L'élaboration des plans de gestion des réserves
naturelles, bien plus qu'un simple exercice de style
Un plan de gestion pour qui et pour quoi faire?
Quelle est la procédure d'examen et de validation du
plan de gestion ?
Qui doit réaliser le plan de gestion ?
Bien connaître pour mieux gérer
Quelle connaissance minimale pour réaliser un plan
de gestion ?
Comment définir les objectifs ?
Évaluation du degré d'artificialisation et de
naturalité des milieux
Les espèces " invasives "
De l'importance des suivis à long terme
La place de la recherche
Les problèmes de gestion liés aux activités
humaines
Autorisation de travaux et plan de
gestion
La possibilité de proposer un périmètre de
protection
Les dérives et les limites du plan de gestion
Plans de gestion et Natura 2000
Vers une évolution du rôle du rapporteur nommé
par le CNPN
En conclusion
La parution en 1991 du premier Guide méthodologique des plans de gestion des réserves naturelles venait conclure près de cinq années de réflexion au sein de la Commission scientifique de la Conférence permanente des réserves naturelles (CPRN, 1991). En s'inspirant des travaux similaires menés sur les " management plans " des espaces protégés du Royaume-Uni (Wood, 1983 ; Nature Conservancy Council, 1988), ce travail avait comme objectif de transposer et d'adapter cette démarche au contexte des réserves naturelles et des autres espaces protégés français. La réalisation de ce guide méthodologique fut menée de front avec une validation grandeur nature sur 10 réserves naturelles et une réserve naturelle volontaire (1). Cette publication, accueillie avec un enthousiasme mitigé au sein du réseau des réserves naturelles et des réserves naturelles volontaires, correspondait pourtant à un réel besoin des gestionnaires. Il fallut attendre quatre années pour que la circulaire n°95-47 du 28 mars 1995, relative aux plans de gestion écologiques des réserves naturelles du ministère de l'Environnement, stipule la nécessité que chaque réserve naturelle soit dotée d'un plan de gestion écologique. Plus récemment, ce guide méthodologique a fait l'objet d'une mise à jour (Réserves naturelles de France, 1998). Depuis 1996, Réserves naturelles de France (RNF) est membre du Conseil national de protection de la nature et de son Comité permanent ; ses deux représentants successifs, Roger Estève puis Frédéric Bioret, ont participé à l'examen de nombreux plans de gestion au sein de cette instance. Actuellement, certaines réserves en sont à leur second, voire à leur troisième plan de gestion, mais seulement 73 (2) des 150 réserves naturelles de France sont dotées d'un plan de gestion agréé par leur comité consultatif puis par le Conseil national de protection de la nature. Ce texte rassemble une série de commentaires, réflexions et conseils destinés aux gestionnaires de réserves et d'autres types d'espaces protégés, dans le but d'optimiser cet exercice qui peut sembler de prime abord fastidieux, contraignant et difficile.
[R] Un plan de gestion pour qui et pour quoi faire?
Si d'aucuns évoquent une contrainte administrative dictée par
le pouvoir central, en l'occurrence la Direction de la nature et des paysages
du ministère de l'Écologie et du développement durable,
on imagine aisément que cela peut suffire à les décourager
chaque matin de s'atteler à ce chantier. Les plus réticents
peuvent se murer derrière leurs sentiments de bons gestionnaires qui
n'ont pas attendu la parution de guides méthodologiques pour gérer,
et se draper dans un sentiment d'autosatisfaction (" depuis le temps, si
je gérais mal ma réserve, ça se saurait
"), sans
remise en cause.
Le plan de gestion est un outil destiné en priorité au
gestionnaire, lui permettant d'avoir un " tableau de bord " de la réserve
sur lequel, pour chaque objectif de gestion, les opérations sont
planifiées dans l'espace et dans le temps pour une durée de
cinq années. Le plan de gestion constitue en quelque sorte le document
mémoire de la gestion de la réserve. Il revêt un
côté pratique en rassemblant toutes les informations, anciennes
et actuelles, relatives à la réserve, dans un même document.
Ainsi, en cas de changement de gestionnaire ou de conservateur, l'ensemble
de ces informations peut être facilement et rapidement transmis. Le
plan de gestion constitue, en outre, un outil d'évaluation de la gestion
de la réserve.
Vis-à-vis des partenaires institutionnels et des acteurs locaux, le
plan de gestion permet une reconnaissance des savoir-faire et accroît
la légitimité du gestionnaire :
- il aide à la justification et à la négociation des
budgets de la réserve avec la Direction régionale de
l'environnement ( DIREN) et devant le comité consultatif ;
- le plan de gestion permet une meilleure appréciation par la Direction
de la nature et des paysages (DNP) du travail accompli par le gestionnaire
;
- il permet un positionnement plus aisé du gestionnaire par rapport
aux partenaires scientifiques, dans la mesure où les suivis et programmes
de recherche développés devront correspondre à des
réels besoins définis dans le plan ;
- il renforce la légitimité du gestionnaire à sortir
de sa réserve et à négocier avec les acteurs locaux
pour résoudre certains problèmes extérieurs pouvant
affecter la fonctionnalité de la réserve : pollution des eaux
sur l'ensemble du bassin versant ou de la partie amont des cours d'eau
;
- il peut permettre au gestionnaire d'affirmer ou de revendiquer le rôle
de la réserve dans l'aménagement du territoire à
l'échelle locale ;
- il permet de justifier les choix ayant conduit à la définition
d'objectifs ou d'opérations de gestion et des suivis.
[R] Quelle est la procédure d'examen et de validation du plan de gestion ?
Après sa rédaction, le plan de gestion est examiné et validé par le comité consultatif de la réserve. Seul le premier plan de gestion est examiné par le Conseil national de protection de la nature (CNPN). La DIREN envoie le document à la DNP qui demande au comité permanent du CNPN de désigner un rapporteur. Celui-ci se rend sur place, parfois accompagné d'un représentant de la DNP, pour rencontrer le gestionnaire et la DIREN, puis rédige son rapport. Le plan de gestion est ensuite examiné en séance par le comité permanent qui formule un certain nombre de critiques. Son vote est le plus souvent assorti de recommandations qui font l'objet d'une note envoyée officiellement par la DNP au gestionnaire. Le second plan de gestion sera seulement examiné par le comité consultatif de la réserve, sauf si les objectifs du premier plan ont subi de profondes modifications, ou que des travaux de nature à engendrer des modifications de l'état de la réserve sont prévus Dans ces conditions, le CNPN peut être saisi à nouveau, via la DIREN.
[R] Qui doit réaliser le plan de gestion ?
La rédaction du plan de gestion est un travail qui incombe logiquement
au gestionnaire ; c'est lui qui possède a priori la meilleure connaissance
du site et semble en effet le mieux placé pour réaliser ce
document qui lui servira de cadre de travail pour la durée du plan.
Le rôle du gestionnaire est avant tout de coordonner la rédaction
et l'élaboration du document. En cas de besoin, un groupe de travail
ou groupe de pilotage regroupant diverses compétences pourra être
constitué à l'initiative du gestionnaire. Une possibilité
consiste à recruter un chargé de mission, ou un stagiaire à
qui l'on pourra confier le travail de compilation documentaire et de
rédaction des parties A et B, c'est-à-dire l'état des
connaissances et l'évaluation du patrimoine. Mais le travail de cette
personne doit être très régulièrement accompagné
par le groupe de pilotage qui validera les différentes parties au
fur et à mesure de leur avancement. Une fois les parties A et B du
plan de gestion achevées, c'est toujours au gestionnaire que revient
la tâche de définir les objectifs de gestion.
Le choix d'un bureau d'étude à qui l'on confie la rédaction
du plan de gestion est généralement une mauvaise formule qui
conduit le plus souvent à des lacunes dans l'état des connaissances
et à une série de lieux communs sur l'évaluation du
patrimoine naturel. Dans ces conditions, les objectifs ne sont pas toujours
très pertinents ni en adéquation avec les spécificités
de la réserve, et le gestionnaire aura parfois du mal à
s'approprier le plan de gestion.
[R] Bien connaître pour mieux gérer
Il est primordial de rappeler que les orientations de gestion prises par les gestionnaires d'espaces protégés, le sont à partir de l'état des connaissances du site. La première mission du gestionnaire sera d'identifier et de rassembler la totalité des informations, des connaissances et des documents se rapportant à la réserve, dans le but de réaliser un inventaire des inventaires. Aucune source documentaire n'est à négliger : publications, thèses, rapports, notes manuscrites, listes d'espèces, photographies, documents d'archives, extraits cadastraux
[R] Quelle connaissance minimale pour réaliser un plan de gestion ?
Pour les réserves nouvellement créées ou en cours de
création, les dossiers de demandes de classement examinés par
le comité permanent du CNPN montrent, depuis quelques années,
un niveau de plus en plus satisfaisant de connaissances naturalistes permettant
de justifier l'intérêt naturaliste de la zone, avec notamment
des inventaires de groupes systématiques jusqu'alors plus ou moins
négligés, par exemple les invertébrés ou les
thallophytes. En revanche, le patrimoine naturel ayant permis de classer
les plus anciennes réserves a pu évoluer sans que la connaissance
naturaliste accompagne ces changements, et de nouveaux éléments
à forte valeur patrimoniale ont pu être recensés ou
découverts fortuitement. La question se pose avec encore plus
d'acuité pour les réserves créées avant la loi
de 1976 sur la protection de la nature.
Dans les deux cas, le gestionnaire aura pour mission d'identifier les lacunes
en matière de connaissance naturaliste ou des processus écologiques,
ainsi que d'évaluer le degré d'actualité des inventaires
anciens. Il s'agit ensuite d'évaluer l'état de ces connaissances,
par exemple en réalisant un tableau d'évaluation de
l'actualité et du niveau de complétude des connaissances et
de la validité des données, pour chaque groupe systématique
ou pour chaque processus écologique. Cet exercice permettra d'identifier
les lacunes des connaissances dans le domaine des inventaires naturalistes
ou du fonctionnement écologique du site, et les besoins en matière
d'inventaires nouveaux ou de mises à jour d'inventaires anciens. Sur
les bases de ce constat, le gestionnaire pourra préciser les
compléments d'inventaire et les études écologiques
nécessaires à la connaissance de la réserve. Si ce constat
fait état de lacunes importantes, soit liées à la
connaissance naturaliste, soit liées à la connaissance du
fonctionnement des écosystèmes, le premier plan de gestion
aura pour ambition de compléter ces connaissances, quitte à
entreprendre un " plan de gestion transitoire " de deux à trois ans,
préalable au second plan qui pourra alors définir les objectifs
de gestion.
Plutôt que de se contenter de délimiter spatialement la
présence de certaines populations animales (invertébrés,
oiseaux, espèces à grand rayon d'action) à forte valeur
patrimoniale, il peut être intéressant d'identifier et de
cartographier les habitats potentiels de ces espèces, en fonction
de leur statut (reproduction, hivernage, migration).
[R] Comment définir les objectifs ?
Parmi les sept critères permettant le classement en réserve
naturelle de parties du territoire, cités à l'article L.332-1
du Code de l'Environnement paru en 2000, il n'est aucunement fait mention
de pédagogie ou d'éducation à l'environnement. Il importe
donc de rappeler que les objectifs prioritaires d'une réserve naturelle
sont liés à la conservation de la biodiversité et que
tous les autres, notamment ceux se rapportant à l'accueil du public
et à la pédagogie, ne pourront être développés
que s'ils sont compatibles avec les objectifs prioritaires. En revanche,
si le site nécessite par exemple une absolue tranquillité ou
que les milieux présentent une trop grande sensibilité au
piétinement, les objectifs liés à la pédagogie
pourront être envisagés à l'extérieur ou en
périphérie immédiate de la réserve. Toutes les
réserves, y compris les réserves intégrales
nécessitent qu'une information puisse être délivrée
au public. Il serait bon que les gestionnaires orientent une partie de leurs
interventions pédagogiques vers les objectifs et les problématiques
du plan de gestion de manière, d'une part, à mieux préciser
le rôle et les missions d'une réserve naturelle par rapport
à d'autres types d'espaces protégés et, d'autre part,
à avoir un retour de la part du public qui fréquente la
réserve.
Les objectifs idéaux, parfois considérés comme utopiques,
sont néanmoins très utiles au gestionnaire : cet exercice consiste
à imaginer la réserve idéale, sans aucune contrainte,
de manière à mieux identifier les grands objectifs vers lesquels
la gestion pourra essayer de tendre sur le long terme. La définition
des objectifs de gestion est l'occasion pour le gestionnaire de mener une
réflexion globale permettant notamment de préciser le rôle
que peut jouer la réserve en matière de maintien ou de renforcement
de la fonctionnalité des milieux (Noss, 1990 ; Grumbine, 1994, 1997
; Brunner et Clark, 1997 ; Yaffee, 1999).
Après l'évaluation des différentes contraintes, les
objectifs réalisables ou objectifs du plan seront identifiés
de manière très pragmatique, car c'est sur la base de ces objectifs
que l'évaluation du plan de gestion pourra être entreprise.
[R] Évaluation du degré d'artificialisation et de naturalité des milieux
Il importe de tenter d'identifier le degré de naturalité ou
d'artificialisation des différentes unités écologiques
ou des unités de gestion (Long, 1974 ; Anderson, 1991 ; Lecomte, 1999
; Landres et al., 2000) . Il est nécessaire d'intégrer
à la fois des données relatives aux usages actuels, mais aussi
les usages anciens ou ancestraux, parfois abandonnés depuis plusieurs
décennies, qui peuvent avoir laissé des séquelles
fonctionnelles ou structurales des milieux, se traduisant notamment par des
processus de blocages de la dynamique de recolonisation après abandon
ou d'interactions positives avec le maintien de certains éléments
patrimoniaux (populations, habitats). Cette préoccupation peut permettre
au gestionnaire de préciser les degrés d'interaction (positive,
neutre ou négative) entre les activités humaines et la
biodiversité, et d'identifier, d'une part, les milieux ou les habitats
qui peuvent être considérés comme primaires et, d'autre
part, les milieux secondaires.
Lorsque cela est possible, notamment lorsque la réserve abrite des
habitats caractérisés par une forte naturalité et ne
nécessitant pas une gestion de type interventionniste, la mise en
place d'un suivi à long terme de la dynamique naturelle de ces habitats
et de leur biodiversité apporte au gestionnaire de précieux
renseignements lui permettant d'affiner sa connaissance du fonctionnement
des milieux. Certains milieux herbacés ouverts peuvent être
gérés par le pâturage ; le choix du gestionnaire doit
tenir compte des caractéristiques du milieu, de la place du grand
herbivore dans l'écosystème et du mode opératoire, afin
d'éviter certains problèmes de surpâturage ou de gestion
du troupeau (Lecomte, 1995 ; Maubert et Dutoit, 1995).
Il importe d'identifier de manière exhaustive les espèces envahissantes présentes sur la réserve, même celles présentes de manière ponctuelle ou très limitées spatialement. L'évaluation des enjeux de conservation actuels ou potentiels, liés à la présence de ces espèces, permettra de déterminer les opérations de gestion visant à limiter ou éradiquer les populations dont la présence ou le développement posent problème. Une comparaison avec d'autres réserves présentant les mêmes types de milieux ou ayant été confrontées à des problématiques similaires, peut aider le gestionnaire à définir les opérations de gestion adéquates. Il est également possible de mettre en place des suivis sous la forme d'une veille écologique se rapportant, d'une part, aux espèces invasives identifiées sur la réserve (Muller, 2000) et, d'autre part, sur les habitats naturels susceptibles d'être colonisés massivement par des espèces invasives, à l'instar des zones humides.
[R] De l'importance des suivis à long terme
Les réserves naturelles sont indéniablement des sites
privilégiés pour la mise en place de suivis à long terme
qui concerneront à la fois la dynamique des milieux et de la
biodiversité, ainsi que l'évaluation de la gestion conservatoire.
S'il doit assurer seul ces suivis, le gestionnaire devra bien entendu opter
pour des protocoles ni trop chronophages ni trop contraignants, lui permettant
cependant de mettre en évidence les grandes tendances dynamiques.
Ces suivis à long terme, envisagés dans le cadre de réseaux
thématiques de réserves (milieux fluviaux, forêts
subnaturelles, îlots marins et milieu sous-marin
) ou dans le
cadre de programmes nationaux, requièrent l'adoption de protocoles
standardisés et opérationnels, permettant d'effectuer des analyses
diachroniques au sein d'une réserve, ainsi que des comparaisons
inter-sites. Ils peuvent en outre fournir des informations sur l'impact des
changements globaux sur la biodiversité.
Les suivis ont parfois aussi pour objectif d'évaluer l'impact des
opérations de gestion, notamment pour des modes de gestion relevant
de l'intuition - parfois fort pertinente - du gestionnaire. Par exemple,
si des travaux de débroussaillement sont programmés dans le
but de maintenir ou de restaurer des milieux herbacés ouverts, il
peut être judicieux de mettre en place un suivi de l'impact de ces
travaux sur la faune invertébrée. Les résultats du suivi
de l'évaluation de la gestion permettront d'ajuster les modes
opératoires ou la fréquence des interventions.
Le gestionnaire doit s'efforcer de développer des partenariats en
vue de développer de tels suivis qui peuvent porter à la fois
sur les espèces à forte valeur patrimoniale, mais également
sur des espèces plus fréquentes.
Les programmes de recherche qui se mettent en place sur les réserves, doivent répondre aux besoins du gestionnaire par rapport à des compléments de connaissance ou à des questions relatives à la gestion, et ne doivent en aucun cas être directement imposés par les scientifiques. L'objectif est de rechercher une complémentarité entre les scientifiques et les gestionnaires, dans le but de pouvoir doter les gestionnaires d'outils opérationnels, en transférant les résultats de la recherche pour optimiser la gestion. Le rôle du conseil scientifique apparaît ici comme primordial, à la fois en aidant le gestionnaire à formaliser ses besoins vis-à-vis des scientifiques, mais aussi en examinant et en validant les projets de recherche ou de suivis proposés. Il apparaît aujourd'hui comme urgent de relier les préoccupations des gestionnaires avec les concepts et les principes de la biologie et de l'écologie de la conservation (Barbault, 2000).
[R] Les problèmes de gestion liés aux activités humaines
Il convient d'identifier le plus clairement possible les problèmes de gestion, en précisant les enjeux et les acteurs concernés, en plus du gestionnaire. Vis-à-vis de certaines activités humaines pas forcément compatibles avec l'esprit d'une réserve naturelle, comme la chasse, la pêche, le tourisme, l'agriculture intensive , même si elles sont légales et prévues dans le décret de création de la réserve, le gestionnaire peut profiter de la mise en uvre du plan de gestion pour évaluer les possibilités ou les opportunités de développer une concertation et des opérations visant à contenir ou résorber certaines de ces pratiques. Il peut aussi s'agir d'opportunités pour régler des problèmes de gestion nouveaux, par exemple le contrôle des populations de sangliers en pleine expansion, qui peuvent affecter la conservation de certaines espèces ayant suscité le classement en réserve.
[R] Autorisation de travaux et plan de gestion
Toute opération concernant des travaux lourds de gestion, engendrant une modification de l'état de la réserve, devra impérativement être justifiée dans le plan de gestion et réalisée après la validation du plan par le CNPN. Les opérations d'urbanisation, notamment la création d'aires de stationnement qui nécessiteraient un remblaiement, ou la construction d'une maison de la réserve, ne peuvent être projetées sur le territoire de la réserve naturelle, à l'exception de l'aménagement de bâtiments préexistants au moment de la création de la réserve. Le gestionnaire doit, dans ce cas, rechercher des solutions à l'extérieur de la réserve, ou bien envisager une procédure de déclassement de la ou des parcelles concernées, à condition que cela ne corresponde pas à une destruction de milieux naturels.
[R] La possibilité de proposer un périmètre de protection
Dans le cas de réserves naturelles de petite taille ou de réserves fonctionnellement dépendantes d'un bassin versant ou d'un territoire plus vaste, la mise en place d'un périmètre de protection peut permettre de renforcer la fonctionnalité de la réserve, ou la connexion entre des microsites. Il importe bien évidemment d'associer l'ensemble des partenaires à la réflexion préalable à la définition de ce périmètre. L'avantage de cette procédure est qu'elle est beaucoup moins lourde qu'une demande d'extension de la réserve, puisqu'elle peut être mise en place par le Préfet. Elle permet au gestionnaire de positionner la réserve dans un contexte socio-économique plus large, en impliquant des acteurs ou des administrations qui se désintéressent ou qui ne se sentent pas impliqués dans la gestion de la réserve, et en démontrant que la conservation de la nature ne peut être dissociée de l'aménagement du territoire.
[R] Les dérives et les limites du plan de gestion
En détaillant le coût de chaque opération, le gestionnaire
précise le montant du budget de sa réserve, qui s'avère
parfois très éloigné du budget alloué par le
ministère de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement
(devenu, depuis mai 2002, le ministère de l'Écologie et du
Développement durable). Néanmoins, cela permet de négocier
plus sereinement les augmentations de budget ou d'arbitrer objectivement
les financements en fonction des priorités de gestion. Cela peut aider
le gestionnaire à rechercher et à obtenir des cofinancements
avec l'administration, les collectivités territoriales ou le secteur
privé.
En revanche, cet exercice incite fortement le gestionnaire à
développer une gestion de type jardinage, lui permettant de justifier
de nouveaux crédits. Force est de constater parfois une certaine
dérive interventionniste, souvent liée à une " course
à la biodiversité " (Janzen, 1998). La volonté de creuser
des mares à amphibiens ou odonates est une parfaite illustration de
cette dérive et ne peut être justifiée que si le gestionnaire
en démontre la nécessité en terme de conservation au
niveau régional ou national, ou bien s'il s'agit de recréer
des habitats autrefois présents sur le territoire de la réserve.
Vouloir augmenter à tout prix la biodiversité n'est pas une
fin en soi dans une réserve naturelle. Il est important de rappeler
que les milieux à fortes contraintes écologiques, comme certains
milieux littoraux ou de haute montagne, ou les milieux xérophiles,
présentent de grandes originalités patrimoniales mais sont
presque toujours naturellement pauvres en espèces. D'autre part, la
conservation de surfaces importantes d'un même type d'habitat, peu
étendu ou menacé en dehors des limites de la réserve,
peut constituer un enjeu important à une échelle régionale
ou nationale, voire communautaire, pour la conservation de ce type d'habitat
ou par rapport à la fonction d'accueil de certaines espèces
patrimoniales.
[R] Plans de gestion et Natura 2000
D'après une étude récente, le réserves sont fortement concernées par Natura 2000 : en effet, 93% des réserves naturelles et 53% des réserves naturelles volontaires se situent dans l'enveloppe d'un site d'intérêt communautaire proposé ou dans une Zone spéciale de Conservation (Chiffaut et Michelot, 2002). Si les contours du site Natura 2000 épousent exactement ou majoritairement ceux de la réserve naturelle, il va de soi que le document d'objectif est alors confondu avec le plan de gestion. En revanche, et c'est le cas le plus répandu, si la réserve naturelle ne correspond qu'à une partie de la zone Natura 2000, elle doit être considérée comme un des " noyaux durs " de la zone, caractérisée par des objectifs de gestion focalisés sur la conservation du patrimoine naturel. Dans ce cas, les interactions entre la réserve et sa périphérie doivent être clairement identifiées et prises en compte dans les objectifs du document d'objectif.
[R] Vers une évolution du rôle du rapporteur nommé par le CNPN
Il semblerait souhaitable que le rapporteur puisse être désigné plus en amont dans la procédure, c'est-à-dire au moment du début de la rédaction du plan. Son rôle serait alors véritablement un rôle de conseil auprès du gestionnaire, en posant des questions, en mettant le gestionnaire en garde contre certains défauts ou lacunes du plan, et enfin en fixant des échéances pour la réalisation du plan. De cette manière, le rapporteur n'apparaîtrait plus comme le censeur du travail présenté, mais comme un conseiller critique, aidant à l'élaboration du plan de gestion. Le rapporteur serait ainsi plus en mesure de veiller à ce que les objectifs du plan soient cohérents avec l'esprit d'une réserve naturelle et ne proposerait l'examen du plan de gestion par le comité permanent du CNPN que lorsqu'il est suffisamment abouti. Par ailleurs, on pourrait souhaiter qu'il ait participé personnellement au moins une fois à la réalisation d'un plan de gestion.
Il est désormais admis que le plan de gestion constitue un document
et un outil indispensable, en premier lieu au gestionnaire, mais aussi à
la DIREN et à la DNP. Il permet, à partir d'un bilan exhaustif
de l'état des connaissances ou inventaire des inventaires, de
préciser les objectifs de gestion, d'organiser et de planifier la
gestion du site dans l'espace et dans le temps. Une réserve naturelle
est une réserve d'État, créée pour protéger
durablement un patrimoine naturel de niveau national voire international
; il est donc logique que le gestionnaire rende compte de la gestion de cet
espace et le plan de gestion en est l'un des moyens privilégiés.
Très souvent, le plan de gestion conduit le gestionnaire à
réaliser une évaluation du coût réel de fonctionnement
de la réserve, parfois en net décalage avec les moyens dont
il dispose ; cet exercice lui permet, en concertation avec la DIREN, de mieux
évaluer les priorités de financement ou de justifier des
augmentations substantielles de budget, à la hauteur des enjeux de
conservation.
Il n'est pas nécessaire d'attendre de tout connaître sur un
site pour être en mesure de réaliser un plan de gestion. L'aide
potentielle du réseau des gestionnaires de réserves naturelles
et de réserves naturelles volontaires peut être sollicitée,
notamment au sein des groupes thématiques de RNF.
Il apparaît maintenant comme une nécessité que chaque
réserve naturelle soit dotée au plus vite d'un plan de gestion,
quel que soit l'état des connaissances et quel que soit le contexte
socio-politique ; il en va de la crédibilité de cet outil de
protection de la nature. Depuis une décennie, cette démarche
des plans de gestion a été transposée ou a été
prise en considération au niveau national, pour planifier la gestion
d'autres types d'espaces protégés : terrains du Conservatoire
de l'espace littoral et des rivages lacustres, sites Natura 2000 (Valentin-Smith
et al., 1998), réserves de biosphère (Bioret et al., 1998),
parcs nationaux (Paris et al., 2001). Pour ce qui est des réserves
naturelles, l'actuel guide méthodologique est en cours de révision
en vue d'une troisième édition, et sera notamment amendé
par une réflexion méthodologique concernant l'évaluation
des plans de gestion. Un séminaire de travail, organisé par
RNF et l' Atelier technique des espaces naturels (ATEN) et consacré
à ce thème, est d'ailleurs programmé prochainement.
Remerciements
L'auteur remercie sincèrement Luc Barbier, Jacques Lecomte et Maurice
Le Démézet pour leur relecture attentive et leurs remarques
pertinentes ayant contribué à approfondir cette réflexion
; il remercie également Claire Coutant (DNP) pour les chiffres sur
l'état d'avancement des plans de gestion au niveau
national.
Notes
(1) RN : Grand-Pierre
et Vitain, Camargue, François Le Bail-Île de Groix, Île
de La Platière, Roc de Chère, Néouvielle, Platier d'Oye,
Courant d'Huchet, marais de Lavours, marais de Moëze-Oléron,
; RNV : marais du Romelaere. [VU]
(2) Source : DNP, janvier 2002.
[VU]
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