Dossier Inra : ESST-Prions

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Eléments de mémoire pour une réflexion

Les farines d'origine animale sont supprimées et après...
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Dans l’abondance actuelle de messages à propos de la “vache folle”, voici une réflexion de Claude Calet qui rappelle les propositions de l’Inra il y a plus de 25 ans à l’occasion d’un embargo américain sur le soja. Ces enseignements sont encore intéressants aujourd’hui, notamment sur l’alimentation des animaux en protéines d’origine végétale et animale. Il serait certainement utile de les intégrer dans une réflexion d’ordre économique.

D’autres textes actualisant ces préoccupations peuvent être consultés :

• “Prospectives protéines”, DADP 1999/2000, 300 p.*
• “La recherche dans la filière Protéagineux”, conseil scientifique des 21 et 22 novembre 1995, DIC 1995, 132 p.
• “Encéphalopathies Spongiformes Subaiguës Transmissibles”, contribution de l’Inra, DIC 1997, 2 chapitres : Nutrition animale et complémentation protéique des rations alimentaires et Dynamique du secteur de l’alimentation animale
• À l’occasion des dernières journées des 3R 2000, le chapitre sur la nutrition animale des ruminants actualisé
• Par ailleurs, “Inra mensuel” n°101 de juin 1999 avait fait le point sur les recherches concernant les ESST, il sera actualisé après les journées de Draveil de septembre 2000.


Dans le tourbillon irrationnel que la maladie de la “vache folle” et ses conséquences ont suscité, l’Inra n’a guère été évoqué. L’annonce du retrait des “farines animales 1” ne semble pas avoir totalement calmé les esprits. Elle entraîne cependant de nombreuses implications. Parmi celles-ci, la substitution de ces matières premières se pose tout de suite. Les farines de viande et de poisson ont une valeur nutritionnelle remarquable, difficile à remplacer 2.

Or ce problème de substitution en rappelle un autre, que l’on semble avoir oublié.
Il y a un peu plus de 25 ans, l’Europe avait dû surmonter à la fois le premier choc pétrolier et l’embargo américain 3 sur les exportations de soja. Là aussi la panique s’était installée chez les fabricants d’aliments du bétail et, à l’inverse de la situation actuelle, les farines de viande avaient constitué un premier palliatif d’un manque de soja. La contribution de l’Inra à la résolution de ce problème avait été importante. En effet, dès 1960, plusieurs de ses scientifiques avaient convaincu les équarrisseurs de faire l’effort de préparer un produit qui conserve toutes les qualités de la viande. Mieux encore, et aux mêmes dates, des chercheurs de l’Inra avaient étudié, sélectionné, cultivé des plantes (féveroles, pois, lupins et autres légumineuses fourragères, colza, tournesol) pour savoir dans quelle mesure elles pouvaient fournir de bons aliments au bétail.
D’autres avaient analysé les parties consommables de ces dernières, mesuré leurs valeurs nutritionnelles et cherché à les améliorer par voie technologique.
Les données accumulées ont fourni les éléments de réponse à la demande du ministre Pierre Méhaignerie en 1976 qui s’étonnait que la France, pays agricole par excellence, subisse les effets de l’embargo de 73. Deux rapports 4 ont pu être rapidement établis et acceptés, par le ministre d’abord et par Bruxelles ensuite, sous le vocable de “Plan Protéines”.

Pour n’en garder que l’esprit, disons qu’ils étaient surtout fondés sur 3 principes :
• Ne pas vouloir copier à tout prix les modèles américains d’alimentation mais en imaginer d’autres à éprouver au niveau européen (par ex. blé-colza, au lieu de maïs-soja).
• Utiliser ce dont nous disposions déjà, par exemple, pour les ruminants, s’adresser à nos ressources fourragères au maximum, en cultivant mieux nos prairies et en apprenant à mieux conserver la valeur alimentaire de l’herbe. Avec un apport d’azote soluble, le formidable fermenteur qu’est le rumen fonctionne parfaitement. Un complément de tourteau, mais pas forcément de soja, n’est justifié que pour les fortes laitières.
• Mais surtout, mieux satisfaire les besoins azotés de chaque espèce animale domestique (ruminants, porcs, gallinacés, dindes et oies) et de les ajuster à chaque niveau de production. Le corollaire en est le choix des matières protéiques convenant à chaque cas. Pour les porcs et les poules pondeuses, les pois et autres protéagineux conviennent bien. Il faut les privilégier pour ces monogastriques. Le tourteau de soja, les farines d’origine animale, les hydrolysats et les acides aminés de synthèse doivent être alloués aux poulets, dindons, pintades qui ont des besoins protéiques très élevés. Les simulations de la formulation des aliments composés ont prouvé l’exactitude de ce raisonnement aussi bien au niveau nutritionnel qu’économique.
La description ci-dessus montre les erreurs faites par la suite par les fabricants d’aliments qui distribuent toutes les matières riches en protéines à tous les types d’animaux quel que soit leur stade physiologique (croissance, reproduction, lactation...). Les formules pouvaient être plus économiques 5 mais cela conduisait à un gaspillage de protéines nobles : le soja n’aurait dû nourrir que les animaux les plus exigeants.
L’ensemble de ces travaux montre qu’il n’y a pas qu’une solution pour satisfaire le besoin protéique des animaux. Le soja n’est pas la panacée et l’on dispose d’une multitude de possibilités pour le remplacer, sans perte d’efficacité et de qualité des animaux. Le pari avait été fait de ramener notre dépendance protéique vis-à-vis de l’étranger de 85% à 65%. Il a été tenu en appliquant les mesures décrites plus haut, même s’il a fallu 12 ans pour y parvenir 6. Certes le modèle “soja” était le plus simple, mais avec un peu d’imagination, de ténacité et d’appui des Services publics et de Bruxelles, il n’était pas irremplaçable.

Aujourd’hui, la situation est inversée ; elle est aussi administrativement moins facile 7. Les farines animales ne sont plus autorisées à remplacer le soja. On entend des propositions de substitution qui ne paraissent guère réalistes (du soja français, même si cela donne la garantie non-Ogm). Déjà, sur le plan de la rentabilité, les rendements de ce dernier sont en moyenne de 28-30 qx/ha bien inférieurs à ceux du pois. De plus, on le cultive surtout dans le Sud-Ouest mais cette localisation n’a rien d’irrémédiable. Enfin où trouver les surfaces suffisantes pour le développer, même si elles sont autorisées ?


Le but de cette note n’est pas de fournir des solutions, encore moins d’opposer l’une à l’autre. Comme pour le “Plan Protéines”, nous avons besoin de toutes qui, de toute façon, devraient être adaptées à notre époque. Il est seulement important de rappeler que la France s’est déjà trouvée dans une situation voisine dont elle a pu sortir, grâce aux travaux de l’Inra en partenariat avec la filière. Ne l’oublions pas et prenons école, tout au moins en partie, sur cette expérience qui a réussi 8.

Claude Calet
Directeur Honoraire de Recherches de l’Inra
20 novembre 2000


Annexe
La note ci-dessus a été volontairement dépouillée de données statistiques. Pourtant quelques-unes de ces dernières pourraient être utiles afin de mieux saisir l’importance de la situation.

Voici quelques chiffres sur la consommation de farines de viande par les animaux domestiques et les quantités de protéines (au sens vrai du terme c’est-à-dire azote x 6,25) que cela représente.
En considérant les seules farines de viande (c’est-à-dire préparées à partir de viande, d’os, de sang, de plumes) et sans aborder le problème tout aussi inquiétant du remplacement des graisses d’origine animale, 635.800 tonnes** de ces farines ont été consommées en France en 1999. Cela représente en moyenne 360.000 tonnes** de protéines vraies.
S’il fallait remplacer ces farines par une seule source de protéines, il faudrait :


Comparaison des potentiels protéiques de quelques plantes cultivées

 

Matière première

graines de soja français
soja irrigué
graines de toumesol
graines de colza
pois protéagineux
féverole
lupin blanc
p.m. luzerne (M.S.)

Les chiffres en gras sont des moyennes

Qx/ha

28-29
48-50
23
32
55
50

40-45
150

1000 t.

978

1125
1895
1565
1310
1000
2000

MAT %

37-40

32
19
23
27-28
35-39
15-19

1000 ha nécessaires

343
200
490
592
285
262
235
133


Les valeurs de ce tableau - en tonnes et hectares - représentent des quantités en supplément de ce qui se fait déjà 9.
Le problème devient encore plus difficile lorsque toute l’Europe des Quinze supprime les farines carnées de l’alimentation du bétail. C’est alors 2,6 millions de tonnes de ces farines - soit 1,4 million de tonnes de protéines vraies - à trouver. Point n’est besoin de faire la règle de trois avec les chiffres ci-dessus pour être effrayé.

Les données du tableau sont théoriques comme toutes les moyennes
10 car le concret est plus complexe. Elles masquent la grande variabilité des compositions et ne tiennent pas compte des limitations physiologiques d’emploi. Elles ne font pas apparaître non plus les progrès attendus de la sélection des plantes ou de l’amélioration des valeurs nutritionnelles au moyen de traitements technologiques. Pourtant, elles montrent le large éventail du potentiel 11 des ressources pour assurer les besoins azotés des animaux à partir des organes des plantes. N’oublions pas d’y ajouter les matières premières industrielles (acides aminés de synthèse et co-produits convenablement traités des industries agro-alimentaires).

Le tableau fait apparaître plusieurs autres points :
• tout d’abord, le potentiel extraordinaire de la luzerne - placée là comme référence. Non seulement ses vertus agronomiques et la puissance de son système racinaire méritent attention, mais c’est elle qui use le moins d’hectares pour produire ce dont on a besoin. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il faille l’utiliser de n’importe quelle façon. Il faudrait profiter de son extraordinaire potentiel chaque fois que cela est possible, en particulier pour les ruminants. Par ailleurs, le bon équilibre en acides aminés de ses protéines pourrait être mis à profit pour les monogastriques dans la mesure où ces dernières sont séparées des substances antinutritionnelles qui les accompagnent. Il est dommage que leur extraction n’ait pas fait de progrès. Des recherches, dans ce sens, mériteraient d’être à nouveau entreprises
12
le lupin blanc 13 dont les rendements ont été améliorés. Cette graine a l’avantage d’avoir un taux protéique nettement supérieur à celui du pois et surtout de renfermer beaucoup de matières grasses (13 à 14 % d’huile). Le taux énergétique est souvent le facteur limitant d’une matière première 14 : c’est le cas du pois pour le poulet. Or, il se trouve que les volailles en croissance tolèrent bien le lupin, alors que cette légumineuse est à proscrire du régime des porcs. Voila un exemple qui montre qu’il faudrait privilégier les quelques milliers d’hectares de lupin cultivés actuellement à la première espèce et même d’en développer sa culture
la féverole n’avait pas, il y a 20 ans, une cote élevée à cause des substances antinutritionnelles qu’elle contient. Or la sélection a permis de faire des progrès dans ce sens. En outre, la féverole de printemps, appréciée au Royaume Uni, a la réputation d’être une “plante saine” qui résiste aux champignons du sol (Aphanomyces). Là aussi, cela représente une supériorité sur le pois
• chez les oléagineux, les travaux de laboratoire ne semblent guère avoir trouvé d’application. Les hybrides de colza, en qui beaucoup d’espoirs avaient été mis, ne semblent pas être utilisés. De même le décorticage du toumesol est resté lettre morte, bien que l’appareillage soit présent dans les huileries. Il faudrait analyser les raisons de ces refus.
• enfin, loin de ma pensée de dénigrer le pois, ainsi que les oléagineux, chevaux de bataille du Plan Protéines. Ils ont chacun une grande place à conserver, mais doivent encore progresser. Ils ne doivent pas occulter toutes les autres matières premières dont nous avons également besoin.


Les solutions de substitution des farines carnées ne sont pas simples, mais pour y parvenir, nous avons au moins deux chances :
• celle de nous être trouvés dans une situation qui se posait en termes très voisins il y a plus de 20 ans. Nous avons une certaine expérience qu’il faut adapter aux conditions de maintenant,
• celle d’avoir fait, depuis cette période, des progrès non négligeables en matière de recherches et de sélection.

 

Notes :

* Ce document développe une approche plus large : il situe les problèmes français et européens dans un cadre mondial ; il souligne les dimensions socio-économiques de ces problèmes qui ne peuvent se limiter aux aspects techniques ; il montre, enfin, la pluralité des voies possibles pour atteindre des objectifs qui varient selon les scénarios imaginables et imaginés pour le futur.

1 - Bien que les poudres de lait, qui sont bien d’origine animale, ne soient pas concernées.

2 - Une teneur élevée en protéines très disponibles, un équilibre excellent en acides aminés essentiels -ce qui n’est pas le cas des céréales par exemple-, une source bon marché de Phosphore et une forte valeur énergétique.

3 - Dû à une mauvaise récolte de soja pour laquelle les États-Unis avaient privilégié leur marché intérieur.

4 - Celui de Bernard Auberger et celui de Jacques Poly.

5 - Mais on voit à quoi cela conduit de donner des farines de viande aux ruminants ! Rappelons qu’elles sont interdites depuis 10 ans pour les bovins.

6 - La mise en œuvre du Plan Protéines m’a été confiée en 1978 par Pierre Méhaignerie. Elle m’a été renouvelée par Édith Cresson en 1981.

7 - Les accords de Blair House représentent un gros handicap.

8 - Elle a été le résultat d’une part de la réunion de nombreuses personnes de compétences diverses et qui se sont bien entendues et d’autre part de la mise en œuvre de diverses solutions.

9 - En admettant, par exemple pour le colza, que les exportations actuelles de graines soient toujours maintenues.

10 - D’ailleurs, ces valeurs ne sont que des ordres de grandeur. Elles devraient être précisées.

11 - Il est saisissant de constater que le blé fournit par ha rarement plus de 1 tonne de protéines de faible Valeur Biologique, alors que la luzerne en procure 2,5 à 3 fois plus de bien meilleure qualité nutritionnelle.

12 - À noter que les protéines du tabac ont des caractéristiques nutritionnelles voisines de celles de la luzerne et sont plus faciles à extraire. Mais le premier réclame de grandes quantités d’engrais azoté pour les synthétiser, ce qui n’est pas le cas de la seconde.

13 - Grâce à sa facile adaptation aux régions pauvres malgré ses rendements élevés, le lupin présente un caractère “social” en permettant à la population rurale de se maintenir en place.

14 - Jean Picard avait l’habitude de dire que si le taux des lipides du pois - qui est classiquement de 2 % seulement -pouvait être porté à 3% par sélection son incorporation dans les aliments volailles en croissance s’en trouverait changée. Or malheureusement, la variabilité génétique pour ce caractère est pratiquement inexistante. L’importance des taux énergétiques élevés fait encore plus regretter la disparition des graisses animales.

** Source Sifco.

 

Ce texte est extrait d'INRA Mensuel n°108 - Janvier 2001

 


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Mise en ligne : 16 février 2001
Mise à jour : 8 mars 2001

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