la mise en place des contrats territoriaux dexploitation
dans la Meuse
par Hubert Cochet et Sophie Devienne
UER Agriculture comparée et Développement
agricole,
Institut national agronomique Paris-Grignon, 16 rue Claude-Bernard, 75005
Paris
agridev@inapg.inra.fr
1. La nouvelle loi
dorientation agricole : consolider le rôle
économique, social et environnemental des petites et moyennes
exploitations
2. Dynamique des principaux systèmes de production
dans le Nord meusien
(Côtes de Meuse, plaines de la Woëvre et de lArgonne, plateaux
du Barrois et du Pays-Haut)
3. Élaboration et mise en place des CTE-type dans la
Meuse
4. La dérive meusienne...
En conclusion
Références bibliographiques
[R] 1. La nouvelle loi
dorientation agricole : consolider le rôle
économique, social et
environnemental des petites et moyennes exploitations
La nouvelle loi dorientation agricole
(2). apparaît comme une véritable rupture
dans lévolution de la politique agricole française depuis
les grandes lois dorientation de 1960-62.
Depuis 1960, la production et la productivité du travail agricoles
ont connu une croissance très rapide (le volume de la production a
doublé et la productivité du travail a été
multipliée par 5. Laccroissement de la productivité du
travail agricole a été supérieur aux gains de
productivité des autres secteurs de léconomie (Bourgeois,
1993). Ce processus sest traduit par une baisse tendancielle des prix
réels agricoles, baisse qui sest trouvée encore
renforcée par la tension sur le marché international de nombreux
produits agricoles. Cette évolution des prix, et lérosion
des revenus quelle a engendrée ont, en retour, elles-mêmes
entretenu ce processus de course à la productivité.
La politique agricole française des structures a encouragé
ce mouvement : le choix a été fait de soutenir les
accroissements de production et de productivité par la modernisation
rapide des exploitations jugées " viables " mais encore
insuffisamment compétitives. En concentrant sur ces exploitations
les aides à linstallation, les crédits bonifiés,
les terres libérées par les exploitants âgés et
les moyens de vulgarisation, elle a encouragé le mouvement vers plus
de capital, plus déquipements performants et lagrandissement
des exploitations, soustrayant de fait les exploitations les moins bien
dimensionnées, les moins bien équipées et les moins
productives des aides de lÉtat. Or la baisse des prix agricoles
réels a sans cesse généré lapparition,
malgré tous les efforts de restructuration, dune frange
dexploitations incapables dinvestir et de dégager des
revenus décents.
La politique des prix agricoles a joué dans le même sens :
en accordant des soutiens ciblés sur un certain nombre de produits
(céréales, viande bovine, lait), elle a conduit les agriculteurs
français à privilégier ces productions, au détriment
de productions non soutenues permettant de dégager une valeur
ajoutée importante par unité de surface, le secteur viticole
constituant une exception notable (Bourgeois, 1993). Ces aides proportionnelles
aux volumes produits ont encouragé le mouvement dagrandissement
des exploitations et daccroissement de la production par actif. Mais
les productions soutenues peinent à trouver des débouchés,
tandis que la France demeure importatrice, exception faite des vins et
spiritueux, de produits incluant parfois une forte valeur ajoutée.
De ce fait, en dépit de la forte croissance de la production en volume,
depuis 1960 le revenu agricole net global a enregistré un recul
denviron 30% (Chambres dagriculture, 2001) et la valeur
ajoutée produite par lagriculture a diminué denviron
40% en termes réels entre 1973 et 2000 (Boucarut et
al., 1996 ; Martinez, 1997, 1998, 1999 ; Pollina, 1996 ;
Rageau, 2000, 2001). En outre, la recherche dune compétitivité
accrue sest accompagnée dévolutions
négatives : concentration des exploitations, renforcement des
inégalités entre exploitations et entre régions, baisse
de lemploi agricole, atteintes à lenvironnement et parfois
menaces sur la qualité des produits.
La nouvelle loi dorientation agricole pose les fondements dune
politique agricole rénovée, qui repose sur trois grands principes
(Le Pensec, 10/6/98) : reconnaissance de la multifonctionnalité
de lagriculture, nécessité dagir en faveur de
léquilibre territorial et social, contractualisation de la politique
agricole. Le CTE devient loutil essentiel de cette politique :
il vise à prendre en compte et à rémunérer les
fonctions autres que celles de la production de biens agricoles, fonctions
qui ne sont pas rétribuées par le marché :
participation à laménagement du territoire, au maintien
ou au développement de lemploi et à la préservation
de lenvironnement.
Cette politique nouvelle de développement propose un nouveau type
de régulation dans le secteur agricole, basé sur une
répartition sociale et territoriale des aides plus équitable.
Cette idée, formulée par Louis Le Pensec
(3) a été largement reprise par
Jean Glavany (4) , qui,
devant le Sénat le 19 mai 1999, a réaffirmé la place
du CTE dans le dispositif de réorientation de la politique agricole
quil entendait conduire en faveur des petites et moyennes exploitations
agricoles. Cet objectif est affirmé de nouveau dans lintroduction
de la circulaire dapplication des CTE
(5), qui précise qu" une attention
particulière doit être accordée aux projets portés
par les petites et moyennes exploitations familiales, aux projets collectifs
concernant des secteurs en difficulté ou peu soutenus par les
organisations communes de marché".
Le Conseil supérieur dorientation et de coordination de
léconomie agricole et alimentaire (CSO), réuni en juin
1999, a mis laccent dans ses recommandations sur la nécessité
du maintien et du développement de lemploi, objectifs jugés
prioritaires et transversaux
(6). Il insiste sur
limportance dinciter les agriculteurs en fin de carrière
et sans successeur à maintenir ou à développer leur
outil de production pour que celui-ci puisse être repris par un jeune
et que lexploitation ne soit pas démantelée au profit
de lagrandissement dune ou de plusieurs autres
exploitations (7).
Dautre part, la nécessité dintroduire une dimension
collective dans lélaboration et la mise en uvre des projets
individuels des agriculteurs est sous-jacente au texte de loi, qui stipule
que le CTE doit comporter " un ensemble dengagements portant
sur les orientations de la production de lexploitation, lemploi
et ses aspects sociaux, la contribution de lactivité de
lexploitation à la préservation des ressources
naturelles, à loccupation de lespace ou à la
réalisation dactions dintérêt général
et au développement de projets collectifs de production
agricole ". La circulaire présidant à la mise en
uvre des CTE (8) prévoit
dailleurs que les projets sinscriront dans une démarche
collective, matérialisée par lélaboration au niveau
départemental de " contrats type " répondant aux
problématiques locales. Ces contrats type seront constitués
de " mesures type ", qui " peuvent être applicables
à tout le département, concerner un territoire, concerner une
filière quand celle-ci est ancrée sur un territoire
(filière territorialisée) "
(9).
La nouvelle loi dorientation instaure donc une gestion contractuelle
et territoriale de la politique agricole, au sein de laquelle le
département devient léchelle privilégiée
tant pour lélaboration des instruments concrets de cette politique
que pour leur mise en uvre.
Même si ces nouvelles orientations sont trop récentes pour pouvoir
en évaluer définitivement limpact, il est néanmoins
possible dexaminer si, dans leurs premières traductions
opérationnelles, les CTE répondent aux objectifs fixés
par la loi dorientation. Un tel travail doit sappuyer sur la
compréhension des dynamiques agricoles en cours et des problèmes
auxquels sont confrontées les différentes catégories
dagents directement ou indirectement concernés par ces
évolutions. Cette analyse-diagnostic doit permettre de formuler des
hypothèses réalistes quant aux transformations à venir
dans le cadre de deux scénarios : avec et sans lintervention
des CTE. Cest la comparaison de ces deux situations qui permettra
denvisager limpact spécifique des CTE : effets sur
les évolutions des systèmes de production agricole, sur le
maintien de lemploi, sur la préservation ou la dégradation
des conditions du milieu, sur les agents concernés de près
ou de loin par leur mise en place (fournisseurs de biens et de services,
industries de transformation, filières de commercialisation, agents
économiques concernés par déventuels effets induits
du projet) (Cochet et Devienne, 1998).
[R] 2. Dynamique des principaux
systèmes de production dans le Nord meusien
(Côtes de Meuse, plaines de la Woëvre et de lArgonne, plateaux
du Barrois et du Pays-Haut)
Lanalyse-diagnostic des réalités agraires
Létude des transformations de lagriculture, de ses conditions,
modalités et conséquences, est lobjet de la discipline
dagriculture comparée. Marquée par les travaux de René
Dumont, cette discipline a connu depuis les années 1970 un
développement important, avec la construction de ses propres concepts
(système agraire), méthode (analyse-diagnostic) et
développements théoriques (Shaner et al., 1982 ;
Mazoyer, 1987 ; Kroll, 1992 ; Dufumier, 1996 ; Mazoyer et
Roudart, 1997). Lagriculture comparée sinscrit dans la
tradition de léconomie politique qui se veut à la fois
" essai de compréhension des processus observables, effort de
conceptualisation et de formalisation de ces processus, guide pour les
décisions du prince et réflexion sur les finalités "
(Beaud et Dostaler, 1993).
Lanalyse-diagnostic tente de comprendre des réalités
agraires complexes afin d" aider à trouver des réponses
pertinentes aux questions que se posent lÉtat et les
différents groupes sociaux considérés quant aux actions
à entreprendre pour transformer lagriculture en conformité
avec lintérêt général " (Dufumier,
1996). Elle sappuie sur des concepts intégrateurs (système
agraire, systèmes de production, de culture et délevage)
qui permettent de se représenter les processus de production agricole
comme des systèmes complexes mettant en jeu des éléments
biologiques, édaphiques, techniques, économiques, politiques
et sociaux dont les évolutions sont étroitement liées
(Rapid Rural Appraisal, 1985 ; Mazoyer, 1987 ; Mettrick, 1994 ;
Dufumier, 1996).
Lobjectif de lanalyse-diagnostic consiste à étudier
concrètement la situation agraire dune région et ses
transformations, afin didentifier les implications écologiques,
économiques et sociales des évolutions en cours, en dégageant
leur caractère incomplet, contradictoire, voire négatif (FAO,
1992 ; Dufumier, 1996 ; Cochet et Devienne, 1998). Il sagit
didentifier et de hiérarchiser les éléments qui
conditionnent le fonctionnement et lévolution des exploitations
agricoles de la région : ces éléments explicatifs
sont à rechercher au niveau des exploitations elles-mêmes et
de leur fonctionnement concret, mais aussi, plus globalement, au niveau du
milieu écologique, économique et social dans lequel elles se
trouvent plongées. De plus, pour comprendre les transformations agricoles
en cours et poser des hypothèses réalistes quant aux perspectives
dévolution du milieu et des exploitations agricoles, le diagnostic
doit nécessairement sappuyer sur une analyse historique qui
sattache à repérer et caractériser les grandes
étapes dévolution de lécosystème
cultivé et des exploitations, tout en mettant en évidence les
conditions et les conséquences de leurs transformations.
Une fois délimitée la région retenue pour lanalyse
et repérées les principales transformations passées
et actuelles des écosystèmes exploités (Maigrot, 1987),
lanalyse-diagnostic consiste en lidentification et la
caractérisation des systèmes de production mis en uvre
par les exploitations de la région. Lobjectif est de comprendre
lévolution des différents systèmes de production
ainsi que leur fonctionnement technique et économique, en mettant
en évidence les obstacles qui entravent leur développement.
Lidentification préalable des systèmes de production
sappuie sur deux types dentretiens complémentaires :
des entretiens auprès dagriculteurs âgés, visant
à comprendre le processus de différenciation des systèmes
de production, produit des transformations agraires passées et en
cours et, parallèlement, des entretiens auprès dagriculteurs
en activité afin de repérer des groupes dexploitations
ayant accès à des ressources comparables et pratiquant des
combinaisons semblables de systèmes de culture et délevage
(Reboul, 1976 ; Blanc-Pamart et Milleville, 1991 ; Groppo, 1992-93).
La caractérisation des systèmes de production seffectue
ensuite, grâce à la réalisation dentretiens
auprès dexploitants pratiquant les différents systèmes
de production identifiés au préalable. Le travail seffectue
donc sur la base dun échantillonnage raisonné et non
statistiquement représentatif. Le travail sachève par
la quantification de chacun de ces systèmes par le recoupement des
statistiques disponibles et denquêtes rapides. Lanalyse
doit déboucher sur la formulation dhypothèses quant à
lévolution probable de chacun dentre eux.
Évolution et différenciation des systèmes de production
dans le Nord meusien
La recherche a été menée dans une région
agricole de la Meuse, département emblématique des évolutions
qui ont motivé la réorientation de la politique agricole.
Marquée par la prédominance des trois principales productions
soutenues par la PAC (lait, céréales, viande bovine),
lagriculture meusienne connaît un développement
caractérisé par un agrandissement rapide des exploitations
plutôt que par la recherche dun accroissement de la valeur
ajoutée par hectare. La concentration des exploitations est très
forte : depuis les années 1970, seule la catégorie des
exploitations de plus de 100 ha voit ses effectifs augmenter (RGA 1988,
2000). Ce mouvement a abouti à une taille moyenne dexploitations
agricoles parmi les plus élevées de France : 93 ha
en 2000, 135 ha pour les exploitations " professionnelles ",
soit environ le double de la moyenne nationale (ibid.). En revanche,
la création de valeur ajoutée par hectare est faible :
225 Æ en 2000 contre 575 Æ en moyenne en France (Chambres
dAgriculture), ce qui place la Meuse au 74e rang national
(Cadot, 1999).
Létude approfondie de lorigine et du fonctionnement des
principaux systèmes de production a été conduite dans
le Nord du département, espace qui se découpe en petites
régions agricoles très contrastées : aux plateaux
calcaires du Pays-Haut et du Barrois sopposent les dépressions
argileuses humides de lArgonne et de la Woëvre.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et quelles que soient les conditions
du milieu, la polyculture-élevage prédominait. Toutes les
exploitations pratiquaient un système de culture caractérisé
par la rotation : 1ère année, jachère,
légumineuse ou betterave fourragère ; 2e
année, blé ; 3e année, orge ou avoine,
et mis en uvre sur les terres les plus faciles à travailler.
Plusieurs systèmes délevage étaient également
pratiqués au sein de chaque exploitation : élevage
bovin laitier sur la base de la race frisonne, également producteur
de veaux lourds et de bufs dont lalimentation reposait sur le
pâturage de prairies naturelles et, en hiver, sur du foin et de la
betterave fourragère ; élevage de chevaux de trait ;
engraissement de porcs et, parfois, élevage dovins sur les
jachères.
Comme dans beaucoup de régions de plaine, ce système de
polyculture-élevage a, dès la fin des années 1960 et
surtout à partir du début des années 1970,
éclaté en systèmes de production spécialisés.
De nombreuses productions ont été abandonnées :
transformation des céréales par des élevages porcins
ou avicoles, arboriculture fruitière et viti-viniculture dans le Nord
des côtes de Meuse. Les exploitations se sont tournées vers
les trois principales productions - céréales, lait et
viande bovine -dont les filières étaient
contrôlées par des coopératives de grande taille. La
spécialisation des exploitations sest accompagnée dune
relative spécialisation des régions suivant leurs avantages
comparatifs : grande culture sur les plateaux calcaires, élevage
bovin lait ou viande dans les dépressions argileuses. Ce mouvement
est aussi allé de pair avec une réduction du nombre
dexploitations agricoles, à un rythme comparable à la
moyenne française, au profit dun agrandissement important des
exploitations.
Mais cette spécialisation est toute relative et les systèmes
de production mis en uvre par les exploitants sont plus diversifiés
quil ny paraît à lintérieur de ces
trois orientations principales, dune part, et de par les combinaisons
possibles entre ces trois activités, dautre part. En outre,
des systèmes reposant sur des niveaux déquipement très
différents coexistent, témoignant des grandes étapes
dévolution des techniques et des équipements :
motorisation sur la base déquipements de plus en plus puissants
et adoption, à partir de la fin des années 1980, des techniques
de travail simplifié et de semis direct en grande culture ;
équipement des bâtiments existants pour la traite des vaches
et le curage dans les années 1960 et, à partir des années
1970, construction de bâtiments modernes à lextérieur
des villages, équipés de salle de traite et autorisant
affouragement et curage au tracteur ; développement à
la même époque de la culture du maïs pour lensilage,
en particulier dans les exploitations délevage situées
sur les plateaux mais aussi dans les exploitations des dépressions
argileuses, au prix dun drainage, parfois massif dans certaines zones
de lArgonne ou de la Woëvre.
Dans le secteur de la grande culture, trois grands types de systèmes
de production sont observés aujourdhui, correspondant à
des gammes de superficie, des niveaux déquipement et des
itinéraires techniques différents : cultures avec labour
(moins de 100 ha/actif), travail du sol simplifié (100 à
200 ha par actif) et semis direct (150 à 250 ha/actif),
la rotation colza-blé-orge étant de très loin la plus
communément mise en uvre.
Dans le secteur de lélevage laitier, se rencontrent aussi bien
des élevages encore équipés de pot trayeur dans de vieux
bâtiments (20 vaches laitières environ, avec une alimentation
à base dherbe et de foin), des élevages équipés
de lactoduc toujours dans des bâtiments anciens (30 vaches laitières
- VL - environ, avec une alimentation exclusivement basée
sur lherbe en été et au sein de laquelle le maïs
nentre que pour une faible part en hiver), et des élevages
équipés de bâtiments récents, munis dune
salle de traite, pour lesquels la taille de troupeau, le niveau de chargement,
la part du maïs dans la ration et la capacité de la salle de
traite augmentent en parallèle (de 30 à 40 VL, alimentation
à base dherbe en été et ensilage de maïs
et foin en hiver, jusquà 50 à 90 VL, alimentation très
largement basée sur lensilage de maïs été
comme hiver). La production laitière saccompagne fréquemment
dengraissement dissus du troupeau laitier, évolution
consécutive à lintroduction des quotas laitiers en
1984.
Les élevages bovins viande sont eux aussi très diversifiés,
de par leur taille (le nombre de mères est très variable selon
que lexploitation a pu ou non investir dans des bâtiments neufs),
lalimentation des animaux et le type dorientation (naisseur,
naisseur-engraisseur danimaux jeunes type taurillons ou âgés
type buf à lherbe) : des petits élevages naisseurs
dune trentaine de mères produisant des broutards exclusivement
à lherbe jusquaux élevages de plus de 100 mères
produisant génisses de boucherie, broutards, bufs ou même
taurillons, dans des bâtiments récents et sur la base dune
alimentation au sein de laquelle le maïs a une grande importance.
Cette différenciation sexprime clairement au niveau des
résultats économiques : les revenus obtenus vont de
lordre de 7 600 à 12 200 Æ/actif, pour
les exploitations les moins bien équipées, à plus de
46 000 à 61 000 Æ/actif pour les mieux
équipées, revenus pour lesquels les primes jouent un rôle
important lorsquil sagit de production de viande bovine, de
céréales ou doléagineux.
Le développement agricole du Nord de la Meuse a été
davantage caractérisé par un mouvement dagrandissement
des exploitations plutôt que par la recherche dune augmentation
de la valeur ajoutée créée : les débouchés
urbains directs sont en effet limités et souvent éloignés,
tandis que la politique suivie par les trois principaux groupes coopératifs
(la coopérative céréalière EMC2
(10), pour les céréales, lUnion
laitière de la Meuse - ULM
(11) - pour le lait et le Groupement des producteurs
bovins de la Meuse - GPBM - pour la viande bovine) a été
orientée principalement vers lélargissement de leur
couverture géographique plutôt que vers la transformation des
produits.
Ce " modèle de développement meusien " est fortement
intégré par les agriculteurs, tant et si bien
que des exploitations de 50 à 70 ha font ici figure de petites
exploitations non viables, en particulier quand le " saut
dinvestissement " dans les nouvelles stabulations hors village
na pas été réalisé.
Il subsiste néanmoins un grand nombre de " petites " et
" moyennes " exploitations (30 à 70 ha) (qui
représentent 20% du total des exploitations et plus du quart des
exploitations professionnelles), à létroit dans des
bâtiments anciens et équipées de moyens de production
peu performants, au sein desquelles lélevage repose essentiellement
sur lutilisation dherbages permanents dans les dépressions
de la Woëvre ou de lArgonne ou dherbages temporaires sur
les plateaux.
Aussi la probabilité dune disparition rapide dun nombre
encore important dexploitations agricoles est-elle forte, malgré
un mouvement général de concentration des structures dans ce
département déjà particulièrement avancé.
Un grand nombre demplois directs en agriculture seraient donc encore
menacés aujourdhui, disparition qui accentuerait encore la
" désertification " des campagnes et la dégradation
du tissu socio-économique rural du département
(12). Or un emploi sur cinq aujourdhui dans la
Meuse est encore un emploi agricole (Cadot, 1999).
Ce développement agricole sest en outre traduit par des
répercussions négatives sur lenvironnement : pollution
des nappes phréatiques sur les plateaux calcaires, suite au
développement délevages importants et à
lutilisation élargie dengrais et de pesticides, uniformisation
du paysage imputable aux remembrements successifs, stabulations
inesthétiques en périphérie des villages
Des
externalités négatives découlent également du
drainage dans les dépressions argileuses : destruction
systématique des haies, reprofilage des ruisseaux et perturbation
du débit des rivières (bassin versant de lOrne, par exemple),
pollution à latrazine consécutive au développement
de la culture du maïs (bassin versant de la Chier)
[R] 3. Élaboration et mise en place des CTE-type dans la Meuse
Malgré une large concertation initiale (malheureusement
écourtée par la visite du ministre de lAgriculture en
janvier 2000 et la nécessité de hâter la signature des
premiers contrats), les discussions furent finalement restreintes à
une partie seulement des acteurs et organismes qui avaient été
consultés dans la phase de préfiguration. Cest ainsi
que les modalités pratiques dapplication de la loi dans le
département de la Meuse reflètent aujourdhui très
largement les préoccupations des trois principaux acteurs de la
coopération dans le département : la coopérative
EMC2, lUnion laitière de la Meuse et le Groupement des producteurs
de bovins de la Meuse (13), ces organismes
sétant précocement " positionnés " sur
le dossier CTE.
Dès la phase de préfiguration, en effet, les participants furent
scindés en trois groupes, correspondant aux trois orientations de
production dominantes dans le département (lait, viande bovine, grandes
cultures), ce qui rendait difficile à la fois une véritable
approche globale en terme de système, dune part, et une approche
davantage territorialisée par petite région agricole, dautre
part. Dès lors, ce furent les organismes " compétents ",
et les plus puissants dans leur domaine respectif, qui ont été
le plus sollicités pour participer aux réflexions et apporter
leur contribution à la rédaction des contrats-type et des mesures
type correspondantes. Ce sont aussi eux qui ont le plus rapidement répondu
aux sollicitations des pouvoirs publics (direction départementale
de lAgriculture et de la Forêt - DDAF) et de la profession
(chambre dAgriculture), ces deux institutions étant par ailleurs
dans limpossibilité de prendre en charge la rédaction
de ces projets faute de moyens et de personnels en nombre
suffisant (14)
Dès lors, logiquement, il était possible que les différents
CTE type proposés dans le département traduisent, au moins
partiellement, les politiques de développement propres à chacun
de ces organismes, politiques préexistantes à la nouvelle loi
dorientation agricole (LOA) ; le CTE devenant alors un outil de
financement de ces stratégies, permettant, entre autres, de reporter
sur les finances publiques une partie de leurs coûts de transaction
avec les agriculteurs. Lanalyse des trois CTE type proposés
pour les trois grands secteurs de production du département (lait,
grandes cultures, viande bovine) permet de confirmer cette hypothèse.
" Production dun lait de qualité en préservant
lenvironnement ",
le contrat-type meusien en matière de production
laitière
En grande partie rédigé par lULM, ce contrat-type
reflète les préoccupations de cette organisation : une
certaine qualité du lait et son prix, plus que celles des agriculteurs.
En privilégiant la qualité du lait, lULM cherche à
satisfaire aux cahiers des charges de ses plus gros clients, de plus en plus
exigeants du point de vue de certains critères (taux butyreux, taux
protéique, cellules, etc.) et de leur régularité.
Cest ainsi que la démarche proposée aux
agriculteurs (15) suit un
" itinéraire laitier " jalonné par différentes
étapes " de qualification laitière " censées
conduire lagriculteur à une meilleure maîtrise de la
qualité du lait. En fonction de " létat initial
de son exploitation ", lagriculteur est invité à
franchir les niveaux 1, 2 ou 3 de " qualification ". Chacun de
ces niveaux correspond en réalité à lapplication
et au respect dun certain nombre de et aux respects dun certain
nombre de recommandations techniques émanant de lULM et conformes
à sa stratégie commerciale (Depeyrot et al., 2000).
Lessentiel de laide financière proposée au travers
des CTE pour ces différentes étapes de " qualification
laitière " consiste à rémunérer
lagriculteur en jours forfaitaires pour le temps passé à
lenregistrement des données de son exploitation et à
payer les techniciens agréés sollicités à cette
occasion, en loccurrence le personnel technique de lULM.
Dautre part, la réalisation dinvestissements peut donner
lieu à une aide financière CTE. Sont notamment proposés
dans ce contrat-type les financements des logiciels de rationnement, de suivi
des troupeaux et de maintenance du matériel, ainsi que différents
équipements de récolte, stockage, conservation et distribution
des fourrages, du matériel de traite.
On ne saurait remettre en cause le bien-fondé du choix de la qualité
affiché par lULM. Mais leffort demandé par lULM
à ses adhérents fournisseurs ayant un coût, on se propose
sans détour de faire prendre en charge ce coût par
lÉtat au travers des CTE, laugmentation du prix dachat
du lait au producteur pouvant alors rester extrêmement modique, voire
symbolique.
Sinscrivant en grande partie dans la stratégie de
développement de lULM, et revendiqué comme
tel (16) , le "contrat-type lait "
intègre le schéma de développement prôné
par la coopérative depuis plusieurs décennies dans la Meuse,
en particulier lintensification fourragère à base de
maïs ensilage et laccroissement du rendement laitier par vache,
mais ne retient pas, par exemple, la transformation à la ferme des
produits.
Malgré lintitulé " production dun lait de
qualité en préservant lenvironnement ", peu
de choses sont envisagées dans le domaine de la protection de
lenvironnement. Un " volet environnemental " nest
proposé quaux éleveurs capables daccéder
au " niveau 3 de qualification laitière " et sous forme
optionnelle (maîtrise des effluents, intégration paysagère).
Il est notifié que les anciennes mesures de type agri-environnemental
pourront faire partie des projets émargeant au titre des CTE, mais
la plupart dentre elles (enherbement des bords de cours deau,
retour à lherbe en zone sensible, par exemple)
ne sont guère compatibles avec le modèle de développement
prôné par lULM depuis longtemps et nullement remis en
cause aujourdhui, malgré lopportunité
présentée par la nouvelle LOA et les CTE.
De la même façon, lobjectif de maintien de lemploi
na pas été retenu par les rédacteurs du " CTE
lait " meusien. Aucune proposition innovante na été
formulée pour aider les exploitations laitières les plus
vulnérables, en particulier les moins bien équipées
et utilisant encore danciens bâtiments peu fonctionnels situés
à lintérieur des villages. Les mesures proposées
et éligibles au financement CTE concernent toutes des exploitations
déjà bien équipées et donc de facto
bénéficiant de références laitières (quotas)
déjà élevées.
" Maîtrise qualitative et environnementale des grandes
cultures ", le contrat-type en grandes cultures
Dans le domaine des grandes cultures, le CTE-type proposé dans la
Meuse a été en grande partie suggéré par les
dirigeants de la coopérative EMC2 et rédigé en collaboration
avec les services compétents de la chambre
dAgriculture (17)
Soucieuse de satisfaire aux exigences de qualité de ses principaux
clients de lEurope du Nord, cette coopérative a, depuis
déjà plusieurs années, développé la
contractualisation de certains de ses adhérents afin dencourager
la production de blés de qualité.
Mais lélargissement de cette politique supposait que fussent
surmontés deux types de difficultés. Comment en effet mieux
" intégrer " les agriculteurs dans les filières sans
pour autant prononcer le mot " intégration ", au passé
trop chargé, et sans que cela ne soit vécu comme tel ?
Comment, dautre part, récompenser leffort supplémentaire
demandé aux adhérents " contractualisés "
dans un contexte où lincitation par les prix se heurte à
la compression des marges céréalières de la
coopérative (18) ?
Dans lesprit des dirigeants de EMC2, les CTE pouvaient justement contribuer
à résoudre ces deux problèmes, à condition toutefois
que les mesures-type proposées aux agriculteurs, et donc financées
en partie par les pouvoirs publics, aillent dans le sens des incitations
souhaitées par EMC2. On comprend, dès lors, que limplication
forte de EMC2 dans la réflexion et la rédaction du
" contrat-type grandes cultures " ait permis de proposer,
entre autres, les mesures-type suivantes
(19) : " adhésion à un réseau
de conseil technique agréé ", " mise en uvre
de la traçabilité des pratiques culturales ",
" démarche de qualification ou certification dans le cadre des
filières ", et " réalisation dinvestissements
matériels améliorateurs de la qualité " incluant
notamment léquipement en GPS (système de repérage
planétaire) des moissonneuses batteuses et des appareils
dépandage.
" Production de viande valorisatrice dherbe ", le contrat
type en matière de viande bovine
Les mesures proposées dans le contrat-type en matière de viande
bovine encouragent bien, tel que cela apparaît dans son intitulé,
la production danimaux ayant consommé de lherbe et pas
seulement du maïs ensilage. Mais la notion de viande valorisatrice
dherbe est toutefois entendue a minima, puisque 5 mois de
pâture suffisent dans la vie dun buf, ainsi quune
consommation basée pour les trois quarts au minimum dherbe,
foin et ensilage dherbe. Ainsi les mesures type proposées
coïncident ici encore étroitement avec la stratégie du
principal organisme de commercialisation des animaux, le GPBM. Elles ont
dailleurs été pour la plupart rédigées
par les responsables du groupement. Le contrat-type nest finalement
conforme quen apparence aux objectifs de la LOA en matière
denvironnement.
Depuis 1992, et pour tenter denrayer les apports massifs de bovins
en provenance des pays de lEst, une démarche " Lorraine
Qualité Viande " (LQV) avait été mise en place
par une fédération de groupements de producteurs, identification
pérennisée ensuite grâce à la crise de la Vache
folle et la nécessité dune identification claire des
produits. Mais cette dénomination " LQV " ne se traduisait
pas par une augmentation significative de valeur ajoutée pour les
producteurs. Elle relevait davantage dune démarche défensive,
imposée par les événements, plutôt que dune
production de qualité supérieure susceptible de justifier un
prix plus élevé.
Ici aussi, les CTE ont été perçus par laval (le
GPBM collecte une importante partie des bovins du département) comme
loccasion de faire financer par lÉtat une partie des efforts
demandés aux producteurs en matière de démarche
qualité. Les exigences minimales pour souscrire à un contrat-type
" viande valorisatrice dherbe " consiste en un engagement
dans une démarche " qualité produit ", en
ladhésion à un réseau de conseil technique et
en la livraison dun nombre minimum danimaux chaque année
(10 bufs, 5 génisses
). Le contrat type prévoit
le financement de journées passées à lenregistrement
des données de lélevage bovin, ainsi que des aides à
des investissements type agrandissement et aménagement de bâtiments,
matériel de récolte
Le fait que la construction de quais
dembarquement, facilitant de façon décisive les
opérations de collecte, est incluse dans la liste des investissements
matériels éligibles au " CTE viande " apparaît
lié au fait que les frais de collecte représentent environ
40% des coûts de fonctionnement du
GPBM
(20)
[R] 4. La dérive
meusienne...
Du contrat " territorial " dexploitation au contrat
" filière "
Après quelques hésitations initiales, les grands groupes
coopératifs du département ont finalement répondu assez
rapidement aux sollicitations des pouvoirs publics en participant activement
à la conception et à la rédaction des CTE-type qui ont
vu le jour dans les documents publiés par la DDAF. On mesure à
la lecture de ces textes la similitude entre les mesures type proposées
et celles prônées depuis déjà longtemps par les
groupes les plus puissants du secteur aval. Les trois exemples de CTE-type
analysés ci-dessus, ne font que reprendre les politiques de
développement propres à chacun de ces organismes et donc
préexistantes aux CTE. En récupérant à
leur profit ce nouvel outil de la politique agricole, EMC2, ULM et GPBM en
faisaient lun des piliers de leurs " nouvelles " stratégies
commerciales.
La conception de ces trois contrats-type témoigne du glissement de
sens que connaît depuis peu la notion de " CTE collectif ".
Dans lesprit de la loi, un projet collectif était dabord
relié à un territoire, à un " pays ", afin
de voir se concrétiser sur un paysage les effets dune agriculture
reconnue comme multifonctionnelle. Mais le " collectif " fut peu
à peu étendu du territorial au sectoriel, sincarnant
" dans un territoire de projet pertinent
(département, petite région agricole, pays,
intercommunalité, bassin versant, zones de production et
daménagement cohérentes, territoire dune
coopérative, terroir...) " (21). Les producteurs
de céréales, de lait et de viande bovine de la Meuse sont
incités à sengager " collectivement " dans
une même démarche " qualité " commanditée
par laval. Le " CTE collectif " devient dès lors un
" CTE produit " instrumentalisé en tout ou partie par les
organismes collecteurs et sans rapport avec un territoire particulier. Dans
la Meuse, les CTE ont été interprétés avant tout
comme des projets de développement économique au sein desquels
les actions environnementales sont orientées pour lessentiel
vers une démarche de qualité des produits visant à leur
certification et à leur traçabilité, et les actions
sociales réduites à la création demplois
salariés. Linsertion de ces projets individuels dans une
démarche collective, par exemple à léchelle de
la " filière territorialisée ", dérive alors
logiquement vers linsertion dans une démarche à
léchelle de la filière produit, la notion de territoire
perdant alors tout son sens.
Quel impact sur lagriculture de la région ?
Certes les trois CTE-type dont il a été question ci-dessus
ne constituent pas la totalité de l" offre "
présentée dans larrêté préfectoral
du 12 juillet 2000 ; dautres CTE adaptés à des secteurs
minoritaires de lagriculture départementale ont été
proposés (22). Il nen demeure
pas moins que les trois secteurs de production lait, viande bovine et grandes
cultures étant très largement majoritaires dans le
département, ce sont bien les trois CTE-type correspondants et
lusage qui en sera fait qui marqueront le développement agricole
de la région dans les années à venir. Mais de quelle
marque sagira-t-il et lévolution générale
de lagriculture meusienne sen trouvera-t-elle infléchie ?
Limpact le plus immédiat des CTE meusiens, si un grand nombre
était signé et mis en uvre, serait vraisemblablement
décelable au niveau des résultats financiers des trois groupes
dominant lamont et laval de la production agricole. Enrayer la
diminution présente ou à venir de leurs marges commerciales
via la mise en place de CTE dans chaque secteur fait désormais partie
de leur stratégie. Dans cette hypothèse, les pouvoirs publics
prendront en charge une partie de leurs surcoûts liés à
lincitation à la qualité et à la collecte des
produits (23), sans autres
bénéfices perceptibles pour les producteurs, lemploi
et lenvironnement.
Au niveau des exploitations agricoles, les contrats type proposés
nouvrent guère la voie à lélaboration de
projets de développement à léchelle de
lexploitation tout entière, au sein desquels les actions
économiques, environnementales et sociales formeraient un tout. Le
volet social est réduit à la création nette demploi
(non salarié ou salarié) : lencouragement au maintien
de lemploi, à la consolidation demplois non salariés
dans les exploitations nest pas pris en compte. Le volet environnemental
est souvent secondaire, essentiellement lié à la
préoccupation de la qualification des exploitations ou de la certification
des produits, voire ne semble quun prétexte pour satisfaire
aux conditions exigées par les CTE dans le cas du contrat type lait.
Ces trois contrats-type posent comme préalable ladhésion
de lexploitation à un réseau de conseil technique
agréé. Cette condition tend à exclure un certain nombre
dexploitations, aux structures modestes (superficie, taille de troupeau
et niveau déquipement) qui, considérées et se
considérant comme " non viables ", se trouvent en dehors
des réseaux de conseil technique ou économique auxquels participent
les exploitations qui ont les moyens dinvestir et de poursuivre leur
développement.
Le contrat-type " lait " exclut de fait une grande partie des
exploitations car il ne sadresse quaux exploitations les plus
productives, possédant un niveau élevé de technicité
et déquipement (en particulier informatique) (Depeyrot et
al., 2000). Les exploitations laitières équipées
de vieux bâtiments et, au mieux, dun lactoduc ou dun pot
trayeur, encore nombreuses dans les régions humides de lArgonne
et de la Woëvre, ne seront pas en mesure daccéder au premier
" niveau de qualification laitière " proposé par
lULM. Le fait que la construction de stabulation à
lextérieur des villages, seule issue possible pour ce type
dexploitation en difficulté, ne fasse pas partie des investissements
aidés dans le cadre du CTE lait apparaît hautement significatif
du public réellement visé par ce CTE type. Celui-ci apparaît
de plus déconnecté des problèmes réels de
lenvironnement, en particulier de ceux liés à la culture
du maïs sur des terres drainées des dépressions argileuses,
et ne tient pas compte du mouvement récent de réorientation
dun certain nombre délevages laitiers dans ces zones vers
des systèmes plus économes et moins polluants basés
sur un recours plus important à lherbe.
Le contrat-type grande culture propose une subvention pour la mise en place
de système GPS sur les moissonneuses-batteuses. Il va de soi que ce
type dappareil ne sadresse pourtant quaux exploitations
de plus grande taille, possédant déjà les équipements
les plus performants et qui nont pas besoin du soutien financier
apporté par les CTE pour réaliser ce type
dinvestissement.
Le contrat " production de viande valorisatrice dherbe "
est peu contraignant en matière de conduite de troupeau et, en
particulier, nous lavons vu, dalimentation
(24) : il offre ainsi la possibilité
de souscrire un CTE à des exploitations au sein desquelles le maïs
fourrage occupe une place relativement importante. Le plancher de 10 bufs
minimum produits par an sur lexploitation est beaucoup plus
restrictif : il exclut de fait les petites et moyennes exploitations
ne disposant que de bâtiments anciens. En effet, dans ce type
dexploitation, où lalimentation est presque exclusivement
basée sur lherbe, il faut 30 à 36 mois pour élever
et engraisser un buf. Pour produire régulièrement chaque
année 10 bufs de qualité, respectant un certain nombre
de critères précis (âge, poids carcasse, conformation,
état de gras), un troupeau de 25 à 30 mères est
nécessaire. Au total, cela représente un troupeau de 80 têtes
environ, difficile à loger dans un seul bâtiment ancien et qui
demande une quantité de travail énorme pour laffouragement
et le curage manuels, et ce a fortiori lorsque les animaux sont
logés dans plusieurs anciens bâtiments. De fait, ce contrat
ne sadresse quaux exploitations comptant plus dune trentaine
de mères et en majorité équipées de bâtiments
récents.
Les trois contrats-type visent donc surtout à accélérer
le processus de qualification des exploitations et de certification des produits,
plutôt quà proposer un mode de développement
différent basé sur une répartition des aides nouvelle.
Il est en fait à craindre que les CTE proposés ne sadressent
avant tout quaux exploitations les plus productives, les mieux dotées
en surface, en cheptel et en équipement, et quils ne viennent
en rien infléchir le développement agricole de la région
tel quil sest déroulé au cours des cinquante
dernières années. Or ces exploitations disposent déjà
dune capacité dinvestissement réelle, si bien que
la plupart des investissements matériels éligibles aux subventions
CTE seraient réalisés à court ou moyen terme par ces
agriculteurs avec ou sans CTE. Dans ce cas, limpact réel des
aides publiques versées dans le cadre des CTE sur ce type
dexploitation est quasi nul car le différentiel entre les deux
situations est pour ainsi dire inexistant.
Il est même à craindre, si les CTE souscrits sinscrivent
précisément dans le cadre des contrats type définis,
que les conséquences soient négatives pour les petites et moyennes
exploitations. Le mouvement de qualification des exploitations et de
certification des produits, accéléré par le soutien
apporté par les CTE, risque en effet davoir pour conséquence
linstauration dun double système de paiement à
la production : prix supérieurs pour les productions des
exploitations certifiées, répondant à un cahier des
charges strict réalisable au prix dinvestissements importants,
et prix moins élevés pour les productions des exploitations
qui nauront pas pu mener à bien cette
démarche.
Le cas meusien constitue un exemple emblématique des possibilités
de ré-interprétation
des objectifs du CTE par les forces économiques et sociales
qui tiennent le devant de la scène socio-politique départementale.
De fait, dans l'esprit des dirigeants de la chambre d'Agriculture de la Meuse,
les contrats territoriaux d'exploitation ne constituent « ni un
outil de régulation économique, ni un outil de politique des
structures » (entretien avec le directeur de la chambre
dAgriculture de la Meuse - Bar-le-Duc, 17/03/2000). On ne saurait
mieux décrire l'interprétation de la LOA et de la circulaire
du 17/11/2000 qui a prévalu dans ce département.
Une application plus conforme à l'esprit de la loi et à sa
lettre impliquerait en effet une refonte complète des CTE-type
proposés dans le département (Garrigou et al., 2000).
Ici, peut-être plus qu'ailleurs, c'est bien dans les petites exploitations
d'élevage laitier ou allaitant, combinant éventuellement
l'élevage et les grandes cultures sur des surfaces modestes (25 à
70-100 ha environ), que l'on trouve encore de véritables
systèmes qui valorisent l'herbe, plus économes en intrants
chimiques, et que résident encore des niches d'emplois productifs
à sauvegarder, aujourd'hui menacés à court et moyen
terme par la faiblesse des revenus, l'insuffisante capacité
d'investissement et les difficultés de reprise. Or rien nest
prévu pour tenter de conforter ces exploitations, en proposant des
systèmes permettant daugmenter la création de valeur
ajoutée par hectare, afin dassurer leur reprise.
Le cas meusien et le hiatus qu'il révèle entre l'intention
du législateur et sa traduction concrète dans le
développement agricole par les forces économiques et sociales
dominantes à l'échelle départementale pose ainsi de
manière éclairante les limites d'une politique contractuelle
mise en uvre dans le cadre d'une forte subsidiarité territoriale,
lorsque les pouvoirs publics confient à la
« société civile » locale, la conception
et la mise en uvre des politiques publiques.
Dessins Claire
Brenot daprès
photographies.
[R] Notes
(1). Nous tenons à remercier Gilles
Bazin, Jean-Christophe Kroll et Stéphane Aymerich pour les précieux
conseils quils ont pu nous apporter lors de la relecture critique de
notre manuscrit. [VU]
(2). Loi n°99-574 du 5 juillet
1999. [VU]
(3). Ministre de l'Agriculture et de la Pêche
du 4 juin 1997 à octobre 1998.
[VU]
(4). Ministre de l'Agriculture
et de la Pêche du 20 octobre 1998 au 25 février
2002. [VU]
(5). Ministère de lAgriculture et de
la Pêche, " Mise en uvre des CTE. Circulaire
17/11/99 ". [VU]
(6). Conseil supérieur dorientation,
16/6/99. [VU]
(7). Liaisons CTE avec la transmission et
lemploi : " De nombreux agriculteurs parvenant à
lâge de la retraite nont pas de successeur au sein de leur
famille. Alors quils arrivent en fin de carrière, ils doivent
néanmoins être incités à maintenir ou à
amener leur exploitation dans un état optimal pour que leurs successeurs
disposent dun outil adapté. Lemploi est au centre des
préoccupations et la nouvelle politique agricole qui est à
construire a pour objectif prioritaire de maintenir de nombreux agriculteurs
sur tout le territoire. Il sagit donc de veiller à éviter
le démantèlement des exploitations où pourraient
sinstaller des jeunes agriculteurs (notion dexploitation viable)
en limitant les agrandissements dunités existantes. " (CSO
16/6/99). [VU]
(8). Ministère de lAgriculture et de
la Pêche, " Mise en uvre des CTE, circulaire du
17/11/99 ". [VU]
(9). Ibid.
[VU]
(10). EMC2 collecte 1,2 million de tonnes de
céréales en couvrant la totalité des départements
de la Meuse et de la Haute-Marne, une partie de la Moselle et de la
Meurthe-et-Moselle. 80% des céréales collectées par
EMC2 sont exportés, dont la plus grande partie vers lEurope
du Nord via le port céréalier de Metz. La moitié
de la collecte (soit 600 000 t) concerne du blé, surtout
du blé meunier (85 à 90%).
[VU]
(11). Importante coopérative
laitière qui collecte environ 310 millions de litres dans le
département de la Meuse et se trouve ainsi en situation de quasi-monopole
dans la région. Elle fournit des transformateurs situés dans
le département. [VU]
(12). On peut penser que, sur les 2 300
exploitations agricoles " professionnelles " que compte encore
le département de la Meuse aujourdhui, environ un tiers serait
encore menacé à court ou moyen terme de disparition, si les
tendances actuelles se poursuivent (RGA 2000 ; enquêtes).
Certaines projections, basées sur les tendances des
dernières années, montrent que la surface moyenne par exploitation
pourrait atteindre 300 ha en 2015 (Cadot,
1999).
[VU]
(13). En particulier
les modalités précisées dans la circulaire
dapplication du 17/11/99. Ministère de lAgriculture et
de la Pêche : " Mise en uvre des CTE. Dispositions
pour 1999 ". [VU]
(14). Dans le département de la Meuse,
une large part des tâches de conseil et de vulgarisation habituellement
du ressort de la chambre dAgriculture est depuis déjà
longtemps prise en charge par les coopératives dont il est question
ici. [VU]
(15). Préfecture de la Meuse, DDAF,
20/01/00 et 12/07/00. [VU]
(16). Entretien auprès du directeur de la
communication de lULM, Verdun, 14/03/00.
[VU]
(17). EMC2 et chambre dAgriculture sont toutes
deux présidées par la même personne.
[VU]
(18). Certains responsables de la coopérative
insistent sur la difficulté à faire admettre aux clients, et
donc à lintégrer dans le prix de vente, le service
supplémentaire que représente la garantie de qualité,
de régularité, parfois aussi de traçabilité.
La différence entre le prix moyen de vente et le prix moyen dachat
aux agriculteurs aurait baissé de 2 Æ environ par quintal
à 1,5 Æ aujourdhui (entretien avec des responsables
de EMC2, Bras-sur-Meuse, 15 mars 2000).
[VU]
(19). Préfecture de la Meuse, DDAF, 20/01/00
et 12/07/00. [VU]
(20). Entretien auprès du directeur adjoint
du GPBM, Belleville-sur-Meuse, 15/03/2000.
[VU]
(21). CSO, 1999.
[VU]
22. En particulier pour
larboriculture et la viticulture (présentes seulement dans le
sud du département), lagriculture biologique, la production
ovine ou les productions à haute valeur ajoutée, sans parler
dun CTE taillé sur mesure pour les membres dun GVA
dagriculture raisonnée.
[VU]
23. Seront également pris en charge par
les pouvoirs publics les " journées expert " vendues par
les coopératives en question aux candidats aux
CTE
[VU]
24. 5 mois de pâture suffisent dans la vie
dun buf pour que celui-ci soit considéré comme
"valorisateur dherbe ". En outre, les 80 ares dherbe au
minimum par UGB (unité gros bétail) buf ou génisse
proposés dans la première version rédigée en
janvier 2000 disparaissent dans larrêté préfectoral
du mois de juillet, contrainte remplacée par un plafond de chargement
plutôt élevé de 1,8 UGB, et permettant donc aux
élevages plus intensifs de souscrire un CTE. (Préfecture de
la Meuse, DDAF, 20/01/00 et 12/07/00).
[VU]
[R] Références
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