Les OGM à l'INRA  
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Extrait du dossier publié par l'INRA en mai 1998


OGM et Agriculture


Quels bénéfices techniques et économiques l'agriculture peut-elle attendre des OGM ?

Les promoteurs du génie génétique, notamment les firmes qui ont investi dans ce domaine, le présentent systématiquement comme source de nombreux bénéfices pour les consommateurs, les agriculteurs et l'environnement, et comme «indispensables pour nourrir l'humanité au 21ème siècle». Quels sont ces effets positifs escomptés ?

Sylvie Bonny
Unité d'Économie et Sociologie Rurales
INRA Grignon-Massy-Paris-Versailles


Les apports que l'on anticipe de l'emploi du génie génétique en agriculture sont notables, avec, en particulier, un accroissement considérable des potentialités d'introduction de nouvelles caractéristiques dans les plantes et les animaux grâce à la meilleure connaissance des mécanismes en jeu et à la possibilité d'utiliser des gènes provenant de quasiment l'ensemble du monde vivant connu. Mais, compte tenu du fait que les plantes transgéniques ne sont réellement cultivées en champ en vraie grandeur par des agriculteurs que depuis 1995 et dans un nombre très limité de pays, on ne dispose pas encore en nombre suffisant de bilans rigoureux a posteriori de leur emploi à grande échelle pour confirmer ou pour infirmer les divers bénéfices potentiels évoqués.

Une meilleure efficacité de la production agricole

Le développement de plantes résistantes aux herbicides, aux insectes, aux virus et à divers agents de maladies pourrait permettre de réduire les traitements chimiques, ou bien de diminuer les pertes de production dans les cas où il n'existe pas de traitement, ou du moins pas de traitement économiquement accessible. Cela serait d'un grand intérêt, car les pertes sont considérables (cf. encadré) et les traitements actuellement utilisés parfois polluants. En ce sens pour évaluer l'apport éventuel du génie génétique, il faut le comparer au cas par cas aux méthodes actuellement employées face à tel ou tel problème et aux autres alternatives possibles. La réduction des pertes pourrait également être obtenue par une meilleure conservation des végétaux après la récolte : on attend là aussi de nouvelles possibilités avec la transgénèse.

L'intérêt d'une réduction des pertes de production serait particulièrement sensible pour ceux des pays en développement qui disposent de peu de terres arables par habitant et par actif agricole : cela permettrait d'accroître la production sans mettre en culture de nouvelles terres, ce qui conduit souvent à la déforestation ou à l'érosion, et par là à une dégradation des ressources naturelles.

Mais chaque situation nécessite un examen approfondi. Il existe en effet d'autres moyens que les pesticides ou les OGM pour lutter contre les divers agresseurs des cultures : création de variétés résistantes par les méthodes classiques de sélection, rotations culturales, emploi de diverses techniques spécifiques (désherbage mécanique, lutte biologique ou intégrée), etc. Il serait donc important de comparer les diverses méthodes sur une durée assez longue en termes, d'une part, d'investissements et de temps nécessaires en recherches pour les mettre au point, d'autre part de résultats obtenus dans les domaines agro-économiques, environnementaux et de qualité, après une utilisation assez longue. Cela permettrait entre autres des évaluations plus précises, par exemple pour apprécier si les plantes transgéniques résistantes aux herbicides ou à certains ravageurs nécessitent effectivement moins de pesticides, ou des pesticides moins nocifs.

Importance des pertes de production en agriculture

L'emploi du génie génétique pourrait contribuer à réduire les pertes, mais sont-elles importantes actuellement ? Oerke et Dehne (1997) ont tenté une estimation pour 91-93 : en l'absence de toute intervention de protection des cultures, la moitié aux cinq-sixièmes de la production mondiale atteignable serait perdue pour les grandes productions (tableau 1 ci-dessous). L'efficacité des traitements effectivement pratiqués en 91-93 varie beaucoup selon les productions et les régions : les pertes réelles sont en moyenne de 42% pour les principales céréales, mais de 51% pour le riz; elles s'élèvent par ailleurs à 42% pour les pommes de terre et à 37% pour le coton en moyenne mondiale, mais avec des variations notables selon les grandes régions (tableau 2 ci-dessous). Ainsi en définitive en 91-93, 42% de la production agricole potentielle était perdue à cause des maladies, des ravageurs, des mauvaises herbes. Si ces dernières constituent le risque le plus élevé en volume potentiel de perte, elles sont aussi actuellement les mieux maîtrisées; de ce fait les diverses sources de pertes ont un impact proche (tableau 3 ci-dessous).

Une amélioration des capacités de production en conditions difficiles

Les promoteurs du génie génétique mettent aussi en avant l'intérêt de pouvoir introduire dans les plantes des caractères de résistance à la sécheresse, au sel ou aux métaux lourds, qui actuellement handicapent la production agricole dans un nombre croissant de régions. Des expériences sont aussi menées pour améliorer la tolérance au gel, par exemple en modifiant les bactéries naturellement présentes sur les plantes qui jouent un rôle initiateur dans la transformation de l'eau en glace. Les possibilités en ces domaines de parvenir à des résultats applicables à grande échelle dépendent de la complexité des mécanismes en jeu : si une caractéristique de résistance est gouvernée par un seul gène, ou bien repérable sur le génome grâce à des marqueurs, la création de variétés tolérantes à ce stress (tout en restant suffisamment productives) sera facilitée et a plus de chances d'aboutir dans un délai raisonnable.

Cette amélioration des capacités productives est perçue par cer-tains consommateurs comme inutile, voire nuisible en période de surproduction dans les pays développés comme la France. Mais elle peut aussi y être utilisée pour produire la même quantité avec moins de produits chimiques ou de ressources naturelles (terre, eau...) et pour diminuer les coûts de production tout en limitant les pollutions. En ce sens tout dépend de la façon dont on utilise les possibilités des nouvelles technologies. Une question essentielle sera alors de savoir comment se fait l'orientation des applications, qui intervient dans les mécanismes de régulation, quels intérêts sont pris en compte. Quant aux problèmes actuels de malnutrition dans le monde, ils ne proviennent pas d'une insuffisance de la production agricole globale, mais d'une part de guerres ou de facteurs d'insécurité, d'autre part de la faiblesse des revenus d'une partie de la population qui ne peut acheter la nourriture disponible. Une amélioration de la situation nutritionnelle supposerait que ceux qui font des cultures vivrières produisent davantage et mieux, et que la situation économique des autres progresse, processus complexes ne dépendant pas en général d'une seule innovation technique...

Une amélioration de la qualité des productions

L'apport potentiel de la transgénèse en ce domaine est souvent mis en avant, mais les différents acteurs de la filière ne donnent pas la même signification au concept de qualité, d'où parfois des incompréhensions. Le transformateur par exemple se soucie de la qualité technologique, de la composition en certains glucides, protéines ou lipides, de l'aptitude à telle ou telle transformation industrielle. Les pouvoirs publics s'intéressent à la qualité sanitaire, à l'absence de substances toxiques et à la véracité des indications mentionnées sur les étiquettes. Le distributeur recherche une belle apparence, une bonne capacité de conservation et un écoulement rapide. Quant au consommateur, il se préoccupe plutôt de la qualité organoleptique et sensorielle et, de plus en plus, des aspects santé ou du mode d'obtention des produits : certains sont sensibles au caractère dit "naturel", d'autres à une évocation d'une typicité locale (origine montagne...).

Différents aspects que recouvre la notion de qualité peuvent être modifiés par les biotechnologies et la transgénèse, par exemple la modification de la teneur en divers acides gras chez les oléagineux, l'amélioration de la capacité des productions à subir certains processus de transformation après la récolte, l'augmentation de la teneur en vitamines, etc. Ainsi pour les uns les biotechnologies permettront une amélioration de la qualité, notamment sous l'aspect de la composition du produit, tandis qu'au contraire les opposants au génie génétique y verront une altération, voire une disparition de celle-ci vu le mode d'obtention, perçu comme une "manipulation" trop poussée ou trop artificielle du vivant.

Une possibilité accrue de diversifier la production agricole

Le génie génétique et les biotechnologies pourraient donner à l'agriculture la possibilité de créer de nouveaux produits grâce aux plantes transgéniques, par exemple des molécules pharmaceutiques ou des produits agricoles à composition modifiée adaptés à divers usages chimiques ou énergétiques. Ils pourraient aussi rendre possible de nouvelles voies d'obtention de certaines substances comme la vanille, le pyrèthre, des alcaloïdes, des édulcorants très puissants, etc.

Les agriculteurs français sont souvent intéressés par cette perspective de nouveaux débouchés ; cependant les matières premières énergétiques ou chimiques agricoles risquant d'être payées à bas prix, il n'est pas certain que cela puisse contribuer à faire vivre un nombre très important d'exploitations. Les agriculteurs gagneraient sans doute davantage en s'orientant vers des produits ou services à haute valeur ajoutée à condition qu'une part substantielle de la valeur ajoutée puisse leur revenir, ce qui implique en général qu'ils assurent eux-mêmes la transformation et/ou la vente, ou bien qu'ils puissent exercer un contrôle sur la filière. Or cela risque d'être assez peu le cas, du moins dans un premier temps, pour les produits issus d'OGM.

En définitive les potentialités du génie génétique en agriculture paraissent importantes. En particulier, on peut y voir une nouvelle voie d'évolution technique reposant davantage sur les processus du vivant et moins sur les produits chimiques, et un moyen supplémentaire d'adapter la production agricole à divers usages et diverses conditions de milieu. Mais n'oublions pas que toute technique est ambivalente : le bilan global bénéfices/risques dépend des orientations qui lui sont données et de la façon dont on utilise et régule ses applications.


[R] Pour en savoir plus

Bonny S., 1996. - Les biotechnologies en agriculture : perspectives et enjeux. Futuribles (211), juillet-août, pp. 51-76.

Bonny S., 1997. - Les nouvelles technologies sont-elles une menace pour l'environnement ou le moyen de nourrir l'humanité au 21ème siècle ? Ingénieries eau - agriculture- territoires, Numéro spécial "Prospective pour l'environnement", pp. 51-70. À paraître également dans les Actes du Colloque international "Quel environnement au 21ème siècle ?"

Oerke E. C., Dehne H.-W., 1997. - Global crop production and the efficacy of crop protection - Current situation and future trends. European Journal of Plant Pathology (103), pp 203-215.


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