts effectifs de petit gibier tué (corrélation positive ; soit les Mustélidés, en consommant parmi les animaux de tir les individus déficients, blessés ou malades, ont un rôle bénéfique et des piégeages très efficaces, en en détruisant beaucoup, se traduiront par de faibles effectifs de gibier (corrélation négative). Une troisième hypothèse reste à considérer : les espèces-gibier concernées ne sont que des proies accessoires des Mustélidés et on peut s'attendre, soit à ce qu'il n'y ait aucune corrélation entre les deux catégories d'animaux, soit à ce qu'il existe une forte corrélation lorsque les deux catégories abondent.

L'impact de la prédation peut se faire sentir sur le tableau de chasse de la même saison ou celui de la saison suivant la destruction des prédateurs, selon que la prédation entame ou n'entame pas l'effectif reproducteur potentiel de la saison suivante. Les chasseurs font un prélèvement qui s'exerce exclusivement sur des subadultes ou des adultes et dont le volume dépend de l'efficacité de la reproduction. En revanche, les prédateurs consomment tantôt des adultes tantôt des jeunes. Dans le premier cas, l'effet de la prédation se manifestera par une réduction du tableau de chasse de la même année, puisqu'il y aura moins de pièces de gibier disponibles pour les chasseurs. Dans le second cas, l'effet de la prédation se manifestera plutôt par une réduction du tableau de chasse de l'année suivante, car le prélèvement par prédation n'aura pas limité le nombre de pièces de gibier disponibles l'année en question, mais le nombre de reproducteurs potentiels de l'année suivante et par voie de conséquence le nombre de pièces de gibier disponibles après la période de reproduction. Deux séries de recherches de corrélations ont été faites, la première entre effectifs relatifs à la même saison et la seconde entre effectifs relatifs à deux saisons consécutives (1).

Tableau I. Tableaux de chasse au petit gibier et de piégeage dans les forêts du Nord de la France entre 1975 et 1987 et Figure 1. Evolution des effectifs de Mustélidés piégés dans les forêts du Nord de la France.

[R] 2. Résultats et discussions

2.1. L'allure des variations des effectifs des Mustélidés

L'examen des courbes représentant la variation des effectifs de Mustélidés piégés (fig. 1) apporte une première information. Toutes les espèces de Mustélidés présentent un pic dans leurs effectifs peu après 1976 . Cette année chaude et sèche fut exceptionnelle pour toute la faune en général, exception faite des espèces fortement tributaires de l'eau. Les Mustélidés ont répondu à l'abondance des ressources selon leur stratégie de reproduction : les espèces à stratégie de type y ont répondu immédiatement en montrant des effectifs maximums immédiatement après en 1977-78 (belette et hermine), tandis que les espèces à stratégie (putois et fouine) y ont répondu plus tardivement en 1977-78 et 1978-79 dans une moindre mesure pour le putois, et en 1978-79 pour la fouine.

La fouine
La courbe représentant les effectifs de fouines piégées est assez irrégulière. Dans plusieurs pays, les auteurs ont remarqué une tendance à l'augmentation des effectifs souvent nette ; ainsi, Mermod et Weber (1986), en Suisse, notent une augmentation sensible dans le Jura après 1977. Les mêmes tendances sont perçues au Danemark et en Allemagne (Rasmussen et al., 1986; Stubbe, 1989 ; Herrmann, 1989). Dans le Nord Pas-de-Calais, l'augmentation est nette de 1975 à 1979 mais beaucoup moins perceptible ensuite ; néanmoins, une tendance générale à l'augmentation semble se dessiner. Cette interprétation n'est admissible qu'avec des réserves, compte tenu du faible effectif de fouines piégées.

Le putois
La courbe représentant les effectifs de putois piégés présente deux pics nets, le premier en 1977-78 et le second en 1983-84. Cette observation est plus conforme à celle de Heptner et Naumov (1974) qui avancent des variations cycliques de 7 à 9 ans en Allemagne, qu'à celles de Tapper (1979) en Angleterre et de Birkan et Pépin (1981) en France qui montrent des variations cycliques de 2 à 4 ans.

La belette
La courbe représentant la variation des effectifs de belettes est assez typique et présente les fluctuations bien connues, analogues à celles observées en utilisant la méthode du piégeage avec enlèvement des animaux piégés en Amérique du Nord (Mac Lean et al., 1974), en Grande Bretagne (King, 1980) et en France (Birkan et Pépin, 1981). Cependant, dans le Nord-Pas-de-Calais, les fluctuations ont des périodes plus longues de 6, 3 et 5 ans, alors qu'habituellement, ces périodes sont de 2 à 4 ans (Delattre, 1987). Cette différence tient probablement au fait que les piégeages sont réalisés en forêt où les cycles de pullulation de micromammifères n'ont probablement pas la même période et la même amplitude qu'en milieu agricole. Cette remarque est confortée par le fait que le rapport entre faible et forte densité est compris entre 2,5 et 6,5, alors que Delattre (1983, 1984 et 1987) estime qu'il pourrait être de 1 à 100. La technique d'étude intervient également car les piégeages continus donnent rarement des rapports de captures extrêmes supérieurs à 10 (Delattre, 1987).

L'hermine
La courbe représentant les variations des effectifs d'hermines présente deux pics séparés par 7 ans conformément à ce qu'écrit Delattre (1987) qui indique que le rythme de fluctuation des densités de population d'hermines est de l'ordre de 4 à 9 ans. Les pics ont une amplitude différente et le rapport des densités extrêmes varie entre 2 et 6,5. Ces rapports sont du même ordre de grandeur que ceux avancés par King (1980) pour la Nouvelle-Zélande où le rapport est de 1 à 5, et par Lavrov (1956) pour la Russie où le rapport est de 1 à 7. En revanche, il est inférieur au rapport 1 à 14 de Kopein (1967) pour la Russie.
De 1975 à 1987, le putois présente les plus faibles variations d'effectif (coefficient de variation v = 33,1%), suivi par la belette (v = 52,7%), la fouine (v = 54,9%) et l'hermine (v = 66,0%). Ces résultats concordent avec ce qui est avancé dans la littérature pour le putois, considéré comme une espèce à effectifs plutôt stables (Roger et al., 1988) et pour la belette, caractérisée par de considérables variations de densité (Delattre, 1987). Pour la fouine, les données sur les variations de densité sont inexistantes ; pour l'hermine, le coefficient de variation apparaît nettement plus fort que ce qu'indique habituellement la littérature (Delattre, 1987).
Le recalcul des coefficients de variation, abstraction faite de la période exceptionnelle et des augmentations importantes d'effectifs qui l'ont suivie (1976-1979), conduit à des valeurs tout à fait conformes aux données de la littérature (putois : v = 18,4%, hermine : v = 19,1%, belette : v = 34,5%, fouine : v = 43,9%).
Nous estimons en conséquence que les données, bien qu'issues de piégeages qui n'ont pas été faits dans un but scientifique, peuvent être utilisées car elles représentent une réalité biologique.

2.2. Y a-t-il surnombre des Mustélidés ?

Les valeurs minimales et maximales des nombres de Mustélidés piégés par km2, pour la période 1975-1987, sont de 0 et 0,2 pour la fouine, 0,22 et 0,91 pour le putois, 2,02 et 4,5 pour la belette et de 0,4 et 1,08 pour l'hermine.
La fouine
Marchesi et ses collaborateurs (1989) en milieu rural et Léger (1979) dans le Perche avancent des densités de fouine de l'ordre de 1 individu au km2, alors que Nicht (1969) pense qu'à Magdebourg, une densité de 8 ind./km2 est possible. La densité de fouines piégées dans les forêts du Nord de la France, comprise entre 0 et 0,2, est donc loin d'être excessive.

Le putois
On dispose de peu de données sur les densités du putois ; néanmoins, Moors et Lavers (1981) avancent des densités de l'ordre de 1 ind./km2 pour le furet haret en Nouvelle-Zélande. Mermod et ses collaborateurs (1983), en Suisse, estiment la densité à 0,2 ind./km2, alors qu'en milieu forestier, Kempf et Baumgard (1982) trouvent en Alsace des densités de l'ordre de 0,47 ind./km2. D'autres données de la littérature fournissent des chiffres de même ordre de grandeur avec des densités comprises entre 0,44 et 3,44 en Russie (Danilov et Rusakov, 1969), 0,40 et 1,10 en Russie et 0,43 et 0,77 en Allemagne (Heptner et Naumov, 1974). La densité de putois piégés dans le Nord de la France, comprise entre 0,22 et 0,91, équivaut donc aux densités réelles fournies par la littérature. Compte tenu de la sensibilité du putois au piégeage (Walton, 1968 ; Langley et Yalden, 1977 ; Tapper, 1979), il est fort probable que c'est pour cette espèce que la valeur de la densité minimale est la plus proche de la réalité.

La belette
Les populations de belettes sont caractérisées par leurs fluctuations d'effectifs importantes. Les densités les plus élevées obtenues sont de 30 individus résidents au km2 (Lockie, 1966) pendant une phase de pullulation de campagnols. Delattre (1983) note des densités de 20 résidents au km2 dans le même genre de situation, et 0,2 individus résidents au km2 lors de la phase de faible densité des rongeurs. La densité de belettes piégées au km2 est comprise entre 2,02 et 4,50. En milieu forestier, la belette ne semble donc jamais atteindre des densités importantes.
L'hermine
Les valeurs de densité avancées pour l'hermine par quadrat de piégeage sont de l'ordre de 20 ind./km2 pour des densités maximales en milieu marécageux (Erlinge, 1983), et de 10 à 15 individus au km2 en milieu bocager (Delattre, 1983). Dans les forêts du Nord-Pas-de-Calais, le nombre d'hermines capturées par km2 varie entre 0,4 et 1,08 ; les densités maximales avancées par les auteurs ne sont donc probablement jamais atteintes.
En conclusion, aucun des Mustélidés étudiés ne semble être en surabondance dans les forêts du Nord de la France.

2.3. Impact des Mustélidés sur les populations de petits animaux forestiers et de gibier en particulier

La fouine
Il n'existe aucune corrélation entre le nombre de fouines piégées et le tableau de chasse au petit gibier pendant la même saison de chasse. En revanche, il existe une corrélation négative entre le nombre de fouines capturées et le tableau de chasse au faisan de l'année suivante, et une corrélation négative proche de la signification entre les effectifs de fouines et de lièvres. Compte-tenu du faible nombre de fouines capturées, ces observations sont à considérer avec réserve.
L'absence d'impact de la fouine sur le gibier n'est pas surprenante. En contexte non anthropique, la fouine est avant tout frugivore. En Europe tempérée, les mammifères (campagnols et mulots) sont des ressources secondaires (Libois et Waechter, 1991). Les autres proies telles les oiseaux passériformes (et leurs oeufs) et les insectes ont une importance variable dans le régime de la fouine ; dans certains endroits, les lombrics sont des proies fréquentes (Skirnisson, 1986 ; Marchesi et al., 1989). Aucune des études du spectre alimentaire de la fouine citées par Libois et Waechter (1991) ne démontre qu'elle fait des dégâts importants au gibier.

Le putois
Il n'y a pas de corrélation entre le nombre de putois tués et le tableau de chasse au petit gibier pendant la même saison de chasse. Si on examine les corrélations entre tableau de piégeage au putois et tableau de chasse de la saison suivante, on trouve une corrélation négative proche de la signification entre putois et lièvre, et une corrélation positive entre putois et lapin.
La consommation de lagomorphes (2) en tant que proies dominantes par le putois est démontrée par les analyses de Brugge (1977) et Blandford (1986) qui avancent respectivement les proportions de 29% et 36,5%. En revanche, Roger et ses collaborateurs (1988), se référant à de nombreuses autres études dans lesquelles les lagomorphes ne sont pas cités comme proies dominantes, concluent que ceux-ci apparaissent assez régulièrement mais de façon saisonnière dans le régime du putois. D'autre part, les analyses de Brugge (1977) montrent que ce sont surtout les femelles qui s'attaquent aux lagomorphes. En France, selon Herrenschmidt (1984), le lapin et le rat surmulot seraient les proies principales du putois, et Roger et ses collaborateurs (1988) pensent que la spécialisation du putois sur le lapin est probable. Dans le cas des forêts du Nord de la France, le putois exerce une prédation sensible sur le lapin, plutôt aux dépens des jeunes.

La belette
Il existe une corrélation positive entre effectif de belettes piégées et effectif de rats musqués piégés la même année et une corrélation à la limite de la signification se dessine entre les effectifs de belettes et de rats musqués piégés l'année suivante.
On peut en conclure que les rats musqués adultes sont affectés par la prédation de la belette. La belette s'attaque probablement aussi aux jeunes rats musqués, qui correspondent plus à son calibre de proies que les adultes. Néanmoins, la probabilité de rencontre d'un jeune dans des conditions favorables de capture est inférieure à celle d'un adulte, puisque les jeunes ne s'éloignent guère de la hutte ou du terrier parental avant le stade subadulte. Ceci pourrait expliquer que la prédation sur les jeunes n'entame pas suffisamment l'effectif de reproducteurs potentiels pour que l'effet de la prédation se manifeste clairement dans le tableau de piégeage au rat musqué de l'année suivante. Dans la littérature, à notre connaissance, aucune étude ne mentionne précisément l'impact que peut avoir la belette sur le rat musqué, espèce probablement englobée dans la rubrique . Les comparaisons sont donc impossibles.
Une corrélation positive nette existe entre le nombre de belettes tuées et le tableau de chasse au lapin de l'année suivante. Ce résultat montre que la prédation s'exercerait aux dépens des jeunes. Plusieurs analyses du spectre alimentaire de la belette indiquent qu'elle consomme des lagomorphes. Cependant, ceux-ci sont toujours des proies secondaires, représentant des fractions variables du régime : 17% dans le Sussex (Tapper, 1979), 19% en Grande Bretagne et Irlande (Day, 1968), 6% à 23% en Suède (Erlinge, 1975). Delattre (1987) avance d'une part, que ce sont probablement de jeunes lapins qui sont capturés au nid ou peu après le sevrage puisqu'on note une augmentation de la fréquence des lagomorphes dans le régime de la belette au printemps et en été, et d'autre part, qu'en raison de comportements de prédation différents, la prédation des lagomorphes serait plutôt le fait des mâles. Ces conclusions correspondent tout à fait à ce que nous apporte l'étude des tableaux de chasse et de piégeage.
Selon Potts et Vickerman (1974) et Tapper (1979), la prédation de la belette s'exercerait sur les oeufs et les poussins de gallinacés, représentant respectivement 3,2 et 2,2% du régime dans un écosystème agricole. Rien de tel n'a été observé dans les forêts du Nord de la France (pas de corrélation) où la nidification des gallinacés est de toute façon assez rare.

L'hermine
Les effectifs d'hermines piégées sont corrélées positivement aux effectifs de lapins et de rats musqués de la même campagne de chasse et aux effectifs de lapins et de pigeons de la campagne de chasse suivante.
Plusieurs auteurs considèrent que les lagomorphes sont une des proies principales de l'hermine chez qui ils représentent 38,7% à 56% des proies en Angleterre (Potts et Vickerman, 1974 ; Tapper, 1976), 42% des proies principales en Nouvelle Zélande (Marshall, 1963). Pour d'autres auteurs, ce sont des proies secondaires représentant 8,1% du régime en Nouvelle Zélande, 13,6% du régime en Suède (Erlinge, 1975), 23% du régime en Hollande (Brugge, 1977), 28% du régime en Angleterre (Day, 1968). Dans les forêts du Nord de la France, le lapin semble être une proie importante de l'hermine et celle-ci s'attaque probablement à la fois aux adultes et aux jeunes. Tapper (1982) a montré, lors d'une phase d'accroissement de population de lapins, que les effectifs d'hermines s'accroissent aux dépens des effectifs de belettes. La faible densité d'hermines (0,4 à 1,08) par rapport à la densité de belettes (2,02 à 4,5) pourrait être expliquée par la régression générale des effectifs d'hermines au cours des 50 dernières années (Lavrov, 1956 ; Jensen et Jensen, 1973 ; Debrot, 1983).
La littérature ne précise pas si le rat musqué figure parmi les proies de l'hermine ; néanmoins, quelques observations personnelles (J. Godin) d'hermines suivant des coulées de rats musqués et pénétrant dans leurs terriers laissent supposer que le rat musqué figure effectivement dans son régime. Les oiseaux, et en particulier les passereaux et les gallinacés, sont considérés par Delattre (1987) comme des proies secondaires. Dans les forêts du Nord de la France, l'hermine semble avoir un impact sur les pigeons, mais aucun impact sur les gallinacés.
Récapitulons. Si on s'en tient aux catégories établies par le législateur, puisqu'il n'y a aucune corrélation positive entre l'effectif de Mustélidés piégés et le tableau de chasse au petit gibier, on peut conclure que les Mustélidés n'ont aucun impact négatif sur les espèces-gibier suivantes : lièvre, faisan, perdrix, bécasse, canard. En revanche, la corrélation négative existant entre faisan et fouine, et les corrélations négatives, très proches du seuil de signification, entre putois et lièvre et entre fouine et lièvre montrent que la limitation des prédateurs pourrait avoir un effet inverse de celui recherché par le chasseur.
En revanche, les Mustélidés ont un impact sur d'autres espèces classées elles aussi parmi les . C'est le cas du putois sur le lapin, de la belette sur le rat musqué et le lapin, de l'hermine sur le lapin et le pigeon.

[R] En conclusion

On retiendra de notre étude que :
- les effectifs de Mustélidés des forêts du Nord de la France évoluent d'une façon assez conforme à ce que la littérature nous apprend ;
- les Mustélidés ne sont probablement pas surabondants dans ces forêts, leurs effectifs demeurant tout à fait comparables à ceux relevés ailleurs ;
- ils ne semblent pas y avoir d'impact négatif sur les populations de petit gibier, mais, en revanche, les Mustélidés limiteraient les effectifs des populations d'autres espèces, indésirables.
Cette étude limitée dans le temps (12 ans), limitée dans l'espace (région Nord-Pas-de-Calais) et concernant un milieu bien particulier (forêt) n'a pas la prétention d'apporter la preuve de la neutralité des Mustélidés vis-à-vis des populations de petit gibier en général. Néanmoins, s'appuyant sur ce qu'on sait de leur régime alimentaire, sur leur démographie et sur leur éthologie, elle permet de tirer deux enseignements essentiels :
- rien ne justifie la lutte menée contre les Mustélidés dans les forêts du Nord de la France ;
- il est absurde de classer une espèce dès lors qu'elle est prédatrice, sans chercher à connaître sur qui et comment s'exerce sa prédation, et la notion d'animal s'avère ambiguë et irréaliste puisque certains d'entre eux sont très probablement des prédateurs efficaces d'espèces indésirables n

Remerciements
Nous remercions Jean Malecha, professeur à l'IUT de Lille, et Michel Delsaut, maître de conférences à l'UFR de Biologie de l'université des Sciences et Technologies de Lille pour leurs critiques constructives formulées à propos de la première version du manuscrit.


[R] Références bibliographiques

BIRKAN M., PEPIN D., 1981. Tableau de chasse et de piégeage d'un même territoire, de 1950 à 1971. Fluctuations numériques des espèces et facteurs de l'environnement. XV° Cong. Faun. Cineg. Silv., Trujillo, 845-856.
BLANDFORD P., 1986. Biology of the polecat (Mustela putorius). A litterature review. In WALES : Behaviour ecology of the polecat (Mustela putorius). PhD Thesis, Univ. Exter.
BRUGGE R., 1977. Prooidierkeuze van wezel, hermelijn en bunzing in relatie tot geslachten lichaamsgroote. Lutra, 19(1 2), 39-49.
DANILOV P.I., RUSAKOV O.S., 1969. The ecology of the polecat (Mustela putorius) in North-Western European Russia. Zool. Zh., 48(9), 1385-1395.
DAY M.G., 1968. Food habits of british stoats (Mustela erminea) and weasels (Mustela nivalis). J. Zool. lond., 155, 485 497.
DEBROT S., 1983. Fluctuations de population chez l'hermine (Mustela erminea L.). Mammalia, 47(3), 323-332.
DELATTRE P., 1983. Analyse d'une relation proie-prédateur sur le modèle en milieu de type agroécosystème. Méthode d'évaluation de la pression de prédation exercée. Acta Oecol. Oecol Gener., 4(2), 171-191.
DELATTRE P., 1984. Influence de la pression de prédation exercée par une population de belettes (Mustela nivalis L.) sur un peuplement de Microtidés. Acta Oecol. Oecol Gener., 5(3), 285 300.
DELATTRE P., 1987. La Belette (Mustela nivalis, L., 1776) et l'Hermine (Mustela erminea, L., 1758). Encyclopédie des Carnivores de France, SFEPM, 11-12, 73 pp.
ERLINGE S., 1975. Feeding habits of the weasel (Mustela nivalis) in relation to prey abundance. Oikos, 33, 233-245.
HEPTNER V.G., NAUMOV N. P., 1974. Die Saügetiere der Sowjetunion. 17. Untergattung Mustela. 628-720, Gustav E.B., Fischer Verlag, Jean, 1066 pp.
HERRENSCHMIDT V. 1984. Aspects de la dynamique spatio-temporelle des relations prédateurs-proies en milieu forestier. Thèse 3e cycle, univ. Paris-VI.
HERRMANN M., 1989. Social organization in Martes foina and ecological determinants of home range size under urban, agricultural and woodland use of land. Lecture Vth int. Theriol congress, Rome 22-29 août 1989, 17 pp.
JENSEN A., JENSEN B., 1973. Laekat (Mustela erminea), Brud (Mustela nivalis) og laekajagten i Danmark, 1970-1971. Dansk. Vildt. Unders., 211, 33 pp.
KEMPF C., BAUMGARD G., 1980. Mammifères d'Alsace. Collecte ou patrimoine naturel. Guides Gesta, Strasbourg - Paris, 336 pp.
KING C.M., 1980. Studies of the control of stoats (Mustela erminea) in the national park of New Zealand. World. Furb. Conf. Maryland, 1862-1874.
KOPEIN K.I., 1967. Analysis of the structure of ermines populations. Trans. Moscow Soc. Nat., 25, 38-49.
LANGLEY J.W., YALDEN D. W., 1977. The decline of the rarer carnivores in Great Britain during the nineteenth century. Mammal Review, 7, 95-116.
LAVROV N.P., 1956. Characteristics and cause of the prolonged depression in numbers of the ermine in forest-steppe zone of USSR In KING : Some Soviet Research, 1, 188-215.
LEGER F., 1979. Biologie de la fouine (Martes foina). Quelques aspects de l'écologie de l'espèce sur le secteur de Droué et de la région du Perche. Polycopié, Centre animation et loisirs de Droué, 80 pp.
LIBOIS R., WAECHTER A., 1991. La Fouine (Martes foina Exleben 1977). Encyclopédie des Carnivores de France, SFEPM, 10, 53 pp.
LOCKIE J.D., 1966. Territory in small carnivores. Symp. Zool. Soc. Lond., 18, 143-165.
MAC LEAN S.F., FITZGERALD B.M., PITELKA F.A., 1974. Population cycles in arctic lemmings. Winter reproduction and predation by weasels. Arctic Alpine Res., 6, 1-12.
MARCHESI P., LACHAT N., LIENHARD R., DEBIEVE PH, MERMOD C., 1989. Comparaison des régimes alimentaires de la fouine (Martes foina Erxl.) et de la martre (Martes martes L.) dans une région du Jura suisse. Rev. suisse Zool., 96, 281-296.
MARSHALL W.H., 1963. The ecology of mustelids in New Zealand. N.Z. Dept. Sci. Ind., 38 pp.
MERMOD C., DEBROT S., MARCHESI P., WEBER J.M., (1983). Le Putois (Mustela putorius) en Suisse Romande. Rev. suisse Zool., 90(4), 847-856.
MERMOD C., WEBER J.M., 1986. Statut et contrôle des carnivores dans le Jura suisse. C.R. Xe Coll. Mammal., Nancy, p. non publié.
MOORS P.J., LAVERS R.B., 1981. Movements and home range of ferrets (Mustela furo) at Pukepuke Lagoon, New Zealand. N.Z. J. Zool., 8, 413-423.
NICHT M., 1969. Ein Beitrag zum Vorkommen des Steinmardes, Martes foina (Erxleben 1977) in der Grosstadt (Magdeburg). Z. Jadwiss., 15, 1-6.
POTTS G.R., VICKERMANN G.P., 1974. Studies on the cereal ecosystem. Adv. Ecol. res., 8, 107-197.
Rasmussen A.M., Madsen A.B., Asferg T., Jensen B., Rosengaard M., 1986. Undersogelser over husmaren (Martes foina) i Danmark. Danske Viltunders., 41, 1-39
ROGER M., DELATTRE P., HERRENSCHMIDT V., 1988. Le Putois (Mustela putorius L., 1758). Encyclopédie des Carnivores de France, SFEPM, 15, 38 pp.
SKIRNISSON K., 1986. Untersuchungen zum Raum-Zeit System freilebender Steinmarten (Martes foina Erxleben, 1977). Beitr. Wildbiol., 6, 1-200.
STUBBE M., 1989. Baum- und Steinmarder (Martes martes (L.) Martes foina (Erxleben). In H. STUBBE : Buch der Hege 1. Haarwild. Verlag Harri Deutsch, Francfort, 487-502.
TAPPER S.C., 1976. The diet of weasels (Mustela nivalis) and stoats (Mustela erminea) during early summer, in relation to predation on game birds. J. Zool. Lond., 179, 219-224.
TAPPER S.C., 1979. The effect of fluctuating vole number (Microtus agrestis) on a population of weasels (Mustela nivalis) on farmland. J. Anim. Ecol., 48, 603-617.
TAPPER S.C., 1982. Predator and predator control to morrow. Game Cons. Ann. rev., 13, 72-80.
WALTON K.C., 1968. The distribution of the polecat (Putorius putorius) in Great Britain, 1963-1967. Notes Mamm. Soc., 16, 237-240.


 Notes

(1) Les tests ont été réalisés ainsi: -L'effectif de prédateurs piégés est choisi comme variable indépendante; -L'effectif de gibier ou de proies potentielles est choisi comme variable dépendante; -Le seuil de signification est fixé à p<0,05. [VU]
(2) groupe de mammifères proches des rongeurs, comprenant le lapin et le lièvre. [VU] 

[R]


Vers la page d'accueil du Courrier de l'environnement de l'INRA