Le Courrier de l'environnement n°46, juin 2002
Un herbier pour quoi faire ?
par Philippe Daget
(1)
Cirad-Emvt
TA 30/F, 34398 Montpellier cedex 5
philippe.daget@cirad.fr
Lherbier en tant que banque de données
Lherbier en tant quinstrument de
détermination
Lherbier en tant quinstrument détude
de la biodiversité
Conclusions
Beaucoup de botanistes amateurs récoltent les plantes quils
rencontrent et, après les avoir déterminées, les font
sécher et les conservent en herbier. Cest un hobby qui en vaut
un autre. Mais un herbier nest pas seulement le résultat dun
violon dIngres ; certains dentre eux sont des instruments
scientifiques. Cela surprend bien des gens qui imaginent le botaniste comme
un vieillard en blouse blanche avec des lorgnons, une barbiche et une calotte
noire, enfoui au milieu de liasses poussiéreuses
déchantillons divers, la loupe à la main. Ou alors, en
tenue de Tartarin, avec sa loupe et une boîte cylindrique au dos,
affrontant le soleil pour trouver une petite plante blottie entre deux rochers
et " nouvelle pour le département ".
Bien entendu, il y a eu jadis des personnages correspondant à cet
archétype dautrefois, disons avant la guerre de 1914. Depuis,
en botanique comme dans les autres sciences, les choses ont bien changé
et il ny a plus un botaniste sans un ordinateur à portée
de main.
Alors où se place lherbier dans la science moderne ?
Trop de personnes, même de scientifiques, ne le sachant pas en viennent
à lui dénier toute utilité ! (Misery, 1998). Comme
sils pensaient ceci : " Si un herbier était utile,
moi qui suis un scientifique intelligent, je saurais men servir, or
je ne sais pas, donc cest inutile ", ou pire encore, " Du
moment quil ny a pas de flacon, de becher, de boîte de
Pétri, de boutons rouges ou verts qui clignotent, ça ne peut
être un appareil scientifique ".
Et, de toutes manières, la science se renouvelant complètement
tous les dix ans, comment des systèmes mis en place il y a parfois
deux siècles peuvent-ils être des instruments scientifiques ?
(Jacquemoud, 1999). Des éléments du patrimoine peut-être,
mais alors ça ne concerne pas la recherche scientifique (Misery,
1998).
Nous voulons tenter de montrer quelle était, quelle est
et quelle sera encore très concernée (Bytebier et Pearce,
2000).
[R] Lherbier en tant que banque de données
Banque de données biométriques
Un herbier général porte sur toutes les espèces de tous
les pays ; pour un nombre élevé dentre elles, un
grand nombre déchantillons sont conservés. Il en est
ainsi en France pour les herbiers de lInstitut de botanique de Montpellier
et du Muséum national dhistoire naturelle, à Paris. Si
un problème de limite entre deux espèces ou sous-espèces
voisines se pose, comme dans le cas où une variabilité interne
élevée peut être notée, une analyse biométrique
est possible. En effet, on peut alors mesurer tel ou tel caractère
sur chacun des échantillons présents dans lherbier avant
de soumettre les données ainsi réunies à une analyse
multivariée (Schreider, 1960).
Est-il intéressant de procéder à de telles
délimitations ? Bien sûr, parce que deux espèces
très voisines, deux sous-espèces, peuvent avoir des
propriétés pharmacologiques ou écologiques différentes
et même éloignés. Divergences importantes à prendre
en compte pour gérer au mieux les réserves de gènes
de la Nature.
Banque de données pharmacologiques
Dans la plupart des herbiers officiels, les échantillons sont
accompagnés détiquettes comportant souvent de nombreux
détails, non seulement sur lorigine, mais aussi sur
lutilisation de cette plante par les populations locales. Lexamen
de ces étiquettes peut permettre des investigations pharmacologiques
novatrices parce que la plupart des espèces de plantes nont
jamais été examinées du point de vue de la science moderne
et avec ses techniques (Reis Altschul, 1977).
On a même pu écrire que lanalyse chimique de toutes les
plantes dun herbier général permettrait de répertorier
tous les types dalcaloïdes du monde végétal dont
une partie importante est encore inconnue. Cela se ferait sans grand
problème, parce quune toute petite fraction végétale
suffit pour procéder à ce type danalyse. Plus même,
ces herbiers contenant plusieurs échantillons du même taxon,
voire de nombreux échantillons, ils permettent une première
analyse de la variabilité chimique et de ses relations
biogéographiques.
Banque de données phytogéographiques
Toutes les étiquettes dherbier comportent lindication
du lieu de récolte. Souvent hélas cette indication est purement
nominale ; des ouvrages ont été consacrés à
retrouver les coordonnées de ces sites de récolte. Parfois
de façon un peu hasardeuse ; ainsi, donner des coordonnées
à " Centre du Tchad " ou " Khordofan " est, pour
le moins, un peu laxiste. Ces coordonnées ont permis à bien
des auteurs de pointer les sites correspondant sur des cartes et den
tirer des conclusions phytogéographiques. Mais des difficultés
apparaissent lorsque le botaniste a cru devoir donner un nom nouveau à
léchantillon récolté, pensant que, sous le
prétexte quil ne le connaissait pas, il sagissait dune
nouvelle (Wickens, 1976 ; Lebrun, 1983). Le retour aux échantillons
dorigine permet de corriger ces créations abusives.
Cependant, elles peuvent perdurer dans certaines publications et entraîner
des curiosités biogéographique qui ne sont que des
artefacts !
[R] Lherbier en tant quinstrument de détermination
En métrologie scientifique, la caractérisation de la magnitude
dune grandeur se fait par référence à un type.
Ainsi, pendant longtemps, les mesures de longueur renvoyaient à diverses
générations de " mètre étalon " et,
finalement, à létalon de premier ordre en platine
iridié conservé au pavillon Breteuil à Sèvres
(Pérats et Terrien, 1968). Actuellement, le type est constitué
par un certain nombre de périodes doscillation de latome
de krypton (ibid.).
En chimie analytique, il nest pas rare quon utilise des
" solutions-type " à comparer avec celle dont on cherche
à caractériser la composition. Cest le cas en
spectrophotométrie ou dans les épreuves de chromatographie.
Pour déterminer une plante, le botaniste dispose douvrages contenant
des listes de questions sur les caractères des plantes, les flores.
De proche en proche, il est conduit à un nom ; arrivé
là, il a déterminé la plante. Ceci, en théorie.
En effet, la liste des caractères retenus par lauteur de la
flore est celle qui lui semblait le mieux correspondre au chemin le plus
court pour arriver à la détermination. Il na pas fait
une description exhaustive, mais na retenu que les caractères
différentiels, à son avis. Mais il nest pas rare que
lutilisateur de la flore ait des doutes, par exemple pour
différencier un " vert-jaunâtre " dun " jaune
un peu vert ". Il lui faut alors pour acquérir une bonne certitude,
comparer son échantillon à un autre échantillon dont
la détermination est plus sûre (Ammann, 1986), soit quil
lait faite lui même sur un échantillon en meilleur état,
soit quelle ait été faite par un spécialiste du
groupe (Forman et Bridson, 1989).
Ces échantillons témoins sont conservés dans son herbier.
Lherbier est lensemble de référence auquel doit
se reporter le botaniste pour confirmer ses diagnoses (Fosberg et Sachet,
1965).
Le spécialiste lui-même en fait autant, car on ne lui soumet
des échantillons que sils posent problème (sinon le botaniste
de terrain se serait débrouillé seul). Il se reporte donc à
un herbier national. Et, parfois, se reporte à léchantillon
dorigine, celui qui a servi au botaniste qui a donné à
cette espèce le nom quelle porte, échantillon appelé
type nomenclatural.
[R] Lherbier en tant
quinstrument détude de la biodiversité
Bien des chercheurs sinquiètent de la possible disparition de
certaines espèces dans tel ou tel secteur ou degré-carré.
Ces dispositions traduisant une baisse de la biodiversité locale
résultant dune augmentation du surpâturage, du
développement anarchique de lagriculture ou dune
péjoration du climat (Barbault, 1997).
Encore faut-il être certain que lespèce existait bien
dans la région avant daffirmer quelle en a disparu. Cette
certitude ne sobtient pas en comptant les espèces dune
flore (louvrage de détermination) ou dun catalogue. Il
faut retrouver les échantillons dont la détermination avait
permis ladjonction dun taxon supplémentaire à la
flore examinée (Bytebier et Pierce, 2000). Léchantillon
dorigine et non le site dorigine ; puisque le taxon est
supposé disparu, il nest pas question de retourner au site de
récolte pour vérifier la détermination. Cest la
raison pour laquelle il est important de conserver soigneusement le plus
possible déchantillons récoltés. Leur examen peut
réserver bien des surprises !
Quelques exemples seront empruntés à létude du
professeur Léonard de Bruxelles, si admirablement fouillée,
de la flore du Jebel Uweinat, une montagne située au point triple
de la Libye, de lÉgypte et du Soudan (Léonard, 1997;
Léonard, 1999; Léonard, 1999).
Erreur de localisation
Parcourant le jebel en tous sens, Léonard ne retrouve pas sur le terrain
Olea europaea L. (lolivier), pourtant signalé dans une
florule antérieure. Si cette disparition pouvait être
confirmée, cela appuierait la théorie de l'augmentation de
l'aridité du nord de l'Afrique. Léonard se reporte donc à
lherbier où sont conservés les échantillons
récoltés par le botaniste précédent. Lexamen
des étiquettes des échantillons qui étaient sensés
lui correspondre montre que lun provient dun oasis situé
à 600 km au NW de ce jebel et lautre, dun oasis à
320 km. Il conclut : " Cette espèce est à supprimer
de la florule du Jebel Uweinat ". Donc, lolivier na pas
disparu de ce massif entre les deux inventaires comme une comparaison
superficielle des florules aurait pu le faire croire ; en
réalité, il ne sy est jamais trouvé !
Erreur de détermination
De la même façon, Argyrolobium saharae Pomel, signalé
dans ce même massif, na pas été retrouvé
depuis la première récolte. Cest une espèce du
Maroc et de lAlgérie, la présence dindividus à
2 000 km du " centre de diffusion " donnerait un bon
exemple de répartition disjointe si elle était confirmée.
Reprenant les échantillons dorigine (conservés à
lherbier du Caire), Léonard constate quil sagit
dune erreur manifeste de détermination : ces
échantillons, sont parfaitement identiques à ceux
dIndigofera sessiliflora DC. Il ny a donc pas lieu de
conserver ce taxon dans la florule du Jebel Uweinat.
Détermination hasardeuse
Toujours dans la même étude, il note, concernant
Samolus valerandi L. : " Contrairement à notre attente
de pouvoir étudier du matériel déterminable [...], les
échantillons [...] se composent en tout de deux plantules [...] donc
un matériel stérile dont la détermination nous a paru
fort audacieuse [...] nous ne sommes pas parvenus à identifier ces
plantules [...] peut-être sagit-il dun Boerhavia
[...] ; mais ce nest quune simple hypothèse ".
Une fois encore, il convient de retirer ce taxon de la florule
locale.
On voit ce que la conservation soignée des échantillons
rapportés pour détermination lors dune campagne de terrain
peut avoir dutile, voire de nécessaire pour qui veut être
certain dune liste de taxons et de son évolution. Cela souligne
que les difficultés méthodologiques que posent les études
sur l'évolution de la biodiversité, difficultés trop
souvent sous estimées !
La position d'un conservateur d'herbier est difficile à tenir. En
effet, beaucoup de ses interlocuteurs, spécialisés dans d'autres
domaines de la connaissance, sont souvent complètement ignorants des
contraintes et des possibilités de la botanique moderne. Laquelle
ne peut exister que grâce aux trois siècles de taxinomie, de
chorologie et de phytogéographie, puis d'écologie et de
pharmacologie, sans oublier la somme de travail de collecte de terrain et
de gestion-conservation d'herbiers !
Cette méconnaissance des nouvelles potentialités de la botanique
fait que les interlocuteurs n'accordent aux herbiers tout au plus qu'un statut
de collection muséologique et, lors de la répartition des
crédits toujours trop restreints, la botanique et les herbiers passent
en tout dernier pour ramasser, lorsqu'elles existent, les miettes des autres
spécialités (Misery, 1998). Pourtant, longtemps parent pauvre
des sciences, la botanique entame un retour dans les disciplines branchées
et va de découverte en découverte (Charpentier, 2001) en biochimie,
en pharmacologie, en génétique où elle est à
la source... des OGM !
(1). Philippe Daget est conservateur de l'herbier du Centre de coopération internationale et de recherches agronomiques pour le développement des pays tropicaux (CIRAD).[VU]
Ammann K., 1986. Die Bedeutung des Herbarien als Arbeitsinstrument
des botanischen Taxonomie. Botanica Helvetica, 96(1), 109-131.
Barbault R., 1997. Biodiversité. Hachette, Paris,
160 p.
Bytebier B., Pearce T., 2000. The role of a herbarium and a herbarium data
base in supporting plant species conservation. Congrès de
l'AETFAT. Jardin botanique national de Belgique, Meise.
Charpentier O., 2001. Ça m'intéresse, 243, 8-14.
Forman L., Bridson D., 1989. The herbarium handbook. Royal Botanic
Garden, Kew, 214 p.
Fosberg F., Sachet, M., 1965. Manual for tropical herbaria. Regnum
vegetabile, 39, 132.
Jacquemoud F., 1999. Pas de crainte millénariste pour les herbiers.
La feuille verte, 30, 20.
Lebrun J.P., 1983. La flore des massifs sahariens : espèces
illusoires et endémiques vraies. Bothali, 14(3-4), 511-515.
Léonard J., 1997. Flore et végétation du Jebel Uweinat
(désert de Libye : Libye, Égypte, Soudan) III. Dicotylédones
(Nyctaginaceae à Zygophyllaceae). Bulletin du jardin botanique
de l'état (Bruxelles), 66, 223-340.
Léonard J., 1999. Flore et végétation du Jebel Uweinat
(désert de Libye : Libye, Égypte, Soudan) I. Introduction,
des algues aux monocotylédones. Systematic geography plant,
69, 215-264.
Léonard J., 1999. Flore et végétation du Jebel Uweinat
(désert de Libye : Libye, Égypte, Soudan) II. Dicotylédones
(Aizoaceae à Moraceae). Bulletin du jardin botanique de l'état
(Bruxelles), 67, 123-216.
Misery Y., 1998. Les herbiers se fanent dans l'oubli des lignes
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Pérard A., Terrien J., 1968. Les mesures physiques. PUF, Paris,
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Reis Altschul S., 1977. L'exploration des grands herbiers. Pour la science,
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Schreider E., 1960. La biométrie. PUF, Paris, 128 p.
Wickens G., 1976. The flora of Jebel Marra (Sudan Republic) and its
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