Le Courrier de l'environnement n°43, mai 2001

plaidoyer pour une politique européenne en faveur des écosystèmes prairiaux

1. Le déclin de l'avifaune des prairies en Europe
2. Les principales causes du déclin
3. Le modèle traditionnel des prairies inondables de la vallée de la Saône
En conclusion

Références bibliographiques


[R]  1. Le déclin de l'avifaune des prairies en Europe

" Les oiseaux prairiaux ont subi le plus considérable déclin jamais enregistré dans l'avifaune d'Amérique du Nord " (Mc Coy et al., 1999). Ce sombre constat peut aussi bien être établi pour l'avifaune européenne (Tucker et Heath, 1994).
Le Râle des genêts, Crex crex, officiellement admis dans la liste des espèces mondialement menacées, est devenu le symbole de l'altération des écosystèmes prairiaux en Europe. Remarquée dès la fin du XIXe siècle en Angleterre, sa raréfaction gagna la quasi-totalité de l'Europe occidentale au début du XXe siècle et, en particulier, à partir d'une période comprise entre 1910 et 1940. La France est le dernier pays de l'Union européenne à accueillir encore une population d'au moins un millier de mâles chanteurs, mais celle-ci a connu une diminution de 40% entre 1983 et 1992 (Broyer, 1996).
Le Vanneau huppé, Vanellus vanellus, donne à première vue une image inverse, avec deux phases successives d'expansion de son aire de distribution en Europe. À partir de 1890 et au cours des décennies suivantes, une extension vers le nord l'amena à se reproduire 350 à 400 km plus au nord-est, en Finlande, et à plus de 900 m d'altitude, en Norvège. Cette même tendance se révéla dans les années 1930 en Écosse et dans les îles Feroë. La répartition du Vanneau s'étendit à nouveau, vers le sud cette fois-ci, à partir des années 1940, vers l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la France et la Suisse. Cette seconde vague coïncide avec une rapide adaptation d'une espèce jusque là prairiale à nidifier aussi dans les terres arables. Toutefois, à chacun de ces deux événements apparemment favorables semble faire écho le déclin de populations, dans diverses régions de Grande-Bretagne, du Sud de la Suède, d'Allemagne et de Suisse, depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à un étiage dans les années 1920 et 1930 puis, après 1930, jusque dans les années 1940 et 1950, dans les basses plaines qui s'étendent des Pays-Bas à l'Allemagne du Nord et à la Pologne (Glutz et al., 1975 ; Cramp et Simmons, 1983). Si le bilan de l'expansion et des déclins des populations européennes est difficile à solder, les années 1970 marquent le début d'une visible prépondérance de la tendance négative dans presque toute l'Europe de l'Ouest et du Nord.
Aux Pays-Bas, où nichent plus d'oiseaux prairiaux que dans n'importe quel autre pays européen, le recul démographique des espèces les plus vulnérables (Combattant varié, Philomachus pugnax , Bécassine des marais, Gallinago gallinago ; Sarcelle d'été, Anas querquedula) a débuté dans la première moitié du XXe siècle et s'est accéléré dans les années 1950. Les espèces moins vulnérables (Barge à queue noire, Limosa limosa ; Canard souchet, Anas clypeata) ont décliné rapidement dans les années 1970 (Beintema et al., 1997).
Pour la plupart des oiseaux prairiaux, la décennie 1970 marque en effet une nette inflexion vers le pire d'une dégradation de l'état global des populations engagée plusieurs décennies plus tôt. Tout au long de cette période, on assista à des phénomènes insolites de changement d'habitat, des prairies vers les terres arables, dans des populations de diverses espèces. Le Râle des genêts, par exemple, se mit à fréquenter subitement des aires cultivées au début des années 1960 en Suède et aux Pays-Bas (Braaksma, 1962 ; Larrson, 1968). Or, déjà en 1947, Norris avait remarqué en Angleterre que " c'est seulement lorsqu'il n'y a pas d'herbages de fauche que d'autres types d'habitat sont utilisés fréquemment […]. Notons que c'est dans les régions où les Râles des genêts sont les plus abondants que leur présence est le moins souvent constatée dans les cultures céréalières ".
Dans ce même pays, les populations de Bruant proyer, Miliaria calandra, sont aujourd'hui parfaitement subordonnées à la culture céréalière ; ce n'était pas le cas en 1974, période à laquelle les régions herbagères étaient encore attractives (Donald et Forrest, 1995). Ce glissement écologique n'a pas empêché l'espèce de se raréfier, en Angleterre comme dans la plus grande partie de l'Europe centrale ou occidentale (Donald et al., 1994). Dans le même temps que le Bruant proyer s'éteignait en Dombes, les derniers couples de Bergeronnette printanière, Motacilla flava, oiseau caractéristique des prairies et des bords d'étangs dombistes dans les années 1950 (Vaucher, 1954), ne nichaient plus que dans les cultures de céréales dans les années 1980 (Broyer, 1988).

[R]  2. Les principales causes du déclin

Les pertes d'habitat
À la fin du XIXe siècle et pendant les décennies suivantes, le Vanneau huppé était plus exclusivement attaché aux prairies qu'il ne l'est aujourd'hui, prairies de fauche à Molinie en Suisse (Birrer et Schmid, 1989), prairies souvent humides à très humides en Allemagne (Glutz et al., 1975). Or cette période fut celle des grands débuts du drainage agricole : en France furent, par exemple, méthodiquement desséchées des régions comme le Marais poitevin, la Brie ou les Landes de Gascogne, et la Dombes perdit provisoirement la moitié de ses étangs. En ce temps-là, notre agriculture était pourtant plutôt en marge d'une évolution plus nettement perceptible en Europe du Nord-Ouest (Gervais et al., 1976). Comment ne pas soupçonner les avancées techniques à la fin du XIXe siècle dans les systèmes agricoles du Nord-Ouest de l'Europe d'avoir contraint le Vanneau huppé à modifier sa répartition une première fois ? Les statistiques disponibles dans notre pays confirment, en effet, qu'entre 1882 et 1892, les prairies inondées par le débordement des rivières diminuèrent de 6% (de 1 405 000 à 1 323 000 ha), tandis que les prés irrigués par des canaux et rigoles s'accroissaient de 12% (de 955 000 à 1 071 000 ha). " Ces différences sont très significatives et montrent que des travaux de défense ont soustrait des surfaces importantes aux submersions naturelles tandis que l'aménagement des eaux a fait bénéficier de l'irrigation méthodique des prés autrefois submersibles ou secs " (Berthault, 1901).
L'habitude de se reproduire plus au sud et dans les terres arables vers le milieu du XXe siècle a-t-elle été profitable à l'espèce ? Vue depuis la France, la période faste ne dura en tout cas pas plus de deux décennies. " L'expansion du Vanneau au cours des années 1950 a vraisemblablement été favorisée par l'essor de la culture du maïs, grâce à l'apparition de certaines variétés sélectionnées : le bilan des surfaces gagnées par cette culture de 1955 à 1970 (plus d'1 million d'hectares) compense assez exactement le recul des autres céréales, les superficies prairiales restant à peu près stables. Or, la nudité prolongée du sol au printemps, qui précède la croissance du maïs, maintient tardivement le milieu dégagé que recherchent les vanneaux pour pondre et couver. Dans le Val de Saône, par exemple, les pontes dans les prairies de fauche s'interrompent au moment où le reverdissement des herbages annonce leur croissance imminente ; parallèlement, dans les terres à maïs, les nicheurs bénéficient d'un sursis de deux semaines qui favorise l'installation d'un nombre plus important de femelles (Broyer, 1988). Le développement des champs de maïs et la conservation des surfaces en herbe, dont le rôle favorable, voire décisif en période d'élevage des jeunes, a été souvent montré (Klomp, 1954 ; Redfern, 1982 ; Matter, 1982 ; Galbraith, 1988), correspondent donc, chronologiquement, à la parenthèse de prospérité du Vanneau dans notre pays. Car, vers 1970, l'incitation à la céréaliculture stimula la course aux rendements et suscita une régression spectaculaire des prairies (disparition de 870 000 ha de 1970 à 1979) " (Broyer, 1994).
En Finlande, comme le Vanneau, l'Alouette des champs, Alauda arvensis, a largement étendu sa distribution dans le Nord du pays à partir des années 1920 ; comme le Vanneau elle a commencé à décliner dans les années 1970 (Solonen, 1985 ; Norrdahl, 1990). Cette similitude peut faire penser que les fluctuations observées chez le Vanneau huppé au cours du siècle écoulé ne résultent pas d'une dynamique propre à l'espèce, mais plutôt du bouleversement d'un écosystème.
En Suède, la modernisation agricole dans les années 1940 s'est traduite par une spécialisation céréalière au détriment des prairies, en particulier dans le Sud du pays où les densités du Courlis cendré, Numenius arquata, sont aujourd'hui beaucoup plus faibles que dans le Nord (Berg, 1992). Cette diminution des surfaces de prairies en Suède, mais aussi en Finlande et en Allemagne, peut être mise en relation avec la rapide colonisation de l'espèce des prairies alluviales de l'Est de la France, surtout à partir du milieu du siècle (Sigwalt, 1989 ; Broyer et Roche, 1991 ; Salvi, 1993). Ultimes refuges pour les Râles des genêts, nos grandes vallées inondables pourraient donc avoir été aussi des terres d'exil pour les Courlis cendrés éconduits par une raréfaction des habitats prairiaux dans leurs contrées nordiques d'origine. En France, pourtant, l'accroissement des surfaces en herbe fut, au XXe siècle, une tendance durable jusqu'aux années 1970, qui n'a pas plus profité au Râle des genêts qu'à la Caille des blés, Coturnix coturnix, ou à la Perdrix grise, Perdix perdix. Peut-être plus encore que leur diminution, c'est la gestion intensifiée des herbages qui fut le bourreau de bien des populations d'oiseaux prairiaux.

La gestion des prairies
Bien sûr, drainage et fertilisation ont souvent modifié l'accessibilité pour les oiseaux des invertébrés-proies dans les horizons superficiels des sols, ainsi que le cycle de croissance de l'herbe et, par la suite, celui de son exploitation pastorale. Adaptation vraisemblable, les oiseaux des prairies des Pays-Bas nichent aujourd'hui une à deux semaines plus tôt qu'au début du XXe siècle (Beintema et al., 1985). Jusqu'à un certain seuil, l'engraissement de pâtures maigres peut même, en améliorant le potentiel trophique des sols, profiter à certaines espèces comme au Vanneau huppé dans les îles Hébrides (Pienkowski et al., 1986).
Pour les quelques espèces nichant principalement dans les prairies pâturées, la probabilité de réussir leur nidification est surtout influencée par le chargement en bétail et par la précocité d'arrivée au pré des troupeaux (Heppleston, 1972 ; Beintema et Muskens, 1987 ; Triplet et al., 1997). Mais pour celles, majoritaires, qui comptent sur l'épaisseur du couvert herbacé pour dissimuler leurs pontes, la gestion des prairies de fauche est souvent devenue incompatible avec toute possibilité de se reproduire.
En 1868, Brehm disait à propos du Râle des genêts que " les moissonneurs abattent sous leur faulx bien plus de ces oiseaux que les chasseurs n'en tuent ". On imagine aisément ce que fut l'impact des faucheuses mécaniques, dont l'avènement correspond d'ailleurs fort bien aux premiers signes de raréfaction de l'espèce. En 1875, 25% des exploitations du Sud-Est de l'Angleterre en sont déjà équipées, puis plus de 60% en 1890 et probablement 90% vers 1914 ; en 1945, la technique permet de réaliser les fenaisons en moyenne 10 à 14 jours plus tôt qu'en 1900 (Norris, 1947). En Finlande, le nombre de faucheuses mécaniques est passé, entre 1910 et 1930, de 3,1 à 5,3 pour 100 ha, puis à 9,2 en 1950. Les techniques de fenaison ont connu deux tournants majeurs : vers le début du siècle, le remplacement de la faux par des faucheuses mécaniques tractées par des chevaux puis, à partir des années 1930, la motorisation du matériel. Ce matériel motorisé n'a, par la suite, cessé de se perfectionner. Dans le Val de Saône, où l'on vit les dernières fenaisons à la faux dans les années 1940, les barres de coupe des faucheuses s'allongèrent de 1,10 m en 1945 à 1,30 m vers 1947-1948, puis à 1,50 m au début des années 1950. Dans les années 1970, le remplacement des vieilles lames à peignes coulissants par des rotatives permit de faucher dans la journée 6 ha au lieu de 3, performance largement dépassée depuis…
Il n'est pas indispensable de détailler ici les innovations techniques permettant aujourd'hui d'optimiser la productivité d'un fourrage. Ceux qu'émeut la contemplation d'un paysage animé par un souffle de vie sauvage savent bien que les prairies encore accueillantes pour le Tarier des prés, Saxicola rubetra, le Courlis cendré ou a fortiori le Râle des genêts ne sont que reliques, les oubliées provisoires d'une modernité retardée un moment par une particularité naturelle : inondabilité, mauvais drainage, topographie, altitude. Vouées à s'intensifier ou disparaître. À moins qu'une politique européenne de sauvegarde de nos derniers écosystèmes prairiaux ne vienne corriger et réparer les effets d'une politique agricole communautaire qui, depuis trente ans, soutient sans nuance les grandes cultures, souvent aux dépens des systèmes herbagers extensifs. Fort de cette espérance et pourvu que l'initiative ne tarde pas trop, il peut être utile d'examiner un des derniers modèles de ces prairies productives encore riches de leur avifaune, la prairie alluviale inondable, avec l'exemple de celle du Val de Saône (Broyer, 1997 ; 1998).

[R]  3. Le modèle traditionnel des prairies inondables de la vallée de la Saône

Les fenaisons tardives, facteur-clé pour la survie des populations d'oiseaux prairiaux
Ce qui rend remarquables les prairies inondables du Val de Saône, mais aussi celles des basses vallées angevines, de la Meuse, de la Seine inférieure ou de la Charente, réside en ce qu'elles sont à la fois encore en exploitation et toujours habitées par l'anachronique Râle des genêts. Cet oiseau est l'exemple même de ce que l'on nomme aujourd'hui " espèce-parapluie ". On considère par cela que, lorsque la gestion de prairies est favorable à la survie d'une population de Râle des genêts, elle l'est aussi automatiquement pour toute autre espèce de la même biocénose.

Nous avons observé la mortalité des adultes du Râle des genêts ainsi que celles des jeunes, poussins ou juvéniles, pendant les fenaisons en 1994 et 1995. à cette occasion, l'âge des jeunes oiseaux a aussi été systématiquement évalué, ce qui permet de déduire le calendrier des éclosions et la période à laquelle ceux-ci ont acquis la faculté de voler.
Si chez les oiseaux volants (adultes et juvéniles), les cas de destructions par les faucheuses s'avèrent être peu nombreux (2,3%), la mortalité des jeunes non volants est en revanche très élevée (86%). Lorsqu'on examine la chronologie des éclosions, on peut constater que l'espèce réalise probablement deux pontes successives, avec un pic d'éclosion des premières pontes entre le 5 et le 10 juin, et des éclosions de secondes pontes après le 5 juillet. Un pic intermédiaire peut être considéré comme l'illustration de l'existence de pontes de remplacement (fig. 1, ci-dessus). Les jeunes râles des genêts deviennent capables de voler vers l'âge de 35 jours. Les jeunes issus des premières pontes voleront donc surtout à partir du 15 juillet. Ceux qui proviennent des pontes de remplacement ou a fortiori des secondes pontes voleront évidemment beaucoup plus tard. Fondée sur de telles observations, une opération locale agri-environnementale incite, depuis 1993, les exploitants à retarder les fenaisons jusqu'au 15 juillet sur une partie de leurs prairies. L'évolution consécutive des populations d'oiseaux prairiaux de 1993 à 2000 dans ces prairies est caractérisée par la stabilisation d'une population de Râle des genêts fortement déclinante dans la décennie précédente, le fort accroissement de celle du Courlis cendré, le doublement des densités moyennes des passereaux prairiaux !
Mais que dire à des exploitants fermement convaincus qu'au-delà du mois de mai, le temps travaille contre la qualité d'un fourrage laissé sur pied ?

Une altération estivale de la valeur nutritive du foin est-elle inéluctable ?
Les agronomes préconisent de récolter les foins à la floraison des plantes fourragères, de toute façon avant l'apparition des graines. De fait, dans les prairies permanentes de Normandie, les unités fourragères (UF) " lait " et " viande " diminuent de 0,97 et 0,92 respectivement, à 0,60 et 0,50 entre le 10 mai et le 10 juillet ; dans celles de demi-montagne en Auvergne, elles évoluent sur cette même période de 1,04 et 1,01, à 0,67 et 0,58 (INRA, 1988). Rien de tel cependant dans le Val de Saône, où la valeur nutritive de l'herbe reste stable du début juin au milieu de juillet (UF = 0,80 environ). Sur toute cette période, les teneurs en protéines se maintiennent à environ 100 g/kg et la cellulose à 300 g/kg (fig. 2 et 3, ci-dessus). C'est précisément à ces valeurs que se stabilisent, du 20 mai à fin juillet, les fourrages de prairies suisses riches en espèces floristiques, alors que dans les prairies de montagne semi-intensives, les teneurs en matière azotée diminuent de plus de 200 g/kg à moins de 50, et la cellulose brute augmente d'environ 150 g/kg à plus de 350 (Daccord, 1991).
Cette originalité des prairies inondables du Val de Saône, qui limite l'inconvénient d'une récolte tardive, est, comme en Suisse, le produit d'une diversité floristique préservée.

Pour une préservation de la diversité de la flore prairiale
La période de floraison des principales graminées et légumineuses fourragères présentes dans la prairie du Val de Saône a été définie sur 20 stations visitées chaque semaine, de début mai à mi-juillet 1993. Les figures 4 et 5 (ci-dessus) indiquent le pourcentage de pieds des espèces étudiées qui sont au stade de la floraison à une date donnée.
Les périodes de floraison des légumineuses se succèdent de début mai, chez Trifolium pratense, jusqu'à la mi-juillet, chez Trifolium fragiferum. Il en est de même pour les graminées, de la floraison précoce d'Alopecurus pratensis, à la floraison tardive de Phleum pratense. Cette succession des périodes de floraison d'espèces fourragères explique sans doute le maintien pendant plusieurs semaines de la valeur nutritive de l'herbe. La diversité floristique de la prairie garantit ainsi la stabilité de la qualité du fourrage jusqu'à mi-juillet au moins, même s'il faut s'attendre à une certaine modification de son appétence.


Or, la diversité de la flore est très réactive à la fertilisation pratiquée. Nous avons étudié, en 1991 et 1992, les incidences des apports d'azote, d'une part, de phosphore et de potassium, d'autre part, par des relevés floristiques dans des placettes de 25 m2 situées dans les diverses conditions de fertilisation actuellement rencontrées dans le Val de Saône (la plus grande partie de la prairie n'est cependant pas fertilisée). Dans les faciès les plus hygrophiles, les faciès méso-hygrophiles ou intermédiaires, la richesse de la flore diminue dès les plus faibles doses d'engrais azoté (figure 6, ci-contre) : la proportion de placettes au sein desquelles 26 espèces au moins ont été dénombrées (matérialisée sur le diagramme par un tiret vertical), chute de 60%, avec une fertilisation zéro, à 0%, avec une application annuelle de 30 à 50 unités d'azote par hectare seulement. Avec un épandage annuel de lisier et de 50 unités d'azote par hectare, la richesse spécifique moyenne diminue de 30%. Précisons que les espèces végétales remarquables protégées par la loi sont parmi les plus vulnérables. Les engrais potassiques et phosphatés ont aussi un effet dépressif sur la richesse floristique, mais moins net que celui de l'azote.

[R]  En conclusion

Depuis plus d'un siècle, les écosystèmes prairiaux et leur avifaune ont payé cher les évolutions techniques de l'agriculture européenne. La brusque aggravation de leur sort dans les années 1970 (décennie marquée par une progression des céréales, dont les cours ont été soutenus par Bruxelles, au détriment des surfaces en herbe) apporte d'une certaine façon la démonstration qu'un volontarisme à échelle européenne peut être efficace.
Si l'on peut rétrospectivement absoudre certains sacrifices, pour les nécessités de l'autosuffisance alimentaire en des temps de moindre opulence, chacun reconnaîtra que rien ne justifie plus dorénavant les largesses systématiquement octroyées pour porter le modèle intensif jusque dans les derniers arpents d'écosystèmes prairiaux encore préservés. Nous plaidons pour un zonage des terroirs prairiaux d'intérêt écologique majeur en Europe, pour que soit reconsidéré dans ces espaces le principe des aides financières qui incitent encore à étendre ou maintenir la culture céréalière (maïs notamment) au détriment des prairies, pour que des soutiens communautaires spécifiques au moins équivalents y assurent la survie et la promotion de modèles herbagers cohérents.


Ces modèles cohérents pourront s'inspirer parfois des systèmes traditionnels encore fonctionnels dans certaines vallées alluviales françaises, où la diversité de la flore autorise une meilleure souplesse de gestion des prairies. " La nidification des oiseaux prairiaux est tributaire de fenaisons suffisamment tardives, qui ne peuvent être tolérées par les exploitants que dans la mesure où la valeur nutritive de l'herbe récoltée ne s'en trouve pas trop altérée. Cette altération avec le temps de la qualité du fourrage ne peut être modérée que si la maturation tardive de certains végétaux est en mesure de compenser la dessiccation sur pied de ceux dont la floraison est plus précoce, les précoces fournissant le couvert pour l'avifaune, les tardifs assurant la qualité de la récolte. Or, la diversité floristique des prairies, qui permet cette succession des cycles de floraison, diminue rapidement avec la fertilisation azotée " (Broyer, 1998). Contre toute évidence première, c'est donc d'abord parce que la prairie est rarement fertilisée autrement que par le limon de la crue que le Râle des genêts subsiste encore dans le Val de Saône. Le point de vue du botaniste sur la gestion des prairies rejoint d'ailleurs celui de l'ornithologue : une stricte limitation de l'emploi des intrants, des fauches tardives et, pour les prairies pâturées, le contrôle des charges et des durées du pâturage, sont en effet les principales préconisations pour espérer conserver dans les espaces pastoraux français, les 291 espèces de végétaux supérieurs rares ou menacés (Delpech, 1999).
Tous ceux qui, aujourd'hui, s'évertuent à empêcher l'extinction du Râle des genêts en Europe, comme plus généralement à assurer la survivance des écosystèmes prairiaux, doivent méditer les raisons profondes de cette habitude peu conventionnelle des paysans du Val de Saône, qui consiste à ne pas fertiliser leurs herbages. Depuis une époque très ancienne, nous dit Roger Dion (1934), les grandes prairies naturelles des plaines alluviales étaient grevées par tradition de servitudes non moins rigoureuses que celles qui pesaient sur les champs labourés de la Beauce ou de la Picardie. Leurs propriétaires les tenaient obligatoirement ouvertes au bétail de la collectivité depuis l'enlèvement de la première coupe de foin jusqu'au printemps : c'est la " vaine pâture ", vivante réalité encore dans la vallée de la Saône. Il y a deux siècles déjà, l'agronome anglais Arthur Young, traversant la France, fulminait contre ces usages, obstacles à un progrès qui exigeait selon lui que chacun fût maître chez soi.
Toutes discutables qu'elles fussent, ces conditions imposées alors à l'acte de produire ne visaient rien moins qu'à garantir la subsistance des plus démunis. Le temps n'est-il pas venu pour une collectivité qui aujourd'hui assure par ses impôts une part substantielle des revenus du monde agricole de renouer avec un dessein d'intérêt général contrevenant éventuellement avec le dogme ou le réflexe productiviste ?


[R] Références bibliographiques

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