Le Courrier de l'environnement n°41, octobre
2000
Hygiénisme, santé publique et aménagement
du territoire
L'hygiénisme est né au XIXe siècle des
progrès remarquables de la médecine. Il s'est traduit par une
politique de lutte systématique contre les épidémies
provoquées par diverses formes de pollution bactériologique.
C'est ainsi que la science a commencé à modeler les murs
dans le souci d'améliorer la condition humaine qui jusqu'à
présent ne vivait les maladies que sur le mode de la fatalité
naturelle. Quoiqu'il en soit, l'hygiénisme a contribué
incontestablement à sauver de nombreuses vies humaines en améliorant
l'environnement sanitaire des villes comme des campagnes.
Aujourd'hui, alors que la situation historique qui a présidé
à la naissance de l'hygiénisme a radicalement changé
et que les risques bactériologiques ont considérablement
diminué dans l'alimentation comme dans l'habitat, les politiques
sanitaires continuent sur la lancée du siècle précédent
en traquant jusqu'à la dernière bactérie vecteur d'une
maladie potentielle. Ces politiques sanitaires ne sont pas sans
conséquences paradoxales tant sur la santé publique que sur
des activités humaines essentielles à l'aménagement
du territoire.
Au plan de la santé publique, la situation actuelle est assez
paradoxale.
D'un côté, on peut en effet constater que l'inflation
réglementaire actuelle au plan national comme européen assure
une sécurité bactériologique accrue de la filière
agroalimentaire alors que, parallèlement, elle tolère des additifs
chimiques en tous genres dont on ne sait pas évaluer les effets
synergiques sur la santé des hommes. A ce titre, il faut bien comprendre
que l'hyper médiatisation des formes traditionnelles d'intoxication
représentée par la listéria ou le botulisme ne doit
pas cacher les progrès fait en matière de sécurité
sanitaire. Mais, sans doute, reflète-t-elle une angoisse diffuse au
sein de l'opinion vis-à-vis de la manipulation croissante de notre
alimentation par l'industrie agroalimentaire. La technologie comme les
échanges économiques rendent en effet problématique
la fameuse traçabilité des produits alimentaires dont on ne
sait plus d'où ils viennent ni comment ils ont été
cultivés ou fabriqués. Cette focalisation de l'opinion sur
les formes passées du risque alimentaire a aussi peut-être pour
fonction inavouée d'occulter les dangers sanitaires diffus provoqués
par la pollution chimique croissante de notre alimentation. D'un autre
côté, il faut bien dire que cette surprotection sanitaire face
au risque bactériologique s'accompagne paradoxalement de dangers nouveaux
difficiles à évaluer en raison d'une absence de recul et qui
s'étendent de la production agricole à la transformation des
produits.
Il y a tout d'abord ceux entraînés par les innovations
technologiques introduites par l'industrie agroalimentaire à un rythme
de plus en plus rapide en raison de la concurrence économique sans
évaluation suffisante des risques. Les plantes transgéniques
se heurtent certes aujourd'hui à une certaine résistance de
l'opinion publique qui d'ailleurs pourrait n'être que provisoire, alors
que les laboratoires de recherche des grands trusts travaillent déjà
à la mise au point d'animaux transgéniques. Il faut bien se
dire que dans ce processus accéléré d'artificialisation
de notre alimentation nous n'avons encore rien vu !
Il y a ensuite ceux entraînés par les mesures de stérilisation
systématique de notre alimentation comme de notre environnement domestique
qui contribuent à nous rendre paradoxalement plus vulnérables
face aux maladies. Les individus sont dorénavant plus exposés
à des formes accidentelles de pollution bactériologique
entraînés par des évènements exceptionnels comme
ceux de la fin de millénaire car moins résistants naturellement.
Cela est d'autant plus vrai que cette politique de surprotection s'accompagne
d'un abus d'antibiotiques dans les médicaments comme dans l'alimentation
animale qui provoque la sélection de souches de bactéries
résistantes qui ont tendance à proliférer dans des milieux
stériles d'où des bactéries concurrentes ont été
éliminées. C'est ce phénomène qui est à
l'origine des maladies nosocomiales de plus en plus répandues. A long
terme, de tels abus hygiénistes ne pourront qu'avoir un impact
négatif sur la santé publique en rendant plus vulnérables
les générations futures.
D'autres conséquences de l'hygiénisme qui sont d'ordre
socio-économique touchent actuellement le monde rural sans que nos
dirigeants politiques ne s'en émeuvent réellement. En effet
la multiplication des réglementations sanitaires en tout genre, au
plan national comme européen, entraîne aujourd'hui des contraintes
exorbitantes pour les formes traditionnelles de production artisanale et
familiale. Du conditionnement du lait à l'abattage à la ferme
en passant par les marchés campagnards, ces réglementations,
conçues pour faire face à des risques à caractère
industriel, apparaissent complètement inadaptées à ce
type de production. Comment imaginer qu'un berger pyrénéen
puisse dans son cayolard assimiler et respecter les 31 pages de la directive
européenne 92/46 du 16 juin 1992 relative aux règles sanitaires
pour la production et la mise sur le marché de lait cru ?
Les mesures imposées sont en effet non seulement disproportionnées
par rapport l'importance des risques sanitaires mais elles ont pour
conséquence d'entraîner pour les exploitants agricoles des
investissements très lourds qui ne peuvent que contribuer un peu plus
à leur endettement. L'hygiénisme, déjà critiquable
sur le plan politique de santé publique, devient alors un obstacle
supplémentaire aux politiques de revitalisation du monde rural
fondée sur le développement d'activités à
caractère familial et artisanal. Il ne peut alors que contribuer à
inciter les derniers vrais paysans à mettre la clé sous la
porte, à voir nos marchés campagnards disparaître faute
de combattants, en un mot à la dévitalisation de l'espace
rural.
Corollaire incontournable de la multiplication de ces multiples contraintes
d'hygiène : la dégradation de la qualité des produits
issus de la production agricole. L'obsession de l'hygiène alimentaire
va de pair avec l'insipidité qui caractérise la très
grande majorité des produits issus de la filière agro-industrielle.
Les surgelés en constituent un très bon exemple qui de plus
sont exposés au risque de rupture de la chaîne du froid (il
serait d'ailleurs intéressant à ce propos de faire une
enquête épidémiologique sur les conséquences
sanitaires de la tempête qui a interrompu à de nombreux endroits
l'alimentation électrique des congélateurs).
Si donc, aujourd'hui, une politique volontariste de réanimation de
l'espace rural axée sur la qualité de vie est envisagée
un jour, il nous faudra inévitablement réfléchir à
adapter nos réglementations de sécurité sanitaire à
des modes de production et de distribution de taille modeste qui ne peuvent
engendrer que des risques réduits pour la santé des consommateurs
alors que la qualité des produits en dépend. Une telle
démarche qui ne peut cependant être imaginée aujourd'hui
qu'à l'échelle européenne, implique une remise en question
complète des idées reçues concernant les rapports de
l'hygiène avec notre alimentation.
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