Le Courrier de l'environnement n°45 février 2002

pédagogie et méthodologie de l'accueil de nouvelles populations en milieu rural
l'exemple du Massif central

La " bougnatisation " ou le mauvais réflexe de l'espace rural
Mais les fausses questions restent nombreuses et alimentent les réunions
Pédagogie d'une révolution culturelle
Une méthodologie de l'action

En conclusion

Bibliographie


Quelque chose d'assez extraordinaire se passe dans le Massif central. Des communes rurales sont convaincues de la nécessité d'accueillir de nouvelles populations.
Depuis l'article sur le repeuplement des communes rurales, paru dans cette revue (1), qui détaillait les raisons de la nécessité à agir et les prémisses d'un mouvement qui se dessinait, bien des choses ont bougé, et seulement en un an. Les Premières Rencontres européennes des territoires d'accueil (les 14 et 15 juin 2001, à Limoges) et la Première Foire à l'installation en milieu rural (les 15 et 16 juin de la même année à Limoges aussi), ont fortement institutionnalisée la thématique.
Les travaux universitaires ont pris de l'ampleur ; diverses initiatives se structurent, comme le groupement d'intérêt scientifique alliant l'ENITA de Clermont-Ferrand, le CEMAGREF et l'ENGREF autour de trois séminaires sur l'accueil dans les territoires ruraux et de leurs nouvelles fonctions (2). Les recherches interdisciplinaires croisent leurs analyses. Les thèses sur cette problématique, que ce soit en géographie, en sociologie ou en économie, se multiplient.
Les sociologues comme Jean Viard, Bertrand Hervieu, ou encore André Micoud ont peu à peu légitimé la réalité du changement des campagnes sous un nouveau regard, celui d'une modernité réinventée par les urbains certes, mais aussi, pour les ruraux, par les groupes locaux de développement local. Ainsi le CELAVAR (3), lors de ses Deuxièmes Assises, les 14 et 15 novembre derniers, à Toulouse, a reconnu l'importance de ce thème dans le monde rural d'aujourd'hui.
L'institutionnalisation de cette démarche par l'implication directe d'une DATAR déconcentrée - il s'agit du Commissariat à l'aménagement du Massif central -, l'intérêt même de l'INRA par le biais de cette revue, le suivi par de grands titres de la presse nationale et régionale des initiatives locales le plus souvent en terme de louanges (4), ont peu à peu favorisé la prise de conscience des campagnes elles-mêmes et donné quelque courage aux élus dont les discours n'évitent plus le sujet.
La réalité objective de ce mouvement a été démontrée lors des manifestations de Limoges où 3 000 porteurs de projets accourus de toute la France et de quelques pays européens sont venus chercher leur territoire d'accueil.
La thèse même du repeuplement se voit confortée et ce désert français a des allures de Nouveau Québec, jusque dans certains discours d'élus régionaux. C'est le cas, bien entendu, du Limousin (5). Une lente évolution dans les esprits conduit plus généralement les locaux à admettre le repeuplement comme solution aux non fermetures de services publics.
Le dispositif " Créer et vivre en Massif central " (6) a été mis en place dans le cadre de la convention interrégionale de massif " Massif central ", un programme de 6 ans élaboré par les socioprofessionnels et les élus du comité de massif. Ainsi, un certain nombre de structures (7) consulaires, de développement local, le CNASEA se sont associées à la Datar Massif central avec pour objectif, grâce à la mise en commun de leurs propres réseaux et à des opérations d'appels à projets, d'accueillir des actifs et, par voie de conséquence, de nouvelles populations.
La poursuite du dispositif consiste, après discussion avec les territoires volontaires, une trentaine de communautés de communes à ce jour, à organiser et à faire connaître l'offre du territoire (Internet, numéro vert accessible aux porteurs de projets), à favoriser les sessions d'accueil de migrants potentiels, à mettre en place un système d'interface qui réponde à toutes les demandes, même les plus atypiques.
Un séminaire (8), les 22 et 23 novembre 2001 à Brioude (Haute-Loire), intitulé " Quelles conditions pour développer une politique d'accueil dans les territoires ruraux du Massif central ? " a réuni une vingtaine de territoires labellisés ou en cours de labelisation, représentés par des élus et des agents de développement et des consulaires, ainsi que quelques chercheurs, pour justement faire part des difficultés et des avancées.
La réalité démographique a longtemps été accompagnée d'un pessimisme ambiant, d'un déterminisme à toute épreuve. L'affaiblissement démographique des populations rurales induit des conséquences aujourd'hui relevées qui constituent une spirale de déshérence : dotations publiques en diminution, abandon des services publics, effet repoussoir de villages fermés, évolution négative des paysages. Une prise de conscience tardive, notamment à cause du système d'aides et de tutelle à l'agriculture et aux collectivités qui a compensé les manques à gagner économiques, a permis de longtemps mésestimer l'étendue de la crise.
La question de l'emploi public revient sans cesse, aggravée par une politique de plus en plus restrictive en milieu rural, irrationnelle à souhait, montrant, par exemple, des classes à l'effectif en augmentation mais fermées du fait d'une redistribution scolaire. De l'institutrice à la factrice, du garde-champêtre au gendarme, de la trésorière à la secrétaire de mairie, et en pensant à tous les autres, la garde prétorienne de la République maintient le territoire en état de vie et assure les services de proximité essentiels. L'attaque en règle n'est pas achevée. Fermeture par regroupement annoncé des trésoreries rurales, cessation programmée par resserrement des horaires des postes rurales, etc., avec le prétexte de la moindre population… Le plus grave reste à venir, la fin du service médical. Le non-remplacement du médecin de campagne marque l'extrême aboutissement des conséquences du dépeuplement. Mais autant certaines communes se battent pour attirer cette femme ou cet homme providentiel, proposent un cabinet au moindre prix, un regroupement intercommunal des services de santé, autant d'autres ne se sentent pas concernées, préférant les artifices folkloriques.

[R] La " bougnatisation " ou le mauvais réflexe de l'espace rural

Le passéisme récurrent se mue en difficulté culturelle... Les freins sont multiples : accueillir des gens d'ailleurs, porteurs d'une culture qui bousculera de fait les habitudes, d'une civilisation sans frontière, soupçonnés par définition de chapardage, d'irrespect, voire de délits, ou au contraire trop pourvus d'un argent si difficile à gagner en ces lieux. En réalité, certains ruraux ont tellement appris à vivre seuls depuis des décennies qu'ils se méfient d'un système qui leur renvoie des voisins, emprisonnés dans leur stratégie de repli, pour survivre dans un temps où ils étaient condamnés. Ils se sont habitués au dénuement souvent par résignation. Du coup, le regard contemporain verra en eux le symbole d'un passé affectif. Mais les freins sont d'autant là que ces ruraux sont propriétaires de biens matériels aujourd'hui convoités.
Chaque été, les fêtes du terroir battent leur plein sur le territoire. La campagne se parle à elle-même et aux touristes. Elle se met en scène comme elle imagine être désirée, le costume, le geste, l'habit. C'est le syndrome du bougnat avec sa biaude et ses sabots ; mais le bougnat a fui, dès le XIXe siècle, le pays pauvre pour le traditionnel " vins, bois et charbon " et, comme il avait la nostalgie de son coin, il en a fait une pause photographique inaltérable, qui perdure grâce aux liens familiaux (9). Dans la réalité, ce folklore décalé révèle la somme d'intérêts à ne rien changer. C'est l'ordre clos des mentalités. Le contraire du vivant, c'est le fossile qui a la parole.
Une partie de la France reste oubliée, désertée. C'est une affaire connue. Ce qui l'est moins, c'est la mentalité qui conduit à cet état de fait et le maintient. Elle apparaît aujourd'hui d'autant mieux qu'un nombre de concitoyens envisagent une relocalisation de leur activité ou de leur résidence. La " bougnatisation " sert ceux qui captent les terres, se partagent les agrandissements plutôt que d'installer des jeunes, vendent à prix d'or les ruines familiales, négocient les reprises artisanales au prix fort. Cette France rurale s'abrite derrière la tradition, le groupe folklorique qui explique qu'autrefois il y avait de la musique partout, que telle est la convivialité. Elle pleure sur sa misère, ses contraintes géographiques, la fermeture de ses services publics, mais elle jouit jusqu'au bout du patrimoine, de la propriété. Cette France-là, c'est celle de la subvention, de l'agriculteur qui ne se trompe pas de système, de l'élu qui confond gestion et tribalisme, de l'autarcie, du développement contre le reste de la société. C'est aussi celle de la nostalgie de cet autre temps vanté par ses seuls écrivains régionaux. Pas un instant, cette France n'imagine sa part de responsabilité, tout simplement parce qu'elle refuse le droit, la liberté et la facilité de s'installer à ceux qui viennent d'ailleurs, les migrants, les jeunes, les étrangers. Le problème est là, dans cette main qui, loin de se tendre, reste dans la poche. Le contraire de l'accueil !
Ce propos peut paraître outrancier mais il révèle un état de fait de communes qui ne veulent surtout pas le changement, de quelque nature qu'il soit : pas d'intercommunalité, pas de politique de développement. Que rapporterait-elle ? Des touristes pour consommer du gîte et c'est tout ! Certes cette France-là devient chaque jour un peu plus minoritaire devant celle qui se bat, innove, s'appuie sur la nouvelle modernité de la campagne.
Il n'est plus rare d'entendre des élus ruraux se révolter contre des pratiques locales de renfermement et appeler à un " désenclavement culturel " pour faire comprendre à leurs concitoyens que les territoires en marge constituent malgré eux des refuges, qu'ils sont au cœur d'enjeux humains, paysagers, écologiques, économiques majeurs pour la société. Ces élus choisissent la réaction, car, comme ils l'affirment souvent dans leurs propos : " Nous n'avons plus le choix, autrement on disparaît ".

[R] Mais les fausses questions restent nombreuses et alimentent les réunions

Le niveau pertinent de l'action permet de rejeter sur les autres le refus de l'action. Dans la querelle des légitimités, ce qui se joue c'est souvent l'espérance de la dilution du projet, de son épuisement dans les méandres de l'administration française, territoriale et déconcentrée. Chacun comprend l'intérêt d'un territoire pertinent mais le choix entre commune, communauté, pays, conseil général, parc naturel régional et puis, aujourd'hui, les SCOT, les schémas de cohérence territoriale, sans oublier la cohérence des bassins de vie, pose par ailleurs la vraie problématique de la décentralisation. Le territoire est politique, économique, social. Et, dans l'attente d'une décentralisation révisée, il faut agir. Le repeuplement est plus sûrement l'affaire de tous. L'élaboration d'une politique contractuelle pour tenir compte des compétences réelles et de celles qui se sont instituées sur le territoire, des légitimités associatives et de la faculté de nuisance de ceux que l'on ne ferait pas participer, permet de sortir des rivalités des élus et des organismes entre eux, d'amoindrir les intérêts à ne pas agir.
La définition restrictive de l'entreprise, c'est-à-dire sa seule dimension industrielle ou traditionnelle, permet d'éloigner tout développement atypique, dérangeant. La conviction que seules les chambres consulaires, parce qu'elles donnent leur aval à des projets, les viabilisent, est fortement ancrée - alors que nombre d'offres de reprise ne sont pas pérennes en l'état et que les causes qui ont conduit à une fermeture ou à une non-reprise depuis des années sont sans doute inchangées. L'entreprise en milieu rural n'est pas uniforme, c'est une affaire connue avec les " multiples ruraux ", le système des tournées ambulantes, les services " coup de main ". Un monument historique à valoriser, une activité sportive de pleine nature, une relance d'une production oubliée, une auberge loin de tout mais avec son réseau de clientèle pour séminaire font souvent plus qu'une hypothétique reprise. Et cette audace bouscule les corporatismes établis.
Le regard nombriliste du local est caractéristique des géographies fermées. La commune se pense alors centre hors du monde avec ses usages et elle exige une intégration à sens unique. Le migrant, celui qui vient s'installer et qui pourtant apporte sa richesse humaine - ce qui est d'ailleurs très vite reconnu dès lors que son installation est accompagnée - est surtout craint pour le dérangement potentiel. Pourtant, ce nouveau venu est la victime d'une exigence exponentielle, il est souvent chef d'entreprise ou le devient et doit en plus gérer à sens unique le délicat problème de l'intégration.
La distinction formalisée actif-inactif dans les critères d'accueil de la collectivité induit des risques d'exclusion. Certaines communes souhaitent accueillir mais émettent tant de critères sur la qualité des migrants qu'on se demande qui échappe à l'ostracisme. Pas d'exclus de la ville, pas de cas sociaux, pas de personnes trop argentées - ces personnes ne pourraient s'intégrer. Il faut encore porter attention au risque des sectes, des étrangers et, enfin, des misanthropes qui viennent chercher le silence. Quant à l'entreprise qui s'installerait, elle ne trouverait pas la main d'œuvre nécessaire, compte tenu et du faible nombre de jeunes et du désintérêt pour le travail manuel et physique. Cela fait beaucoup !

[R] Pédagogie d'une révolution culturelle

On ne reviendra pas sur la réalité du phénomène de redistribution démographique de la population aujourd'hui avérée depuis les années 1975, ni sur le continuel schéma de pensée jacobin qui oppose la ville et l'espace rural. Ce mouvement aujourd'hui médiatisé (10) est difficilement quantifiable, mais les magazines et les quotidiens ne cessent de relater ces départs, ces changements de vie. L'emploi public, par ailleurs, dès lors qu'il est maintenu, apporte naturellement son lot de renouvellement de la population.
Il convient donc de relativiser les chiffres et les diagnostics qui veulent dire ce que l'on veut lorsque l'on parle de désertification, notion quasi-obsolète. L'espace rural est soumis à des ratios discutables. Qu'est ce qu'un taux de boisement, par exemple ? à quel stade la friche devient-elle forêt ? Pourquoi ne pas parler de coefficient d'occupation de l'habitat, une résidence principale peut être moins fréquentée qu'une secondaire ?
Quelle est la part des néo-ruraux ? Combien d'années sont nécessaires à l'intégration ? On aime bien, par exemple, ceux qui reviennent au pays parce qu'ils ont une accroche native.
La diversité des situations est telle que la modélisation paraît impossible. En revanche, quelques grands traits transparaissent.
Toutes les expériences réussies démontrent que quelques conditions doivent être réunies en amont pour faire accepter cette réalité nouvelle aux ruraux, celle de " l'appel du vide " pour nombre d'urbains :
- l'implication de la population est une garantie minimaliste. Il est difficile de faire contre une opinion publique qui n'a peut-être jamais réfléchi à la question ou ne dispose pas des éléments de réflexion nécessaires. Les élus ont cette capacité à expliquer, à dialoguer, à convaincre. Des réunions d'information, des conférences, des débats en reprenant point par point les contre-arguments, en rassurant, en prenant en compte les souhaits locaux permettent le débat. La venue de représentants menant ailleurs cette politique, la relation d'expériences identiques, l'organisation de déplacements auprès de territoires précurseurs le nourrissent. C'est de cette manière que des " personnes ressources " se dévoileront ou qu'émergeront des parrainages. L'information sur le projet et son appropriation par la population participent d'une citoyenneté locale retrouvée. Ces réunions peuvent être organisées notamment dans le cadre de contrats locaux de développement, la population étant associée à la définition des objectifs de développement des prochaines années. Il y a alors véritablement projet d'accueil ;
- une démarche volontariste fondée sur le couple élu/agent de développement constitue la clé de voûte de la réussite. Aujourd'hui, rien ne se fait - au moins pendant un temps - sans une très forte volonté politique. Ce sont les élus locaux qui seuls détiennent la capacité d'action ou d'inaction, car ils ont investi toute la chaîne décisionnelle de par leurs multiples mandats électifs ou de par le système de représentations obligatoires dans les établissements publics ou semi-publics. Quelquefois en amont avec la mise en place d'une politique publique nationale, le rôle de l'État s'affirme souvent ensuite en confortant budgétairement. L'agent de développement, quant à lui, apporte non seulement un savoir- faire, mais constitue aussi le relais de l'innovation. Souvent jeune, diplômé, convaincu, il favorise cette dynamique ;
- la relation de mixité porteur local/porteur extérieur a souvent été oubliée, alors qu'elle constitue le moteur du renouveau accepté. Elle permet d'éviter d'opposer les uns aux autres. Prendre compte des habitants, c'est leur rendre par la même occasion la capacité à s'exprimer, à évacuer les complexes, à se projeter dans l'avenir et enfin à dire " pourquoi pas avec moi ? " Ainsi des formations communes facilitent l'intégration dans un même objectif professionnel, l'organisation d'équipes mixtes dans les entreprises, l'appel à projets de femmes d'ici ou arrivantes, la création d'associations spécifiques sont des solutions qui font leurs preuves ;
- la mise en désir du territoire n'est pas un élément de concurrence ou de zapping entre les territoires d'accueil. Rendre attractifs un bourg et ses villages, prendre soin du paysage participent à la nouvelle culture patrimoniale. Le repeuplement des campagnes n'est possible que parce que l'image négative s'est inversée. Ce processus de patrimonialisation (11) fait des territoires un bien commun, source en soi de renouveau. Ainsi les opérations de rénovation des logements, le soin apporté aux façades, au fleurissement et à l'embellissement rénovent le patrimoine pour lui-même, revalorisent le lieu de vie des autochtones et évitent l'effet repoussoir auprès des migrants ;
- l'ouverture d'esprit est une condition préliminaire sine qua non. Pour le migrant, sa venue tient à la fois d'un projet professionnel et d'un projet de vie. Il est donc prêt à accepter ce qui peut constituer un décalage : moins de revenu pour plus de cadre de vie, des horaires lourds pour une meilleure santé mentale… Pour cette raison, l'ampleur d'un projet, son originalité, ses risques doivent être replacés dans le contexte sociétal et non pas dans une analyse économique stricte. C'est la nécessaire prise en considération des représentations mentales et des choix qu'elles induisent. Comment les rapprocher ? C'est toute la question de modes de vie qui s'entrechoquent et dérangent. L'acceptation de vivre en autarcie, la propriété mythifiée, le pessimisme ambiant, le poids des habitudes, la vie tranquille sont gênés par ceux qui bougent. La théorie du " il n'y a plus rien à faire ", la victoire définitive du gros sur le petit trouvent soudain des contradicteurs. À cela s'ajoute les risques de conflits d'usage ou encore les a priori sur les résidences secondaires ou l'arrivée des exclus, ou catégorisés comme tels ;
- la revitalisation locale n'est ni un vain mot, ni une chimère. Un certain nombre d'opérations institutionnelles existent pour le commerce, l'immobilier, l'agriculture. Une commune qui souhaite relever la tête peut s'inscrire dans des démarches d'aménagement de bourg, d'opérations d'amélioration de l'habitat et dans diverses autres outils. Cette revitalisation joue le plus souvent comme un détonateur. L'attractivité d'un territoire défavorisé, même si elle est constituée par un ensemble de valeurs non marchandes - faible densité humaine, environnement protégé - ne peut faire l'économie des équipements de base et des services minimum, publics ou privés. Le locatif, le foncier, l'organisation de l'offre immobilière doivent préexister à l'appel de nouvelles populations et pouvoir leur être fournis.

[R] Une méthodologie de l'action

Inscrire l'accueil de migrants dans la politique locale nécessite une démarche globale de développement et, notamment, la prise en compte des éléments de réception et des potentialités économiques susceptibles de servir de support à des activités nouvelles. La technique du " couper- coller " ne résout rien : des territoires, mêmes proches, diffèrent. Un certain nombre de pistes favorisent la recherche :
- une stratégie d'écoute des migrants pour recueillir leurs souhaits constitue la réponse appropriée au besoin d'individus qui ne trouvent personne, faute de psychologues appropriés, à qui confier leur projet et aussi leur angoisse. Car rien n'est fait pour faciliter le changement. Le projet ne colle pas forcément aux catégories des aides proposées, n'envisage pas toutes les difficultés du montage de l'opération. L'écoute de l'autre signifie la recherche d'une empathie et non une attitude de restriction systématique de son rêve. On comprend donc que cette écoute ne puisse être pratiquée par des non experts, sans aucune précaution psychologique ;
- l'organisation pratique d'un service d'interface inquiète souvent les agents de développement par sa difficulté de réalisation, sans doute parce que le trop d'administration tue l'administration. Comment se retrouver dans le dédale des règles et règlements, normes et circulaires ? Comment trouver son chemin ? Certaines réponses sont apportées ici ou là sur les territoires : un Internet qui recueille les offres et les demandes, un guide d'accueil qui permet au migrant de connaître l'essentiel du territoire envisagé, un système d'information local qui facilite toutes les démarches à entreprendre pour l'installation. La structuration d'un tel service est nécessité ;
- une mise en relation entre les porteurs de projets de même nature ou, plus simplement, entre les nouveaux arrivants qui permet d'échanger les expériences sans que cela soit une simple banque de données intéressantes mais " déshumanisées ". Cette démarche s'accompagne souvent de la mise en place d'un réseau local de personnes ressources. Ainsi, quelqu'un de spécialisé dans un secteur va accompagner le porteur dans un projet proche.
Dans le Limousin, des " pôles locaux d'accueil " proposent le recensement de toutes les informations locales.
En amont du départ définitif, les collectivités peuvent favoriser les sessions de regroupement, les témoignages de " partis ". Pour certains urbains, il s'agira de véritables séjours de découverte, tant la culture de la campagne est absente depuis des décennies des conditions de vie, faute aussi d'un enseignement scolaire adéquat et d'échanges ville-campagne organisés. Le droit moral de tenter, qu'il faut replacer en tant qu'élément essentiel de la liberté individuelle, doit permettre à chacun de découvrir et de tester un métier ou une activité avant de s'engager dans un changement profond. Quelques jours suffisent pour s'apercevoir de représentations mentales par trop favorables, d'un processus d'idéalisation mis à mal ou encore de la part de séduction que porte en elle-même la campagne. Dans cet esprit, on peut imaginer la proposition de mini-formations d'adaptation au territoire et au métier envisagé. Le travail dans une ferme ou la tournée d'un commerçant en hiver révèlent une faille ou au contraire renforcent un choix.
En aval, une mutualisation culturelle serait la bienvenue. Elle éviterait le double discours de la non-intégrabilité et du refus d'accueillir. Le temps des vérités campagnardes intangibles ou des affirmations libertaires urbaines n'est plus. C'est plutôt du dialogue entre les deux cultures que naîtra un changement profond des mentalités. Ainsi, organiser la passation des usages, la connaissance intime du lieu et des règles de géopolitique interne, l'échange des pratiques paraît œuvrer pour une intégration mutuelle, pour un bout de chemin fait par les deux parties. Car l'arrivée de nouvelles populations n'est pas seulement un phénomène résidentiel, elle s'accompagne très souvent d'un besoin de vivre autrement, d'un projet personnel en cours de définition ou de redéfinition.
Même si une politique locale s'engage dans une stratégie d'accueil, et ceci dans les meilleures dispositions, il lui faut attirer, faire venir à elle. Elle peut le faire de plusieurs manières : attendre ou choisir une démarche offensive. Toutefois, beaucoup de migrants potentiels souhaitent une proposition campagnarde " clés en mains ". Celle-ci prend plusieurs formes :
- communiquer sa nouvelle image d'accueil. Des médias convaincus sont présents et publient les annonces des territoires, souvent avec succès : Village-magazine, pionnier en la matière, Rebondir, Magazine Initiative et, bien entendu, la chaîne Demain avec ses reportages et son site Internet, banque de données. C'est cette attitude que la région Limousin a su conduire avec détermination et réussite. On pourrait imaginer d'ailleurs que chaque département s'organise de la sorte ;
- le porte à porte des résidents secondaires est une pratique osée par des élus qui démarchent les propriétaires, qu'ils soient originaires de la commune ou qu'ils viennent d'ailleurs. Ils expliquent l'intérêt à franchir le pas, à favoriser l'implantation de leur activité. Certains tentent de faire louer ces maisons à l'année compte tenu du peu de journées utilisées. D'autres encore souhaitent les acquérir pour agrandir l'offre communale de locatifs ;
- la démarche " Place aux jeunes "(12), venue du Québec, est un dispositif d'animation-formation et de suivi individuel destiné à " rapatrier " les jeunes diplômés, originaires à plus ou moins longue date d'une région, à laquelle ils sont encore liés " affectivement ". Pour cela, il faut d'abord mobiliser et sensibiliser l'ensemble des actifs locaux, entrepreneurs, élus, associations. Ensuite, les jeunes en leur faisant redécouvrir le territoire affectif et en les aidant dans leur projet de retour, et enfin en les suivant. Cette démarche gagne du terrain : Ardèche, Limousin, Midi-Pyrénées, et bénéficie de la facilitation de la démarche dans tout le Massif central par la Datar Massif central ;
- l'institution d'une démarche prospective axée sur la recherche des potentialités, c'est-à-dire une stratégie de développement global souvent absente. C'est l'exemple de RELANCE, ce partenariat inter-consulaire en Cévennes qui a mené à une politique de communication nationale sur le thème de la reprise d'activités. A ce jour, la moitié des installés et des repreneurs sont issus du nord de la France.
L'organisation de concours de création d'entreprise, comme celle pratiquée par le parc naturel régional du Livradois-Forez, mais aussi des concours dans les collèges et lycées vont dans ce sens.

[R] En conclusion

Une révolution culturelle est en marche. La recomposition du territoire se fera par elle-même, mais avec des inégalités et de soubresauts ; alors, autant l'accompagner.
La greffe culturelle sur les populations autochtones doit être envisagée en dépit des éternelles réactions de rejet ou de refus d'intégration. Le repeuplement n'est jamais indolore, il joue sur les mentalités et créé un nouvel amalgame. Après les promesses de Limoges et devant les difficultés de réactivité des organisateurs, des cabinets privés proposent de monter les projets et d'accompagner les migrants.
Les multiples micro-régions et micro-sociétés de la France passée s'affirment de nouveau, mais différemment, sous l'influence de deux regards. L'interne qui photographie des forces en mouvement, des volontés de créer, des résistances et des contradictions, qui tente d'avoir un projet en commun. L'externe qui amène les nouvelles populations, péjorativement baptisées de " néos " et leur culture repensée face à la modernité et leur désir de vivre. L'identité se reconstruit dès lors que ruraux de souche et ruraux de cœur se parlent, s'écoutent, s'enrichissent. Cette identité s'enracinera comme elle pourra, dans un mélange d'histoire et d'innovation, de contre-culture et d'économie humaniste. En un mot, elle s'inscrira dans un terroir et dans un territoire dont bien des années plus tard les nouveaux nés se réclameront.
Les difficultés ne sont pas pour autant résolues. Il n'y a toujours pas de politique nationale en France sur ce sujet. Au contraire de l'Irlande qui, suite au succès de l'association Rural Ressettlement Ireland, a élaboré un programme pilote de réinstallation en milieu rural (13).
Pourtant, une telle politique nationale serait nécessaire pour aider à résoudre des blocages institutionnels : droit absolu de propriété, successions et indivisions chaotiques, taxations négatives en tout genre dans le corpus juridique rural qui amplifient les surcoûts au lieu de favoriser la continuité territoriale, maisons fermées faute de fiscalité incitative. En effet, les discours et les actes se contredisent. Il conviendra un jour ou l'autre de savoir ce qui est le plus important, l'équilibre de la société ou l'égoïsme de quelques-uns.
Que des maisons vides, de caractère très souvent, s'écroulent parce que les propriétaires sont inconnus ou s'entêtent, n'est plus admissible au regard des difficultés sociales et de la nouvelle image du patrimoine qui est devenue en quelques années un bien commun. Que des terres sous forme de puzzle, qui ne sont ni classées comme réserves écologiques, ni des terres à produire, restent dans un abandon chronique posent problème parce que des jeunes qui souhaitent s'installer, notamment comme maraîcher, ne trouvent pas de surface. Que des exploitations qui s'agrandissent toujours et encore parce que tout est fait pour éviter que d'autres ne s'installent, pour des questions de seuil que l'on relève sans cesse, contredisent les besoins et les discours d'extensification et de besoin de voisinage est inacceptable. Enfin que des élus qui parlent de légitimité, de démocratie, de " pays " tout en évitant toute régulation, toute intervention, toute application d'articles de lois qui les dérangent, environnementales notamment, n'est pas le bon choix pour l'avenir. Le repeuplement spontané ou accompagné contraint à redéfinir les missions de la puissance publique en terme d'aménagement de l'espace rural.
L'immigration régulière et la libre circulation des ressortissants européens combleront d'elles-mêmes les vides, proposant une main d'œuvre courageuse, rurale par nature et souvent qualifiée. C'est déjà le cas dans les régions forestières et les bassins industriels enclavés. Les conséquences en terme de redynamisation sont indéniables.
Deux aspects immédiats de la politique d'accueil ne doivent pas échapper aux décideurs :
- savoir ce qu'accueillir signifie, c'est-à-dire savoir recevoir des commensaux, informer en toute conscience sur les avantages et les responsabilités liées à la vie en campagne et, enfin, organiser au mieux les séjours ;
- être capable d'installer un véritable office des migrants, comme les Québécois, c'est-à-dire un service qui rapproche efficacement l'offre de la demande, sans jugement de valeur.
On pourrait conclure cet article en espérant que les institutions républicaines sauront accompagner ce mouvement sociétal, imprévisible pour beaucoup il y a quelques années, qui allie une volonté naissante de certains territoires d'accueillir des gens venus d'ailleurs pour continuer à vivre et cette très forte volonté de changer de vie chez nombre de concitoyens. Croire c'est pouvoir.

[R]


Notes

(1) " Le repeuplement des communes rurales : nécessité publique et désir individuel ", par Bernard Farinelli, paru dans le Courrier de l'environnement de l'INRA, n°42, février 2001. [VU]
(2) Pour le premier séminaire, les actes sont parus : " Fonctions d'accueil des territoires ruraux : les nouveaux arrivants ", Collection Actes, 22 mai 2001, Editions ENITA Clermont-Ferrand. Un deuxième séminaire s'est déroulé le 14 novembre, centré sur les territoires d'accueil, enfin est prévu en janvier 2002 un troisième séminaire relatif aux politiques d'accueil.
A cela, s'ajoute un stage de formation " Accueil des nouveaux actifs en milieu rural ", organisé par la délégation régionale du CNFPT Auvergne, en octobre 2001, à l'attention des agents de développement.[VU]
(3) Le CELAVAR réunit de nombreux mouvements qui réfléchissent et participent au développement de l'espace rural, voir www.celavar.org [VU]
(4) Notons récemment, et en dehors de toute manifestation phare, comme le Salon de l'Agriculture par exemple, La Montagne, " Il y a urgence à repeupler les campagnes ", 4 novembre 2001. " Partir vivre à la campagne ", La Voix du Nord, 29 septembre et 2 octobre 2001.[VU]
(5) La région Limousin a montré l'exemple, suivie de certains sites de la région Rhône-Alpes, du plateau de Langres et d'une réflexion en cours de la DATAR pour l'aménagement du Massif central.[VU]
(6) Voir le numéro Hors série de Village Magazine, n ° 5, été 2001 consacré à cette opération, et notamment notre article, " Une terre pour vivre et entreprendre ". Ou encore " La lettre du Massif ", n°14 septembre 2001, DATAR Massif central.[VU]
(7) Pour être complet, il s'agit de l'APAMAC, Association pour la promotion de l'artisanat dans le Massif central, le CNASEA Massif central, le centre régional des jeunes agriculteurs du massif central, Terra, l'association des territoires ruraux en action, l'UCCIMAC, l'union des Chambres de commerces et d'industrie du Massif central. Contact : Commissariat à l'aménagement et au développement économique du Massif central, Rita Rader, Robert Courbier, 19 bd Berthelot, 63400 Chamalières. Tél. : 04 73 19 20 37.[VU]
(8) Organisé par Terra Massif central et financé par la DATAR. Terra est un carrefour interrégional regroupant des organismes d'appui au développement local : ADEFPAT , ADELIM, ADTLR, ARPA, Leader Hérault, Millevaches en Limousin, RADL. Renseignements à www.terra-massifcentral.net [VU]
(9) Le dépouillement de la collection de l'Auvergnat de Paris est éloquent.[VU]
(10) Voir " Stratéus ", Anatome Limoges, conseil régional du Limousin, 18-10-01, " Projets en campagne dans la presse. Sélection de verbatims ".[VU]
(11) Voir " Campagnes de tous nos désirs ", sous la direction de Michel Rautenberg, André Micoud, Laurence Bérard et Philippe Marchenay. Mission du patrimoine ethnologique, collection Ethnologie de la France, cahier 16, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 2000. Recueil d'articles sur les nouveaux enjeux des territoires, les produits du terroir entre économie et culture et, enfin, la recomposition des rapports entre villes et campagnes.[VU]
(12) Association " Place aux jeunes France ", Marie-José Gazel-Gontier, 25 bd Maréchal-Leclerc, 07200 Aubenas ; tél. : 04 75 89 89 90.[VU]
(13) Voir à ce sujet la revue LEADER 2, " (re)peupler le milieu rural ", n° 22, printemps 2000.[VU]


Bibliographie

Farinelli B., 2000. Pour la campagne. Sang de la terre, Paris, 190 p..
Farinelli B., 2001. L'homme et la campagne, des retrouvailles naturelles. Sang de la terre, Paris, 192 p.
Hervieu B., Viard J., 1996. Au bonheur des campagnes. Éditions de l'Aube, Paris, 160 p.
Rautenberg M., Micoud A., Bérard L., Marchenay P. (dir.), 2000. Campagnes de tous nos désirs. Coll. Ethnologie de la France, cahier 16, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 200 p.