Le modèle ESR
(efficacité-substitution-reconceptualisation),
un modèle d'analyse pour l'évaluation de l'agriculture durable
applicable à l'évaluation de la stratégie phytosanitaire
au Québec
De l'évaluation de l'agriculture durable, le
modèle ESR (efficacité, substitution,
reconceptualisation)
État actuel de l'utilisation des pesticides en
agriculture au Québec : limites de l'étape
Efficacité
Les insuffisances de la lutte biologique : étape de
la substitution
De l'utilité de la reconceptualisation des
agroécosystèmes à des fins de
phytoprotection
La diversification des agroécosystèmes à
des fins de phytoprotection
L'importance de l'écologie du paysage dans la
reconceptualisation des agroécosystèmes
De la lutte intégrée à l'agriculture
intégrée : La reconceptualisation des agroécosystèmes
dans le cadre de l'agriculture durable
[R] De l'évaluation de l'agriculture durable, le modèle ESR (efficacité, substitution, reconceptualisation)
Toute définition de l'agriculture durable indique une certaine
direction quant à l'avenir de l'agriculture. Toutefois, peu d'auteurs
se sont véritablement penchés sur l'évaluation des approches
et des pratiques qui s'en réclament et ce, que ce soit en termes de
transition au niveau de la ferme, de niveau véritable de
durabilité ou encore de barrières à franchir
pour rendre opérationnel ce concept.
Dans ces circonstances, le cadre d'analyse proposé par Hill (1985)
afin d'évaluer les pratiques s'inscrivant dans la transition vers
une agriculture durable au niveau de la ferme mérite d'être
relevé. Ce cadre, désigné par le sigle ESR, fait
référence aux différentes étapes (qui peuvent
se chevaucher) de la transition vers des pratiques d'agriculture durable
et permet à la fois de situer ce concept dans un processus de changement
évolutif et d'évaluer les actions selon des objectifs
appropriés. Soulignons à cet effet que MacRae et al.
(1989) ont dressé un inventaire documenté, dans le contexte
canadien, des barrières institutionnelles (gouvernements, éducation,
recherche, industrie agro-alimentaire) au développement d'une
agriculture durable et ont proposé, à travers le cadre
d'analyse ESR, des stratégies pour les surmonter.
[R] État actuel de l'utilisation des pesticides en agriculture au Québec : limites de l'étape Efficacité
En phytoprotection, l'étape de l'efficacité est avant
tout caractérisée par une rationalisation de l'usage des pesticides
; on parle alors de lutte dirigée.
En 1991, le ministère de l'Agriculture des Pêches et de
l'Alimentation du Québec (MAPAQ) définissait une stratégie
phytosanitaire ayant comme objectif de réduire de 50% l'utilisation
des pesticides en agriculture d'ici la fin de l'an 2000 (MAPAQ, 1991, 1997).
Sur ce plan, les réseaux de dépistage [surveillance : le
dépistage est le terme québécois pour l'évaluation
de la pression des ravageurs en fonction des niveaux de population (relevé
de pièges, etc.)] des ennemis des cultures ont, depuis plus de 10
ans, démontré leur efficacité, avec des réductions
moyennes de 25 à 50% (Mario Asselin, PRISME - productions en régie
intégrée du Sud de Montréal Enr. -, comm. pers.). À
titre d'exemple, dans le cas du Charançon de la carotte (Listronatus
oregonensis Le Conte, Coléoptères Curculionidés),
principal ravageur de cette culture en sol organique [terres noires,
récupéré des marais] au Québec, le dépistage
associé à des dates de semis qui tiennent compte de la
préférence du ravageur pour un stade phénologique
donné a permis une réduction de la moyenne des traitements
insecticides annuels de 5 à 0,81 par champ, dès 1987 (Boivin,
1992).
La politique agro-environnementale définie récemment (MAPAQ,
1994) devrait favoriser la croissance des réseaux de dépistage.
Toutefois, si les ventes d'insecticides en 1995 ont baissé de 5,8%
par rapport à 1992, les superficies des cultures maraîchères,
les plus exigeantes en terme de pesticides, ont diminué de plus de
8 000 ha (24% des superficies de 1992) et les cultures fruitières
n'ont augmenté que d'à peine 100 ha (0,8%) (Grégoire,
1997). C'est dire que cette baisse de la vente des insecticides ne résulte
pas nécessairement d'une réduction de l'usage des insecticides
dans les cultures les plus problématiques en terme de protection des
plantes. Si la mise en place des réseaux de dépistage des ennemis
des cultures a démontré qu'il était possible de
réduire l'utilisation des pesticides par la lutte dirigée,
le bon fonctionnement des systèmes agricoles intensifs actuels demeure
néanmoins très dépendant de l'usage des pesticides.
De plus, dans une perspective à long terme, il importe aussi de prendre
en compte les effets de l'utilisation des pesticides sur la biodiversité
en général et sur les ennemis naturels des ravageurs en particulier
(Cloutier et Cloutier, 1992). Certains pesticides ont effectivement un effet
nocif, en diminuant les populations d'acariens prédateurs et de certains
Coléoptères Carabidés (Wegorek et Trojanowski, 1985).
Le type de produit, son mode d'action et le moment d'application peuvent
avoir des impacts significatifs sur la faune utile, mettant ainsi en
évidence la nécessité d'une connaissance adéquate
du milieu écologique dans lequel on intervient. Bien que
l'amélioration de l'efficacité des pulvérisations puisse
permettre une réduction de 20% des quantités de pesticides
(MAPAQ, 1991) nous devons, dans une perspective d'agriculture durable, nous
demander si l'approche actuelle sera suffisante pour atteindre les objectifs
de cette stratégie phytosanitaire.
Plusieurs facteurs semblent, dans les faits, compromettre cette visée.
D'une part, les principales cultures concernées (pommes de terre et
maraîchage en sol organique) constituent des zones, sinon de monoculture,
tout du moins de rotation trop réduite et trop peu diversifiée
pour briser le cycle de vie de certains ravageurs. D'autre part, la lutte
intégrée devrait, par principe, tenir compte davantage de la
faune auxiliaire dans ses interventions, au point même de la favoriser.
Cette dimension a été longtemps négligée faute
d'études écologiques appropriées (Kevan, 1992). Par
ailleurs, il faut considérer l'introduction des plantes
transgéniques, qu'on présente comme une solution technique
efficace et écologique, bien que les risques environnementaux potentiels
auxquels elles sont associées soient nombreux (Levin et Harwell, 1986)
et difficiles à estimer (Hindmarsh et al., 1998). Enfin, la
mainmise du génie génétique sur l'agriculture pose des
problèmes en termes de maintien de la biodiversité des plantes
agricoles et de perte d'autonomie des agriculteurs face à l'industrie
(Berlan et Lewontin, 1998), altérant ou freinant le développement
d'une agriculture véritablement durable.
[R] Les insuffisances de la lutte biologique : étape de la substitution
L'étape de la substitution est caractérisée par
l'utilisation d'intrants moins dommageables pour l'environnement (utilisation
de biopesticides à la place de pesticides de synthèse) et par
la lutte biologique.
Des biopesticides sont désormais des alternatives abordables aux
pesticides de synthèse, comme notamment ceux à base de la
bactérie Bacillus thuringiensis Berliner et, probablement dans
un proche avenir au Québec, du champignon Beauvaria bassiana
(Balsamo) (Todorova, comm. pers.). Ces produits sont avant tout des
substituts technologiques qui ne remettent pas en question le système
de production mais qui peuvent contribuer à la lutte
intégrée.
En matière de recherche en lutte biologique au Québec, beaucoup
d'efforts ont porté sur l'utilisation de prédateurs et de
parasitoïdes, principalement au moyen de lâchers de masse (Vincent
et Coderre, 1992a). Dans cette approche de la lutte biologique, les études
écologiques ont été parfois sommaires, les efforts
étant avant tout consacrés à la biologie de l'insecte
et à ses performances comme agent de lutte biologique. Malgré
la croissance de la recherche, les programmes de phytoprotection qui
intègrent la lutte biologique demeurent rares au Québec (Vincent
et Coderre, 1992b) et ce même si, à l'heure actuelle, la
stratégie de type interventionniste - faisant appel à des
lâchers de masse - demeure probablement, à court terme, le meilleur
moyen de proposer des alternatives biologiques aux pesticides de synthèse.
Par delà l'intérêt évident qu'elle présente,
cette stratégie comporte toutefois des lacunes qu'il importe de relever.
Ainsi, tant en matière de recherche que de pratique, les travaux en
lutte biologique sont rarement appuyés par des études
écologiques permettant d'évaluer les risques qui lui sont
associés (Pimentel et al., 1984). À titre d'exemple,
la lutte biologique telle que pratiquée actuellement est basée
sur l'hypothèse des effets de cascade qui stipule que lorsqu'on augmente
la population d'une espèce à un niveau trophique donné
(les ennemis naturels), ceci se répercute sur le niveau inférieur
par une diminution d'abondance (les ravageurs) et ce qui, à son tour,
se répercute sur le niveau inférieur (les plantes) en augmentant
leur population et/ou production (Wooton, 1994). La remise en question du
concept de pyramide trophique pour un concept de réseau trophique
a porté l'accent sur d'autres types d'interaction que les interactions
verticales de type effet de cascade, ainsi que sur des effets indirects
associés. Ainsi l'effet de cascade, base même de la lutte
biologique, peut être annihilé par des interactions horizontales
(entre individus du même niveau trophique) ou par des interactions
verticales débordant les trois seuls niveaux trophiques
présentés en lutte biologique (Rosenheim, 1998). Plusieurs
études récentes ont démontré que les interactions
de ce type sont omniprésentes et peuvent même dans certains
systèmes être prépondérantes (Lucas et al.,
1998). Un bon exemple touchant la lutte biologique est celui de la
prédation intraguilde (1). Celle-ci
survient lorsqu'un ennemi naturel tue et dévore un compétiteur,
donc un organisme qui s'attaquait aux mêmes proies que lui (Polis et
al., 1989). En 1993, dans les champs de coton américains, des
lâchers de chrysopes (Neuroptères Chrysopidés)
prédatrices pour lutter contre le Puceron du cotonnier
(2) ont échoué parce que les prédateurs
locaux des pucerons (Hémiptères) ont éliminé
les chrysopes (Rosenheim et al., 1993).
Par ailleurs, l'insertion d'agents biologiques dans les programmes de lutte
intégrée nécessite une compatibilité avec certains
pesticides qui peuvent en limiter la portée et exige donc, du même
coup, un effort supplémentaire de connaissance et de recherche (Giroux
et al., 1994 ; Todorova et al., 1998). D'un point de vue
stratégique, la recherche en lutte biologique devrait donc être
complémentaire aux études écologiques susceptibles de
contribuer à développer des solutions durables (Labeyrie, 1987),
telles que l'augmentation du contrôle biologique par l'entomofaune
utile indigène (Barbosa, 1998). Les réserves ici émises
soulèvent donc nécessairement la problématique de la
non-durabilité des systèmes agricoles et renvoient
inévitablement à la notion de reconceptualisation qui devrait
être intégrée à tout protocole de recherche et
à la formulation des objectifs poursuivis par des politiques de soutien
au développement de l'agriculture durable.
[R] De l'utilité de la reconceptualisation des agroécosystèmes à des fins de phytoprotection
Telle que définie par MacRae et al. (1989), dans la transition
vers l'agriculture durable, la phase de la reconceptualisation est
accomplie lorsque les causes des problèmes sont reconnues et que l'on
peut les prévenir ou les régler à l'intérieur
du système. L'approche privilégie donc la recherche de solutions
qui modifient le système pour le rendre plus autosuffisant, en
réduisant l'apport d'intrants extérieurs. Cette étape
est donc cruciale en ce qu'elle confronte définitivement les causes
véritables des systèmes agricoles non-durables.
La notion de reconceptualisation fait non seulement appel à
l'écologie des systèmes naturels appliquée à
l'agriculture, l'agroécologie, mais aussi à la dimension sociale
et aux facteurs structurels, des aspects souvent négligés par
rapport aux aspects techniques (Allen et al., 1991). L'exploitation agricole
est donc analysée comme un système qui comporte ses propres
contraintes écologiques mais également ses contraintes
socio-économiques spécifiques. L'approche consiste alors à
identifier les causes des problèmes et à les résoudre
à l'intérieur de la ferme en la rendant à la fois plus
diversifiée, écologiquement et économiquement, plus
autosuffisante et plus résiliente. Il faut ainsi envisager des
modifications dans les pratiques culturales, notamment dans la gestion du
sol, établir des mesures de prévention, concevoir une ou plusieurs
rotations pour atteindre les objectifs agronomiques, environnementaux et
économiques. Appliquée à la phytoprotection, la
reconceptualisation ne se limite pas à la ferme. Il est maintenant
reconnu que les structures paysagères influencent la dynamique des
populations de ravageurs et celle de leurs ennemis naturels (Ferro et McNiel,
1998) et que, puisque la ferme fait partie intégrante d'un système
socio-économique qui influence son évolution (Conway, 1987),
la reconceptualisation doit ainsi inclure les politiques agricoles (MacRae
et al., 1989) et une nouvelle vision de la protection des cultures (Levins,
1986).
Ainsi, et pour prendre un seul exemple, celui de la production de pommes
de terre, il est reconnu que la rotation constitue une pratique efficace
pour lutter contre le Doryphore (Leptinotarsa decemlineata,
Coléoptères Chrysomélidés
(3)) puisqu'elle permet de réduire le nombre d'adultes
immigrants de 90% à 99% (Lashomb et Ng, 1984). Or, puisque au
Québec, la pomme de terre reste principalement une monoculture
(malgré l'utilisation du seigle d'automne comme mesure de conservation
des sols), la reconceptualisation devrait faire appel non seulement aux aspects
techniques des cultures qui pourraient s'intégrer en rotation avec
les pommes de terre, mais également à d'éventuelles
mesures incitatives à la fois pour promouvoir certaines rotations
et la conservation des ennemis naturels des ravageurs (Ferro et McNiel, 1998).
Par ailleurs, Boiteau (1986) a montré que, chez les femelles de Doryphore
quittant les plants de pommes de terre plus âgés et arrivant
sur des nouveaux plants, la fécondité pouvait augmenter de
15% par rapport aux femelles qui restaient sur de vieux plants. Comme ces
insectes migrent des vieux champs vers les nouveaux, l'auteur a
suggéré qu'il serait avantageux d'un point de vue agronomique
que les champs soient plantés simultanément au niveau
régional, une mesure de concertation collective qui s'insère
dans le concept de reconceptualisation des pratiques agricoles.
[R] La diversification des agroécosystèmes à des fins de phytoprotection
L'agriculture moderne souffre d'un manque de diversification : douze
espèces de céréales dominent la production mondiale
(McNeely et al., 1990) et, historiquement, l'ère de la monoculture
a dramatiquement accru les problèmes de protection des cultures, notamment
aux États-Unis (USDA, 1973 ; Thomas et Kevan, 1993).
Une caractéristique importante de l'agriculture conventionnelle est
d'avoir substitué des procédés industriels d'origine
physique ou chimique à des processus biologiques. Par exemple,
l'utilisation de nitrates a remplacé la fixation d'azote d'origine
bactérienne tandis que les herbicides et les pesticides ont pris la
place des régulations " naturelles " (résultant des rotations)
des mauvaises herbes et des insectes ravageurs (Gliessman, 1989).
La littérature scientifique a largement rendu compte des services
écologiques associés à la biodiversité dans les
agroécosystèmes, notamment en matière de phytoprotection
(Altieri, 1999). Par exemple, non seulement la présence de vestiges
de la forêt naturelle, dans les agroécosystèmes où
l'agriculture est intensive, favorise-t-elle la biodiversité (Paoletti
et al., 1989 ; Pimentel et al., 1992), mais les bordures de boisés
procurent un environnement et des fonctions biologiques importantes, ainsi
que des bénéfices économiques et fonctionnels pour la
production agricole et forestière (Fry et Sarlöv-Herlin, 1997).
Ces écotones entre l'intérieur du boisé et la terre
agricole en culture ou en herbage sont généralement
considérés comme plus riches en espèces que les habitats
adjacents (Forman et Moore, 1992) puisqu'ils comportent des éléments
des deux milieux et des espèces particulières,
phénomène connu sous le nom d'effet de bordure (Hansen et
al., 1992). Aussi, la végétation des bords de champ est
importante pour de nombreux insectes utiles, soit, par exemple, comme sites
d'hibernation pour des carabes prédateurs (Coléoptères
Carabidés) (Dennis et Fry, 1992) ; comme source de nectar pour les
auxiliaires, notamment les mouches prédatrices (Diptères
Syrphidés) (Cogwill et al., 1993), ou encore pour assurer la
biodiversité comme pour les Lépidoptères (Dover 1992)
ou les bourdons (Hyménoptères Apidés) (Dramstadt et
Fry, 1995).
Des études démontrent que l'agriculture durable a le potentiel
de promouvoir un plus grand nombre d'espèces dans les paysages ruraux
(Paoletti, 1995) et que les systèmes agricoles sous régie
biologique [en " bio "] se démarquent par une pression des ravageurs
moins grande et par une plus grande diversité et abondance de
l'entomofaune utile (Altieri, 1994 ; Kromp, 1989 ; Motyka et Edens, 1984).
Il est intéressant de mettre en parallèle ces résultats
avec les études qui démontrent que les fermes sous régie
biologique présentent une plus grande qualité du paysage, à
la fois esthétique et écologique, que les fermes conventionnelles
(Rossi et Nota, 2000 ; Hendriks et al., 2000).
En phytoprotection, il est important de savoir si la diversification des
agroécosystèmes favorise le maintien des populations d'insectes
ravageurs en dessous d'un seuil critique et s'il en résulte des
bénéfices agronomiques, économiques et environnementaux.
À ce sujet, Andow (1991) a analysé 209 articles qui traitaient
de biodiversité et de ravageurs des cultures : 52% des phytophages
(287 espèces) mentionnés étaient moins abondants dans
les systèmes diversifiés que dans les monocultures, alors que
seulement 15,3% (44 espèces) démontraient une plus grande abondance
en polycultures.
La relation entre la complexité de l'agroécosystème
et la diversité des parasitoïdes de la Légionnaire
uniponctuée, Pseudaletia unipuncta (Lépidoptères
Noctuidés), a également été établie en
culture du maïs dans le sud du Michigan. Marino et Landis (1996) ont
mis en évidence un pourcentage de parasitisme plus élevé
dans un système complexe que dans un système simple bien que
l'étude n'ait pu déterminer quels étaient les
mécanismes spécifiques en cause. Les auteurs ont cependant
souligné l'importance de répéter ce type d'étude
et de tenir compte des paramètres environnementaux pouvant influencer
la dynamique de population des insectes étudiés.
Dans une perspective de reconceptualisation des agroécosystèmes,
il s'agit alors de considérer les mécanismes de régulation
des populations par l'établissement d'un équilibre dynamique
(augmenter la diversité, complexifier les structures trophiques) qui
procure une plus grande résistance aux perturbations dommageables
(Gliessman, 1988 ; 1989). Il s'agit également d'intégrer les
apports de la théorie du mutualisme, souvent occultée par celle
de compétition, mais néanmoins bien connue dans les interactions
plantes-herbivores (Boucher, 1985).
Un des éléments-clés pour augmenter la biodiversité
dans l'espace agricole est de favoriser
l'hétérogénéité dans le paysage par le
maintien des espaces non cultivés, la diversification des cultures
au niveau régional (Mineau et Mclaughlin, 1996) et la modification
des modes de gestion des bords de champs à des fins fauniques (Bernard
et al., 1998). Puisque, les comportements de dispersion des insectes
et leur stratégie de vie sont aussi influencés par la
disponibilité des habitats et leur connectivité entre eux (Burel
et Baudry, 1995), les approches, les connaissances et les techniques
développées en écologie du paysage peuvent contribuer
à ce défi d'aménagement du territoire agricole.
[R] L'importance de l'écologie du paysage dans la reconceptualisation des agroécosystèmes
L'agriculture durable doit donc se fonder sur des principes écologiques
pour trouver des solutions à long terme. En ayant pour objet les
interactions entre les structures spatiales et la dynamique des communautés
biologiques, l'écologie du paysage peut, selon la demande sociale,
contribuer à l'identification de solutions pour maximiser
l'intégrité écologique et minimiser la dégradation
de l'environnement, particulièrement en ce qui a trait à
l'atténuation des conséquences de la fragmentation et à
la restauration de la qualité du paysage (Dramstad et al.,
1996). Ayant démontré son potentiel comme science intégrant
des connaissances écologiques générées à
différents niveaux hiérarchiques (Polis et al., 1997)
et comme outil de gestion de l'aménagement du territoire (Domon et
Falardeau, 1995), l'écologie du paysage peut, en ce sens, s'inscrire
dans la perspective de reconceptualisation des agroécosystèmes
à des fins, notamment, de phytoprotection.
Pour quantifier la relation entre les populations animales et les structures
paysagères, il est évidemment essentiel de définir des
paramètres les plus significatifs (Opdam, 1990). La connexion
(connectivity), caractéristique structurelle qui mesure les
liens entre les différents éléments de la mosaïque
du paysage (par exemple, les liens entre boisés et corridors), et
la connexité (connectedness), paramètre fonctionnel
mesurant le degré d'influence (effet facilitant ou restreignant) sur
le mouvement des espèces entre les différents îlots,
sont des paramètres parmi les plus importants dans les études
des flux biotiques ou abiotiques (Burel et Baudry, 1995 ; Clergeau et Burel,
1997). La notion de connexité en écologie du paysage est donc
dérivée de celle utilisée par Allen et Starr (1982)
pour déterminer un lien entre stabilité et diversité.
Dans la mosaïque du paysage agricole, la fragmentation des habitats
ou leur connexion jouent un rôle majeur dans la distribution et la
survie des populations animales en général (Burel, 1992 ; Fahrig
et Merriam, 1985 ; Heinen et al., 1998). De fait, ce rôle est
à ce point important qu'il est maintenant clair que la dynamique d'un
milieu naturel (par exemple un boisé) ou agricole (par exemple un
champ) peut être influencée, parfois de manière importante,
par les caractéristiques et l'organisation spatiale des
éléments qui les environnent (Polis et al., 1997) et
que, par conséquent, la maîtrise (au moins la régulation
naturelle) des ravageurs en est elle même affectée. La recherche
et les stratégies phytosanitaires doivent donc s'opérer à
une échelle qui permette la prise en compte de telles influences,
particulièrement lorsque des relations entre deux phénomènes
dont le rythme de changement diffèrent dans le temps (Burel, 1992).
Il faut, par conséquent, tenir compte de la bioécologie des
organismes étudiés pour choisir les échelles d'investigation
(Delettre et al., 1992). D'autant plus que des résultats
confirmés à l'échelle du champ peuvent diverger ou rendre
différente l'interprétation d'un phénomène
observé à une échelle plus vaste de la ferme ou de la
région (Macdonald et Smith, 1991). La théorie de la
hiérarchie (O'Neill et al., 1986) qui propose un nouveau paradigme
pour l'écologie met en évidence l'importance de considérer
l'échelle spatio-temporelle appropriée pour comprendre un
phénomène. Cette perspective hiérarchique aiderait à
déterminer à quel niveau un processus est influencé
et à détecter d'éventuels patrons de manière
à identifier à quel niveau il faut concevoir les systèmes
agricoles et gérer les processus écologiques.
[R] De la lutte intégrée à l'agriculture intégrée : La reconceptualisation des agroécosystèmes dans le cadre de l'agriculture durable
Pour Barrett (1992), poser le problème de la " durabilité "
à l'échelle du paysage nécessite l'intégration
des sciences sociales, physiques et biologiques et un cadre d'analyse
intégrateur, en l'occurrence la théorie de la hiérarchie
proposée par O'Neill et al. (1986). La recherche scientifique a trop
souvent adopté une approche réductionniste lorsque qu'une approche
holistique ou hiérarchique devait être préconisée
(Barrett, 1992). Par exemple, la gestion des ressources (rendements) et les
problèmes des ravageurs (lutte intégrée dans la protection
des cultures) sont fréquemment abordés au niveau individuel
de l'écosystème (le champ), alors que l'atteinte de la
durabilité serait davantage favorisée par un mode de gestion
à l'échelle de la région, par exemple, les processus
biologiques étant le résultat des activités à
l'intérieur des mosaïques spatiales du paysage. Ainsi, une gestion
efficace à un niveau supérieur influencera la gestion des
décisions au niveau du champ (Gould et Stinner, 1984). Une telle gestion
à " l'échelle du paysage " exige toutefois une approche plus
flexible au plan des politiques et de leur mise en application (Barrett,
1992).
Les interactions dans les agroécosystèmes sont complexes et
exigent un suivi régulier afin d'intégrer des changements de
pratiques agricoles. Non seulement est-il important de comprendre les
interactions entre le ravageur et la culture ainsi que les rapports entre
le premier et le troisième niveau trophique (Price et al.,
1980), mais il devient nécessaire de prendre en compte le niveau de
connexité du système écologique pour que la diversification
atteigne son objectif (Allen et Starr, 1982 ; Burel et Baudry, 1995).
Certains auteurs suggèrent que l'aménagement de corridors
non-cultivés dans le paysage agricole pourrait devenir un moyen important
pour maîtriser les populations de ravageurs dans la culture du soja
(Kemp et Barrett, 1989). Des études à long terme demeurent
toutefois nécessaires pour mieux comprendre le rôle exact des
surfaces non-cultivées dans la mosaïque du paysage.
Ainsi, la gestion de l'hétérogénéité du
paysage pourrait devenir un outil efficace pour augmenter la diversité
faunique dans les relations faune-agriculture et réduire l'utilisation
des pesticides (Barrett et Peles, 1994) en optimisant les liens entre les
habitats. Dans cette perspective, la protection des plantes devrait être
un élément important dans la planification de l'agriculture
(Speight, 1983), ce qui permettrait de faire évoluer la protection
des cultures vers une agriculture intégrée dans laquelle toutes
les composantes de la production seraient prises en considération
(Bird et al., 1990 ; Vereijken, 1989). Il faut donc ne pas perdre
de vue qu'en protection des plantes, l'approche écologique résulte
de recommandations basées sur une connaissance issue de la
compréhension de la complexité de l'agroécosystème
dans lequel on veut intervenir (Labeyrie, 1985).
Pour Altieri (1989), le maintien à long terme de la diversité
requiert une stratégie de gestion qui considère la
biogéographie régionale et les patrons paysagers par delà
des préoccupations de production locale. Jusqu'à maintenant,
ce sont des motivations de profit plutôt que des préoccupations
environnementales qui ont influencé et façonné la structure
de l'agriculture, laquelle est aussi associée à des politiques
qui ont conduit à la dégradation environnementale et à
la simplification de la biodiversité en agriculture (Buttel et Larsons,
1980 ; Pimentel et al., 1992). Puisque les problèmes
environnementaux ont aussi leur origine dans les structures économiques
et politiques, il est crucial de considérer des changements sociaux,
d'orientation dans la recherche et le transfert technologique, des réformes
agraires et le redesign des machineries pour augmenter les possibilités
d'accroître, par exemple, le degré de maîtrise des ravageurs
par le moyen de la gestion de la biodiversité (Altieri, 1991).
Ainsi, intervenir dans les agroécosystèmes, même avec
des objectifs précis, ne peut se faire sans considérer une
approche multidimensionnelle, interdisciplinaire, fondée sur une
connaissance approfondie du milieu où l'on veut intervenir. D'ailleurs,
Smith et McDonald (1998) considèrent nécessaire d'évaluer
la durabilité de l'agriculture à l'étape même
de la planification de projets de développement. Un cadre d'analyse
qui tienne compte des aspects multidimensionnels et intègre
l'évaluation à différentes échelles s'avère
donc nécessaire. Le modèle ESR peut y contribuer d'autant plus
qu'il permet d'inclure une vision sociale de l'agriculture par une approche
holistique.
Notes
(1) Une guilde
regroupe des espèces voisines qui occupent un même habitat et
s'en partagent les ressources (notamment
alimentaires).[VU]
(2) NDLR : on trouvera sur HYPPZ (www.inra.fr/HYPPZ/pa.htm)
une fiche illustrée d'Aphis gossypii (Hémiptères
Aphididés), ainsi qu'une photo de
chrysope
[VU]
(3) Également dans
HYPPZ.[VU]
Allen T.F.H., Starr T.B., 1982. Hierarchy perspectives for
ecological complexity. University of Chicago Press, Chicago, USA, 310
p.
Allen P., Van Dusen D., Lundy J., Gliessman S., 1991. Integrating social,
environmental, and economic issues in sustainable agriculture. Amer. J.
Alter. Agric., 6(1), 34-39.
Altieri M.A., 1999. The ecological role of biodiversity in agroecosystems.
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Altieri M.A., 1994. Biodiversity and pest-management in agroecosystems.
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Andow D.A. 1991. Vegetational diversity and arthropod population response.
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Barbosa P. 1998. Conservation biological control. Academic Press,
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