Le nouveau siècle sera-t-il éthique
?
Article repris de Droit devant, lettre d'information bimestrielle de la direction de l'Ingénierie du partenariat et des Affaires juridiques de l'INRA.
Pragmatique ! C'est ainsi que plusieurs commentateurs ont qualifié
le projet de révision des lois de bioéthique récemment
rendu public par le Gouvernement et qui, dans des conditions très
encadrées il est vrai, entrouvre la porte à ce qu'il est encore
inconvenant de désigner par son nom, à savoir le clonage
thérapeutique.
Gageons que ce projet fera les délices des divers comités et
assemblées appelés à s'exprimer, à commencer
par le premier d'entre eux, le Comité consultatif national
d'éthique.
Nous aurons l'occasion d'y revenir dans ces colonnes. Cet " édito
" n'a pas pour objet immédiat d'aborder le fond, mais plus simplement
de souligner
- voire stigmatiser - une tendance et une méthode qui se
généralisent.
Force est en effet de constater que nous assistons à une " floraison
éthique " ces dernières années, au niveau international,
national, comme à celui de différentes catégories d'acteurs.
Jamais les références éthiques n'ont été
aussi nombreuses, et les chartes et comités ainsi qualifiés
se multiplient, y compris auprès de grandes entreprises privées,
devenant pour ces dernières sinon encore un élément
de marketing, du moins de leur politique de communication. La composition
de ces comités force souvent l'admiration à s'en tenir aux
prestigieux curriculum vitae de leurs membres. Mais n'est-ce pas là
où le " bât blesse " ? Quand on y regarde de près,
statistiquement, la représentation des " élites de la Nation
" l'emporte assez largement sur celle des modestes bipèdes acteurs
de la société civile.
Des débats de fond sont, du même fait, déportés
dans des cénacles feutrés où l'on débat " entre
soi " avec sagacité et doctement d'enjeux qui, finalement, conditionneront
notre vie de demain et celle de nos chères têtes, " blondes
" bien sûr.
On ne peut aussi s'empêcher de penser qu'à grand renfort de
morale - et sur fond de foi dans les progrès des Lumières -,
des déplacements de frontière entre l'interdit et l'autorisé,
le bien et le mal, s'opèrent, de façon assez décisive
et difficilement réversible.
Plus insidieux encore, la référence éthique, ou son
" contrôle " par de tels comités - au demeurant le plus souvent
simplement consultatifs - pourraient tendre à l'emporter sur la "
norme ", c'est-à-dire la loi.
Or, s'il ne fait guère de doute que les lois, démocratiquement
débattues et votées, doivent intégrer les valeurs morales
dont veut se doter la société - et, donc, la dimension
éthique -, l'éthique ne saurait, en revanche, se substituer
à la norme, ni constituer un alibi pour édulcorer des droits
et devoirs clairement et légalement établis
(1).
Au-delà d'un risque de captation du débat par les cercles
autorisés de ceux qui " savent " et qui " pensent " pour le plus grand
bien du plus grand nombre, il pourrait donc exister un autre risque, plus
implicite, d'évolution du rôle du Droit dans nos
sociétés sur des sujets essentiels.
Mais alors, si ce pronostic s'avérait exact, au profit de qui ? À
chacun le soin d'y méditer.
En tous cas, les changements fondamentaux auxquels nous assistons, grâce
à l'essor de diverses techniques, semblent militer pour une clarification
et une réappropriation par et pour l'ensemble des citoyens.
À l'instar, jadis, de la séparation de l'Église et de
l'État, il convient de plus clairement distinguer la place de
l'Éthique et celle de l'État de droit.
L'enjeu n'est pas trivial. Il s'agit finalement de décider et
définir ce que l'on entend par le " Meilleur des Mondes " et de ne
pas attendre qu'une poignée de professionnels de l'éthique
ne nous déclarent un jour : " Bienvenu à Guattaca
! "(2) .
Notes
(1) La question
n'étant pas, sur ce point, qu'il y ait nécessairement plus
de " normes " (la floraison éthique induit aussi une grande activité
normative), mais des textes clairement
applicables.[VU]
(2) Film à peine futuriste, disponible dans toutes
les mauvaises vidéothèques, où l'on reparle des " alpha
" et des " epsilons ", quelques années après le classique Aldous
Huxley.[VU]
[R]