Formation Permanente Mission FormaScienceS Direction Scientifique Société Economie et Décision |
26 - 29 OCTOBRE 1999,
|
"Les marchandises ne vont pas au marché toutes seules" disait Marx. C'est donc qu'il y a des gens qui travaillent pour produire, fabriquer et vendre. Une économie centrée sur la seule circulation des produits peut devenir une terrible machine, efficace sans doute, mais incapable de répondre aux besoins et aspirations des individus. Or nous sommes aujourd'hui dans l'évidence d'une économie maîtresse du jeu mondial. Erigée en mode d'explication exclusif du monde, l'économie privilégie une logique de profit qui marginalise la tolérance, la solidarité, l'aspiration à une société plus juste. Pourtant, la discipline économique, n'était-elle pas à l'origine une science morale, fondée par le souci de répartir équitablement les richesses produites par le travail des hommes" ? Le lien entre l'économie et la morale, l'éthique dit-on aujourd'hui, apparaît distendu. Comment rapprocher ces deux termes ? Quel sens revêt cette exigence aujourd'hui à l'INRA pour des chercheurs oeuvrant dans les secteurs clés de l'économie que sont l'agriculture et l'agro-alimentaire ?
Voici les questions qui ont réuni en octobre à La Londe des Maures une quarantaine de chercheurs (économistes, sociologues, biologistes, gestionnaires, juristes, technologues). Cette école-chercheur était organisée par la direction scientifique SED -à l'initiative de Emmanuel Jolivet et Dominique Vermersch- et par la Formation Permanente en la personne de Nicolas Maurin et Cécile Tournu. Elle entreprend une démarche novatrice et ambitieuse : montrer que les sciences sociales ne sont pas seulement un outil de formalisation des données établies par les sciences de la nature, pas uniquement des outils de mesure et d'évaluation a posteriori, mais qu'elles sont consubstantielles à l'activité de recherche : devant intervenir en amont pour explorer les champs d'investigation scientifiques et poser la question des enjeux, des objectifs, du sens et des limites.
Pour observer le cheminement de la réflexion, les organisateurs ont fait appel à deux candides, Pierre Le Neindre ethologue, chercheur à Clermont et Claire Sabbagh chargée de communication à la DIC à Paris.
Notre rôle consistait à ponctuer ces journées de courtes respirations sous forme de chroniques d'humeur dans lesquelles, à notre mesure, nous livrions à l'assemblée ce que nous avions retenu de ces échanges. D'abord effrayés par la difficulté de la tâche, nous nous sommes pris au jeu, passionnés par les débats et par notre nouveau métier de chroniqueurs.
Les 3 journées de l'école s'ordonnaient selon une architecture adroitement conçue sur un rythme ternaire avec alternance d'exposés magistraux, d'ateliers et de témoignages sur le vif. Il s'établit ainsi un va-et-vient fécond entre la réflexion théorique qui fournit des outils conceptuels d'analyse, la confrontation des pratiques des chercheurs et l'agir d'acteurs de terrain immergés dans une réalité économique parcourue par l'éthique.
C'est un praticien enthousiaste de l'éthique, Gérard Toulouse, qui sera notre grand initiateur. Dès la première soirée il plante le décor. Qu'on se le dise : l'éthique est désormais une cause nationale, voire internationale ! Pour preuve la déclaration de J. Chirac le 14 juillet dernier devant l'UNESCO : "Le XXème siècle a découvert le pouvoir sans limites de créer et le pouvoir sans limites de détruire. Le XXI ème siècle sera le siècle de l'éthique".
Rappelant les bouleversements qu'a connus la science depuis la deuxième guerre mondiale, d'Hiroshima à la vache folle et aux OGM, G. Toulouse évoque la nécessité de mettre en place des bornes, autres que celles du droit dont le pas ne peut se régler sur les prodigieuses avancées des sciences et technologies du vivant. Il met en lumière la responsabilité du chercheur, désormais comptable devant la cité : la culture d'impunité dont ont longtemps jouie les gouvernants et les scientifiques a vécu.
Dans les situations d'incertitude générées par les progrès scientifiques, il faut développer une capacité de réflexion plurielle sur les situations potentiellement à risques, qu'il s'agisse de préservation de l'environnement ou des manipulations du vivant. L'éthique est aujourd'hui reconnue d'utilité publique. Mais, comment la mettre en pratique ? D'abord, si la science est universelle, peut-on en dire autant de l'éthique ? Ensuite, est-ce affaire d'individus ou faut-il déléguer le soin de réfléchir à des professionnels réunis en comités ? Comment entendre et protéger les donneurs d'alerte qui fraient avec courage la voie à la pensée neuve et éveillent les consciences ?
Le débat est lancé et c'est autour de ces questions que va se construire la réflexion.
Trois exposés magistraux vont jeter les bases théoriques. Leur intitulé a dû faire frémir plus d'un ; on avait pourtant tort de s'alarmer. C'est d'abord Christian Arnsperger qui dresse un panorama lumineux des grandes écoles de pensée de l'éthique économique et sociale : acteurs économiques, citoyens, individus ou collectifs, être humains... selon la façon dont on nomme les membres d'une société, on fait référence à des systèmes économiques et politiques différents. Quels principes fondent ces systèmes ? Quels sont leurs modes d'organisation ? Quelle place font-ils aux notions de solidarité, de liberté, d'égalité ? La question essentielle est celle du lien qui à travers des valeurs partagées serait susceptible de maintenir la cohésion du corps social. "Djhad versus Mc Do", l'être contre l'avoir, l'intégrisme contre l'économisme : comment sortir de l'impasse ?
Vint ensuite la leçon de philosophie de la nature de Catherine Larrère, qui prend un malin plaisir à nous destabiliser : en effet, à peine nous a-t-elle emplie d'une fierté bien légitime en nous apprenant que nous étions modernes, qu'elle nous exhorte à sortir de cette modernité, c'est-à-dire de la croyance où nous sommes depuis Descartes d'être "Maîtres et possesseurs de la nature".
Enfin, ce fut la pensée en action du mathématicien-éthicien Jean Ladrière qui noue fil à fil la toile des relations entre la science et l'éthique. Pas sûr que dans ce labyrinthe de concepts épistémologiques et éthiques (comment fonctionne la pensée scientifique ? comment la science s'inscrit-elle dans la réalité humaine ?) nous soyons capables de retrouver notre chemin si d'aventure notre pilote nous abandonnait là. Qu'importe ! Il faudra revenir, se dit-on, prendre le temps, relire, relier, réfléchir.
Evitant tout jargon, avec un souci de clarté et une hauteur de vue remarquables, nos 3 théoriciens pointent la complexité des problèmes et l'exigence de réflexion qu'ils supposent. Ils nous amènent, au terme de leurs exposés, à la fois plus instruits et déstabilisés par l'ampleur de l'entreprise.
On passe ensuite aux travaux pratiques avec les ateliers thématiques : relations homme-animal ; éthique et rationalité économique ; éthique dans les filières agro-alimentaires ; soutien public à l'agriculture et au développement rural ; éthique et OMC.
Là, les questions de recherche propres à chaque discipline, à chaque champ scientifique sont revisitées par l'introduction de la dimension éthique, nourries et renouvelées à la lumière des apports de nos 3 théoriciens. C'est un exercice difficile, foisonnant où se croisent des points de vue qui d'ordinaire s'ignorent : le juriste dialogue avec le biologiste, le sociologue avec le technologue.... Chacun trouve dans ce décalage avec ses préoccupations immédiates matière à nouvelles interrogations, à un angle d'approche inédit des problèmes qu'il rencontre quotidiennement dans son champ d'intervention spécifique. Les questions qui ont émergé ont porté sur les conditions d'acceptabilité de l'innovation, le rétablissement du lien social entre producteurs et consommateurs, l'information scientifique et le rôle du scientifique dans sa diffusion, la mise en pratique du principe de précaution, les relations avec le secteur privé...
L'intervention des "visiteurs du soir", troisième temps de ces journées, permet à l'horizon de se déployer encore davantage.
Après Gérard Toulouse, il y eut Bernard Lacan, du directoire de Bongrain, entreprise familiale ancrée dans la tradition, heureuse propriétaire de la marque "Caprice des Dieux". Pour Bernard Lacan, l'éthique se vit le regard rivé sur le tableau de bord où clignotent simultanément les voyants rouges de la concurrence, de la pression des consommateurs, de la gestion de l'entreprise, et des contraintes de la réglementation. L'éthique se définit comme un code de bonnes pratiques, qui se construit à tâtons. Avec notre dernier invité, Jean-Louis Dherse, ancien administrateur de la Banque Mondiale, nous entrons dans une autre dimension. Changement d'échelle : nous voilà propulsés à la vitesse des jets intercontinentaux, du Japon aux USA, admis dans le cercle très privé des 25 décideurs planétaires. Là pas question de tergiverser, de peser indéfiniment le pour et le contre. L'action prime ! Le critère de l'éthique pour ces managers pressés de prendre des décisions qui engagent l'avenir du monde, c'est selon Jean-Louis Dherse, "mesurer l'effet potentiel d'une décision sur ceux qui ne peuvent ni récompenser ni punir". La vertu du profit s'est convertie en profit de la vertu ! Avec cette intervention, nous voilà à mille lieues du monde de la recherche avec ses doutes et ses incertitudes. On ne s'étonnera donc pas de l'émotion qu'elle a fait naître dans l'assistance.
Cette école-chercheurs d'un genre nouveau a été un extraordinaire creuset d'approches, de modes de pensée, de cultures, de métiers. Elle a suscité à la fois jubilation de l'esprit et gravité et ancré la conviction d'une nécessité de fertilisation croisée entre économie et éthique. Que faire maintenant ? Les participants ont exprimé le souhait que cette expérience ne demeure pas sans lendemain et que cette initiative soit largement relayée vers l'extérieur, car ce qui a été dit durant ces 3 jours intéresse et questionne tous les chercheurs quelle que soit leur discipline d'origine.
En attendant la prochaine publication des actes, nous ne résistons pas à livrer à votre méditation, cette phrase de Bossuet citée par G. Toulouse qui sonne comme une invitation malicieuse à rejoindre le débat : "Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles continuent de chérir les causes".
/A suivre.../
Pierre Le Neindre, Claire Sabbagh