La Dombes
espace d'équilibre ou simple substrat pour la culture
céréalière ?
Le tournant agricole des années 1970
La prédation
La chasse
En conclusion
[R] Le tournant agricole des années 1970
À l'échelle du continent, le début des années
1970 représente un véritable tournant pour les
écosystèmes agricoles.
Largement déficitaire pour son alimentation à la fin des
années 1950, l'Europe partait à la conquête de son
autosuffisance pour les productions essentielles. " L'incitation par les
prix a provoqué une réaction moutonnière des exploitants
qui, du Nord au Sud de la Communauté, se sont mis à produire
des denrées protégées par Bruxelles... En 1968, le prix
du blé a augmenté de 25%... On a donc retourné des prairies
pour y ensemencer des céréales " (Fottorino, 1989). De cette
période date une altération considérable des populations
d'oiseaux prairiaux dans maintes régions, souvent bien documentée
pour des espèces comme le Vanneau huppé, la Perdrix grise ou
les passereaux nichant au sol. Le cas des canards de la Dombes pourrait ainsi
n'être qu'une illustration supplémentaire de ce
phénomène d'ensemble : tandis que la France perdait en moyenne
25% de ses prairies de 1970 à 1995 (IFEN, 1996), la Dombes était
amputée de la moitié des siennes de 1970 à 1988.
Corrélativement à cette perte de surfaces d'habitat prairial,
les modes de production de fourrages se sont intensifiés, avec par
exemple l'ensilage d'herbe directement responsable de la destruction de 13
à 19% des pontes de colvert et de 10% de celles du chipeau au milieu
des années 1980 (Broyer et al., 1987). Ceci s'ajoutant à une
destruction du réseau des haies au pied desquelles de nombreux oiseaux
pouvaient venir nicher.
Il est particulièrement éclairant à cet égard
de relever que chez les canards prairiaux, principalement colvert et chipeau,
la proportion de reproducteurs (nombre de nichées produites par rapport
au nombre de couples cantonnés) a été divisée
par deux des années 1970 aux années 1980 (de 48 à 20%
chez le premier, de 80 à 38% chez le second).
Ce qui signifie que non seulement leurs populations s'effondraient, mais
qu'en outre les couples subsistants échouaient deux fois plus souvent
dans leur reproduction.
En comparaison, le taux de réussite de la nidification du Fuligule
milouin, qui reste sur l'étang pour nidifier, régressait de
10% " seulement " de 1975 au début des années 1990 (de 74 à
64 %). Ces 10% représentent la marge qui peut être
concédée à un surcroît de prédation.
La prédation sur les pontes des oiseaux d'eau est spectaculaire en
Dombes, notamment par les restes de coquilles d'ufs que l'on découvre
souvent en bordure des étangs. Pour l'essentiel, le phénomène
n'est vraisemblablement pas nouveau. " On comprendra que toutes les mesures
tendant à protéger le gibier comme tous les oiseaux en
général sont illusoires sans une chasse active, incessante,
et sans merci organisée contre la Corneille noire ", écrivait
déjà Olivier Meylan en 1938 !
Il n'empêche qu'en privant les canards prairiaux de sites de nidification
terrestres, la progression des céréales n'a laissé à
ceux-ci que l'alternative de s'installer massivement dans la
végétation aquatique des étangs. Or, la concentration
des pontes dans les bordures peu profondes des plans d'eau a contribué
en retour à augmenter les risques de prédation, puisqu'il a
été démontré que ceux-ci sont corrélés
à la densité des nids (Hill, 1984 ; Sugden et Beyersbergen,
1986).
L'enlèvement sélectif d'un nombre important de corneilles,
expérimenté par l'ONC de 1990 à 1993 pour limiter la
pression de prédation sur les nids de canards, s'est
révélé lourd à mettre en oeuvre. De plus,
l'efficacité en a été limitée par le fait que
l'activité prédatrice d'autres espèces a compensé
la diminution obtenue de l'impact des Corvidés (Broyer et al.,
1995).
En réalité, les prairies de fauche de jadis, en " diluant "
la nidification dans l'espace, fournissaient aux canards un dispositif
anti-prédation très efficace : nous avons, en 1986,
réalisé une expérience avec des nids postiches exposés
à la prédation, soit dans des prairies en bordures d'étangs,
soit dans des jonchaies près de l'eau. Certains nids étaient
assez visibles (recouverts à 25% par la végétation),
d'autres moins (recouverts à 50%). Des premiers, 25% furent attaqués
dans les prairies et 90% dans les jonchaies ; des seconds, 40% dans les prairies
et 73% dans les jonchaies (Broyer et al., 1987).
C'est ainsi que l'expansion céréalière a pu aggraver
la vulnérabilité des pontes de canards à partir des
années 1970 ; de plus, le remplacement des céréales
à paille par le maïs a, par la suite, probablement favorisé
la survie hivernale des corneilles et surmulots, grâce au résidu
de récolte laissé sur le champ.
Aucune évolution soudaine des pratiques cynégétiques,
ni un afflux assez massif de fusils supplémentaires, ne peuvent expliquer
de façon crédible l'effondrement brutal en moins d'une
décennie des populations de canards de la Dombes.
La chasse ne peut non plus être rendue responsable de la moindre
réussite de la reproduction des canards de surface. Mais l'ajustement
du prélèvement à un capital cynégétique
entamé par des conditions d'habitat moins propices ne s'est pas fait.
L'érosion du peuplement de canards prairiaux, la disparition, au
même moment et pour des raisons identiques, de la Perdrix grise, ont
vraisemblablement accentué par contrecoup la pression exercée
sur les fuligules qui, en dépit de leur taux de reproduction à
peu près maintenu, ont régressé à leur tour.
Ajoutons que des abus sont régulièrement constatés,
qu'il s'agisse de tableaux indécents réalisés par certains
à l'ouverture ou peu après, ou d'initiatives à visée
lucrative (chasse à la journée). Pour tenter de corriger ces
excès, la Fédération des chasseurs de l'Ain a proposé
en 1997 au préfet d'interdire l'agrainage dans les semaines qui
précèdent et qui suivent l'ouverture.

Évolution entre 1975 et 1996 de la densité
des couples cantonnés (points noirs)
et des nichées (points blancs) en Dombes
du Fuligule milouin (à droite) et du Canard chipeau (à
gauche)
en ordonnées : la densité (effectif pour 10 ha)
Données aimablement communiquées par H. Tournier (université
de Savoie).
Les oiseaux nichant exclusivement dans la végétation aquatique
des étangs de la Dombes, Guifette moustac, Héron pourpré
ou Échasse blanche, ont traversé sans trop de mal les trois
dernières décennies.
En revanche, l'avifaune qui utilise les terres agricoles pour une partie
au moins du cycle reproducteur a été décimée
: l'Alouette des champs et la Bergeronnette printanière sont devenues
rarissimes ; le Bruant proyer a disparu ; le Vanneau huppé qui, dans
les maïs de Dombes, ne produit en moyenne que 0,2 jeune par couple,
est passé de 2 000 couples dans les années 1960 à 250
aujourd'hui ; la Perdrix grise a disparu ; le Canard chipeau qui produisait
plus de mille nichées par an dans les années 1970 n'en produit
plus que 200, etc.
Aujourd'hui plus que jamais, la Dombes, cette zone humide choisie par le
ministère de l'Environnement comme un des huit sites pilotes pour
son plan national Zones humides, est malade. D'une overdose.
En 1990, nous avions commandité à l'Institut supérieur
d'agriculture Rhône-Alpes (ISARA) une enquête sur les perspectives
de l'agriculture dombiste vues par une vingtaine d'exploitants
représentatifs. Tous avaient spontanément reconnu une vocation
" élevage-herbe " à leur région (ISARA, 1990). Mais
le jeu des primes a biaisé leurs décisions au profit du maïs,
dont la prime de base vient d'ailleurs d'être revue à la hausse
(2 460 F/ha - 375 - en moyenne en France !). Et la prime
agri-environnementale de 850 F/ha (130 ) proposée en 1997 aux
exploitants pour réinstaller des prairies en bordure des étangs
avec une gestion adaptée, a tout naturellement rencontré
l'échec !
Très paradoxalement dopé par l'argent du contribuable
européen, le maïs maintient et accentue son emprise. L'ordre
du jour n'est donc pas encore au retour de prairies en bordure des étangs.
On peut douter dans ces conditions que les principes de bonne gestion
cynégétique (modération du prélèvement
en septembre), ni qu'une limitation déterminée des prédateurs
(corneille, surmulot) puissent suffire à eux seuls à relever
les populations exsangues de canards de la Dombes.
Demain pourtant, les contrats territoriaux d'exploitation (CTE) mettront,
si la notion d'intérêt général conserve un sens,
à la disposition des responsables socioprofessionnels agricoles du
département de l'Ain un moyen d'apporter leur contribution à
cette reconquête. Tous ceux, chasseurs, naturalistes, agriculteurs
ou résidents, qui ont la conscience des fragiles équilibres
hors desquels cette région perdra son âme, attendent un geste...
Broyer J., Fournier J.Y., Varagnat P., 1995. Incidence d'une
réduction des corneilles noires (Corvus corone) sur la
prédation sur des nids artificiels d'anatidés. G.F.S.,
12, 95-107.
Broyer J., Tournier H., Fournier J.Y., 1987. Incidences de la modernisation
de l'agriculture et de la prédation sur les populations nicheuses
d'anatidés en Dombes. Bull. mens. ONC,118 et 199, 23-33 et
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Fottorino E., 1989. La France en friche. Lieu Commun, 208 p.
Hill D.A., 1984. Factors affecting nest success in the Mallard and the Tufted
Duck. Ornis Scand. 15, 115-122.
ISARA, 1990. Un modèle extensif est-il envisageable dans la Dombes
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IFEN, 1996. Régression des milieux naturels, 25% des prairies ont
disparu depuis 1970. Bull. n°25.
Meylan O., 1938. Premiers résultats de l'exploration ornithologique
de la Dombes. Alauda, 10, 3-61.
Sugden L.G., Beyersbergen G.W., 1986. Effect on density and concealment on
American Crow predation of simulated nests. J. Wildl. Mgmt., 50(1),
9-14.
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