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Extrait du dossier publié par l'INRA en mai 1998 |
OGM et Agriculture
Comment apprécier l'intérêt des OGM
pour la compétitivité de l'agriculture ?
L'utilisation de plantes transgéniques résistantes à un herbicide peut présenter pour l'agriculteur des avantages, qui doivent être vérifiés, mais aussi des inconvénients. Elle entraînera notamment des changements importants dans la gestion des programmes de désherbage. On ne connait pas encore toutes les modifications, notamment sur les plan économique et environnemental, qui lui seront liées. Elles varieront probablement de manière importante selon la culture et le type d'exploitation.
Antoine Messéan, CETIOM
(1)
Chargé de mission à l'INRA auprès de la
Délégation
Permanente à l'Agriculture, au Développement
et à la Prospective
Parmi les grandes cultures françaises, c'est pour le colza, le maïs et la betterave que la transformation génétique est la plus avancée. Les travaux portent sur différents caractères (stérilité mâle, qualité de l'huile, résistance aux maladies ou aux ravageurs...). La résistance aux herbicides constitue un modèle de référence (traçabilité évidente) pour appréhender les multiples conséquences que pourrait provoquer le développement en agriculture de certaines cultures issues du génie génétique : adéquation à cette nouvelle situation du dispositif réglementaire fondé sur le principe de précaution, conséquences en termes de pratiques agricoles et de compétitivité des filières concernées, enjeux des biotechnologies au niveau international, impact sur les écosystèmes, l'environnement et la biodiversité, acceptabilité par la société.
Quelles conséquences pour l'agriculteur ?
Le développement de l'agriculture des cinquante dernières années s'est appuyé sur la mise au point et l'appropriation de multiples innovations qui ont bouleversé le monde agricole. La commercialisation des plantes transgéniques s'inscrit dans un contexte où l'amélioration génétique, déjà très largement mise en oeuvre par des méthodes classiques, est perçue comme un facteur essentiel de la compétitivité de l'agriculture. Les critères à prendre en compte dans l'analyse de l'intérêt que pourront porter les agriculteurs à ce type d'innovation sont illustrés dans le cas du colza résistant à un herbicide.
* L'intérêt technico-économique
Comme pour toute autre innovation proposée à l'agriculteur, il s'agit d'un critère essentiel mais qu'il est difficile d'apprécier aujourd'hui. En effet, si le coût et l'efficacité des pratiques actuelles de désherbage sont connus, l'intérêt d'une stratégie fondée sur la résistance à un herbicide reste à évaluer : doses et fréquences de traitement, coût de la semence, impact positif sur le rendement, suppression des traitements de présemis ou de prélevée.
Compte tenu des pratiques actuelles et des problèmes rencontrés dans la lutte contre les mauvaises herbes, la technologie «colza tolérant aux herbicides» pourrait attirer des agriculteurs cultivant environ 20 % de la surface en colza. Son introduction devrait concerner en priorité les parcelles qui reçoivent des traitements de désherbage multiples et onéreux : programmes présemis - prélevée - postlevée ou prélevée - postlevée, qui visent à éliminer des mauvaises herbes particulièrement difficiles à détruire. Il est possible d'envisager une introduction sensiblement plus importante des «systèmes» glufosinate et glyphosate (2), à cause de leur large spectre d'action, alors que le système oxynils est sélectif des graminées.
À ces champs, pourra s'ajouter une partie des parcelles des agriculteurs, qui aujourd'hui sont satisfaits du désherbage présemis - prélevée ou prélevée seul, s'il s'avérait que le niveau de contrôle des mauvaises herbes obtenu par les systèmes proposés était sensiblement meilleur ou susceptible de satisfaire davantage ces agriculteurs sur un plan technique.
Toujours dans le cas du colza, si l'on compare uniquement le coût actuel des programmes de désherbage, le désherbage des colzas résistants est en général plus économique.
Cependant, des inconnues demeurent :
- Quel sera le coût supplémentaire des semences de colza tolérant par rapport aux semences classiques ?
- Quelle sera la différence de coût entre cette semence de colza tolérant aux herbicides et la semence de ferme, pour ceux qui en utilisent encore ?
- Quelle sera la réaction des sociétés vendant les produits actuels de désherbage du colza ? S'ajusteront-elles à la nouvelle technologie concurrente ?
- À quel coût seront gérées, dans les rotations et particulièrement en interculture, les repousses résistantes aux herbicides et les nouvelles adventices qui le deviendraient (par croisement interspécifique) ?
- Quelles seront les conditions d'accès à l'innovation ?
Dans le cas de la résistance au glyphosate, la société concernée fait signer au producteur américain un contrat par lequel ce dernier s'engage à acheter des semences certifiées chaque année (3), à utiliser un produit commercial précis (4) et à acquitter un droit d'utilisation qui est partagé entre cette société, le semencier et le distributeur. Les producteurs français voient dans ce système, s'il était appliqué, une dépendance accrue vis-à-vis de l'agro-fourniture.
Pour le maïs, les programmes actuels de désherbage donnent satisfaction aux producteurs en termes d'efficacité. Les résistances aux herbicides pourraient présenter un intérêt majeur si telle ou telle matière active n'était plus autorisée à l'avenir, comme dans le cas de l'atrazine.
* Les effets à long terme sur le système de culture
La gestion de cultures différentes résistantes à un même herbicide, le contrôle de repousses résistantes ou l'acquisition de la résistance par certaines adventices vont entraîner une complexité accrue pour l'agriculteur qui devra raisonner avec des couples variété/herbicide. Il lui faudra garder la mémoire de l'historique de ses parcelles et modifier, dans un certain nombre de cas, ses pratiques (entretien de la jachère par exemple). L'innovation ne peut donc pas être raisonnée uniquement à partir du couple variété/herbicide. Il convient d'avoir dès maintenant une vision globale de cette nouvelle stratégie de désherbage en évaluant les différentes conséquences et en mettant au point, avant la commercialisation effective des variétés, toutes les mesures d'accompagnement nécessaires, notamment en ce qui concerne la gestion de nouvelles adventices. Il faudra tout particulièrement veiller à ce que le management de ces couples variété/herbicide n'aboutisse pas à supprimer du marché les herbicides totaux actuels qui sont efficaces, présentent un profil environnemental satisfaisant, ou en tout cas meilleur que celui de la plupart des autres herbicides, et sont relativement bon marché.
Le désherbage des colzas résistants après leur levée supprimera l'application de produits traditionnels de présemis et prélevée, réduisant d'autant le temps nécessaire à la mise en place de chaque hectare de colza. Il permet ainsi de consacrer toute la période de fin août au travail du sol et au semis de colza et de moins étaler ces semis. Cet avantage est appréciable dans les grandes exploitations céréalières, tout particulièrement dans les régions où les récoltes des céréales sont tardives (août) et où le colza doit être semé aussitôt après (fin août).
L'avantage au moment des semis de colza est à mettre en balance avec l'inconvénient provoqué par la nécessité d'effectuer deux passages de désherbage à l'automne. En effet, l'un au moins de ces passages de postlevée est en concurrence avec les travaux de préparation du sol et de semis des céréales d'hiver. Cependant, d'après l'analyse menée sur l'organisation d'une exploitation en fonction du nombre de jours disponibles, il semblerait que l'agriculteur puisse gérer cette augmentation du temps de travail à l'automne, car elle représente peu de temps par rapport aux travaux sur céréales. Cette analyse gagnerait à être affinée et reconduite pour différents types d'exploitation.
Par ailleurs, la définition du bon stade de traitement en postlevée d'une variété transgénique résistante nécessite plusieurs observations, du temps et une certaine habitude. Les conditions d'application d'un produit de postlevée ne sont pas aussi larges que celles d'un produit de prélevée. Toutefois, en cas de mauvais démarrage de la culture, un désherbage classique de prélevée empêche tout resemis rapide. Il tuerait la nouvelle culture implantée. Avec un colza résistant, le désherbage est pratiqué tard, bien après la levée de la culture. Si elle lève mal, on le voit rapidement et on peut resemer avant toute application d'herbicide.
Enfin, si on considère l'incidence de ce désherbage sur l'ensemble des techniques culturales, la possibilité de traiter en postlevée dans les grandes exploitations pourrait faciliter le passage aux techniques simplifiées de préparation du sol sans labour. Celles-ci réduisant fortement le temps nécessaire à la mise en place du colza, les semis pourraient alors être plus regroupés autour de la date optimum. L'agriculteur aurait une certaine sécurité pour désherber son colza uniquement en postlevée, solution qu'il n'a pas aujourd'hui.
* L'impact sur l'environnement
Si dans le cas de résistance aux insectes ou aux maladies, une économie dans les volumes de produits phytosanitaires appliqués est attendue, il n'en est pas a priori de même pour les herbicides. Néanmoins, une réduction des quantités d'herbicides appliquées ressort de différentes simulations.
Si l'on s'en tient à la culture stricte du colza, l'introduction des colzas tolérants permettrait de réduire de 20 à 85% la quantité de matière active épandue selon le programme substitué, au bénéfice de molécules à profil toxicologique plutôt plus favorable.
En revanche, la gestion des repousses de colza dans la rotation et l'interculture nécessiterait l'utilisation ou le développement d'autres herbicides pour en faciliter le contrôle. Ces molécules participeraient alors, à l'opposé, à l'augmentation de la quantité de matière active épandue avec un risque plus ou moins important pour les eaux, selon leurs caractéristiques et leurs profils toxicologiques.
Les études en cours menées par l'INRA et le CETIOM sur le flux de gènes chez le colza devraient permettre de préciser l'impact agronomique de ce flux et de mettre au point les modalités de gestion des cultures résistantes à un herbicide. Notons également que, faute d'avoir une connaissance suffisante de l'évolution de la flore potentielle avec des traitements répétés avec les herbicides à large spectre, il est impossible de considérer, à l'heure actuelle, l'impact d'une telle évolution. Toutefois, il serait surprenant que, comme avec tout herbicide, cette évolution de flore n'existe pas.
En conclusion, l'impact pour l'agriculteur de l'introduction de plantes résistantes aux herbicides devra être évalué en prenant en compte plusieurs critères. Il apparaît que l'intérêt de l'innovation dépend de la culture considérée, des situations agro-pédo-climatiques rencontrées et des stratégies d'exploitation agricole. De façon plus générale, il est clair que le développement éventuel de ces cultures nécessitera une organisation et une gestion nouvelle des conduites de cultures.
(1) CETIOM : Centre technique interprofessionnel des oléagineux métropolitains.[vu]
(2) Stratégie de désherbage associant une variété résistante à un herbicide, et cet herbicide [vu]
(3) Dans le cas de plantes comme le soja, l'agriculteur peut réutiliser des graines de la récolte précèdente [vu]
(4) Le glyphosate étant désormais "tombé" dans le domaine public, il existe plusieurs formulations commerciales et il est important pour la société qui l'a lancé de "protéger" le marché nouveau créé pour le glyphosate.[vu]
DES OBSERVATOIRES POUR LES OGM
Les principaux instituts techniques concernés (AGPM (5), CETIOM, ITB (6), ITCF (7)) ont considéré qu'il fallait engager une étude d'impact des plantes transgéniques dans les systèmes de culture. Un dispositif de trois observatoires, souvent appelé «essai inter-instituts», a donc été mis en place à l'automne 1995 en Champagne, en Bourgogne et en Midi-Pyrénées. Il vient en complément des études scientifiques engagées notamment par l'INRA.
Chaque observatoire est constitué :
- d'un ensemble de parcelles d'environ un hectare chacune, sur lesquelles seront implantées différentes cultures en reproduisant le système de culture représentatif de la région et en intégrant les plantes transgéniques étudiées dans ce projet. La parcelle de colza comporte les trois systèmes de résistance les plus développés à l'heure actuelle : résistance au glyphosate développée par Monsanto, résistance au glufosinate développée par AgrEvo, résistance au bromoxynil développée par Rhône-Poulenc ;
- d'une zone de surveillance autour de cet ensemble de parcelles dont le rayon est d'environ 500 mètres. Alors que la gestion des parcelles comportant des plantes transgéniques tiendra compte des caractères introduits dans la plante, aucune contrainte ne sera imposée pour la conduite des parcelles situées dans cette zone d'observation.
Les objectifs de ce projet sont les suivants :
- évaluer l'intérêt technique d'un système de résistance à un herbicide en comparaison au programme couramment utilisé dans la pratique actuelle,
- apprécier les risques d'acquisition de résistance multiple par croisement intraspécifique entre parcelles voisines ;
- évaluer l'impact des repousses dans différentes rotations culturales ;
- apprécier le flux de gènes dans l'environnement, en observant l'acquisition de résistance des plantes adventices à l'extérieur de la parcelle ;
- mettre au point un outil de détection de résistance, qui pourrait être utilisé ensuite par les agriculteurs.
(5) Association générale des producteurs de maïs. [vu]
(6) Institut technique de la betterave. [vu]
(7) Institut technique des céréales et des fourrages. [vu]
[R] Pour en savoir plus
- Chèvre et al 1997., «Gene flow from transgenic crops» ; Nature vol . 389; p. 924; 30/10/97.
- Champolivier J. et Messéan A., 1997. «Impact du colza transgénique dans les systèmes de culture : étude de flux de gènes» ; in OCL, Vol 4, n° 2, p 111-113
- Gigandon C., Pilorgé E., 1997., «Etude prévisionnelle de l'impact de colzas génétiquement modifiés tolérants aux herbicides» - Rapport interne - CETIOM - juillet 1997
- Madsen, 1995., «Simulation of long terme effects of herbicide resistant rapeseed» - Oral communication European Workshop on Genetically Modified Plants, February 1995 - European Congress on Biotechnology - Nice.
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