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Quand le vigneron, le profane et le chercheur délibèrent sur les orientations de recherche :
une expérience pilote sur les vignes transgéniques















La méthodologie
Anne Bertrand, Pierre-Benoit Joly, Claire Marris

Consciente de la nécessité d'ouvrir la délibération sur l'orientation des programmes de recherche à des acteurs non scientifiques, la Direction Générale de l'INRA a décidé de mettre en œuvre des dispositifs permettant d'associer à sa réflexion les acteurs concernés de près ou de loin par les applications de ses recherches. En effet, en tant que source d'innovation, la recherche a des implications non seulement économiques mais aussi sociales, politiques et éthiques. Face à des choix d'orientation complexes, les positions sont souvent contrastées, compte tenu notamment de différences de systèmes de valeurs. Les dispositifs mis en œuvre par l'INRA doivent permettre de concevoir des solutions qui prennent en compte les préoccupations, les contraintes et les intérêts de l'ensemble des acteurs concernés. Cela nécessite de les associer dès la conception des programmes de recherche, plutôt que de les amener à choisir entre différentes solutions préalablement construites par des chercheurs.
C'est dans ce cadre qu'a été initiée, en mai 2001, une expérience pilote dont l'objectif est d'organiser sur de nouvelles bases le débat sur les orientations de la recherche. Pour ce faire, une méthode d'évaluation technologique interactive (ETI), conçue aux Pays-Bas (Grin et al., 1997), a été mise en œuvre.

Application de l'expérience au cas des " vignes transgéniques "

Les recherches sur la vigne transgénique à l'INRA sont apparues comme constituant un bon objet pour l'expérimentation de ce dispositif, au vu du caractère publiquement controversé des OGM et de l'état d'avancement des recherches sur une maladie de la vigne : le court-noué. Le sujet était d'autant plus pertinent que la Direction Générale de l'INRA était confrontée à la décision d'expérimentation en plein champs de porte-greffe potentiellement résistants au court-noué.
Le groupe de travail mis en place a donc été invité à analyser " l'opportunité de réaliser des essais en plein champ de porte-greffe potentiellement résistants au court-noué ". Pour traiter de l'opportunité des essais, le groupe de travail devait en premier lieu construire son questionnement et identifier les éléments pertinents pour l'analyse. Par exemple, ses membres se sont demandés s'il fallait étendre la réflexion à l'ensemble des méthodes de lutte contre les maladies de la vigne (et non seulement à la transgénèse) ou bien encore pourquoi le court-noué plutôt qu'une autre maladie.

Les grandes lignes de la méthode ETI

- La nécessité de l'interaction pour une délibération approfondie
L'interaction entre trois " mondes " dont on regrette souvent le cloisonnement (les mondes de la recherche, de l'activité professionnelle et de la " société civile ") doit permettre de prendre en compte des contraintes et systèmes de valeurs différents, mais coexistant dans le monde réel. La méthode consiste donc à mettre en présence diverses visions du monde afin que les délibérations se nourrissent d'une diversité d'arguments et de points de vue.
Pour ce faire, il est nécessaire de former un groupe de travail composé d'un nombre restreint de personnes concernées par les programmes de recherche. Les participants sont choisis sur la base de la diversité de leurs positions et des valeurs auxquelles ils font référence plutôt que sur la base d'un mandat de représentation politique, syndicale ou associative qui les autoriserait à parler au nom du plus grand nombre. Ce que l'on veut ainsi éviter, c'est l'affrontement de positions officielles non révisables et parfois décalées des contraintes quotidiennes des acteurs du terrain. Ainsi, les interactions au sein du groupe de travail doivent permettre d'explorer des solutions originales qui, par la suite, seront réappropriables par les différentes parties impliquées.
- Les principes de transparence du dispositif et d'indépendance des participants
Il s'agit, d'une part, de donner aux participants toute indépendance dans la formulation du problème qu'on leur demande de traiter.
Il s'agit, d'autre part, de rendre visible le déroulement du processus et ses résultats : les participants mais aussi les non participants à l'expérience doivent pouvoir revenir sur les conditions de mise en œuvre du processus.
Dans cette expérience, la transparence a été assurée par trois dispositifs :
- un site internet qui assure une large accessibilité du rapport du groupe de travail et de la réponse de la Direction Générale de l'INRA ;
- la traçabilité des délibérations du groupe assurée notamment par l'enregistrement de toutes les séances de travail ;
- une évaluation indépendante dont les conclusions seront aussi publiques.

La constitution du groupe de travail

Le choix de la méthode d'évaluation technologique interactive (ETI) a des implications profondes, notamment en matière de composition du groupe de travail. Tout d'abord, comme pour les Conférences citoyennes, le nombre de participants est limité (quatorze) car l'accent est mis sur la possibilité de délibérer sur des problèmes complexes, aux enjeux hétérogènes. Le groupe de travail n'est donc pas représentatif de la population française.
Une différence essentielle distingue néanmoins les deux méthodes. Pour une Conférence citoyenne, on s'assure que les membres du panel n'ont a priori ni implication particulière ni expertise sur le sujet abordé. C'est pourquoi on les appelle souvent des " profanes ". Avec la méthode ETI, on cherche à aller plus loin dans la discussion sur les orientations de recherche, à analyser les différentes possibilités scientifiques et techniques ainsi que leurs implications socio-économiques. On cherche aussi à éviter des recommandations décalées par rapport aux contraintes des acteurs sur le terrain. Le groupe de travail comprend donc des " profanes ", mais aussi des chercheurs et des professionnels du domaine. L'objectif est de constituer un groupe très divers, incluant des individus qui ont des façons très différentes d'appréhender le problème posé et d'envisager les façons de le résoudre. Notre sélection s'est fondée sur une enquête sociologique qui a permis d'établir une cartographie sociale de la vigne et du vin afin d'identifier les visions du monde qui existent autour des thématiques " vigne, vin et OGM ".
Par exemple, les maladies de la vigne constituent un problème important pour nombre de viticulteurs et conduisent à l'utilisation intensive de pesticides. Pour certaines personnes, la transgénèse constitue une alternative à l'utilisation de ces produits, dont les plus polluants sont progressivement retirés du marché, laissant les vignerons sans moyen de lutte contre certaines maladies. Pour d'autres, la transgénèse constitue au contraire une technique dont les effets sur la santé et l'environnement sont trop incertains. Cette controverse renvoie à différentes manières d'envisager la transgénèse au-delà de son application à la vigne, mais aussi à différents points de vue sur ce qui met le vignoble en péril, sur le caractère symbolique du vin, sur des enjeux sociaux régionaux ou mondiaux, etc. Dans les différentes dimensions des visions du monde, ont également été prises en compte la conception du rôle de la science -y compris les positions vis-à-vis de l'INRA- mais aussi des différences d'attitude concernant cette expérience elle-même.
Ce travail nous a conduits à inviter :
- Quatre chercheurs, dont les disciplines respectives interviennent dans la réalisation des recherches sur les maladies de la vigne et qui se différencient par leurs visions du monde telles qu'évoquées ci-dessus ;
- Six professionnels de la vigne et du vin, diversifiés selon plusieurs critères géographiques et relatifs à leurs visions du monde ;
- Quatre citoyens, également invités pour la diversité de leurs visions du monde.

Organisation pratique de l'expérience

L'environnement du groupe de travail est constitué de plusieurs instances :
- Le commanditaire de l'expérience, qui demande l'expérimentation du dispositif et la formulation d'avis sur les orientations à donner à ses programmes de recherche sur la vigne ; il s'agit ici de la Direction Générale de l'INRA.

- Les chefs de projet, qui organisent l'expérience et fournissent aux membres du groupe de travail toutes les ressources dont ils expriment le besoin ; Pierre-Benoit Joly et Claire Marris (INRA-STEPE), sociologues conduisant des recherches sur les dispositifs d'évaluation participative des choix scientifiques et techniques ;

- La chargée de mission : Les chefs de projet recrutent une assistante dont les missions sont de réaliser la " cartographie des visions du monde " et les entretiens préalables au recrutement des membres du groupe de travail. Une fois le groupe de travail constitué, elle assure la logistique et le secrétariat des réunions du groupe. Elle est recrutée pour son expérience dans l'analyse sociologique des processus d'expertise ; Anne Bertrand (INRA-STEPE) ;

- Le comité de pilotage, composé des chefs de projet et du commanditaire, qui examine les conditions de mise en œuvre de l'expérience sans intervenir dans les choix méthodologiques des chefs de projet ou dans le choix des personnes invitées à participer à l'expérience ;

- Le comité d'évaluation, composé de personnalités extérieures à l'INRA spécialisées dans l'analyse des controverses et de la participation, qui suit la préparation et la conduite de l'expérience et en analyse les résultats. Cette analyse fera l'objet d'un rapport rendu public et transmis au commanditaire. (Voir la composition du comité) ;

- recruté en sa qualité de spécialiste de la dynamique de groupe, dont le rôle consiste à favoriser le bon déroulement des discussions en garantissant la liberté des prises de position, l'égalité d'expression des différents participants, la cohésion du groupe et la poursuite des objectifs que celui-ci s'est initialement fixé ; Guy Amoureux, Initiales Réseau Pluridis ;

- Le site Internet, sur lequel sont publiés les résultats de l'expérience à mesure de leur production (et qui constitue un outil essentiel de la transparence des travaux) .
Le groupe de travail s'est réuni à cinq reprises entre avril et septembre 2002, pour sept journées de réflexion. Il a produit un rapport contenant des recommandations à l'attention de la Direction Générale de l'INRA sur l'orientation de ses programmes de recherche sur les maladies de la vigne. Ce rapport a été soumis au commanditaire en septembre, et sera rendu public sur le site Internet du projet. Ses conclusions seront largement diffusées au sein de l'INRA.
La Direction Générale, qui n'est pas tenue par les conclusions du groupe de travail, s'est engagée à expliciter par écrit son analyse du rapport, sa vision des contextes, et ses décisions sur les orientations et sur les démarches relatives aux programmes de recherches concernés ainsi que sur l'expérimentation non confinée de vignes transgéniques. Cette réponse sera aussi rendue publique sur le site Internet du projet.

Grin, J., van de Graaf, H., Hoppe, R., (1997). Technology assessment through interaction. A guide. Den Hag, Rathenau Institute (available at http://www.rathenau.nl).

Composition du Comité d'évaluation

Arie Rip (président du Comité d'Évaluation), Professeur, Dept. of Philosophy of Science and Technology University of Twente - Pays-Bas

Michel Callon, Professeur, Centre de Sociologie de l'Innovation, École Nationale Supérieure des Mines de Paris

Marie-Angèle Hermitte, Directeur de recherche, Centre de Droit des Obligations, Université Paris I et CNRS ; Directeur d'études, EHESS, Paris

Michalis Lianos, Directeur, Centre for Empirically Informed Social Theory, University of Porthsmouth - Royaume-Uni

Jacques Theys, Directeur de la Cellule d'Évaluation et de Prospective, Ministère de l'Équipement ; Directeur Scientifique de l'IFEN

Brian Wynne, Professeur, Institute for Environnement, Philosophy and Public Policy, University of Lancaster - Royaume-Uni

Déclaration de la direction de l'INRA
Rapport final du groupe de travail et réponse de la direction de l'INRA



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Mise en ligne : Avril 2001 - Mise à jour le 20 janvier 2003