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Extrait du dossier publié par l'INRA en mai 1998 |
OGM et Agriculture
Les OGM risquent-ils d'accroître la dépendance de l'agriculture
vis-à-vis de l'industrie ?
Quels nouveaux rapports entre l'agriculture et l'industrie d'agrofourniture
entraîne l'emploi de plantes génétiquement transformées
?
La dépendance de l'agriculteur risque-t-elle de devenir plus grande
aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud, pour lesquels
les OGM sont souvent présentés comme une innovation prometteuse
?
Sylvie Bonny
Unité d'Économie et Sociologie Rurales
INRA Grignon-Massy-Paris-Versailles
L' agriculture achète de plus en plus d'intrants à l'industrie, dont des semences pour une part importante mais variable selon les cultures. Quels changements apporterait l'introduction de plantes transgéniques ? Les semences d'OGM seront très probablement plus chères pour pouvoir rémunérer la longue phase de Recherche/Développement et tous les investissements effectués par les firmes avant leur commercialisation. En cas de plante rendue résistante à un insecte, à un agent pathogène, l'agriculteur achètera sans doute moins de produits de traitement contre cet agent, ou bien s'il n'existait pas de traitement, il aura un rendement meilleur ; toutefois sa marge sera-t-elle augmentée de beaucoup compte tenu du prix plus élevé de la semence ? Il est probable que sa marge sera accrue (sinon il ne serait pas incité à utiliser la semence transgénique), mais sans doute faiblement. La conduite technique de la culture pourrait être parfois plus facile, du moins dans certaines situations, cependant cela est à voir au cas par cas et sur une période assez longue.
En utilisant une semence transgénique, l'agriculteur sera davantage lié à l'agro-industrie. Ainsi avec une plante rendue résistante à un herbicide, il devra nécessairement utiliser ce type de désherbant et sans doute la marque vendue par la firme qui a participé à la mise au point de la semence transgénique résistante ; il devra alors souvent utiliser un "package technologique" et suivre rigoureusement les prescriptions (plus rigoureusement qu'avec des plantes non transgéniques) s'il veut éviter des difficultés.
Si l'agriculteur cultive une plante transgénique à composition modifiée (par exemple du colza enrichi en tel ou tel acide gras), ce sera probablement sous contrat avec une firme qui lui fournira la semence, les produits de traitement, un cahier des charges à respecter pour la culture, et enfin qui achètera sa production. Si diverses formes de contrat ont existé de longue date dans une grande partie du secteur agricole, contrairement à l'image d'Epinal de l'agriculteur seul maître chez lui, on peut noter qu'elles ont rarement été à l'avantage des travailleurs de la terre eux-mêmes. En sera-t-il différemment aujourd'hui où les agriculteurs ont obtenu davantage de pouvoir de représentation et de défense de leurs intérêts de par leurs syndicats ? L'agriculture risque en tout cas d'être de moins en moins "paysanne" et davantage industrielle, alors que pourtant le génie génétique offre la possibilité d'une agriculture valorisant mieux les processus du vivant et reposant moins sur les produits chimiques.
L'apport de la biologie moléculaire à la connaissance du fonctionnement du vivant est considérable. Ce type d'approche pourrait devenir largement dominant dans la recherche agronomique, d'autant plus que beaucoup d'attentes sont placées en elle. Elle risque alors d'absorber la majeure partie des ressources et des investissements, ce qui détournerait d'autres types de démarches pourtant également nécessaires : d'une part la connaissance des organismes entiers, du fonctionnement des écosystèmes et la prise en compte de la globalité, d'autre part la recherche d'autres voies d'amélioration de la production (par exemple les méthodes de production intégrée où, pour contrôler les ravageurs sans nuire à l'environnement, on met en ¦uvre l'ensemble des éléments en jeu : sélection variétale, rotations, mode de conduite des cultures, lutte biologique ou intégrée, etc.). Une démarche scientifique basée essentiellement sur la biologie moléculaire pourrait conduire à des innovations peu adaptées aux milieux socio-économiques où elles doivent s'insérer, en particulier si une technologie présentée comme miraculeuse amène à négliger d'autres facteurs essentiels de la production agricole et alimentaire notamment dans les pays en développement.
Le génie génétique représente de gros enjeux économiques et financiers, et cela d'autant plus que les biotechnologies se développent dans un climat de compétition exacerbée. Compétition entre les firmes qui ont investi dans ce secteur, compétition entre pays agro-exportateurs sur les marchés mondiaux, compétition dans chaque pays entre producteurs agricoles, et enfin compétition au niveau de la commercialisation finale des produits entre firmes agro-alimentaires d'aval ainsi qu'entre grands distributeurs pour accroître leurs parts de marché. Ce contexte de compétition exacerbée détermine très fortement l'orientation des biotechnologies et du génie génétique et par là ses impacts potentiels. Or il peut être un facteur de risque en induisant une course en avant sans réflexion suffisante, même si les firmes &endash; particulièrement soucieuses de leur image de marque &endash; prennent et annoncent diverses précautions pour l'améliorer, ou du moins ne pas subir de dommage en ce domaine ! Les alliances, acquisitions et fusions en cours dans l'agribusiness pourraient aboutir à une très forte concentration du secteur en une poignée de complexes agro-industriels géants intégrant sous diverses formes la recherche, la production, la distribution et le marketing.
Un facteur supplémentaire d'emprise du secteur industriel sur l'agriculture pourrait être le développement des brevets. Compte tenu des coûts de R&D. du génie génétique, les firmes ont réclamé que les produits obtenus puissent être protégés par brevet, comme pour les autres inventions de l'industrie, sans s'en tenir aux simples droits d'obtention végétale. Les entreprises les plus importantes risquent ainsi de s'approprier une part du matériel génétique, ce qui pourrait freiner la création de nouvelles variétés par d'autres firmes.
Outre cette évaluation de l'impact de la diffusion du génie génétique en agriculture, il serait également utile d'analyser à l'aide d'un scénario prospectif les inconvénients ou avantages éventuels qu'entraînerait son refus dans certains pays : quelles seraient les conséquences d'une non commercialisation des OGM dans l'agriculture de l'Union Européenne alors qu'ils se diffuseraient dans d'autres parties du monde ?
OGM et Pays du Sud
Le développement des brevets a conduit diverses associations à dénoncer les risques de "biopiratage" des ressources génétiques des pays du Sud. En effet la biodiversité est nettement plus grande dans ces derniers. A partir de plantes médicinales traditionnelles des pharmacopées locales, des firmes extraient des principes actifs intéressants qu'elles protègent par brevet, puis commercialisent sous forme de médicaments. De même des plantes locales intéressantes comme le quinoa ont été transformées génétiquement aux usa avec protection par brevet. Cela peut priver de débouchés les agriculteurs andins qui en produisaient pour l'exportation vers l'Amérique du Nord. Diverses ONG (organisations non gouvernementales) dénoncent par ailleurs le fait que rien ou quasiment rien ne revienne aux pays du Sud qui ont découvert les intérêts de la plante (évitant aux firmes pharmaceutiques ou agrochimiques des screenings coûteux de milliers de molécules) et qui l'ont, dans le cas des plantes cultivées, améliorée génétiquement avec des méthodes traditionnelles durant des millénaires. Certes l'article 19 de la Convention de Rio sur la Diversité biologique de 1992 stipule qu'une rémunération est due aux pays en développement (PVD) pour leur matériel génétique, mais son acceptation et son application effectives rencontrent des obstacles.
Les recherches en matière de biotechnologies et de génie génétique sont effectuées principalement par de grandes firmes privées qui visent les marchés solvables. Ainsi les essais aux champs de plantes transgéniques sur la période 1986-1995 ont été réalisés pour 92% d'entre eux dans les pays développés et pour 8% seulement dans les PVD (notamment en Argentine et Chine). La part des essais effectués en Afrique n'était que de 0,7%, et en Asie en développement (Chine inclue) de 1,7 % pour la même période. Certes des travaux sur les biotechnologies et le génie génétique sont aussi menés dans les Centres internationaux de recherche agronomique, par des organismes de recherche de certains pays du Sud, et enfin par ceux des pays développés axés vers la coopération comme en France l'ORSTOM ou le CIRAD; par ailleurs diverses initiatives visent à développer des recherches tournées vers les besoins des PVD. Mais les ressources financières affectées seront-elles suffisantes face aux besoins ? Les recherches en matière de génie génétique sont à l'heure actuelle tournées pour une large part vers les marchés des pays riches. Compte tenu des potentialités prêtées au génie génétique, l'un des risques majeurs serait alors qu'il ne soit pas suffisamment orienté vers la demande de ceux qui en auraient le plus besoin, mais qu'au contraire il contribue à accentuer le fossé entre pays développés et certains pays du Sud ayant plus difficilement les moyens de le mettre en ¦uvre pour améliorer leur propre production.
D'autant plus qu'avec les OGM les pays du Nord pourraient produire diverses substances qu'actuellement ils extraient de produits achetés dans les PVD. Ainsi la production de divers types d'acides gras dans du colza transgénique pourrait presque anéantir les exportations d'huile de palme ou de coprah de certains pays. La production par génie génétique de thaumatine (un édulcorant intense actuellement extrait d'une plante tropicale) ou d'arômes de vanille naturelle risque de ruiner leur cueillette ou leur culture dans certains pays du Sud. L'impact des biotechnologies dépend en ce domaine de divers facteurs, en particulier des possibilités de diversification de la production dans les pays du Sud et de leur situation : sont-ils importateurs ou exportateurs nets de produits agricoles ? Leur potentiel technologique est-il bas ou élevé ? Pourront-ils exporter d'autres types de produits ?
Le génie génétique est par ailleurs une technologie sophistiquée que certains pays du Sud qui manquent d'infrastructures de R&D. pourraient avoir du mal à développer, ou alors qui risque d'absorber une part écrasante des ressources, en laissant peu de disponibles pour d'autres activités. Aussi peut-on s'interroger sur ce que sera l'apport effectif du génie génétique pour améliorer la production agricole dans les pays où une part de la population souffre de malnutrition, alors que, pourtant, l'un des arguments les plus fréquemment avancés pour légitimer le génie génétique est sa nécessité pour nourrir l'humanité au 21ème siècle. Certes on peut envisager une division internationale du travail accrue et un fort développement des échanges : les pays du Nord produiraient massivement des denrées agricoles pour leur consommation intérieure et l'exportation ; les pays du Sud ayant peu de terres arables mais beaucoup de main d'oeuvre se spécialiseraient dans les produits manufacturés pour eux-mêmes et pour les vendre aux autres pays. Mais ce scénario d'internationalisation quasi totale de la production et des échanges pourrait se heurter à diverses difficultés (chômage, etc.).
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