les grands prédateurs contre l'environnement ?
faux enjeux pastoraux et débat sur l'aménagement des territoires
de montagne
1. La protection des grands prédateurs : une protection
contre-nature ?
2. La généralisation du système ovin
extensif : précarité économique et faiblesse de l'entretien
des espaces de montagne
En conclusion
Les grands prédateurs sont des figures particulièrement
évocatrices pour les sociétés humaines (Carbone, 1991
; Bobbé, 2002). Ils ont l'étrange capacité de faire
s'opposer des groupes humains entre eux puisqu'ils suscitent des visions
du monde très différentes. Des loups d'origine italienne ont
fait leur réapparition dans les Alpes au début des années
1990, trois ours ont été réintroduits en 1996-1997 en
Pyrénées centrales à une assez bonne distance des cinq
derniers ours autochtones du Béarn. Le retour de ces grands
prédateurs s'est fait sur des territoires montagnards
périphériques aux caractéristiques socio-économiques
précaires où survivait bien souvent une activité pastorale.
Selon plusieurs députés montagnards
(1), ces grands prédateurs sont le principal
problème auquel doivent faire face les élevages de montagne.
Nous traiterons dans cet article plus particulièrement du cas du loup.
Il convient d'étudier ce postulat grandement diffusé par la
profession agricole et qui est repris par certains chercheurs (Deverre, 1999
; Meuret et Chabert, 1998). Sans se fonder sur des travaux et des connaissances
solides, cela contribue à poser les termes d'un débat visant
à montrer que les grands prédateurs ne sont pas des objets
environnementaux dignes d'intérêt et de protection, et qu'au
contraire leurs effets sont non seulement néfastes sur les activités
humaines mais également sur la nature. En quelque sorte, protéger
les loups reviendraient à exclure les hommes de la montagne et à
détruire des pans entiers d'écosystèmes. Peut-on introduire
de la nuance dans ce constat ?
[R] 1. La protection des grands prédateurs : une protection contre-nature ?
Le loup : objet environnemental anti-écologique ?
Dans le cadre des débats sur le loup en France, les organisations
professionnelles agricoles ont mis au point, depuis le milieu des années
1990, toute une argumentation visant à attaquer le loup et ses protecteurs
sur le terrain de l'environnement (Chambre d'agriculture des Alpes-Maritimes,
1996 ; 1998 ; Anonyme, 1998). Des chercheurs, souvent d'éminents
scientifiques, reprennent et diffusent ces arguments moins sous une forme
académique et rigoureuse que sous l'apparence d'articles d'opinion
(Deverre, 1999 ; Meuret et Chabert, 1998). Le mélange des genres contribue
à la diffusion du message. Cette argumentation se présente
sous la forme d'un syllogisme très simple : le pastoralisme ovin
préserve les milieux " naturels " des espèces et des espaces
de montagnes, or le loup met en danger le pastoralisme, donc le loup nuit
à la préservation de l'environnement et à la
biodiversité en montagne.
En effet, le pastoralisme est présenté comme l'élément
écologique fondamental de gestion de la montagne et de ses paysages.
Ces dix dernières années, plusieurs acteurs d'environnement
cherchent à favoriser l'activité pastorale dans le but de maintenir
une ouverture des milieux favorables à la faune et à de nombreuses
espèces végétales fragiles menacées par
l'envahissement des arbres. Cet entretien des alpages par les ovins permettraient
de maintenir un tapis végétal particulièrement riche
et une mosaïque paysagère favorable aux ongulés sauvages,
aux grands rapaces comme l'Aigle royal, à la Perdrix bartavelle, au
Lièvre variable
(Deverre, 1999 ; Anonyme, 1998). De plus, la
conservation d'un patrimoine paysager est mise en avant. Les propriétaires
de troupeaux domestiques sont alors encouragés, notamment dans le
cadre des mesures agri-environnementales de type Natura 2000, à "
reconquérir les espaces embroussaillés pauvres en
biodiversité et menacés par les incendies " (Deverre, 1999).
Or l'arrivée du loup est présentée comme la menace du
pastoralisme de montagne et toute coexistence semble impossible (Chambre
d'agriculture des Alpes-Maritimes, 1998 ; Deverre, 1999 ; Meuret et Chabert,
1998 ; Honde et Chevallier, 1999). La prédation sur les troupeaux
d'ovins a des conséquences indirectes graves pour l'exploitation
(avortements des brebis, stress entraînant des difficultés de
conduite du troupeau et d'engraissement) et accroît la charge de travail
du berger ou de l'éleveur. Ainsi, la présence du loup est
censée remettre en cause la poursuite de l'activité et la
présence des troupeaux en montagne.
De ce postulat découle une suite logique de conséquences montrant
que protéger le loup revient à nuire à l'environnement
et à la biodiversité. La gestion des parcours des pâturages
peut se trouver perturbée accélérant ainsi la fermeture
des milieux et la disparition des espèces liées à ces
habitats. Le rassemblement des troupeaux la nuit peut provoquer une concentration
de déjections nocives et une forte érosion liée aux
mouvements quotidiens nécessaires. De plus, un des remèdes
à la prédation que sont les chiens de protection sont
également très critiqués pour leur impact supposé
sur la faune sauvage. La disparition de l'élevage programmée,
dont le loup est jugé responsable, entraînerait la
désertification humaine, la fragilisation des équilibres
écologiques, l'embroussaillement des milieux, des feux de forêts
l'été et des avalanches l'hiver (ibidem). Le loup
destructeur de monde dans la mythologie germano-scandinave n'est pas loin
(Carbone, 1999). En outre, puisqu'il s'agirait pour les syndicats ovins et
certains chercheurs (par exemple, Meuret et Chabert, loc. cit.) de
loups venant de captivité, il n'est pas étonnant qu'ils s'attaquent
à des proies domestiques. Deverre (1999) avance que le loup n'a pas
besoin de milieu riche en biodiversité pour vivre, il met en balance
la protection de cette unique espèce contre des dizaines d'autres
qui sont menacées. Canis lupus est alors jugé responsable
d'effets nuisibles à la nature et, par conséquent, les
écologistes pro-loups se tromperaient de combat. Par leur vision
simpliste, ils ne verraient pas à quel point le milieu naturel auxquel
ils associent le loup est en fait une composition où les actions humaines
sont prépondérantes et bénéfiques
(ibidem). Ainsi, les éleveurs de brebis sont posés comme
les véritables protecteurs de la nature.
Des raccourcis à discuter (quand loup y est, point de nuance
?)
Tous ces propos avancés sans être accompagnés de sources
scientifiques (2) procèdent d'une
idéalisation généralisée de l'élevage
de montagne et de ses effets sur le milieu, ainsi que d'une vision
schématique des enjeux liés au retour de grands prédateurs
comme le loup.
Il convient, tout d'abord, de rappeler que le pastoralisme dont il est question
est exclusivement un élevage ovin qui est devenu largement majoritaire
dans les Alpes, notamment dans les zones sud-alpines concernées par
la réapparition du loup. Or, avec les évolutions des systèmes
pastoraux montagnards, on ne peut dire que l'action des brebis est globalement
positive pour l'entretien des espaces de montagne sans y ajouter certaines
remarques.
Dans les Alpes du Sud notamment, une polyculture et un élevage
pluri-spécifique, dont le bovin était la pièce dominante,
ont peu à peu périclité ces quarante dernières
années, pour laisser place à un élevage ovin extensif
et quasi-exclusif (Benhammou, 1999). Parallèlement à la baisse
des densités humaines, la proportion des ovins s'est accrue. Ceux-ci
se sont concentrés sur les zones les plus accessibles ou les zones
les plus médiocres quand subsistaient un élevage bovin plus
rentable qui captait les meilleurs endroits fourragers (Legeard, 2000 ; Dorioz,
1998 ; Chabert et al., 1998). La taille moyenne des troupeaux ovins
d'estive a atteint 1 000 à 1 500 têtes
(3) (Chambre d'agriculture des Alpes-Maritimes, 1996 ;
Benhammou, 1999). Ceci n'a pas empêché certains milieux de se
fermer. En outre, les pâturages restants ont souvent concentré
des charges de cheptel ovin bien supérieures à ce qu'ils
accueillaient par le passé
(4).
Ainsi, les objectifs agri-environnementaux de la gestion de milieu par le
bétail ne peuvent être obtenus sans le gardiennage d'au moins
un berger et un plan de conduite des troupeaux car les ovins sont très
sélectifs dans leur consommation de plantes. Or, beaucoup d'éleveurs
dans les Alpes laissent les brebis chercher leur alimentation et abandonnent
des zones, jugées mauvaises, qui s'embroussaillent " puisque les
bêtes n'y vont pas " (in Chabert et al., 1998, p. 6). Cette
étude pré-citée, coordonnée par J.-P. Chabert,
démontre bien que sans contrainte, les brebis ne consomment pas les
ligneux et plantes précurseurs de la fermeture des milieux. De plus,
des bêtes non guidées convenablement peuvent altérer
des milieux d'altitude sensibles " aux piétinements
répétés et à l'érosion " (Durand, 1999).
Les brebis livrées à elles-mêmes ayant tendance à
privilégier certaines zones, elles peuvent surpâturer notamment
les pelouses alpines au détriment d'un sous-pâturage des zones
sub-alpines (1 500 à 2 000 m d'altitude) (Parc national des Écrins,
1999). Les exemples de dégradations pastorales sont aussi fréquents
dans le Mercantour comme dans le vallon du Lauzanier jadis zone
réputée pour sa richesse floristique et qui est en passe de
devenir un désert botanique (Durand, 1999). De même, des troupeaux
non gardés ou peu gardés peuvent avoir des effets négatifs
sur la faune sauvage : piétinement des zones de nidification du
Tétra-lyre ou du Lagopède, dérangement des ongulés
sauvages, concurrence alimentaire et transmission de maladies à la
faune sauvage quand les animaux domestiques sont mal soignés
(Resche-Rigon, 1982), pertes de biodiversité en insectes principalement
liées à l'usage de produits anti-parasitaires
toxiques (5)
(Durand, 1999 ; G.C.,
comm. pers. ; A.B., comm. pers.). Le but n'est pas ici de remettre en cause
le rôle intéressant du pastoralisme dans l'entretien des milieux
de montagne. Cependant, il doit obligatoirement impliquer une présence
humaine permanente et un plan de gestion pastorale pour être efficace.
Or, malgré le discours des organisations professionnelles agricoles,
cela était loin d'être le cas dans toutes les zones où
le loup a fait son retour dans les Alpes (Durand, 1999).
L'idéalisation du rôle de l'ovin doit être sérieusement
nuancée. Par le passé, les brebis seules n'ont jamais pu entretenir
l'ouverture des paysages. L'action humaine, par l'entretien des zones de
fauche pour le fourrage, la coupe de bois de chauffe et le brûlis
contrôlé, contribuait majoritairement au façonnement
paysager. De même, c'est la diversité des ongulés domestiques
qui permet un bon entretien de la qualité de la végétation
basse. En effet, les équins, les caprins, les bovins, les ovins et
les ongulés sauvages ne mangent pas les mêmes plantes. Les
complémentarités des régimes alimentaires évitent
l'embroussaillement. Les bovins, par exemple, consomment et rasent certaines
touffes de plantes inappétentes pour les ovins, ce qui favorise la
pousse de plantes consommées par les ovins et d'autres ongulés
(Parc national des Écrins, 1999 ; Schall, 1995 ; Vignon, 1995). Ainsi,
en Moyenne Roya, dans le Mercantour, le remplacement des caprins par des
ovins pour la viande n'a pu empêcher l'augmentation des surfaces en
friche (Musset, 1984, cité par Lescureux, 2002).
Concernant la protection contre les incendies, ce n'est pas la présence
de mouton en soi qui est efficace mais le maintien d'un tapis végétal
bas. Cela ne revient pas au même puisque les brebis peuvent être
un outil, avec d'autres, pour arriver à cet objectif. De même,
l'argument des espaces pâturés comme défense contre les
avalanches doit être sérieusement discuté. Tout manuel
de géomorphologie rappelle qu'une avalanche consiste en deux couches
de neige qui glissent l'une sur l'autre (Rougerie, 1990).
[R] 2. La généralisation du système ovin extensif : précarité économique et faiblesse de l'entretien des espaces de montagne
Ainsi, les évolutions des systèmes d'élevage ont conduit
à une spécialisation pastorale qui n'a pas toujours eu les
meilleures conséquences sur l'entretien de la végétation
des pâturages et sur les possibilités de valorisation
économique (Dorioz, 1998)
(6).
Le loup, en particulier, et les grands prédateurs, en général,
se trouvent être les révélateurs et les boucs
émissaires de la crise du pastoralisme de montagne. Il n'est pas toujours
pertinent d'associer terme à terme présence d'ovins en montagne
avec vie et dynamisme humain. La Politique agricole commune, après
avoir contribué à la disparition de la polyculture de montagne,
a incité à l'accroissement et à la réorganisation
du cheptel ovin par une politique de primes favorisant le nombre de têtes,
le quantitatif au détriment du qualitatif. Dans les Alpes du Sud,
et notamment dans le Mercantour, les autres activités agricoles n'ont
plus été viables et l'élevage ovin s'est imposé
comme l'activité, non pas la plus rentable sur un plan économique,
mais la " seule possible ". Les pratiques pastorales, en l'absence de
prédateurs, ont permis de concentrer et d'accroître les troupeaux
tout en ne maintenant qu'un gardiennage limité. Comme les ressources
créées par cet élevage exclusivement viande sont peu
importantes, le seuil de rentabilité d'embauche d'un berger par plusieurs
éleveurs groupés pour l'estive varie de 1 000 à 2 000
brebis. Il n' y a pas toujours embauche d'un berger. Plusieurs éleveurs
ne visitent leur troupeaux que quelques fois par semaine. Il apparaît
clairement que ce type d'activité a évolué vers une
faible présence humaine. Ce n'est pas parce qu'une montagne est pleine
de moutons qu'elle est vivante. Or, les évolutions des pratiques ont
eu tendance à marginaliser le berger
(7) ou les bergers alors que la taille des troupeaux
augmentait et que leur nombre diminuait. Les éleveurs, en outre, se
sont peu à peu désintéressés d'un vrai entretien
des milieux, se laissant dépasser par la concentration du travail
de l'exploitation sur peu de personnes, les évolutions de la profession
et des impératifs de la filière ovine.
Avec l'arrivée d'un prédateur, la précarité
croissante de cette activité ovine a pu devenir localement encore
plus criante. Il n'est pas dans notre propos de minimiser la prédation
du loup qui peut être lourde localement et difficilement supportable
pour certains éleveurs. Les adaptations ne sont d'ailleurs pas toujours
évidentes à mettre en place contrairement à ce que pensent
certains environnementalistes. Il est vrai que la plupart des systèmes
d'exploitation ovine ne prenait pas en compte la prédation, de quelque
nature qu'elle soit. Certaines zones particulièrement difficiles ne
seront probablement pas capables d'intégrer cette " dimension loup
". Ces aspects sont à voir très localement. Cependant, les
épizooties, qui ont été très meurtrières
dans le cheptel ovin du Sud de la France jusqu'en 1998, les dérangements
divers aux troupeaux (8) et, surtout,
la concurrence des agneaux néo-zélandais sont des menaces bien
plus pesantes sur l'élevage ovin viande tel qu'il se pratique dans
les montagnes françaises. De plus, le travail pastoral a
évolué de telle sorte que, bien souvent, une seule personne,
de plus en plus âgée, concentre toutes les tâches (entretien
des bêtes, récolte du foin, surveillance, gestion
administrative
).
En dénonçant la protection du loup comme une lubie d'urbains
et en incitant les éleveurs à ne pas s'adapter, Deverre (1999),
reprenant le discours des représentants agricoles, se revendique d'une
" ruralité archaïque ". Or, les pratiques actuelles courantes
dans l'élevage ovin ne viennent nullement d'une ruralité
archaïque. Depuis une cinquantaine d'années, l'usage agricole
de la montagne et l'activité pastorale n'ont pas cessé d'être
contraints à s'adapter aux changements (Legeard, 2000), souvent synonymes
de disparition, sans que cela semble alerter les pouvoirs publics et la
communauté scientifique outre mesure. Ce n'est pas un hasard si, dans
le Mercantour et les Alpes du Sud, les exploitations qui ressentent le moins
la présence des loups sont celles qui ont conservé ou
réactivé un gardiennage et une conduite précise des
brebis (Garde, 1998 ; Benhammou, 1999). Certes, les mesures de
protection (9) qu'ont bien voulu mettre
en place plusieurs éleveurs de la zone à loup ne sont pas toujours
la panacée mais elles peuvent réduire, voire quasiment
éliminer, le problème localement. Ce n'est absolument pas le
cas pour ceux qui refusent toute modification des pratiques et qui ne se
caractérisent pas souvent par la conduite la plus écologiquement
raisonnée de leur troupeau (Benhammou, 1999 ; Durand, 1999).
Les pouvoirs publics et les représentants agricoles ont laissé
l'élevage de montagne tendre vers certaines dérives, abandonnant
littéralement cette activité marginale saupoudrée par
des subventions. Bien qu'elles représentent moins de 5% du total des
aides agricoles, elles contribuent à hauteur de 80% en moyenne au
revenu brut d'exploitation (10)des
éleveurs ovins (Agreste, 2002). La situation actuelle de l'élevage
ovin doit beaucoup à la PAC, dont la structure des aides a surtout
favorisé les céréaliers français et les
éleveurs britanniques dans les années 1980, alors que la
filière avait besoin de soutien pour se restructurer efficacement
(Legeard, 2000). Un système " productiviste " précaire a donc
été encouragé de fait, puisque la course à la
prime poussait à avoir de plus en plus de têtes sans se soucier
des effets sur le territoire. La prime à l'herbe a, par la suite,
mis une petite dose d'incitation à entretenir les espaces difficiles
de montagne. Plus récemment, les louanges des vertus
agro-environnementales, très à la mode depuis une décennie,
ont pris de l'ampleur dans les discours mais cela n'a pas vraiment
été suivi par une politique globale d'encouragement. Certains
services déconcentrés du ministère de l'Agriculture
et des organismes agricoles d'aménagement (tels le Centre d'études
et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée - CERPAM
-, les sociétés d'économie alpestre des deux Savoie
et de la Drôme, la Fédération des alpages de l'Isère)
ont favorisé des expertises, des travaux et des initiatives
intéressants et constructifs en terme d'entretien de milieu et
d'exploitation pastorale des milieux. Cependant, cela ne concerne pas tous
les territoires montagnards qui en auraient besoin. Les grands prédateurs
poussent donc à mettre la loupe sur un bien sombre tableau. Ces
espèces soulèvent de vrais enjeux territoriaux, politiques
et économiques mais qui ne sont que très rarement traités.
De plus, on trouve même des acteurs de la filière agricole
reconnaissant un intérêt aux grands prédateurs -
sûrement pas de façon officielle - car ils ont permis d'attirer
l'attention de certains pouvoirs publics et des fonds sur une profession
sinistrée.
La mise en avant des grands prédateurs comme objet anti-environnemental
et lubie exclusive des écologistes urbains est un paravent des
difficultés de l'évolution de l'élevage ovin dans les
montagnes françaises. Le discours des syndicats agricoles, dans lequel
abondent certains chercheurs, présente la défense d'un pastoralisme
rêvé, souvent mal décrit dans ses formes, ses tenants
et aboutissants, ses effets socio-économiques et écologiques.
L'élevage prétendument défendu contre le loup dans les
Alpes du Sud s'inscrit depuis maintenant plusieurs années dans une
logique nécessitant moins d'hommes et plus de bêtes, et ce,
bien avant le retour de grands prédateurs. Les généralisations
sur les portées écologiques bénéfiques et
indispensables du pastoralisme se font un peu rapidement dans les écrits
et les prises de position sans que cela semble faire débat.
La stigmatisation du loup procède d'une réaction
anti-environnementale, bien décryptée par Rowell (1996) et
Mermet (2001), qui habille d'une rhétorique écologiste des
intérêts qui font peu de cas de la préservation de
l'environnement. Assimiler, à l'aide de raccourcis, la protection
des grands prédateurs à une politique ayant des conséquences
dramatiques sur les équilibres " naturels " créés par
les hommes, permet de se donner une bonne conscience " écologiquement
correcte ". Cela évacue un certain nombre de questions comme l'avenir
du pastoralisme ovin en grandes difficultés, la précarité
de la main d'uvre de l'élevage, la Politique agricole commune,
la concurrence étrangère et l'usage des territoires de montagne
marginalisés. Il serait alors nécessaire d'évaluer et
d'aborder cette question à sa juste valeur, c'est-à-dire en
ne surestimant ni sa menace comme le font les représentants agricoles
dominants, ni son aspect crucial comme le font beaucoup d'écologistes.
En terme de recherche et de débat, il paraît souhaitable de
se garder de simplifications opposant des éleveurs anti-loup qui veulent
une montagne vivante à des urbains idéalistes qui veulent une
nature sauvage sans homme. L'étude des milieux agricoles et
écologistes montre que cela est plus complexe et moins tranché
(Benhammou, 2001). Faire des grands prédateurs la première
menace du pastoralisme de montagne et des objets " nuisibles "
anti-écologiques peut très bien déboucher sur des
décisions politiques du plus haut niveau décidant de remettre
sérieusement en cause le statut de ces espèces en situation
biologique précaires en France. Le loup peut disparaître, les
problèmes du pastoralisme n'en disparaîtront pas pour autant.
Pire, ils pourraient retourner dans l'ombre. Il est important de replacer
la question du pastoralisme et des grands prédateurs dans le cadre
des évolutions politiques et économiques locales, nationales
et internationales.
Farid Benhammou, de l'équipe de recherche " Recherche en gestion sur les territoires et l'environnement " est géographe, doctorant en Sciences de l'environnement.
Notes
(1) A. Bonrepaux,
député de l'Ariège à l'origine d'un amendement
à la loi chasse de 2000, demandait le retrait des ours d'origine
slovène, et C. Estrosi, député des Alpes-Maritimes,
accompagné d'élus alpins, est à l'origine de la commission
parlementaire créée en novembre 2002 dans le but de remettre
en cause la politique de protection du loup.[VU]
(2) Sans parler des publications professionnelles agricoles,
les articles des scientifiques cités n'apportent aucune
référence bibliographique ou référence de travaux
de terrain.[VU]
(3) Il s'agit souvent de regroupements de troupeaux qui peuvent
même dépasser les 2 000
têtes.[VU]
(4) " Pour faire un bon travail, le gars divise le pâturage
en 3. Si on en met 750 et qu'on les fait passer à la course, l'herbe
sera piétinée mais pas mangée, sauf les meilleures.
Maintenant, les bergers actuels ne peuvent pas faire de parc car les troupeaux
sont trop gros " confiait un éleveur à propos d'un pâturage
en Mercantour (in Lescureux, 2002, p. 39). Tous les éleveurs
et bergers que nous avons pu rencontrer dans les Alpes et les
Pyrénées nous ont confié leur conscience que, par le
passé, la pression de pacage était mieux répartie même
si localement elle pouvait être très
forte.[VU]
(5) Plusieurs éleveurs nous confiaient avoir vu tous
les bousiers d'un pâturage mourir suite à l'ingestion des
excréments d'un troupeau dont le propriétaire avait concentré
les traitements sanitaires pour ne pas avoir à traiter progressivement
sur l'estive comme il est d'usage de le faire pour ne pas intoxiquer toute
la micro-faune.[VU]
(6) Dorioz dénonce la perte culturale et culturelle
liée à une spécialisation ovine qui s'est accrue dans
les Alpes. Elle a souvent conduit au remplacement de vaches laitières
par des ovins à viande dont la conduite a des conséquences
néfastes sur beaucoup d'alpages (dégradation, appauvrissement).
[VU]
(7) Les termes de berger et d'éleveur recouvrent des
réalités différentes. L'éleveur est le
propriétaire du troupeau tandis que le berger, souvent salarié,
est responsable du gardiennage et de la conduite des bêtes. Un berger
peut être éleveur, c'est-à-dire avoir des bêtes
à lui qu'il mêlera au troupeau d'un ou plusieurs éleveurs
pour l'estive. Tous les éleveurs n'ont pas forcément de berger
salarié et s'arrangent pour assurer eux-mêmes le
gardiennage.[VU]
(8) Ces dérangements divers sont ceux causés
notamment par des prédations autres que celles des loups. Les
dégâts chiens divagants sont une gêne ponctuelle ou chronique
qui peuvent sérieusement handicaper un éleveur. Pour la plupart
des éleveurs, cela est vécu et perçu différemment
(Bobbé, 2000). [VU]
(9) Installation de chien de protection, clôture mobile,
aide-berger
souvent financés par le programme LIFE loup. Les
initiatives des éleveurs eux-mêmes ne doivent pas être
sous-estimées néanmoins.[VU]
(10) Le RBE est l'équivalent du chiffre d'affaires.
Il est intéressant de voir que c'est la politique d'indemnisations
des dégâts de loup qui poussent les représentants de
l'élevage à dire publiquement qu'ils veulent vivre de leur
travail et pas de subventions publiques. Cette prise de position n'a pas
été décelée dans le cadre des subventions classiques
(primes à l'herbe, prime compensatrice ovine, etc.) (Benhammou,
1999).[VU]
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