Le Courrier de l'environnement n°41, octobre
2000
l'utilisation des boues d'épuration en agriculture :
les ressorts d'une controverse
-
par Olivier Borraz
Centre de sociologie des organisations, 19, rue Amélie,
75007 Paris
o.borraz@cso.cnrs.fr
Depuis trois ans, on ne compte plus les colloques, les séminaires,
les formations, les instances de concertation, les mobilisations, les articles
de presse qui ont pour thème l'épandage des boues d'épuration
sur les sols agricoles. Cette multiplication peut surprendre au regard de
ce que représente cette pratique. Plus précisément,
on est en droit de s'interroger sur les raisons qui font que l'on consacre
autant de temps, d'énergie et de ressources à débattre
et à négocier autour d'une pratique qui :
- rapportée à l'ensemble des effluents et déchets
épandus en agriculture, représente une part très faible
(environ 1%) ;
- s'agissant des apports en éléments traces métalliques,
composés traces organiques et agents pathogènes dans les sols
et les plantes, représente une source variable mais toujours faible
parmi d'autres vecteurs (effluents d'élevage, retombées
atmosphériques, produits phytosanitaires, engrais) ;
- n'est à l'origine d'aucun accident sanitaire recensé, dès
lors que des conditions minimales de bonnes pratiques (sans même parler
de respect de la réglementation) ont été
respectées.
La question pourrait aussi être formulée un peu différemment
:
- pourquoi l'État se préoccupe-t-il autant d'une question qui
concerne au premier chef les producteurs de boues urbaines que sont les
collectivités locales et les traiteurs d'eau ?
- pourquoi est-il fait aussi peu de cas des résultats de recherche
que l'on a accumulés depuis plus de trente ans autour des boues et
de leur utilisation en agriculture ?
Pour répondre à ces questions, il sera fait état des
principaux résultats d'une étude entamée il y a deux
ans et soutenue par le CNRS, les agences de l'Eau, l'ADEME, le ministère
de l'Environnement, la Générale des Eaux, la Lyonnaise des
Eaux, SEDE et Agro-Développement. Cette étude a comporté
à la fois un volet national autour du Comité national boues
et un volet local comprenant l'étude de douze départements.
Au total, nous avons rencontré plus de 600 personnes relevant d'une
quinzaine de catégories d'acteurs, qui vont des services de l'État
aux agriculteurs et aux riverains, en passant par les représentants
du monde agricole, les élus ou encore le monde associatif
(1).
Une partie des réponses à nos questions initiales se trouve
précisément dans le nombre considérable de personnes,
structures et institutions qui se sentent concernées aujourd'hui par
l'épandage ou qui peuvent à tout moment se sentir concernées
par cette pratique.
À l'origine, soit à partir de la décennie 1970, il
s'agissait pourtant d'une pratique confidentielle, réunissant, d'un
côté, l'exploitant de la station d'épuration producteur
de boues et, de l'autre, l'agriculteur mettant à disposition ses terres
pour y recevoir des boues. Cette filière " épandage " s'est
progressivement organisée et mise au point de manière pragmatique,
sous l'impulsion des agences de l'eau puis de l'ADEME (à l'époque
l'ANRED) et de l'APCA (Assemblée permanente des chambres d'agriculture).
Sont ainsi apparues, sous différentes dénominations, les missions
de valorisation agricole des déchets. Parallèlement, des bureaux
d'étude spécialisés dans l'épandage ont
été créés. Avec les missions, ces bureaux ont
contribué à la professionnalisation de la filière. Celle-ci,
toutefois, a conservé une importante dimension locale, fondée
à la fois sur une interconnaissance entre les participants, dont le
nombre demeurait relativement restreint, et la conviction partagée
que cette pratique présentait un intérêt tant
économique qu'agronomique.
À partir de la décennie 1990, le nombre des personnes, structures
et institutions qui se sentent habilitées à prendre position
au sujet de l'épandage, ou qui peuvent se sentir habilitées,
ne cesse d'augmenter. Concrètement, cela signifie qu'aujourd'hui
l'exploitant de la station d'épuration dans sa décision
d'épandre ses boues ou d'adopter une autre filière
d'élimination, comme l'agriculteur dans sa décision d'accepter
ou non des boues sur ses terres, ne peuvent plus se fonder uniquement sur
l'intérêt agronomique ou économique de cette pratique.
Ils doivent intégrer parallèlement un nombre élevé
de prises de positions ou anticiper les réactions possibles
suscitées par l'épandage. En outre, ces réactions
émanent bien souvent d'individus ou d'organisations qu'ils ne
côtoient pas régulièrement, autrement dit avec lesquels
les rapports d'interconnaissance sont faibles, voire inexistants. Il leur
faut pourtant tenir compte de ces réactions pour prendre des
décisions relevant jusqu'ici de leur seule sphère
professionnelle.
Cet élargissement à toute une série d'autres acteurs
est à la base de la controverse actuelle. Comment en est-on arrivé
là ?
La décennie 1990 voit la conjonction de quatre phénomènes
qui contribuent à un durcissement autour de l'épandage des
boues urbaines :
- on observe tout d'abord une production croissante de boues. Celle-ci est
liée notamment à l'entrée en vigueur d'une nouvelle
réglementation (européenne puis nationale) qui impose des
conditions plus sévères de traitement des eaux usées,
mais aussi à une amélioration des techniques de traitement
ainsi qu'à un parc de stations d'épuration et un niveau de
raccordement qui se développent. Il en résulte une augmentation
des quantités de boues produites, donc épandables, sans que
les stations d'épuration ni les prestataires de service n'aient toujours
les moyens de travailler dans de bonnes conditions. C'est ainsi que l'on
relève l'absence fréquente d'unité de stockage permettant
d'entreposer les boues en dehors des périodes où leur
épandage est admis. En conséquence, on assiste à une
multiplication des épandages réalisées dans de mauvaises
conditions, c'est-à-dire souvent dans l'urgence et/ou durant des
périodes peu propices, qui sont à l'origine de mauvaises
expériences de la part des agriculteurs et des riverains. Durant la
décennie 1990, ces épandages suscitent un nombre croissant
de mobilisations locales, qui ont essentiellement pour origine des nuisances
olfactives et qui jettent le soupçon sur cette filière ;
- il convient ensuite de se référer à la dénonciation
politique de l'agriculteur-pollueur, thème lancé par Brice
Lalonde en 1990, alors qu'il est ministre de l'Environnement, et qui trouve
sa traduction dans toute une série de mesures réglementaires
visant à modifier les pratiques agricoles jugées polluantes.
Cette pression, qui ne cesse de croître vis-à-vis des agriculteurs
et qui comporte aussi bien des mesures contraignantes qu'une mise à
l'index, pousse certains agriculteurs à refuser de prendre des boues.
De leur côté, les représentants professionnels agricoles
entendent mettre en avant le service rendu à la société
par l'agriculteur qui épand des boues pour obtenir des mesures plus
favorables sur d'autres sujets : instauration de la Taxe générale
sur les activités polluantes (TGAP), renouvellement du Programme de
maîtrise des pollutions d'origine agricole (PMPOA) ;
- un troisième phénomène, s'il est plus localisé
et ponctuel, n'en a pas moins contribué à accréditer
l'idée d'un problème lié à l'utilisation des
boues en agriculture : il s'agit des conflits dans l'Est de la France autour
d'importations de boues allemandes durant la première moitié
de la décennie 1990. Ces importations ont éveillé la
crainte d'un déferlement massif de boues étrangères
sur le sol français, profitant à la fois d'une réglementation
alors moins sévère en France qu'en Allemagne ou aux Pays-Bas
ainsi que d'une quantité de terres disponibles jointe à une
faible densité de population propices à l'épandage ;
- enfin, on assiste à partir du début de la décennie
à des prises de position d'industriels agro-alimentaires et de
céréaliers qui rencontrent des difficultés dans des
marchés à l'exportation auprès d'acheteurs qui interdisent
ou restreignent l'usage des boues.
Ces éléments, et quelques autres, incitent le ministère
de l'Environnement à entamer la rédaction d'un décret
et d'un arrêté à partir de 1996, sous la pression de
la Commission européenne qui exige une véritable transposition
de sa directive de 1986, l'arrêté de 1988 qui rend la norme
NFU 44-041 d'application obligatoire étant considéré
comme insuffisant. L'élaboration de ces textes repose sur la conviction
que la plupart des difficultés rencontrées résultent
avant tout d'une réglementation complexe et incohérente, les
boues pouvant relever aussi bien du statut de déchet que de matière
fertilisante : en effet, une multiplicité de textes ayant trait à
l'eau, l'assainissement, les déchets ou les apports et supports de
culture fait référence plus ou moins explicitement aux boues
et aux conditions de leur élimination. Dans ces conditions, une
clarification et une simplification réglementaires résoudraient
l'essentiel des difficultés.
Les textes relatifs à l'épandage des boues d'épuration
sont publiés fin 1997-début 1998. Ils s'appuient sur les
résultats de recherche accumulés depuis trente ans aux niveaux
européen et national, l'expérience des épandages
réalisés depuis plus d'une vingtaine d'années dans les
départements, enfin les recommandations du Conseil supérieur
d'hygiène publique de France. Ils visent à clarifier le statut
des boues, à définir très précisément
les conditions de leur épandage, à apporter toutes les garanties
sanitaires et environnementales autour de leur utilisation en agriculture
et, plus généralement, à pérenniser et à
professionnaliser cette filière. Or, la contestation dont font l'objet
ces textes dès leur publication montre que ces objectifs ne sont pas
atteints : comment expliquer que ce soit précisément à
la publication de textes censés apporter toutes les garanties que
débute une controverse autour de la pratique de l'épandage
?
Pour répondre à cette question, il faut se rapporter à
la période durant laquelle sont élaborés les textes
réglementaires (mi-1996-fin 1997) : deux événements
contribuent à altérer profondément la conception de
l'épandage des boues.
D'une part, la crise de la vache folle, en 1996, cristallise l'idée
d'un risque sanitaire lié à l'introduction dans la chaîne
alimentaire d'éléments d'origine exogène (donc
potentiellement dangereux). En outre, cette introduction se justifierait
essentiellement pour des motifs financiers, donc peu légitimes (on
retrouve depuis l'affaire du sang contaminé cette opposition
systématique entre intérêts sanitaires et
intérêts économiques, toute atteinte aux premiers ne
pouvant relever que des seconds). De cette crise date en France une
sensibilité à la question de la sécurité alimentaire
et son inscription sur l'agenda public.
D'autre part, la controverse autour des OGM (organismes génétiquement
modifiés) à partir de la fin 1997, contribue à la fois
à entretenir la confusion entre risque sanitaire et risque
environnemental, et permet à l'agriculture de se poser, non plus en
responsable d'une pollution ou d'une intoxication, mais en victime des fabricants
de semences, et plus généralement en victime des fournisseurs
et des donneurs d'ordre.
L'épandage des boues urbaines se trouve dès lors
réinterprété à travers le prisme formé
par ces deux événements. Les boues sont assimilées aux
farines animales, au point de voir naître en 1999 une confusion autour
de l'utilisation de boues dans la production de ces farines. Bien qu'il s'agisse
dans ce cas précis de boues de station d'équarrissage, l'amalgame
est fait avec les boues urbaines. Boues comme farines, il s'agit
d'éléments d'origine extérieure à l'exploitation
agricole, qui ne rentrent pas naturellement dans le cycle de production agricole
et qui croisent la chaîne alimentaire. La controverse autour des OGM
conforte l'idée d'une manipulation de la nature pour des motifs purement
financiers, avec des risques de développement non négligeables.
Elle contribue à traduire en termes sanitaires les risques
environnementaux.
L'ensemble de ces éléments concourt par conséquent à
ce que :
- désormais, beaucoup de gens s'intéressent à
l'épandage et sont susceptibles de prendre publiquement position autour
de cette pratique, d'avoir une opinion à son sujet, de s'y
intéresser : la pratique devient visible et traçable ;
- l'agriculteur, excédé par la mise en accusation de l'utilisation
qu'il fait de produits dont il n'a pas la maîtrise, se pose en victime
ou prend ses distances par rapport à des produits d'origine
extérieure à son exploitation ;
- l'épandage des boues devient un enjeu de négociation, tant
pour les propriétaires agricoles qui entendent remettre en cause le
statut du fermage (pour des raisons qui tiennent à l'imputation de
la responsabilité du propriétaire ou l'atteinte à la
valeur foncière des terres en cas d'épandage de déchets)
que pour les représentants professionnels du monde agricole qui entendent
limiter les mesures et les contraintes environnementales qui pèsent
sur les agriculteurs ;
- d'une question environnementale, l'épandage des boues d'épuration
en agriculture est devenue simultanément une question sanitaire ;
- avec pour conséquence d'éveiller encore plus les soupçons
des différents acteurs de la filière agro-alimentaire, au premier
rang desquels les distributeurs qui, échaudés par la crise
de la vache folle ou d'autres crises sanitaires et leurs conséquences
économiques, prennent prudemment des mesures restrictives ou
d'interdiction - comme ils l'ont fait pour les OGM.
On voit donc très bien que la controverse autour des boues ne trouve
pas son origine dans une seule source d'explication, mais relève au
contraire d'une pluralité de problèmes qui n'entretiennent
entre eux que des liens ténus. Leur seul point commun est de faire
référence aux boues d'épuration. Il en résulte
néanmoins que la multiplication des prises de position contre
l'épandage, et la confusion opérée entre elles,
accrédite l'existence d'un risque. Dans ces conditions, pour bon nombre
d'intervenants, il est plus prudent de refuser les boues plutôt que
de s'engager en faveur de leur utilisation en agriculture.
La plupart des prises de position, articles de presse, rapports de commissions
parlementaires, cahiers des charges ne s'appuient ainsi sur aucune donnée
existante au sujet des boues et des risques que représenterait leur
épandage, pour ne relayer qu'un message alarmiste ou qui insiste sur
les lacunes dans les connaissances. Il n'est jamais fait mention des travaux
de recherche qui ont été réalisés, ni ? et c'est
plus intéressant encore - des travaux et négociations
engagées depuis février 1998 dans le cadre du Comité
national sur l'épandage des boues. Autrement dit, la controverse se
développe très largement de manière indépendante
des lieux où se déroulent des échanges politiques,
techniques ou scientifiques, et suivant une toute autre logique qui est celle
de l'évitement d'une nouvelle crise sanitaire dont on pense qu'avec
les boues, tous les éléments sont à nouveau
réunis.
Cette situation a deux effets pervers : 1) tout le monde en appelle à
l'État ; 2) les prises de position ne tiennent que rarement compte
du contexte de production des boues et des alternatives existantes à
l'épandage.
1) De nombreux intervenants se tournent vers l'État pour qu'il durcisse
la réglementation, qu'il assure son application, qu'il apporte des
garanties, qu'il s'engage à promouvoir cette filière et qu'il
prenne la responsabilité d'un éventuel risque de
développement.
Or, on peut d'emblée constater que la réglementation existante
est déjà contraignante : la durcir ou la compléter par
des mesures contraignantes supplémentaires n'aurait pas d'autre effet
que de rendre cette filière impraticable car trop coûteuse,
trop complexe et source d'incertitudes dans son organisation et son
fonctionnement.
Si la réglementation ne peut être durcie, au moins doit-elle
être appliquée. C'est ce que réclament les distributeurs
et les industries agro-alimentaires, mais aussi les associations de consommateurs
et de protection de l'environnement : or, les moyens de police dont dispose
l'État pour faire respecter la réglementation environnementale
sont notoirement insuffisants. Ces intervenants attendent en outre de
l'État qu'il jugule toute nouvelle crise dans le domaine alimentaire
: mais l'État est actuellement incapable d'intervenir rapidement pour
couper court à une crise, en raison des lourdeurs des processus de
décision interministériels qui seraient alors obligatoirement
mis en branle.
Par ailleurs, si de nombreux intervenants en appellent à l'État,
l'élimination des boues n'en relève pas moins de manière
réglementaire des collectivités locales. Mais celles-ci
hésitent à s'engager et à investir dans une filière
dont elles ne sont pas certaines de la pérennité. Celle-ci
pourrait découler d'un accord national, mais les représentants
nationaux des collectivités locales se sont longtemps montrés
réticents à signer un accord qui restreindrait les marges de
manuvre des collectivités - de la même manière
qu'ils s'étaient opposés en 1996-1997 à un durcissement
de la réglementation en raison des efforts qui étaient alors
demandés aux collectivités locales en matière
d'assainissement et qui venaient s'ajouter à une multiplication des
contraintes pesant sur elles dans les domaines ayant trait à l'eau
et aux déchets.
Enfin, en mettant l'accent sur la réglementation et la protection
de l'outil de travail de l'agriculteur qu'est le sol, les négociations
nationales ont négligé pour l'essentiel le volet alimentaire.
Autrement dit, l'appel à l'État ne porte que sur une partie
seulement des facteurs constitutifs du débat. Cette tendance résulte
autant de la stratégie employée par les représentants
du monde agricole, qui ont su placer leurs revendications au centre des
négociations, que par la faible représentativité des
représentants des industries agro-alimentaires et des distributeurs,
dont les membres demeurent libres de leurs engagements et cherchent à
se différencier les uns des autres dans des secteurs d'activité
hautement concurrentiels.
2) La question des alternatives à l'épandage est rarement
intégrée par ceux qui prennent des positions hostiles aux boues
ou qui prônent des mesures restrictives, tout simplement parce qu'elle
ne les concerne pas directement. Il convient cependant de se la poser, tout
en distinguant l'État des communes :
- l'État bénéficie d'une vision globale des filières
: confronté aux quantités croissantes de boues produites et
au problème que pose leur élimination, il est en mesure de
prendre position en faveur de l'épandage en raison de son
intérêt économique, environnemental et agronomique dans
une perspective de développement durable, ainsi que du coût
de reconversion considérable que constituerait la sortie totale de
la filière épandage ;
- les collectivités territoriales productrices de boues ne disposent
pas des mêmes marges de manuvre : elles sont contraintes par
les investissements déjà réalisés en matière
d'assainissement et d'évacuation des boues, qui limitent le choix
des filières envisageables, ainsi que par le prix de l'eau ; dès
lors, la question du devenir des boues, si la voie de l'épandage se
termine, se pose de manière plus aiguë pour elles encore que
pour l'État.
Ces deux effets pervers ont une double conséquence quant aux
négociations engagées au plan national depuis 1998. D'une part,
sont agglomérés tout un ensemble d'éléments
disparates en un problème unique, celui de l'épandage agricole
des boues ; or, il n'y a pas un mais une diversité de problèmes
autour de cette pratique, qui appelle une diversité de réponses.
D'autre part, ne sont résolues ni les sources de blocage locales,
ni les sources de blocage au sein de la filière agro-alimentaire.
En d'autres termes, si un accord national et un engagement de l'État
en faveur de l'épandage sont indispensables pour assainir le climat
d'incertitude autour des boues, ils ne répondront pas à toutes
les questions que soulève cette pratique. Il convient tout d'abord
d'envisager des actions locales pour engager une concertation qui débouche
sur le choix d'une filière d'élimination durable, car
acceptée par l'ensemble des parties concernées (services de
l'État, collectivités territoriales, institutions et structures
du monde agricole, agriculteurs, habitants, associations). Il convient ensuite
d'entreprendre des actions en direction de la distribution et des industries
agro-alimentaires, pour leur apporter des garanties quant à l'application
de la réglementation et l'innocuité des boues contre une
levée des mesures d'interdiction ou de restriction des
épandages.
Revenons enfin sur la question du risque. Parmi toutes les personnes, structures
et institutions que nous avons rencontrées, la perception d'un risque
sanitaire ou environnemental n'est jamais à l'origine d'une prise
de position hostile à l'épandage. Si le risque est
évoqué, c'est dans un second temps, pour argumenter une position
de refus qui repose sur d'autres motifs, ainsi que pour renvoyer vers
l'État la charge de garantir que cette pratique ne présente
aucun risque. Autrement dit, il est demandé à l'État
de garantir le risque zéro ; faute de quoi, on se réserve le
droit de refuser l'épandage. En outre, la multiplication des prises
de position, articles, rapports, cahiers des charges alimente l'idée
qu'il y a un risque et que les connaissances sont lacunaires. Enfin, dans
le contexte actuel de sensibilité aux risques sanitaires, les messages
délivrés par des experts ou autorités publiques sont
régulièrement mis en doute.
Dans cette affaire, le risque est bien réel mais il est d'une toute
autre nature.
Il s'agit d'abord d'un risque politique : c'est le risque pour un élu
local ou un service de l'État qui s'engage dans la voie de
l'épandage agricole (soit en tant que producteur de boues, soit en
tant que service instructeur d'un plan d'épandage) de voir sa
responsabilité mise en cause. Il ne s'agit pas tant de sa
responsabilité a posteriori suite à un éventuel
accident, mais d'une responsabilité a priori pour avoir
imprudemment encouragé une pratique considérée comme
dangereuse. Autrement dit, il s'agit du risque de se voir reprocher de ne
pas avoir tenu compte des expériences récentes (sang
contaminé) et de reproduire un style de décision qui a
déjà conduit à des catastrophes.
Il existe ensuite un risque économique : c'est le risque pour tout
acteur de la filière agro-alimentaire de subir les conséquences
d'une crise de type vache folle entraînant un mouvement de retrait
des consommateurs, même en l'absence de cas concret d'accident ou de
mise en évidence d'un risque sérieux. Par extension, c'est
le risque de ne pouvoir vendre ses produits à un acheteur qui interdit
l'épandage, y compris de manière rétroactive (les sols
ne doivent pas avoir reçu de boues depuis x années), parce
qu'il anticipe une telle crise et ses conséquences.
Enfin, il convient de ne pas négliger le risque social : c'est le
risque qu'encourt tout agriculteur qui épand des boues sur ses champs
de susciter une réaction au sein de son environnement qui contribuerait
à le marginaliser, à le déstabiliser dans son rôle
social, dans un contexte où les agriculteurs sont
régulièrement mis en cause pour leurs pratiques et sont sous
étroite surveillance dans la gestion des sols et de l'eau. Plus largement,
c'est le risque pour l'agriculture de voir son image associée à
l'utilisation d'un déchet, pour des motifs financiers.
Ces trois risques renvoient à (en même temps qu'ils témoignent
de) ce qui est central à l'activité même des différents
groupes d'acteurs concernés. Ils les incitent, au nom d'un principe
de précaution dont on voit bien qu'il recouvre des significations
très différentes, à refuser ou à restreindre
la pratique de l'épandage.
Cerner les raisons de la controverse autour des boues mais aussi trouver
les voies d'une solution suppose par conséquent de prendre en compte
ces trois risques. Leur gestion ne relève pas uniquement d'une action
de l'État, ni même des acteurs publics stricto sensu. Elle suppose
avant tout de dissocier les différentes facettes de ce problème
afin d'engager des démarches concertées avec les acteurs
concernés.
Elle suppose enfin de se poser la question suivante : lorsque l'on parle
de l'épandage des boues, de quoi parle-t-on en réalité
? Se poser cette question, c'est déjà engager une démarche
de construction sociale de l'acceptabilité du risque qui dépasse
très largement la question des seuls risques sanitaires ou
environnementaux liés à l'épandage.
Olivier Borraz est chargé de recherche au
CNRS.
Note
(1) Cette étude
a été réalisée par Marie d'Arcimoles, Olivier
Borraz et Danielle Salomon au sein du Centre de sociologie des organisations
(CNRS - UPR 710).[VU]
