Le Courrier de l'environnement n°43, mai 2001

pour la gestion concertée de l'espace rural : appuyer des médiations territoriales

1. Etat des lieux et méthodologie d'analyse
2. Entre agriculteurs et usagers de l'espace rural, la concertation dans tous ses états
3. De la concertation à la gestion concertée : facteurs-clés
4. Les figures de la médiation territoriale
En conclusion

Références bibliographiques


Au sein de chaque territoire, l'exploitation des ressources naturelles se fait essentiellement dans des espaces d'appropriation privée tels que des exploitations agricoles. Mais ces espaces sont aussi porteurs de biens communs tels que le paysage, le patrimoine, l'eau qui court d'une exploitation à l'autre… Ces biens sont souvent soumis à des usages concurrents et sont l'objet de diverses demandes de la part d'usagers qui n'ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes " visions du territoire ". Dès lors, même si les agriculteurs restent les principaux gestionnaires de l'espace rural en terme de superficie gérée, ils sont confrontés à de fortes demandes de préservation des biens d'environnement qu'ils exploitent ainsi qu'à des exigences liées aux usages récréatifs ou résidentiels de l'espace dans lequel ils travaillent.
Ceci est source de controverses à l'échelle nationale - entre agriculteurs, chasseurs, écologistes - mais aussi de multiples conflits à l'échelle locale. Ici, la population s'oppose à l'installation d'un élevage hors-sol, source de nuisances, là des mytiliculteurs ou des opérateurs du tourisme dénoncent des pollutions d'origine agricole qui nuisent à leurs activités, là encore des groupes militent pour la préservation d'un paysage. Les politiques réglementaires ou incitatives ne suffisent pas à régler ces problèmes, d'abord parce qu'elles s'appliquent à des échelles (la parcelle agricole, l'exploitation, la nation) qui correspondent rarement à celle où les problèmes se posent (l'unité paysagère, le bassin versant, le territoire), ensuite parce qu'elles sont en général appliquées à des individus, même lorsque l'efficacité de l'action supposerait qu'elle soit menée collectivement par l'ensemble des acteurs concernés (Beuret et al., OCDE, 1999). Par ailleurs, des choix collectifs s'imposent : pourquoi préserver tel ou tel paysage, pourquoi privilégier la conchyliculture aux dépens d'usages récréatifs du littoral ? Seule une gestion communautaire (Mermet, 1992) associant l'ensemble des usagers de l'espace permet d'éviter les pièges soit de situations de statu quo, soit d'une gestion arbitraire elle-même source de conflits : il s'agit de faire émerger des aspirations collectives au-delà de la somme des intérêts particuliers, en vue d'une gestion concertée des biens communs articulée à la gestion individuelle des biens privés.
À l'échelle locale, face aux défaillances des politiques publiques, de nombreux acteurs s'engagent dans ce type de concertation, autour de biens d'environnement ou à l'échelle d'un territoire. À la suite de ce constat, nous avons voulu repérer, comparer puis analyser des cas de concertation impliquant des agriculteurs et d'autres catégories d'acteurs locaux, en Bretagne. Dans un deuxième temps, nous sommes allés à la rencontre d'acteurs-clés impliqués dans de tels processus de concertation, afin de comprendre ce qui fonde le désaccord et ce qui permet la construction d'un accord entre les participants. Ceci a mis en évidence l'importance d'un travail de médiation permettant de tisser des liens entre les acteurs, d'ouvrir le dialogue ou encore de mettre en évidence l'existence d'intérêts communs. Après avoir décrit les formes de concertation rencontrées, nous nous attacherons à tracer les contours de la fonction de médiation, telle qu'elle existe de fait, puis à en déduire des propositions visant à appuyer et développer la médiation territoriale.

[R] 1. État des lieux et méthodologie d'analyse

Dans le cadre de la mise en place d'un observatoire régional des dynamiques locales de gestion concertée de l'espace rural, un inventaire de cas de concertation entre agriculteurs et non-agriculteurs a été réalisé en Bretagne (1). Il nous conduit à constater qu'une gestion concertée des espaces ruraux existe de fait :
- c'est un phénomène quantitativement très significatif, 86 cas ayant été identifiés. Ces initiatives portent sur la qualité de l'eau (c'est l'objet principal dans 38% des cas), le paysage (33% des cas), la réactivation de liens sociaux autour de l'agriculture et de la gestion du patrimoine naturel local (21%) ou encore la gestion d'un espace dans son ensemble, soumis à des usages concurrents (18%) ;
- elle est soit inspirée par les pouvoirs publics et/ou articulée avec des dispositifs de politiques publiques (30% des cas identifiés), soit elle émerge en marge de ces politiques, notamment pour répondre à leurs insuffisances (70% des cas) ;
- elle épouse des formes extrêmement diverses, surtout lorsqu'il s'agit d'initiatives locales informelles dans lesquelles des procédures de concertation et d'action sont imaginées localement.
L'élaboration d'une typologie nous a permis de cerner les contours de ces formes de gestion : la comparaison des cas observés a conduit à les classer en fonction de leurs objets, contexte initial, acteurs impliqués, institution support et formes d'accord. Des entretiens auprès d'acteurs-clés d'un échantillon de 23 initiatives ont ensuite permis d'identifier les étapes des processus de concertation, ainsi que les facteurs essentiels de réussite ou d'échec (Trehet et Finsterlé, 1999). Des entretiens complémentaires ont été réalisés en Bretagne et Pays-de-Loire auprès d'acteurs intégrés dans 15 projets financés par le programme " Ensemble pour gérer le territoire " de la Fondation de France (Doidy, 1999) (2) : tous ces projets associent plusieurs catégories d'acteurs autour de la gestion d'un espace commun.
Ces entretiens non-directifs visaient à bien saisir les éléments qui structurent les désaccords entre les acteurs et la façon dont chacun justifie sa position, ceci à l'aide d'une grille d'analyse issue des économies de la grandeur (Boltanski et Thévenot, 1991). Il s'agissait aussi d'analyser des itinéraires de concertation (Beuret, 1999) et d'en repérer les étapes-clés : considérant que tout accord pour une gestion concertée passe par un processus local d'innovation sociale, la sociologie de l'innovation (Latour, 1992 ; Amblard et al., 1996) nous a fourni une grille d'analyse pertinente. Ces entretiens ont ensuite permis de préciser les contours de la fonction de médiation, en analysant les parcours, fonctions et compétences d'acteurs se trouvant de fait en position de médiateurs.

[R] 2. Entre agriculteurs et usagers de l'espace rural, la concertation dans tous ses états

La typologie des dynamiques de concertation identifiées est présentée dans la figure 1 (page suivante) ; nous présentons ci-après les principaux types identifiés et les critères discriminants.

2.1. Quand l'initiative vient d'ailleurs… et cherche une " accroche " locale
La forme, l'intérêt et les problèmes posés par la concertation entre agriculteurs et non-agriculteurs dépendent principalement de critères relatifs à l'origine des initiatives. Le critère discriminant principal tient au caractère ascendant et/ou descendant de l'initiative. Les démarches descendantes émanent d'institutions externes au territoire qui veulent soit :
- dialoguer avec des institutions locales de façon à opérationnaliser des politiques : la concertation est alors institutionnalisée au sein de commissions telles que la Commission départementale d'orientation agricole, le Conseil départemental de l'hygiène ou encore d'observatoires de l'environnement mis en place à l'échelle départementale ;
- régler un problème technique auquel elles sont confrontées : par exemple, une dégradation de la qualité de l'eau amène une grande ville à agir en amont, dans un territoire qui n'est pas le sien. Elle a acheté des terrains dans un bassin versant et cherche à sensibiliser les agriculteurs pour qu'ils modifient leurs pratiques ;
- développer une concertation de façon volontariste dans le cadre d'une action qu'elles financent : c'est le cas dans les bassins versants choisis par le programme Bretagne eau pure. Les promoteurs du programme veulent convaincre les agriculteurs d'y adhérer et intégrer le maximum d'acteurs locaux dans leur action.
Dans les deux derniers cas, la concertation " se cherche " et les acteurs locaux y répondent plus ou moins favorablement : l'enjeu est de trouver un point d'" accrochage " entre la dynamique externe et des dynamiques locales existantes ou qui restent à susciter. C'est particulièrement délicat dans des dynamiques descendantes strictes (DD), mais pose moins de problèmes lorsque l'initiateur externe va à la rencontre de dynamiques locales déjà existantes, dans une démarche qualifiée de descendante-ascendante (DA). Ainsi, dans un cas, l'État joue un rôle moteur important mais agit dans un espace où existaient déjà de nombreuses associations locales soucieuses de la préservation du milieu et du cadre de vie : dès lors l'administration publique, les élus et les associations représentant les usagers participent ensemble au pilotage de l'action au sein d'une association ad hoc.

Figure 1. Typologie des formes de concertation entre agriculteurs et non-agriculteur pour la gestion d'espaces ruraux

2.2. Quand les acteurs locaux laissent libre cours à leur créativité…
Dans les démarches ascendantes, l'initiative est prise par des acteurs locaux dans un territoire perçu comme leur " communauté d'appartenance ". Ce sont soit des organisations (démarche institutionnelle) qui estiment avoir une fonction dans la gestion de l'espace rural (en particulier des établissements publics de coopération intercommunale - EPCI -, mais aussi des groupements agricoles locaux qui élargissent leur champs d'action), soit par des leaders qui veulent défendre une cause à laquelle ils sont personnellement attachés. Dans ce dernier cas, la démarche reste très informelle au départ puis se structure peu à peu : le fait de dépendre d'une ou de quelques personnes les rend très fragiles tant qu'elles n'ont pas de support institutionnel (association, comité de pilotage, commission extra-municipale, etc.).
La dynamique initiale des démarches institutionnelles est posée soit en terme de résolution de conflit, soit directement en terme de projet. Une organisation qui réagit à un conflit peut se contenter de " calmer les esprits " par une médiation ou un arbitrage ponctuel.

Mais on observe souvent qu'elle utilise la dynamique initiale pour construire un projet local et répondre ainsi plus durablement au problème posé. Elle peut alors :
- mettre en place une cellule de concertation permanente (CP) : ainsi, suite à un conflit autour de l'installation d'un élevage hors-sol, une sous-préfecture a mis en place une cellule de concertation qui donnera un avis pour les projets d'installations classées agricoles et réalisera une étude sur les possibilités d'installation, dans une optique préventive. On voit aussi émerger des " observatoires de l'environnement " mis en place par des collectivités publiques locales qui sont à la fois des espaces de concertation et des lieux d'où émergent des projets ;
- jouer un rôle de médiation et tenter d'intégrer les parties en présence dans un projet qu'elle portera collectif (MP) : ainsi, au cœur de conflits entre les usagers d'un espace littoral très touristique, un syndicat intercommunal a mis en place des groupes de travail associant des agriculteurs et des élus dans plusieurs communes. Une analyse spatiale a conduit chaque groupe à proposer des actions, dans une dynamique de projet.
Dans d'autre cas, l'organisation agit directement dans une optique de projet (PI), avec des motivations diverses :
- prévenir des conflits latents ou potentiels (les acteurs parlent de tensions larvées, de ruptures de liens sociaux entre catégories socioprofessionnelles) ;
- mettre en cohérence les activités lors de la formulation d'un projet de développement à l'échelle du territoire ;
- affirmer une compétence dans le domaine de la gestion de l'espace rural pour des collectivités publiques locales confrontées à une gestion sectorielle de l'agriculture.
Nombre de communautés de communes ont lancé des initiatives répondant à ces motivations.
Les démarches informelles sont très diverses. Dans une commune péri-urbaine, des citoyens (IC) ont pris l'initiative d'une action visant à reconstituer la trame bocagère : des agriculteurs et des non-agriculteurs participent chaque année bénévolement à des opérations de replantation. Dans un autre cas, des agriculteurs (IA) et des conchyliculteurs ont engagé une concertation en vue de préserver la qualité de l'eau : l'enjeu des discussions est de tolérer des épandages non-autorisés par la loi là où les risques de pollution sont minimes mais de s'imposer des contraintes supplémentaires là où les risques sont élevés.

2.3. Une porte ouverte vers la gestion concertée ? Quand le secteur agricole s'ouvre au public…
Citons enfin des cas fréquents mais qui se situent en marge de la concertation. Ainsi, on observe de nombreuses initiatives émanant du secteur agricole visant à faire connaître - et décloisonner - leur activité (CS). Il s'agit d'un groupement d'agriculteurs qui, face à la multiplication des conflits locaux, a associé les élus à la mise en place d'un rallye pédestre visant à faire découvrir l'agriculture aux habitants, d'" opérations fermes-ouvertes ", d'itinéraires de découverte de l'agriculture passant dans des exploitations, etc. Ces démarches partent souvent d'un souci d'auto-justification mais peuvent être le premier pas vers une réelle concertation.

2.4. Un premier enjeu illustré par la typologie : l'articulation local-global
Cette typologie fait d'ores et déjà ressortir l'enjeu que représente ici l'articulation entre le " local " et le " global ". Dans certains cas, des démarches descendantes issues des pouvoirs publics semblent incapables de trouver une " accroche locale " et ne sont alors acceptées qu'en tant qu'apport financier. Aucune dynamique réelle n'émerge car elles répondent à l'intérêt de groupes de citoyens (les consommateurs d'eau, de paysage…) qui ne coïncide pas avec celui des acteurs des territoires concernés (3). à l'inverse, les initiatives locales, ascendantes, vont chercher un " point d'accroche " avec le niveau global : on recherche une reconnaissance permettant d'être considéré comme partenaire par d'autres acteurs-clés et un financement pour assurer la continuité de l'action. Mais ces acteurs posent la question de savoir comment garder la maîtrise de leur action, préserver son originalité et ce qu'ils y trouvent en terme de convivialité.

[R] 3. De la concertation à la gestion concertée : facteurs-clés

Les itinéraires de concertation observés peuvent être décomposés en trois étapes-clés, souvent imbriquées les unes dans les autres : la première voit le rapprochement des acteurs et l'élaboration du réseau de participants, la question étant de savoir qui est reconnu légitime pour participer ; la seconde est une étape d'interconnaissance et de dialogue, l'enjeu étant de mieux se connaître de façon à pouvoir discuter avec un même langage ; la troisième est l'étape de construction d'un accord. La deuxième étape est la moins conflictuelle : elle passe par des visites mutuelles (par exemple, des agriculteurs et des mytiliculteurs en conflit visitent leurs exploitations respectives), des formations et des visites suivies ensemble (ces mêmes acteurs visitent une station d'épuration et suivent une formation portant sur les sources de pollution des eaux), des moments de travail partagé et de convivialité (participation à une journée de nettoyage de rivière, de plantation de haies…), autant de choses qui constituent un apprentissage de l'autre et visent à acquérir un langage commun. Par contre, les autres étapes posent des problèmes cruciaux.

3.1. Beaucoup de choses se jouent en amont de la concertation… lors de l'élaboration du réseau
La phase d'élaboration du réseau vise notamment à répondre aux questions " Qui participe ? Avec quel rôle ? Autour de quel objet ? ". Tout d'abord, chacun doit acquérir une légitimité lui permettant de participer à une concertation portant sur un objet donné : chaque catégorie d'acteur doit être reconnue légitime par les autres participants (légitimation externe). À cela peut s'ajouter la légitimation du porte-parole d'une catégorie d'acteurs au sein même de son groupe (légitimation interne). Parallèlement, chacun doit acquérir un rôle : un acteur peut se trouver pleinement intégré à la concertation en tant que " partie prenante " ou se voir confier un rôle secondaire d'expert technique, d'animateur, etc. dans lequel il ne sera pas habilité à exprimer son point de vue personnel mais aura un rôle de " facilitateur " de la concertation.
La légitimation et l'acquisition du rôle seront le fait de l'acteur lui-même, qui se positionne avec un certain rôle, et/ou d'un leader. Ainsi, dans un cas où plusieurs catégories d'acteurs (élus, agriculteurs, environnementalistes, chasseurs, pêcheurs) ont participé à l'élaboration d'un plan de gestion d'un marais communal, chaque groupe a été contacté par le maire en tant qu'utilisateur " reconnu " du marais. Un scientifique écologue fut également contacté, cette fois dans un rôle secondaire, afin qu'il explique le fonctionnement hydrologique et écologique du marais : le maire, initiateur de l'action, a piloté la phase d'élaboration du réseau en menant des entretiens bilatéraux en amont de réunions multilatérales.
Cette étape est la plus délicate. On se heurte tout d'abord à une délimitation tacite de champs de compétence, ancrée dans l'histoire, en vertu de laquelle il est souvent très difficile pour les agriculteurs d'accepter le fait que des écologistes ou même des élus locaux soient habilités à exprimer des exigences concernant des biens d'environnement qu'ils géraient jusqu'alors seuls, en vertu de droits de propriété privés et d'une compétence exclusive qui leur était conventionnellement reconnue (Beuret, 1997). Même lorsque cet obstacle est franchi, l'élargissement du réseau se heurte à des incompréhensions entre participants liées à des régimes d'engagement différents dans l'action. Ainsi, dans le cas d'une action concertée d'entretien d'une rivière, agriculteurs et pêcheurs trouvent un terrain d'entente autour d'une connaissance familière de " leur " rivière mais rejettent les environnementalistes, jugés trop scientifiques et distants vis-à-vis de la rivière concernée. L'analyse de tels cas (Doidy, 1999) montre que le fait de ne pas pouvoir intégrer ces acteurs dans un même réseau vient de régimes d'engagement différents dans l'action : c'est la distanciation des environnementalistes par rapport à la nature et à l'action (il s'agit d'une rivière à protéger, parmi d'autres, dans un rapport civique) qui rend la coordination impossible face à des agriculteurs et des pêcheurs engagés dans la proximité, la familiarité vis-à-vis de " leur rivière " (dans un rapport domestique). Seul un travail de mise en confiance, de construction de liens personnels par des entretiens bilatéraux et des temps de convivialité, en amont de la concertation proprement dite, permet de dépasser ces obstacles.
En termes opérationnels, on observe que lorsqu'un acteur " convoque " les autres à la concertation sans investir au préalable dans l'établissement de liens personnels entre lui et ces acteurs et dans des actions permettant une mise en confiance de certains acteurs les uns vis-à-vis des autres, le réseau se fige autour de ses seuls " alliés " et son élargissement ultérieur est très difficile. Lorsque les acteurs sont convoqués de fait lors d'un conflit, le réseau se noue provisoirement sous tension : l'essentiel de la résolution du conflit passe alors par ce même travail de constitution et de stabilisation du réseau (établissement de liens, interconnaissance). Le succès de la concertation dépend donc avant tout de ce qui s'est passé avant !

Figure 2. Une carte des positions d'acteurs aux sources du désaccord, différentes approches de l'objet, différentes justifications

3.2. La naissance d'un accord : après l'élargissement... des contradictions

La troisième étape vise à aboutir à un accord sur des formes de gestion concertée de l'espace rural, entraînant l'action de l'une ou de plusieurs des catégories d'acteurs y participant. Cet accord étant difficile à obtenir, elle conduit fréquemment à une contraction de l'accord par :
- la délégitimation ou le retrait d'une catégorie d'acteurs : lorsque l'on ne parvient pas à s'entendre, il est plus simple de limiter l'accord à des catégories de participants qui ont la même vision des choses. Dans plusieurs cas observés, les environnementalistes sont ainsi marginalisés en cours d'action ou les agriculteurs se retirent d'eux-mêmes ;
- la requalification de l'objet : un objet complexe devient un objet simple. Dans un cas, l'objet initial est le paysage mais l'objet final se limite au bocage, les agriculteurs s'opposant à ce que l'on intervienne sur ce qu'ils font dans les espaces productifs. Dans le cas de l'aménagement d'un espace de landes et de tourbières, l'objet est initialement qualifié d'espace naturel sensible mais l'accord final, dont sont exclus les environnementalistes qui avaient pourtant lancé l'action, ne retient que sa qualité de patrimoine local, aménagé par les acteurs locaux pour renouer des liens sociaux et attirer des visiteurs ;
- des restrictions spatiales : l'accord initialement envisagé pour un espace important est finalement limité à quelques zones où un consensus est possible.
La consolidation de l'accord passe donc par un processus d'exclusion d'acteurs, d'objets, d'espaces, qui renforce l'accord tout en limitant son impact. Ceci revient à éluder des désaccords que l'on ne peut résoudre. L'analyse de controverses à l'aide de matériaux tels que des comptes rendus d'entretien avec les participants, comptes rendus de réunions, articles de journaux, etc. montre que l'on retrouve trois éléments majeurs qui fondent ces désaccords :
- le rapport au temps : certains acteurs situent leur action dans un temps long (préservation pour les générations futures, transmission d'un patrimoine) tandis que d'autres évoquent les exigences du court terme (réponse à des opportunités marchandes, temps limité pour des opérations productives) ;
- le rapport à l'appropriation : " lorsque l'on trouve une espèce rare, on est un peu chez nous… alors que l'on est chez quelqu'un ", reconnaît un environnementaliste. Certains mettent en avant une appropriation collective (notion de patrimoine, de biens communs) à une échelle globale ou locale et affirment que " l'intérêt public passe avant l'intérêt privé ", ce qui s'oppose à une approche exclusivement privée de l'appropriation ;
- le rapport à l'objet : certains entretiennent un rapport familier avec l'objet concerné, alors que d'autres en sont distants. Ce qui intéresse les premiers, c'est la rivière R, alors que les autres sont concernés par une rivière parmi d'autres (cf 3.1.).
En arrière-plan de ces divergences se retrouve la référence à des grandeurs qui ne peuvent être mises en équivalence (Boltanski et Thévenot, 1991) (fig. 2, ci-dessous). Ceux qui veulent préserver leur patrimoine local (" c'est chez nous ! ") dans un rapport domestique mettent en avant une appropriation communautaire, locale et un rapport familier à l'objet. Ceux qui voient l'espace avant tout comme porteur de ressources à exploiter, dans un rapport industriel (Beuret, 1999), mettent en avant des droits de propriété privés affichés comme exclusifs. Ces deux catégories d'acteurs parviennent souvent à s'entendre au nom d'une même familiarité avec les objets concernés, d'une proximité commune mais s'opposent fréquemment à ceux qui veulent préserver un bien d'environnement scientifiquement reconnu comme remarquable, au nom de l'intérêt général (de tous, y compris des générations futures, dans un rapport civique). Le fait que ces catégories se réfèrent à des grandeurs différentes explique que, même si chacun est de bonne foi, les positions ne peuvent être mises en équivalence, ce qui fonde le désaccord.
Dans quelques cas observés, des compromis sont obtenus à l'aide soit d'une proximité donnée au départ, soit d'une proximité qui se construit en cours d'action. Dans le premier cas, la proximité est géographique (petites communes où agriculteurs et non-agriculteurs ont noué des liens par le biais du conseil municipal, de l'école, du sport, etc.) ou idéologique (réseaux d'agriculteurs militant pour des agricultures alternatives, qui se rapprochent d'organisations d'environnementalistes ou de consommateurs) ; dans le deuxième cas, elle se construit notamment par le biais d'interventions discrètes et multiples qui se rapportent dans leurs objectifs à ce que l'on appelle la médiation.

3.3. Des pratiques de médiation comme source d'une proximité construite
On observe que l'émergence et l'" épanouissement " de la concertation dépendent largement de personnes qui établissent des liens entre les parties en présence et favorisent le dialogue sans pour autant déterminer son contenu. Ainsi, la plupart des démarches ascendantes observées tiennent largement à la personnalité d'une ou plusieurs " figures locales " : c'est, par exemple, un agriculteur, président de CUMA (coopérative d'utilisation de matériel agricole) qui va aller à la rencontre de mytiliculteurs qui protestent contre les pollutions d'origine agricole, qui fera le lien entre les deux groupes pour qu'ils apprennent à se connaître puis à dialoguer, qui contactera ensuite la mairie pour l'associer à une action concertée… Il n'a pas été convoqué comme médiateur mais joue ce rôle de fait. C'est encore un agriculteur membre d'une association écologiste qui va permettre que des liens s'établissent entre les deux groupes qui seront ensuite les promoteurs d'une association locale agri-environnementale.
De plus, la plupart des processus observés font appel, de façon plus ou moins ponctuelle, à des personnes extérieures dont le rôle est de fournir un support à la concertation en projetant une image de la réalité locale, des enjeux communs, des points de vue de chacun, etc. C'est l'animatrice d'un syndicat intercommunal qui, face à des conflits issus de la concurrence entre les usages agricoles, touristiques, résidentiels ou encore conchylicoles d'un même espace littoral, associe les acteurs à une réflexion collective au sein de chaque commune. Elle ne propose pas de solution mais élabore une représentation spatiale de l'espace communal et de ses usages, ce qui sert de support de dialogue. C'est encore l'animatrice d'une association qui intervient au cœur d'un conflit opposant un agriculteur, des résidents et des associations de préservation du patrimoine autour de l'installation d'un élevage hors-sol : elle s'entretient avec les parties en conflit, établit des scénarios d'évolution de la commune basés sur chacune des positions défendues pour montrer leur caractère absurde et la nécessité de rechercher des compromis. Le dialogue peut se nouer sur la base de l'image de la réalité qui a été projetée.
Le point commun entre ces personnes est qu'elles favorisent le dialogue, la concertation et la recherche d'un accord, sans en influencer les termes : elles ont donc une " entrée " différente mais un objectif et une fonction communs qui relèvent de " médiations territoriales " (Beuret et al., 1999) qui consistent à agir au sein d'un processus de concertation plus ou moins formalisé ou à susciter son émergence, pour catalyser la construction d'accords formels ou tacites qui contribuent à une gestion concertée de biens ou d'espaces inscrits dans un territoire, sans en influencer le contenu, ceci entre plusieurs catégories d'acteurs porteurs de demandes divergentes concernant l'utilisation et le devenir des objets concernés.
Dans la réalité, la médiation est souvent articulée à des fonctions telles que l'expertise ou l'arbitrage avec lesquelles elle ne doit pas être confondue. L'expertise peut être utilisée comme apport dans un processus de médiation : il s'agit soit d'apporter une connaissance qui manque aux acteurs, soit de rechercher une solution à un problème technique posé par les acteurs, soit d'analyser l'impact de différentes solutions afin d'alimenter le débat local. L'expertise est une contribution à la médiation : l'expert qui outrepasse ce rôle est celui qui pose le problème à résoudre au nom des acteurs locaux, propose une solution dite scientifique et objective ou impose sa propre hiérarchisation dans les éléments de connaissance mis à disposition des acteurs locaux. L'arbitrage peut être utilisé comme recours ponctuel dans un processus de médiation. Il arrive en effet que les protagonistes s'entendent pour désigner un médiateur qui, ponctuellement, aura un pouvoir d'arbitrage : un conflit a ainsi conduit les protagonistes à choisir un sous-préfet comme médiateur et, en dernier recours, arbitre.

[R] 4. Les figures de la médiation territoriale
On observe l'existence de deux types de pratiques de médiation territoriale, que nous qualifions respectivement de médiation miroir et de médiation passerelle.
4.1. La médiation-miroir
Elle est, en général, le fait d'intervenants externes dont le rôle est de mettre en forme la réalité locale et d'en présenter une image le plus neutre possible aux protagonistes de la concertation. Cette image est un support pour ouvrir le dialogue ou, plus avant dans le processus, une base informative que l'on utilise pour construire un accord.
L'expérience d'une commune péri-urbaine de l'agglomération nantaise illustre bien ce type de médiation. À la suite d'une réflexion sur les friches, la commune lance en 1994 un projet visant à mettre en valeur les espaces agricoles afin que la ville, soumise à une urbanisation rapide, reste " vivable ". à un moment du processus de réflexion, la ville a travaillé avec une association très justement nommée " Miroir " qui est intervenue avec un ethnologue et un photographe pour mettre en images et en textes les itinéraires de vie et la relation au territoire de quelques habitants : concrètement, il s'agit de se laisser conduire par l'habitant dans certains lieux du territoire, d'en faire des photos, puis de laisser l'habitant s'exprimer quant à ces lieux et leur évolution, quant au pourquoi de son choix, quant au rapport entre chaque lieu et son itinéraire de vie. Ces photos et récits ont donné lieu à une exposition lors de laquelle ont été recueillies les réactions des visiteurs : en interpellant ces derniers sur l'évolution rapide de leur territoire, cette médiation-miroir permet de nouer un dialogue, de poser les problèmes de façon pertinente et de susciter une réflexion collective.
La médiation-miroir apparaît souvent comme un recours dans des cas de conflits aboutissant à un blocage du dialogue : on demande alors à une personne " qui inspire confiance " d'effectuer ce travail… Ces personnes sont en général des professionnels du développement, chargés de mission dans des collectivités locales, conseillers agricoles, animateurs d'associations… qui savent qu'il serait vain de fermer le dialogue en proposant une solution qui ne serait pas appropriée par les parties en conflit. Elles interviennent de fait comme médiateur et doivent acquérir une légitimité dans ce rôle en nouant leurs propres liens avec les acteurs locaux et en donnant des gages de non-ingérence dans la construction de la solution. La médiation-miroir intervient aussi hors conflit lorsqu'il s'agit d'intégrer plusieurs catégories d'acteurs dans un projet de gestion concertée de l'espace rural. Ces médiateurs utilisent plusieurs types d'outils de représentation de la réalité :
- représentation photographique : outre le cas décrit précédemment, des actions paysagères ont été lancées dans une commune suite à l'exposition de photographies aériennes qui ont interpellé la population et surtout les agriculteurs quant à leur propre gestion du bocage ;
- représentation spatiale : des cartes présentant les usages du territoire, l'évolution récente de ces usages, la localisation des espaces sensibles, l'avancée de l'urbanisation, etc. sont valorisées pour amorcer un dialogue ;
- représentation d'un jeu d'acteur : il s'agit ici de faire ressortir la position de chaque catégorie d'acteurs pour montrer qu'aucun n'est a priori " de mauvaise foi " et montrer que chacun est respectable dans ce qu'il affirme. On met ensuite en relief les nœuds de conflit pour en donner une représentation " froide " (dépassionnée), puis les embryons de compromis, susceptibles de servir de points de départ pour la recherche d'accords ;
- représentation prospective : la présentation de scénarios extrêmes (tout-tourisme, tout-agriculture…), a été utilisée dans un territoire dont l'attractivité tient tant au patrimoine qu'à la qualité des espaces agro-sylvo-pastoraux, pour mettre en évidence le fait que les acteurs ont besoin les uns des autres pour développer leurs activités.
Cet inventaire n'a rien d'exhaustif et il semble pertinent de capitaliser l'expérience accumulée par ces médiateurs pour développer et diffuser ces outils.

4.2. La médiation-passerelle
Elle est en général le fait d'acteurs appartenant au territoire, qui peuvent appartenir à une catégorie d'acteurs impliqués dans la concertation. On remarque que ce sont presque toujours des personnes dotées d'une multi-appartenance (élu et agriculteur, écologiste et agriculteur…), ce qui leur permet d'être eux-mêmes une passerelle entre les catégories d'acteur : le dialogue repose sur la confiance que chacun met dans la personne du médiateur et l'on économise ainsi une relation de confiance au départ entre les catégories d'acteurs. Le médiateur constitue lui-même un lien (et un " nœud de réseau ") qui va s'estomper avec l'établissement d'autres liens moins personnels. La médiation-passerelle rejoint la notion de médiation citoyenne proposée par Six (1995) mais elle est le fait d'acteurs extrêmement variés qui ne sont pas " convoqués " en tant que médiateurs mais émergent tacitement comme tels. On peut la qualifier de " médiation chaude " car elle est au cœur de relations multiples et parfois houleuses entre les protagonistes, si on la compare à une médiation " froide ", la médiation-miroir, qui constitue au contraire une prise de recul vis-à-vis du jeu d'acteurs.
Derrière la multi-appartenance de ces médiateurs se cachent des atouts que les économies de la grandeur (Boltanski et Thévenot, 1991) permettent d'appréhender. Lorsque l'on décompose leurs appartenances, il apparaît qu'elles s'ancrent dans des grandeurs différentes, ce qui dote ces médiateurs d'une qualité d'" êtres équivoques ", capables de justifier leur position alternativement dans des mondes différents. Ainsi, un même acteur à la fois agriculteur et conseiller municipal sera capable de mettre en avant l'intérêt général, d'établir un dialogue avec des environnementalistes, d'autres élus, etc. en faisant référence à des grandeurs civiques, mais aussi de se référer à des grandeurs industrielles pour parler d'efficacité, de performance productive et de reproduction des ressources avec des agriculteurs, ou à des grandeurs domestiques pour écouter les revendications d'associations locales soucieuses de valoriser un patrimoine source d'identité.
La qualité d'" être équivoque " tient essentiellement à une multi-appartenance mais aussi à un élément que Doidy (1999) appelle " l'expérience d'un détour ". En retraçant les itinéraires de vie de personnes qui assument cette fonction de médiation-passerelle, on s'aperçoit que l'on retrouve chaque fois un détour hors de leur région et/ou hors du secteur agricole. Ils insistent eux-mêmes sur l'importance de ce détour qui leur a, semble-t-il, accordé une capacité réflexive sur leur activité, sur leur milieu social et sur les relations entre les différents groupes sociaux au niveau local. Doidy (1999) souligne que le détour géographique et réflexif, en tant que tel, semble également favoriser la perception des attachements. Un environnement familier peut alors faire l'objet d'une mise en valeur, sur le mode domestique, de cette relation de proximité (4) : ceci contribue à expliquer l'investissement personnel de ces acteurs dans les initiatives étudiées, autre élément qui leur permet d'émerger comme médiateur.
La médiation passerelle et la médiation miroir sont rarement le fait du même acteur : chacune répond à des besoins particuliers et plusieurs médiations émanant d'acteurs différents peuvent cohabiter ou se succéder au sein d'un même processus de concertation.

4.3. La délicate posture du médiateur : entre implication et détachement, légitimité et neutralité…
N'est pas médiateur qui veut : dans tous les cas observés, le médiateur n'est pas convoqué en tant que tel mais émerge au cours d'un processus où il se forge sa propre légitimité. Or, légitimité n'est pas ici synonyme de détachement et d'absolue neutralité : on observe que le médiateur acquiert sa légitimité en se positionnant à la fois hors du jeu d'acteur (position de détachement et de neutralité) de façon à être accepté par tous, mais aussi dans le jeu, par une certaine implication.
Lorsque des agriculteurs sont associés à la concertation, la neutralité du médiateur supposerait qu'il n'ait pas d'attaches agricoles. Mais on observe que ne sont reconnus comme légitimes par le secteur agricole que des personnes aptes à dialoguer avec les agriculteurs autour de leurs préoccupations, autant économiques que techniques. De fait, la plupart des médiateurs identifiés ont un bagage professionnel dans ce domaine. La légitimité du médiateur repose donc sur un équilibre délicat entre une appartenance professionnelle - à condition qu'elle ne soit pas suspectable de connivence - et un certain détachement : l'un des médiateurs rencontrés met en avant le fait d'être familier du monde agricole et rural mais de venir d'ailleurs. La compétence technique intervient ici " en plus ", essentiellement dans la médiation-miroir, comme un objet à double face (objet équivoque) : elle apporte à la fois l'implication, sur un mode industriel (on parle le même langage) et le détachement, sur un mode civique (un savoir venu d'ailleurs, des éléments d'objectivation du problème posé).
Par ailleurs, tous les médiateurs rencontrés expriment un engagement fort dans l'action et affirment qu'il leur faut s'impliquer personnellement en participant à des travaux de terrain et à des temps de convivialité : on est ici très loin d'une posture de stricte neutralité qui impliquerait un minimum de relations avec les parties de façon à éviter toute influence. Ceci est justifié par le fait que le médiateur a notamment pour objectif de faire advenir une parole de la part de ceux qui y sont réfractaires : sa capacité repose alors non pas sur une distance ou un recul civiques mais d'abord sur une proximité de condition et d'engagement. Dès lors, l'indépendance et l'émancipation vis-à-vis des intérêts particuliers doivent s'accommoder d'une implication locale. Ceci suppose un savoir-être manifesté par une attitude adaptée à cette posture.
Dans certains domaines, la médiation est soumise à une clause de stricte neutralité. Ainsi en est-il de la médiation environnementale, qui fait intervenir dans des projets d'aménagement un tiers neutre, indépendant et sans pouvoir, dont le rôle est d'aider les parties en conflit à s'accorder sur la définition en commun d'une solution qui puisse mutuellement les satisfaire (Dziedzicki, 1999). Médiations environnementales et territoriales se rapprochent quant à leurs objets mais la première est convoquée par un acteur (souvent le promoteur du projet) pour trouver une solution de compromis dans un processus réactif à caractère bilatéral (un groupe social veut l'abandon du projet porté par un acteur) alors que la seconde émerge sans convocation au sein d'un jeu multilatéral où l'on cherche à construire un projet commun (un mode de gestion concerté) dans une démarche qui peut être réactive ou " pro-active ". Ces différences de contexte expliquent que les médiations territoriales et environnementales prennent un contenu différent.

4.4. Favoriser la gestion concertée de biens communs par un appui aux médiations locales ?
L'appui à la gestion concertée de l'espace rural passe en particulier par un renforcement de la fonction de médiation territoriale. Mais on se heurte à certains obstacles :
- la médiation-miroir : comment financer une fonction qui n'est pas affichée comme telle ? Comment la financer sans la délégitimer ? La médiation territoriale est rarement convoquée et affichée comme telle, et lorsqu'elle est financée, c'est en général sous le terme " fourre-tout " d'animation. Pour l'instant, elle est le fait de personnes, plus que d'organisations, qui reçoivent des demandes car on leur prête des savoir-faire et surtout des savoir-être conformes aux exigences de cette fonction, ou qui s'investissent dans ce type d'action car elles en voient elles-même l'utilité. Mais elles ne sont pas préparées à assumer cette fonction : tout en gardant leurs fonctions actuelles, de telles personnes pourraient bénéficier d'une formation pour être intégrées dans un " corps de médiateurs " auxquels les acteurs locaux feraient appel selon leurs besoins. Il est probable que l'affichage d'une telle offre, à l'échelle régionale, suffirait à dévoiler de nombreuses demandes. Par ailleurs, s'agissant d'un travail spécifique, un financement est nécessaire. Or, ces financements sont difficiles à obtenir, notamment pour la phase d'élaboration du réseau, pourtant déterminante : cette phase est longue, ne produit pas de résultats tangibles, le réseau n'est pas stabilisé, l'objet est en cours de définition, autant d'éléments peu engageant pour d'éventuels financeurs. On devra insister sur la mise en place de mécanismes de financement les plus neutres possibles (5) ainsi que sur la recherche d'indicateurs de suivi-évaluation permettant de mesurer des impacts qualitatifs ;
- la médiation-passerelle : comment former des médiateurs… qui ne le sont que tacitement et occasionnellement ? La médiation-passerelle pose peu de problèmes de financement car ces médiateurs agissent dans leurs propres milieu, communauté, organisation, mais on pourra l'appuyer en préparant ces acteurs à assumer cette fonction. Des formations ciblées sur les médiateurs potentiels, c'est-à-dire des leaders associatifs, des élus, des responsables professionnels, leur donneront une sensibilité qui les incitera à se positionner en médiateur lorsque le besoin se fait sentir et leur permettront d'adopter une attitude adéquate. L'un des enjeux de la formation, dans la médiation-passerelle comme dans la médiation miroir, sera de donner aux médiateurs des repères en terme de démarche et d'éthique afin d'éviter qu'ils n'utilisent plus ou moins consciemment la position de médiateur pour servir des intérêts particuliers, ce qui conduirait non seulement à leur délégitimation mais aussi à une rupture dans le processus de concertation.

[R] En conclusion

La concertation entre les acteurs de l'espace rural épouse différentes formes dont nous proposons ici une typologie. On voit émerger dans ces processus, en cours d'action, des personnes qui font le lien entre les participants et facilitent la construction d'un accord sans en influencer le contenu, en dépassant les clivages existants. Il s'agit de pratiques de médiation parmi lesquelles nous distinguons la médiation-passerelle qui est le fait d'un acteur local qui prend du recul pour faire le lien entre les parties en présence et faciliter le dialogue, puis la médiation-miroir, dans laquelle un médiateur est mobilisé plus ou moins ponctuellement pour projeter aux participants une image de la réalité qui soit un support de dialogue. Dans les deux cas, la posture du médiateur combine un certain détachement vis-à-vis de l'action, gage de neutralité, mais aussi une implication nécessaire pour faire advenir une parole de la part de ceux qui y sont a priori hostiles.
Dès lors, l'appui à la gestion concertée des espaces ruraux passe, notamment, par un appui à ces médiations territoriales. Mais il s'agit de pratiques originales, la médiation s'exerçant dans une sphère publique, entre un grand nombre d'acteurs, en ou hors conflit, avec des médiateurs émergents qui ne sont jamais convoqués en tant que tels : face à ces spécificités, les outils et principes utilisés dans d'autres champs de la médiation (pénale, familiale, environnementale…) sont insuffisants et l'on s'attachera à mettre au point des mécanismes de financement et de formation adaptés, ainsi qu'à développer et diffuser les outils déjà ébauchés par les médiateurs locaux. Il ne s'agit pas de greffer une médiation dans un jeu d'acteur, calquée sur un modèle, mais bien d'appuyer la médiation territoriale telle que l'ont inventée ceux qui la pratiquent.

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Notes

(1) Action pour laquelle nous avons bénéficié du soutien du CEDAG (Centre d'études pour le développement de l'agriculture et des groupes) et de l'unité propre de recherche en Économie et Gestion de l'ENSAR.[VU]
(2) Action financée par la Fondation de France dans le cadre d'un travail d'évaluation et de capitalisation du programme " Ensemble pour gérer le territoire " confié au laboratoire DR de l'ENSAR. [VU]
(3) Ce qui est bien illustré par les propos imagés d'un membre d'une chambre d'agriculture qui affirme que " dans les bassins versants, on a l'impression d'être comme les blancs qui arrivent en Afrique… ".[VU]
(4) Un agriculteur déclare ainsi avoir perçu son besoin d'une " relation forte avec la nature " après son expérience de routier : " J'étais attaché à mon coin […] quand j'avais voyagé, j'aimais bien revenir chez moi ".[VU]
(5) Certains acteurs ayant bénéficié d'un financement de la Fondation de France soulignent que l'image neutre de cet organisme leur a permis d'être crédible pour se positionner comme médiateur.[VU]


[R] Références bibliographiques

Amblard H., Bernoux P., Herreros G., Livian Y.F., 1996. Les nouvelles approches sociologiques des organisations. Le Seuil, Sociologie, Paris, 258 p.
Beuret J.E., Saika Y., OCDE, 1999. Cultiver les aménités rurales : une perspective de développement économique. OCDE, Paris, 122 p.
Beuret J.E., 1999. Petits arrangements entre acteurs : les voies d'une gestion concertée de l'espace rural. Natures Sciences Sociétés, 7(1), 21-30.
Beuret J.E., Floch H., Guiheneuf P.Y., 2000. Médiations territoriales : vers un appui aux démarches concertées pour la gestion de l'espace et la protection de l'environnement. Doc. Fondation de France, Paris, 55 p.
Beuret J.E., 1997. L'agriculture dans l'espace rural : quelles demandes pour quelles fonctions ? Économie Rurale, 242, 45-52.
Boltansky L., Thévenot L., 1991. De la justification : les économies de la grandeur. Gallimard, Paris, 452 p.
Doidy E., 1999. Environnement familier, environnement partagé. La concertation comme épreuve d'extension du bien commun. Doc. EHESS-ENSAR-DR, Rennes, 54 p.
Dziedzicki M., 1999. La médiation environnementale : un nouvel instrument d'organisation de l'action collective en réponse au conflit d'aménagement ? Présentation du sujet de thèse, CESA, Tours, 3 p.
Mermet L., 1992. Stratégies pour la gestion de l'environnement. L'Harmattan, Coll. Environnement, Paris, 201 p.
Six J.F., 1995. Dynamique de la médiation. Desclée de Brouwer, Paris, 270 p.
Trehet C., Finsterle C., 1999. Mise en place d'un observatoire d'initiatives de concertation entre agriculteurs et non-agriculteurs pour la gestion de l'espace rural. Mém. ENSAR-DR et MST ENVAR - université de Lille I, 72 p. + ann.

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