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Dans le tourbillon irrationnel
que la maladie de la “vache folle” et ses conséquences
ont suscité, l’Inra n’a guère été évoqué. L’annonce du retrait
des “farines animales 1”
ne semble pas avoir totalement calmé les esprits. Elle entraîne
cependant de nombreuses implications. Parmi celles-ci, la substitution
de ces matières premières se pose tout de suite. Les farines
de viande et de poisson ont une valeur nutritionnelle remarquable,
difficile à remplacer 2.
Or ce problème de substitution en rappelle un autre, que l’on
semble avoir oublié.
Il y a un peu plus de 25 ans, l’Europe avait dû surmonter à
la fois le premier choc pétrolier et l’embargo américain 3
sur les exportations de soja. Là aussi la panique s’était installée
chez les fabricants d’aliments du bétail et, à l’inverse de
la situation actuelle, les farines de viande avaient constitué
un premier palliatif d’un manque de soja. La contribution de
l’Inra à la résolution de ce problème avait été importante.
En effet, dès 1960, plusieurs de ses scientifiques avaient
convaincu les équarrisseurs de faire l’effort de préparer un
produit qui conserve toutes les qualités de la viande. Mieux
encore, et aux mêmes dates, des chercheurs de l’Inra avaient
étudié, sélectionné, cultivé des plantes (féveroles, pois,
lupins et autres légumineuses fourragères, colza, tournesol)
pour savoir dans quelle mesure elles pouvaient fournir de bons
aliments au bétail.
D’autres avaient analysé les parties consommables de ces dernières,
mesuré leurs valeurs nutritionnelles et cherché à les améliorer
par voie technologique.
Les données accumulées ont fourni les éléments de réponse à
la demande du ministre Pierre Méhaignerie en 1976 qui s’étonnait
que la France, pays agricole par excellence, subisse les effets
de l’embargo de 73. Deux rapports 4
ont pu être rapidement établis et acceptés, par le ministre
d’abord et par Bruxelles ensuite, sous le vocable de “Plan
Protéines”.
Pour n’en garder que l’esprit, disons qu’ils étaient surtout
fondés sur 3 principes :
• Ne pas vouloir copier à tout prix les modèles américains
d’alimentation mais en imaginer d’autres à éprouver au niveau
européen (par ex. blé-colza, au lieu de maïs-soja).
• Utiliser ce dont nous disposions déjà, par exemple, pour
les ruminants, s’adresser à nos ressources fourragères au
maximum, en cultivant mieux nos prairies et en apprenant
à mieux conserver la valeur alimentaire de l’herbe. Avec un
apport d’azote soluble, le formidable fermenteur qu’est le
rumen fonctionne parfaitement. Un complément de tourteau, mais
pas forcément de soja, n’est justifié que pour les fortes laitières.
• Mais surtout, mieux satisfaire les besoins azotés de chaque
espèce animale domestique (ruminants, porcs, gallinacés, dindes
et oies) et de les ajuster à chaque niveau de production. Le
corollaire en est le choix des matières protéiques convenant
à chaque cas. Pour les porcs et les poules pondeuses,
les pois et autres protéagineux conviennent bien. Il faut les
privilégier pour ces monogastriques. Le tourteau de soja, les
farines d’origine animale, les hydrolysats et les acides aminés
de synthèse doivent être alloués aux poulets, dindons, pintades
qui ont des besoins protéiques très élevés. Les simulations
de la formulation des aliments composés ont prouvé l’exactitude
de ce raisonnement aussi bien au niveau nutritionnel qu’économique.
La description ci-dessus montre les erreurs faites par la suite
par les fabricants d’aliments qui distribuent toutes les matières
riches en protéines à tous les types d’animaux quel que soit
leur stade physiologique (croissance, reproduction, lactation...).
Les formules pouvaient être plus économiques
5 mais cela conduisait à un gaspillage
de protéines nobles : le soja n’aurait dû nourrir que les animaux
les plus exigeants.
L’ensemble de ces travaux montre qu’il n’y a pas qu’une solution
pour satisfaire le besoin protéique des animaux. Le soja n’est
pas la panacée et l’on dispose d’une multitude de possibilités
pour le remplacer, sans perte d’efficacité et de qualité des
animaux. Le pari avait été fait de ramener notre dépendance
protéique vis-à-vis de l’étranger de 85% à 65%. Il a été tenu
en appliquant les mesures décrites plus haut, même s’il a fallu
12 ans pour y parvenir 6.
Certes le modèle “soja” était le plus simple, mais avec un
peu d’imagination, de ténacité et d’appui des Services publics
et de Bruxelles, il n’était pas irremplaçable.
Aujourd’hui, la situation est inversée ; elle est aussi administrativement
moins facile 7. Les
farines animales ne sont plus autorisées à remplacer le soja.
On entend des propositions de substitution qui ne paraissent
guère réalistes (du soja français, même si cela donne la garantie
non-Ogm). Déjà, sur le plan de la rentabilité, les rendements
de ce dernier sont en moyenne de 28-30 qx/ha bien inférieurs
à ceux du pois. De plus, on le cultive surtout dans le Sud-Ouest
mais cette localisation n’a rien d’irrémédiable. Enfin où trouver
les surfaces suffisantes pour le développer, même si elles
sont autorisées ?
Le but de cette note n’est pas de fournir des solutions, encore
moins d’opposer l’une à l’autre. Comme pour le “Plan Protéines”,
nous avons besoin de toutes qui, de toute façon, devraient
être adaptées à notre époque. Il est seulement important de
rappeler que la France s’est déjà trouvée dans une situation
voisine dont elle a pu sortir, grâce aux travaux de l’Inra
en partenariat avec la filière. Ne l’oublions pas et prenons
école, tout au moins en partie, sur cette expérience qui a
réussi 8.
Claude Calet
Directeur Honoraire de Recherches de l’Inra
20 novembre 2000
Annexe
La note ci-dessus a été volontairement dépouillée de données
statistiques. Pourtant quelques-unes de ces dernières pourraient
être utiles afin de mieux saisir l’importance de la situation.
Voici quelques chiffres sur la consommation de farines de viande
par les animaux domestiques et les quantités de protéines (au
sens vrai du terme c’est-à-dire azote x 6,25) que cela représente.
En considérant les seules farines de viande (c’est-à-dire préparées
à partir de viande, d’os, de sang, de plumes) et sans aborder
le problème tout aussi inquiétant du remplacement des graisses
d’origine animale, 635.800 tonnes**
de ces farines ont été consommées en France en 1999. Cela représente
en moyenne 360.000 tonnes** de protéines vraies.
S’il fallait remplacer ces farines par une seule source de
protéines, il faudrait :
Comparaison des potentiels protéiques de quelques
plantes cultivées
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Matière première
graines de soja français
soja irrigué
graines de toumesol
graines de colza
pois protéagineux
féverole
lupin blanc
p.m. luzerne (M.S.)
Les chiffres en gras sont
des moyennes
|
Qx/ha
28-29
48-50
23
32
55
50
40-45
150
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1000 t.
978
“
1125
1895
1565
1310
1000
2000
|
MAT %
37-40
“
32
19
23
27-28
35-39
15-19
|
1000 ha nécessaires
343
200
490
592
285
262
235
133
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Les valeurs de ce tableau - en tonnes et hectares
- représentent des quantités en supplément de ce qui se fait
déjà 9.
Le problème devient encore plus difficile lorsque toute l’Europe
des Quinze supprime les farines carnées de l’alimentation du
bétail. C’est alors 2,6 millions de tonnes de ces farines -
soit 1,4 million de tonnes de protéines vraies - à trouver.
Point n’est besoin de faire la règle de trois avec les chiffres
ci-dessus pour être effrayé.
Les données du tableau sont théoriques comme toutes les moyennes
10 car le concret est plus
complexe. Elles masquent la grande variabilité des compositions
et ne tiennent pas compte des limitations physiologiques d’emploi.
Elles ne font pas apparaître non plus les progrès attendus
de la sélection des plantes ou de l’amélioration des valeurs
nutritionnelles au moyen de traitements technologiques. Pourtant,
elles montrent le large éventail du potentiel 11
des ressources pour assurer les besoins azotés
des animaux à partir des organes des plantes. N’oublions pas
d’y ajouter les matières premières industrielles (acides aminés
de synthèse et co-produits convenablement traités des industries
agro-alimentaires).
Le tableau fait apparaître plusieurs autres points :
• tout d’abord, le potentiel extraordinaire de la luzerne
- placée là comme référence. Non seulement ses vertus agronomiques
et la puissance de son système racinaire méritent attention,
mais c’est elle qui use le moins d’hectares pour produire ce
dont on a besoin. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il faille
l’utiliser de n’importe quelle façon. Il faudrait profiter
de son extraordinaire potentiel chaque fois que cela est
possible, en particulier pour les ruminants. Par ailleurs,
le bon équilibre en acides aminés de ses protéines pourrait
être mis à profit pour les monogastriques dans la mesure où
ces dernières sont séparées des substances antinutritionnelles
qui les accompagnent. Il est dommage que leur extraction n’ait
pas fait de progrès. Des recherches, dans ce sens, mériteraient
d’être à nouveau entreprises 12
• le lupin blanc 13
dont les rendements ont été améliorés. Cette
graine a l’avantage d’avoir un taux protéique nettement supérieur
à celui du pois et surtout de renfermer beaucoup de matières
grasses (13 à 14 % d’huile). Le taux énergétique est souvent
le facteur limitant d’une matière première 14
: c’est le cas du pois pour le poulet. Or, il se trouve que
les volailles en croissance tolèrent bien le lupin, alors que
cette légumineuse est à proscrire du régime des porcs. Voila
un exemple qui montre qu’il faudrait privilégier les quelques
milliers d’hectares de lupin cultivés actuellement à la première
espèce et même d’en développer sa culture
• la féverole n’avait pas, il y a 20 ans, une cote élevée
à cause des substances antinutritionnelles qu’elle contient.
Or la sélection a permis de faire des progrès dans ce sens.
En outre, la féverole de printemps, appréciée au Royaume Uni,
a la réputation d’être une “plante saine” qui résiste aux champignons
du sol (Aphanomyces). Là aussi, cela représente une supériorité
sur le pois
• chez les oléagineux, les travaux de laboratoire ne
semblent guère avoir trouvé d’application. Les hybrides de
colza, en qui beaucoup d’espoirs avaient été mis, ne semblent
pas être utilisés. De même le décorticage du toumesol est resté
lettre morte, bien que l’appareillage soit présent dans les
huileries. Il faudrait analyser les raisons de ces refus.
• enfin, loin de ma pensée de dénigrer le pois, ainsi
que les oléagineux, chevaux de bataille du Plan Protéines.
Ils ont chacun une grande place à conserver, mais doivent encore
progresser. Ils ne doivent pas occulter toutes les autres matières
premières dont nous avons également besoin.
Les solutions de substitution des farines carnées ne sont pas
simples, mais pour y parvenir, nous avons au moins deux chances
:
• celle de nous être trouvés dans une situation qui se posait
en termes très voisins il y a plus de 20 ans. Nous avons une
certaine expérience qu’il faut adapter aux conditions de maintenant,
• celle d’avoir fait, depuis cette période, des progrès non
négligeables en matière de recherches et de sélection.
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