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Le pilotage de l'irrigation

L'irrigation fut pratiquée dès l'Antiquité, il y a 4000 ans, pour stimuler la production agricole dans des zones arides ou semi-arides où des civilisations anciennes s'étaient développées, en Mésopotamie, à partir des eaux du Tigre et de l'Euphrate, et en Egypte, dans la vallée du Nil. Durant ces dernières décennies, son utilisation s'est largement répandue dans le monde avec le progrès rapide des techniques disponibles. Mais aujourd'hui, l'accroissement de la surface des cultures irriguées s'est nettement ralenti. Le coût élevé des projets d'irrigation freine les investissements, notamment dans les régions dont les réserves d'eau sont faibles ou qui sont touchées par la sécheresse. Aussi les techniques de pilotage visant, sur la base des connaissances les plus récentes acquises en physiologie végétale, à améliorer l'efficacité de l'irrigation en adaptant celle-ci aux besoins des différentes espèces cultivées représentent-elles une voie d'avenir, activement explorée par l'INRA.

 

Suivre l'état hydrique de la plante

Quand arroser, quelle dose prévoir, comment l'apporter ? Telles sont les trois questions auxquelles il faut pouvoir répondre avec une précision maximale pour garantir un potentiel de production quantitatif et qualitatif à moindre coût en évitant tout apport d'eau inutile, voire nuisible  ; l'eau en excès risque en effet de provoquer de l'érosion par ruissellement en surface ou de s'échapper en profondeur en manquant les racines  ; dans les deux cas, la fuite de particules de sol ou de produits, engrais ou pesticides, constitue une pollution préjudiciable.

Les méthodes les plus utilisées encore actuellement pour contrôler l'irrigation se fondent soit sur l'élaboration d'un bilan d'énergie de la culture, soit sur l'évaluation de la disponibilité de l'eau du sol. Elles présentent cependant des limites. Les premières ne prennent pas en compte les propriétés du sol gouvernant les conditions de transfert de l'eau de son point d'apport aux sites d'extraction racinaire  ; elles paraissent réservées à des cultures de grande extension au sol et à couverture totale. Les secondes nécessitent de définir au préalable des valeurs seuils de potentiel hydrique du sol ; elles posent le problème de la représentativité des mesures, compte tenu de la variabilité importante pouvant exister dans le sol et dans la distribution des racines.

Mais surtout, si ces méthodes relativement simples pourront sans doute encore longtemps être avantageusement introduites dans la plus grande partie du monde, ne serait-ce que là où l'irrigation par submersion temporaire est encore la règle, elles n'en resteront pas moins toujours approximatives. En effet, elles ne prennent en considération la plante qu'à travers une mesure globale de sa consommation en eau et de valeurs seuils qui ne sont que plus ou moins bien reliées à l'évolution dans le temps de son état hydrique. L'évolution des nouvelles techniques de pilotage permet d'y intégrer le suivi des variations de l'état hydrique de la plante par la mise en oeuvre, en continu, de divers indicateurs biologiques.


Du micromètre au radiothermomètre infrarouge

Un bon indicateur de l'état hydrique des végétaux est fourni par l'appréciation des très fines variations du volume de leurs tissus. Quand une plante se déshydrate, ses tissus se contractent progressivement puisqu'ils perdent du volume en perdant de l'eau. Quand la déshydratation est très prononcée, le flétrissement des feuilles est un symptôme bien apparent mais trop tardif pour espérer un rétablissement complet.

Aussi au Centre INRA d'Avignon évalue-t-on en continu in situ les gains ou les pertes en eau en mesurant avec précision, par micrométrie, à l'aide de capteurs enregistrant les variations de leur diamètre, les contractions d'organes comme la tige ou le fruit. Le traitement informatique des données recueillies permet de déterminer à quel moment la plante subit une contrainte pouvant affecter la production et de déclencher alors un apport d'eau.

Un autre indicateur physiologique d'un potentiel hydrique des tissus atteignant un seuil critique est l'apparition de bulles de vapeur d'eau et d'air dans les vaisseaux conducteurs de sève. Lors de cette cavitation, la sève est rapidement chassée hors du vaisseau, mais l'embolie reste limitée à celui-ci, l'interface vapeur-sève ne pouvant passer au travers des très petits pores de la paroi cellulaire. La rupture de la tension de la sève produit alors des sons audibles à l'aide d'un microphone très sensible. On peut même détecter des ultrasons au tout début de la cavitation.

Des mesures de flux de sève peuvent également être effectuées dans les organes ligneux des arbres par voie thermique. Le capteur est constitué de deux sondes renfermant chacune un thermocouple, inséré dans le bois et monté en opposition, l'un constituant la sonde froide et l'autre, chauffé sous puissance constante, la sonde chaude. En l'absence de flux de sève, un écart de température maximal apparaît entre les deux sondes. En présence d'un flux, une partie de la chaleur étant évacuée par convection au niveau de la sonde chaude, l'écart de température s'établit à une valeur inférieure.

La température foliaire est un troisième indicateur intéressant, compte tenu du rôle central joué par les stomates dans le contrôle de la perte en eau. L'évaporation de l'eau au niveau des feuilles refroidit ces dernières. Mais quand, en réponse à une sécheresse, les stomates se ferment, la transpiration baisse et la température de la feuille augmente. Ce changement de température étant associé à une variation de l'émission de rayons infrarouges, on peut le mesurer à distance à l'aide d'un radiothermomètre portable.


Une valeur sûre : le potentiel foliaire

Le pilotage de l'irrigation par ces divers indicateurs physiologiques est facilité par la capacité d'expertise et de décision des systèmes de mesure mis au point. Leur coût représente encore un investissement important qui, cependant, diminue régulièrement avec la banalisation de la micro-informatique. La mesure du potentiel foliaire, introduite en agronomie dès les années 60, reste une méthode de référence dans la mesure où elle fait appel à un appareillage simple et robuste ; mais elle souffre du handicap considérable d'être destructive et de ne pas pouvoir être automatisée. Elle ne permet donc pas l'étude continue et non agressive de la plante.

Le potentiel foliaire traduit l'état de liaison de l'eau à l'intérieur des tissus végétaux. Lorsque sa valeur absolue est faible (de 1 à 5 bars), la plante transpire sans difficulté. Lorsqu'il s'élève (au-delà de 10 bars), des mécanismes de régulation provoquent la fermeture des stomates. Sa mesure s'opère dans une chambre de pression, où l'on introduit la feuille fraîchement coupée avec l'extrémité de son pétiole arrivant à l'air libre à travers un joint d'étanchéité. Il suffit d'observer la pression à exercer pour voir apparaître une gouttelette à la surface sectionnée du pétiole. La pression nécessaire à cette exsudation donne le potentiel hydrique de la feuille prélevée.

La mesure du potentiel hydrique est un outil simple de mesure de l'état de l'eau dans la plante, son utilisation a permis de comprendre les mouvements de l'eau dans celle-ci et de repérer son niveau de confort hydrique. De nos jours, les efforts de recherche visent à proposer de nouveaux indicateurs physiologiques, analogues au potentiel hydrique, qui peuvent fournir automatiquement et sans agresser la plante une information précise et fiable sur le besoin d'irrigation.


Laboratoire :

INRA-Avignon : Unité de Recherche en écophysiologie et horticulture
Domaine Saint-Paul ; 84 143 Montfavet cedex

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