Dans la forêt profonde...
Il était une fois, dans les profondeurs d'une forêt du
Lot-et-Garonne, un pic dont on entendait fort loin le bruit caractéristique
du martèlement de son bec contre les troncs. Coiffé d'une
magnifique calotte rouge, vêtu de vert sur le dos et de blanc sur le
ventre, il allait d'un arbre à l'autre pour chercher sa pitance.
Agrippé à un tronc d'arbre, il donnait une série de
coups de son bec puissant, ce qui faisait sortir, de sous l'écorce,
des insectes, des larves dont il se délectait ; il allait ensuite
examiner l'autre coté de l'arbre, y trouvait d'autres nourritures,
frappait de nouveau, picorait de nouveau, et continuait son manège,
explorant ainsi le tronc qu'il avait choisi.
Mais pourquoi ce tronc-là, plutôt qu'un autre ? Le pic, en se
posant sur ce tronc, avait senti ou entendu des bruits qui lui avaient
révélé l'existence de petits animaux qui se
déplaçaient ou qui grignotaient, et qui allaient devenir son
repas.
Les amateurs de dessins animés ont reconnu Woody Woodpecker, personnage
d'une série de comics américains, dont le chant (?)
caractéristique était, à lui seul, une trouvaille...
Il était une fois, dans les profondeurs d'une forêt du
Lot-et-Garonne, un poteau téléphonique qui se morfondait,
condamné pour ce qui lui restait à vivre, à supporter
deux fils de bronze qui reliaient par la parole des humains à d'autres
humains. Autrefois, il avait été un jeune pin, entouré
de beaucoup d'autres de son espèce, sur les flancs de l'Aubrac.
Arrivé à la fleur de l'âge, il avait été
brutalement coupé au pied, ébranché, écorcé,
transporté avec un chargement de ses frères jusqu'à
Aumont-Aubrac. Là, on l'avait installé sur un terrain pentu,
la tête vers le bas ; on lui avait fixé au pied une sorte de
collier, par lequel on lui avait injecté un liquide chimique. On avait
ainsi chassé la sève qui l'avait nourri jusqu'ici. Il ne le
savait pas encore, mais on venait de lui donner non pas la mort, mais une
espérance de vie beaucoup plus grande... Mais était-ce une
vie que d'être figé pour l'éternité, sans aucun
espoir d'évolution ?
De dépôt en dépôt, il était arrivé
en Lot-et-Garonne, où on lui avait trouvé cette place, dans
une forêt où il ne connaissait personne : pas un seul arbre
de son espèce, tous perdaient leur feuillage à l'automne...
Il y avait bien d'autres pins qui avaient subi le même sort que lui,
mais ils étaient - les deux les plus proches ? à plus de quarante
mètres de lui ; tous étaient plantés au bord d'une petite
route qui menait, pensait-il, à une ferme, car il y circulait surtout
des engins agricoles. Deux enfants, le frère et la sur, passaient
chaque matin et chaque soir (ou presque) et il arrivait souvent que le
garçon s'arrête au pied du poteau, colle son oreille contre
lui et dise à sa sur : " J'entends les gens qui parlent au
téléphone ! ". C'est ainsi que le poteau avait compris que
les fils qu'il supportait acheminaient la parole d'un humain à un
autre. Il en avait tiré une sorte de fierté, se disant
qu'après tout, il servait à quelque chose d'utile, même
si on l'avait privé de vie.
Privé de vie, il l'était, car le produit chimique dont on l'avait
imprégné écartait de lui tout être vivant ; quand
il était jeune, il aimait sentir ces frémissements sous son
écorce, dans son aubier, ces insectes qui trouvaient chez lui abri
et nourriture, cette cohabitation naturelle. Elle lui manquait ; il n'avait
que les vibrations des fils agités par le vent qui, de temps à
autre, lui donnaient la fugitive impression d'être encore perméable
aux sensations. Il aimait aussi beaucoup le contact de cet enfant qui posait
son oreille contre lui, mais c'était trop peu souvent et jamais très
longtemps...
Un beau jour, le pic vint s'agripper au poteau téléphonique.
Cette espèce d'arbre sans feuilles et sans écorce l'intriguait
; en y plantant ses griffes, il sentit que quelque chose se passait. Un
frémissement inconnu, mais qui laissait penser qu'un insecte pouvait
se trouver disponible. Quelques coups de bec d'un côté, de l'autre,
puis à nouveau aux mêmes endroits ne firent point sortir de
quoi se nourrir. Ce bois avait même un drôle de goût, mais
il y avait toujours cette vibration, indice de vie.
Puisqu'il faut manger pour vivre, le pic ne s'obstina pas et partit chercher
sa pitance ailleurs. Mais, plus tard, il revint, et revint, et revint, il
tapa du bec, et tapa du bec, et tapa du bec, persuadé qu'il finirait
bien par faire sortir du bois ce qui faisait ce frémissement. Il tapa
tant qu'il finit par rencontrer un objet métallique qui était
le tire-fond qui fixait le support d'un des fils, puis l'autre tire-fond...
Il perça ainsi le poteau, de part en part, sans résultat positif
sur le plan alimentaire.
Il avait aussi remarqué qu'en d'autres endroits du même poteau,
il y avait des vibrations analogues ; il avait donc attaqué aussi
ces points-là, sans plus de résultats. Mais il avait fait preuve
d'une belle obstination, car un jour, un homme était passé
qui avait remarqué que les supports des fils téléphoniques
allaient bientôt se décrocher à cause de l'énorme
trou creusé par le pic.
On remplaça donc le poteau qui devint un objet de curiosité
: il était transpercé au niveau des supports des fils et fortement
attaqué en deux autres endroits plus bas. À la réflexion,
il est apparu que l'auteur de ces attaques, notre pic, avait mis en
évidence un principe de physique bien connu des
télécommunicants : la propagation des ondes ! Les fils
téléphoniques, tendus d'un poteau à l'autre, vibraient
sous l'influence des courants d'air (et non pas, comme le croyait l'enfant,
parce qu'ils transmettaient des paroles...). C'est cette vibration que ressentait
le poteau, qui réagissait à son tour en transmettant aux pattes
du pic la sensation d'une possible existence d'insectes dans l'épaisseur
du bois.
Le plus curieux de cette curiosité, c'est que le pic, en attaquant
le poteau en trois endroits différents, a permis aux physiciens de
connaître la longueur d'onde de la vibration qu'il détectait
: il suffit de mesurer la distance séparant deux des points d'attaque
pour déterminer la valeur de la demi-longueur d'onde, chaque point
d'attaque étant un endroit où la vibration était la
plus forte ! C'est le principe de base des émissions musicales !
Il était une fois, dans les profondeurs d'une forêt du
Lot-et-Garonne, un pic physicien et un poteau musical.
Le Pic épeiche, Dendrocopos major, oiseau
noir, blanc et rouge, vit sur les arbres. Il s'y déplace en spirale,
se tenant bien droit appuyé sur les plumes de sa queue.
Avec son bec, il tambourine (signal sonore équivalent au chant
d'autres oiseaux), casse l'enveloppe de graines qu'il a préalablement
coincées dans une forge, débusque des larves d'insectes
xylophages en ouvrant leur galerie (le son est particulier, on dit qu'il
martèle) et creuse un nid-abri
parfois dans les
poteaux.
NDLA :
- L'attaque des poteaux téléphoniques par les pics est une
pratique fréquente, à tel point que, dans les pays scandinaves,
on a eu recours à des imitations de pics, en plastique, que l'on
plaçait au sommet des poteaux. Il est dans la nature du pic de s'attribuer
un territoire et la présence d'un congénère (même
faux !) le dissuade de s'attaquer au poteau déjà
occupé.
- Le cou du pic est doté de muscles remarquablement puissants qui
lui permettent d'exécuter une série rapide de frappes au cours
desquelles l'écorce ou le bois sont déchiquetés. C'est
ainsi qu'est creusé le trou qui permet d'arriver aux insectes, base
de la nourriture de l'oiseau.
NDLR : Jean-Pierre Volatron est, avec quelques autres - oh ! peu nombreux - comme Patrick Legrand, collectionneur d'isolateurs et membre de l'Association pour l'archéologie de l'isolateur.