Le Courrier de l'environnement n°45 février
2002
pédagogie et méthodologie de l'accueil de nouvelles
populations en milieu rural
l'exemple du Massif central
La " bougnatisation " ou le mauvais réflexe de l'espace
rural
Mais les fausses questions restent nombreuses et alimentent
les réunions
Pédagogie d'une révolution culturelle
Une méthodologie de l'action
En conclusion
Quelque chose d'assez extraordinaire se passe dans le Massif central. Des
communes rurales sont convaincues de la nécessité d'accueillir
de nouvelles populations.
Depuis l'article sur le repeuplement des communes rurales, paru dans cette
revue (1), qui détaillait les raisons
de la nécessité à agir et les prémisses d'un
mouvement qui se dessinait, bien des choses ont bougé, et seulement
en un an. Les Premières Rencontres européennes des territoires
d'accueil (les 14 et 15 juin 2001, à Limoges) et la Première
Foire à l'installation en milieu rural (les 15 et 16 juin de la même
année à Limoges aussi), ont fortement institutionnalisée
la thématique.
Les travaux universitaires ont pris de l'ampleur ; diverses initiatives se
structurent, comme le groupement d'intérêt scientifique alliant
l'ENITA de Clermont-Ferrand, le CEMAGREF et l'ENGREF autour de trois
séminaires sur l'accueil dans les territoires ruraux et de leurs nouvelles
fonctions (2). Les recherches
interdisciplinaires croisent leurs analyses. Les thèses sur cette
problématique, que ce soit en géographie, en sociologie ou
en économie, se multiplient.
Les sociologues comme Jean Viard, Bertrand Hervieu, ou encore André
Micoud ont peu à peu légitimé la réalité
du changement des campagnes sous un nouveau regard, celui d'une modernité
réinventée par les urbains certes, mais aussi, pour les ruraux,
par les groupes locaux de développement local. Ainsi le
CELAVAR (3), lors de ses Deuxièmes
Assises, les 14 et 15 novembre derniers, à Toulouse, a reconnu
l'importance de ce thème dans le monde rural d'aujourd'hui.
L'institutionnalisation de cette démarche par l'implication directe
d'une DATAR déconcentrée - il s'agit du Commissariat à
l'aménagement du Massif central -, l'intérêt même
de l'INRA par le biais de cette revue, le suivi par de grands titres de la
presse nationale et régionale des initiatives locales le plus souvent
en terme de louanges (4), ont peu à
peu favorisé la prise de conscience des campagnes elles-mêmes
et donné quelque courage aux élus dont les discours n'évitent
plus le sujet.
La réalité objective de ce mouvement a été
démontrée lors des manifestations de Limoges où 3 000
porteurs de projets accourus de toute la France et de quelques pays
européens sont venus chercher leur territoire d'accueil.
La thèse même du repeuplement se voit confortée et ce
désert français a des allures de Nouveau Québec, jusque
dans certains discours d'élus régionaux. C'est le cas, bien
entendu, du Limousin (5). Une lente
évolution dans les esprits conduit plus généralement
les locaux à admettre le repeuplement comme solution aux non fermetures
de services publics.
Le dispositif " Créer et vivre en Massif central
" (6) a été mis en place dans le cadre de
la convention interrégionale de massif " Massif central ", un programme
de 6 ans élaboré par les socioprofessionnels et les élus
du comité de massif. Ainsi, un certain nombre de
structures (7) consulaires, de
développement local, le CNASEA se sont associées à la
Datar Massif central avec pour objectif, grâce à la mise en
commun de leurs propres réseaux et à des opérations
d'appels à projets, d'accueillir des actifs et, par voie de
conséquence, de nouvelles populations.
La poursuite du dispositif consiste, après discussion avec les territoires
volontaires, une trentaine de communautés de communes à ce
jour, à organiser et à faire connaître l'offre du territoire
(Internet, numéro vert accessible aux porteurs de projets), à
favoriser les sessions d'accueil de migrants potentiels, à mettre
en place un système d'interface qui réponde à toutes
les demandes, même les plus atypiques.
Un séminaire (8), les 22 et 23
novembre 2001 à Brioude (Haute-Loire), intitulé " Quelles
conditions pour développer une politique d'accueil dans les territoires
ruraux du Massif central ? " a réuni une vingtaine de territoires
labellisés ou en cours de labelisation, représentés
par des élus et des agents de développement et des consulaires,
ainsi que quelques chercheurs, pour justement faire part des difficultés
et des avancées.
La réalité démographique a longtemps été
accompagnée d'un pessimisme ambiant, d'un déterminisme à
toute épreuve. L'affaiblissement démographique des populations
rurales induit des conséquences aujourd'hui relevées qui
constituent une spirale de déshérence : dotations publiques
en diminution, abandon des services publics, effet repoussoir de villages
fermés, évolution négative des paysages. Une prise de
conscience tardive, notamment à cause du système d'aides et
de tutelle à l'agriculture et aux collectivités qui a
compensé les manques à gagner économiques, a permis
de longtemps mésestimer l'étendue de la crise.
La question de l'emploi public revient sans cesse, aggravée par une
politique de plus en plus restrictive en milieu rural, irrationnelle à
souhait, montrant, par exemple, des classes à l'effectif en augmentation
mais fermées du fait d'une redistribution scolaire. De l'institutrice
à la factrice, du garde-champêtre au gendarme, de la
trésorière à la secrétaire de mairie, et en pensant
à tous les autres, la garde prétorienne de la République
maintient le territoire en état de vie et assure les services de
proximité essentiels. L'attaque en règle n'est pas achevée.
Fermeture par regroupement annoncé des trésoreries rurales,
cessation programmée par resserrement des horaires des postes rurales,
etc., avec le prétexte de la moindre population
Le plus grave
reste à venir, la fin du service médical. Le non-remplacement
du médecin de campagne marque l'extrême aboutissement des
conséquences du dépeuplement. Mais autant certaines communes
se battent pour attirer cette femme ou cet homme providentiel, proposent
un cabinet au moindre prix, un regroupement intercommunal des services de
santé, autant d'autres ne se sentent pas concernées,
préférant les artifices folkloriques.
[R] La " bougnatisation " ou le mauvais réflexe de l'espace rural
Le passéisme récurrent se mue en difficulté culturelle...
Les freins sont multiples : accueillir des gens d'ailleurs, porteurs d'une
culture qui bousculera de fait les habitudes, d'une civilisation sans
frontière, soupçonnés par définition de chapardage,
d'irrespect, voire de délits, ou au contraire trop pourvus d'un argent
si difficile à gagner en ces lieux. En réalité, certains
ruraux ont tellement appris à vivre seuls depuis des décennies
qu'ils se méfient d'un système qui leur renvoie des voisins,
emprisonnés dans leur stratégie de repli, pour survivre dans
un temps où ils étaient condamnés. Ils se sont
habitués au dénuement souvent par résignation. Du coup,
le regard contemporain verra en eux le symbole d'un passé affectif.
Mais les freins sont d'autant là que ces ruraux sont propriétaires
de biens matériels aujourd'hui convoités.
Chaque été, les fêtes du terroir battent leur plein sur
le territoire. La campagne se parle à elle-même et aux touristes.
Elle se met en scène comme elle imagine être désirée,
le costume, le geste, l'habit. C'est le syndrome du bougnat avec sa biaude
et ses sabots ; mais le bougnat a fui, dès le XIXe
siècle, le pays pauvre pour le traditionnel " vins, bois et
charbon " et, comme il avait la nostalgie de son coin, il en a fait une pause
photographique inaltérable, qui perdure grâce aux liens
familiaux (9). Dans la réalité,
ce folklore décalé révèle la somme
d'intérêts à ne rien changer. C'est l'ordre clos des
mentalités. Le contraire du vivant, c'est le fossile qui a la
parole.
Une partie de la France reste oubliée, désertée. C'est
une affaire connue. Ce qui l'est moins, c'est la mentalité qui conduit
à cet état de fait et le maintient. Elle apparaît aujourd'hui
d'autant mieux qu'un nombre de concitoyens envisagent une relocalisation
de leur activité ou de leur résidence. La " bougnatisation
" sert ceux qui captent les terres, se partagent les agrandissements plutôt
que d'installer des jeunes, vendent à prix d'or les ruines familiales,
négocient les reprises artisanales au prix fort. Cette France rurale
s'abrite derrière la tradition, le groupe folklorique qui explique
qu'autrefois il y avait de la musique partout, que telle est la
convivialité. Elle pleure sur sa misère, ses contraintes
géographiques, la fermeture de ses services publics, mais elle jouit
jusqu'au bout du patrimoine, de la propriété. Cette
France-là, c'est celle de la subvention, de l'agriculteur qui ne se
trompe pas de système, de l'élu qui confond gestion et tribalisme,
de l'autarcie, du développement contre le reste de la société.
C'est aussi celle de la nostalgie de cet autre temps vanté par ses
seuls écrivains régionaux. Pas un instant, cette France n'imagine
sa part de responsabilité, tout simplement parce qu'elle refuse le
droit, la liberté et la facilité de s'installer à ceux
qui viennent d'ailleurs, les migrants, les jeunes, les étrangers.
Le problème est là, dans cette main qui, loin de se tendre,
reste dans la poche. Le contraire de l'accueil !
Ce propos peut paraître outrancier mais il révèle un
état de fait de communes qui ne veulent surtout pas le changement,
de quelque nature qu'il soit : pas d'intercommunalité, pas de politique
de développement. Que rapporterait-elle ? Des touristes pour consommer
du gîte et c'est tout ! Certes cette France-là devient chaque
jour un peu plus minoritaire devant celle qui se bat, innove, s'appuie sur
la nouvelle modernité de la campagne.
Il n'est plus rare d'entendre des élus ruraux se révolter contre
des pratiques locales de renfermement et appeler à un "
désenclavement culturel " pour faire comprendre à leurs concitoyens
que les territoires en marge constituent malgré eux des refuges, qu'ils
sont au cur d'enjeux humains, paysagers, écologiques,
économiques majeurs pour la société. Ces élus
choisissent la réaction, car, comme ils l'affirment souvent dans leurs
propos : " Nous n'avons plus le choix, autrement on disparaît ".
[R] Mais les fausses questions restent nombreuses et alimentent les réunions
Le niveau pertinent de l'action permet de rejeter sur les autres le refus
de l'action. Dans la querelle des légitimités, ce qui se joue
c'est souvent l'espérance de la dilution du projet, de son
épuisement dans les méandres de l'administration française,
territoriale et déconcentrée. Chacun comprend l'intérêt
d'un territoire pertinent mais le choix entre commune, communauté,
pays, conseil général, parc naturel régional et puis,
aujourd'hui, les SCOT, les schémas de cohérence territoriale,
sans oublier la cohérence des bassins de vie, pose par ailleurs la
vraie problématique de la décentralisation. Le territoire est
politique, économique, social. Et, dans l'attente d'une
décentralisation révisée, il faut agir. Le repeuplement
est plus sûrement l'affaire de tous. L'élaboration d'une politique
contractuelle pour tenir compte des compétences réelles et
de celles qui se sont instituées sur le territoire, des
légitimités associatives et de la faculté de nuisance
de ceux que l'on ne ferait pas participer, permet de sortir des rivalités
des élus et des organismes entre eux, d'amoindrir les intérêts
à ne pas agir.
La définition restrictive de l'entreprise, c'est-à-dire sa
seule dimension industrielle ou traditionnelle, permet d'éloigner
tout développement atypique, dérangeant. La conviction que
seules les chambres consulaires, parce qu'elles donnent leur aval à
des projets, les viabilisent, est fortement ancrée - alors que nombre
d'offres de reprise ne sont pas pérennes en l'état et que les
causes qui ont conduit à une fermeture ou à une non-reprise
depuis des années sont sans doute inchangées. L'entreprise
en milieu rural n'est pas uniforme, c'est une affaire connue avec les " multiples
ruraux ", le système des tournées ambulantes, les services
" coup de main ". Un monument historique à valoriser, une activité
sportive de pleine nature, une relance d'une production oubliée, une
auberge loin de tout mais avec son réseau de clientèle pour
séminaire font souvent plus qu'une hypothétique reprise. Et
cette audace bouscule les corporatismes établis.
Le regard nombriliste du local est caractéristique des géographies
fermées. La commune se pense alors centre hors du monde avec ses usages
et elle exige une intégration à sens unique. Le migrant, celui
qui vient s'installer et qui pourtant apporte sa richesse humaine - ce qui
est d'ailleurs très vite reconnu dès lors que son installation
est accompagnée - est surtout craint pour le dérangement potentiel.
Pourtant, ce nouveau venu est la victime d'une exigence exponentielle, il
est souvent chef d'entreprise ou le devient et doit en plus gérer
à sens unique le délicat problème de
l'intégration.
La distinction formalisée actif-inactif dans les critères d'accueil
de la collectivité induit des risques d'exclusion. Certaines communes
souhaitent accueillir mais émettent tant de critères sur la
qualité des migrants qu'on se demande qui échappe à
l'ostracisme. Pas d'exclus de la ville, pas de cas sociaux, pas de personnes
trop argentées - ces personnes ne pourraient s'intégrer. Il
faut encore porter attention au risque des sectes, des étrangers et,
enfin, des misanthropes qui viennent chercher le silence. Quant à
l'entreprise qui s'installerait, elle ne trouverait pas la main d'uvre
nécessaire, compte tenu et du faible nombre de jeunes et du
désintérêt pour le travail manuel et physique. Cela fait
beaucoup !
[R] Pédagogie d'une révolution culturelle
On ne reviendra pas sur la réalité du phénomène
de redistribution démographique de la population aujourd'hui
avérée depuis les années 1975, ni sur le continuel
schéma de pensée jacobin qui oppose la ville et l'espace rural.
Ce mouvement aujourd'hui médiatisé
(10) est difficilement quantifiable, mais les magazines
et les quotidiens ne cessent de relater ces départs, ces changements
de vie. L'emploi public, par ailleurs, dès lors qu'il est maintenu,
apporte naturellement son lot de renouvellement de la population.
Il convient donc de relativiser les chiffres et les diagnostics qui veulent
dire ce que l'on veut lorsque l'on parle de désertification, notion
quasi-obsolète. L'espace rural est soumis à des ratios discutables.
Qu'est ce qu'un taux de boisement, par exemple ? à quel stade la friche
devient-elle forêt ? Pourquoi ne pas parler de coefficient d'occupation
de l'habitat, une résidence principale peut être moins
fréquentée qu'une secondaire ?
Quelle est la part des néo-ruraux ? Combien d'années sont
nécessaires à l'intégration ? On aime bien, par exemple,
ceux qui reviennent au pays parce qu'ils ont une accroche native.
La diversité des situations est telle que la modélisation
paraît impossible. En revanche, quelques grands traits
transparaissent.
Toutes les expériences réussies démontrent que quelques
conditions doivent être réunies en amont pour faire accepter
cette réalité nouvelle aux ruraux, celle de " l'appel du vide
" pour nombre d'urbains :
- l'implication de la population est une garantie minimaliste. Il est difficile
de faire contre une opinion publique qui n'a peut-être jamais
réfléchi à la question ou ne dispose pas des
éléments de réflexion nécessaires. Les élus
ont cette capacité à expliquer, à dialoguer, à
convaincre. Des réunions d'information, des conférences, des
débats en reprenant point par point les contre-arguments, en rassurant,
en prenant en compte les souhaits locaux permettent le débat. La venue
de représentants menant ailleurs cette politique, la relation
d'expériences identiques, l'organisation de déplacements
auprès de territoires précurseurs le nourrissent. C'est de
cette manière que des " personnes ressources " se dévoileront
ou qu'émergeront des parrainages. L'information sur le projet et son
appropriation par la population participent d'une citoyenneté locale
retrouvée. Ces réunions peuvent être organisées
notamment dans le cadre de contrats locaux de développement, la population
étant associée à la définition des objectifs
de développement des prochaines années. Il y a alors
véritablement projet d'accueil ;
- une démarche volontariste fondée sur le couple élu/agent
de développement constitue la clé de voûte de la
réussite. Aujourd'hui, rien ne se fait - au moins pendant un temps
- sans une très forte volonté politique. Ce sont les élus
locaux qui seuls détiennent la capacité d'action ou d'inaction,
car ils ont investi toute la chaîne décisionnelle de par leurs
multiples mandats électifs ou de par le système de
représentations obligatoires dans les établissements publics
ou semi-publics. Quelquefois en amont avec la mise en place d'une politique
publique nationale, le rôle de l'État s'affirme souvent ensuite
en confortant budgétairement. L'agent de développement, quant
à lui, apporte non seulement un savoir- faire, mais constitue aussi
le relais de l'innovation. Souvent jeune, diplômé, convaincu,
il favorise cette dynamique ;
- la relation de mixité porteur local/porteur extérieur a souvent
été oubliée, alors qu'elle constitue le moteur du renouveau
accepté. Elle permet d'éviter d'opposer les uns aux autres.
Prendre compte des habitants, c'est leur rendre par la même occasion
la capacité à s'exprimer, à évacuer les complexes,
à se projeter dans l'avenir et enfin à dire " pourquoi pas
avec moi ? " Ainsi des formations communes facilitent l'intégration
dans un même objectif professionnel, l'organisation d'équipes
mixtes dans les entreprises, l'appel à projets de femmes d'ici ou
arrivantes, la création d'associations spécifiques sont des
solutions qui font leurs preuves ;
- la mise en désir du territoire n'est pas un élément
de concurrence ou de zapping entre les territoires d'accueil. Rendre attractifs
un bourg et ses villages, prendre soin du paysage participent à la
nouvelle culture patrimoniale. Le repeuplement des campagnes n'est possible
que parce que l'image négative s'est inversée. Ce processus
de patrimonialisation (11) fait des
territoires un bien commun, source en soi de renouveau. Ainsi les
opérations de rénovation des logements, le soin apporté
aux façades, au fleurissement et à l'embellissement rénovent
le patrimoine pour lui-même, revalorisent le lieu de vie des autochtones
et évitent l'effet repoussoir auprès des migrants ;
- l'ouverture d'esprit est une condition préliminaire sine qua
non. Pour le migrant, sa venue tient à la fois d'un projet
professionnel et d'un projet de vie. Il est donc prêt à accepter
ce qui peut constituer un décalage : moins de revenu pour plus de
cadre de vie, des horaires lourds pour une meilleure santé mentale
Pour cette raison, l'ampleur d'un projet, son originalité, ses risques
doivent être replacés dans le contexte sociétal et non
pas dans une analyse économique stricte. C'est la nécessaire
prise en considération des représentations mentales et des
choix qu'elles induisent. Comment les rapprocher ? C'est toute la question
de modes de vie qui s'entrechoquent et dérangent. L'acceptation de
vivre en autarcie, la propriété mythifiée, le pessimisme
ambiant, le poids des habitudes, la vie tranquille sont gênés
par ceux qui bougent. La théorie du " il n'y a plus rien à
faire ", la victoire définitive du gros sur le petit trouvent soudain
des contradicteurs. À cela s'ajoute les risques de conflits d'usage
ou encore les a priori sur les résidences secondaires ou
l'arrivée des exclus, ou catégorisés comme tels ;
- la revitalisation locale n'est ni un vain mot, ni une chimère. Un
certain nombre d'opérations institutionnelles existent pour le commerce,
l'immobilier, l'agriculture. Une commune qui souhaite relever la tête
peut s'inscrire dans des démarches d'aménagement de bourg,
d'opérations d'amélioration de l'habitat et dans diverses autres
outils. Cette revitalisation joue le plus souvent comme un détonateur.
L'attractivité d'un territoire défavorisé, même
si elle est constituée par un ensemble de valeurs non marchandes -
faible densité humaine, environnement protégé - ne peut
faire l'économie des équipements de base et des services minimum,
publics ou privés. Le locatif, le foncier, l'organisation de l'offre
immobilière doivent préexister à l'appel de nouvelles
populations et pouvoir leur être fournis.
[R] Une méthodologie de l'action
Inscrire l'accueil de migrants dans la politique locale nécessite
une démarche globale de développement et, notamment, la prise
en compte des éléments de réception et des
potentialités économiques susceptibles de servir de support
à des activités nouvelles. La technique du " couper- coller
" ne résout rien : des territoires, mêmes proches, diffèrent.
Un certain nombre de pistes favorisent la recherche :
- une stratégie d'écoute des migrants pour recueillir leurs
souhaits constitue la réponse appropriée au besoin d'individus
qui ne trouvent personne, faute de psychologues appropriés, à
qui confier leur projet et aussi leur angoisse. Car rien n'est fait pour
faciliter le changement. Le projet ne colle pas forcément aux
catégories des aides proposées, n'envisage pas toutes les
difficultés du montage de l'opération. L'écoute de l'autre
signifie la recherche d'une empathie et non une attitude de restriction
systématique de son rêve. On comprend donc que cette écoute
ne puisse être pratiquée par des non experts, sans aucune
précaution psychologique ;
- l'organisation pratique d'un service d'interface inquiète souvent
les agents de développement par sa difficulté de réalisation,
sans doute parce que le trop d'administration tue l'administration. Comment
se retrouver dans le dédale des règles et règlements,
normes et circulaires ? Comment trouver son chemin ? Certaines réponses
sont apportées ici ou là sur les territoires : un Internet
qui recueille les offres et les demandes, un guide d'accueil qui permet au
migrant de connaître l'essentiel du territoire envisagé, un
système d'information local qui facilite toutes les démarches
à entreprendre pour l'installation. La structuration d'un tel service
est nécessité ;
- une mise en relation entre les porteurs de projets de même nature
ou, plus simplement, entre les nouveaux arrivants qui permet d'échanger
les expériences sans que cela soit une simple banque de données
intéressantes mais " déshumanisées ". Cette démarche
s'accompagne souvent de la mise en place d'un réseau local de personnes
ressources. Ainsi, quelqu'un de spécialisé dans un secteur
va accompagner le porteur dans un projet proche.
Dans le Limousin, des " pôles locaux d'accueil " proposent le recensement
de toutes les informations locales.
En amont du départ définitif, les collectivités peuvent
favoriser les sessions de regroupement, les témoignages de " partis
". Pour certains urbains, il s'agira de véritables séjours
de découverte, tant la culture de la campagne est absente depuis des
décennies des conditions de vie, faute aussi d'un enseignement scolaire
adéquat et d'échanges ville-campagne organisés. Le droit
moral de tenter, qu'il faut replacer en tant qu'élément essentiel
de la liberté individuelle, doit permettre à chacun de
découvrir et de tester un métier ou une activité avant
de s'engager dans un changement profond. Quelques jours suffisent pour
s'apercevoir de représentations mentales par trop favorables, d'un
processus d'idéalisation mis à mal ou encore de la part de
séduction que porte en elle-même la campagne. Dans cet esprit,
on peut imaginer la proposition de mini-formations d'adaptation au territoire
et au métier envisagé. Le travail dans une ferme ou la
tournée d'un commerçant en hiver révèlent une
faille ou au contraire renforcent un choix.
En aval, une mutualisation culturelle serait la bienvenue. Elle éviterait
le double discours de la non-intégrabilité et du refus
d'accueillir. Le temps des vérités campagnardes intangibles
ou des affirmations libertaires urbaines n'est plus. C'est plutôt du
dialogue entre les deux cultures que naîtra un changement profond des
mentalités. Ainsi, organiser la passation des usages, la connaissance
intime du lieu et des règles de géopolitique interne,
l'échange des pratiques paraît uvrer pour une
intégration mutuelle, pour un bout de chemin fait par les deux parties.
Car l'arrivée de nouvelles populations n'est pas seulement un
phénomène résidentiel, elle s'accompagne très
souvent d'un besoin de vivre autrement, d'un projet personnel en cours de
définition ou de redéfinition.
Même si une politique locale s'engage dans une stratégie d'accueil,
et ceci dans les meilleures dispositions, il lui faut attirer, faire venir
à elle. Elle peut le faire de plusieurs manières : attendre
ou choisir une démarche offensive. Toutefois, beaucoup de migrants
potentiels souhaitent une proposition campagnarde " clés en mains
". Celle-ci prend plusieurs formes :
- communiquer sa nouvelle image d'accueil. Des médias convaincus sont
présents et publient les annonces des territoires, souvent avec
succès : Village-magazine, pionnier en la matière,
Rebondir, Magazine Initiative et, bien entendu, la chaîne Demain
avec ses reportages et son site Internet, banque de données. C'est
cette attitude que la région Limousin a su conduire avec
détermination et réussite. On pourrait imaginer d'ailleurs
que chaque département s'organise de la sorte ;
- le porte à porte des résidents secondaires est une pratique
osée par des élus qui démarchent les propriétaires,
qu'ils soient originaires de la commune ou qu'ils viennent d'ailleurs. Ils
expliquent l'intérêt à franchir le pas, à favoriser
l'implantation de leur activité. Certains tentent de faire louer ces
maisons à l'année compte tenu du peu de journées
utilisées. D'autres encore souhaitent les acquérir pour agrandir
l'offre communale de locatifs ;
- la démarche " Place aux jeunes
"(12), venue du Québec, est un dispositif
d'animation-formation et de suivi individuel destiné à " rapatrier
" les jeunes diplômés, originaires à plus ou moins longue
date d'une région, à laquelle ils sont encore liés "
affectivement ". Pour cela, il faut d'abord mobiliser et sensibiliser l'ensemble
des actifs locaux, entrepreneurs, élus, associations. Ensuite, les
jeunes en leur faisant redécouvrir le territoire affectif et en les
aidant dans leur projet de retour, et enfin en les suivant. Cette démarche
gagne du terrain : Ardèche, Limousin, Midi-Pyrénées,
et bénéficie de la facilitation de la démarche dans
tout le Massif central par la Datar Massif central ;
- l'institution d'une démarche prospective axée sur la recherche
des potentialités, c'est-à-dire une stratégie de
développement global souvent absente. C'est l'exemple de RELANCE,
ce partenariat inter-consulaire en Cévennes qui a mené à
une politique de communication nationale sur le thème de la reprise
d'activités. A ce jour, la moitié des installés et des
repreneurs sont issus du nord de la France.
L'organisation de concours de création d'entreprise, comme celle
pratiquée par le parc naturel régional du Livradois-Forez,
mais aussi des concours dans les collèges et lycées vont dans
ce sens.
Une révolution culturelle est en marche. La recomposition du territoire
se fera par elle-même, mais avec des inégalités et de
soubresauts ; alors, autant l'accompagner.
La greffe culturelle sur les populations autochtones doit être
envisagée en dépit des éternelles réactions de
rejet ou de refus d'intégration. Le repeuplement n'est jamais indolore,
il joue sur les mentalités et créé un nouvel amalgame.
Après les promesses de Limoges et devant les difficultés de
réactivité des organisateurs, des cabinets privés proposent
de monter les projets et d'accompagner les migrants.
Les multiples micro-régions et micro-sociétés de la
France passée s'affirment de nouveau, mais différemment, sous
l'influence de deux regards. L'interne qui photographie des forces en mouvement,
des volontés de créer, des résistances et des
contradictions, qui tente d'avoir un projet en commun. L'externe qui amène
les nouvelles populations, péjorativement baptisées de " néos
" et leur culture repensée face à la modernité et leur
désir de vivre. L'identité se reconstruit dès lors que
ruraux de souche et ruraux de cur se parlent, s'écoutent,
s'enrichissent. Cette identité s'enracinera comme elle pourra, dans
un mélange d'histoire et d'innovation, de contre-culture et
d'économie humaniste. En un mot, elle s'inscrira dans un terroir et
dans un territoire dont bien des années plus tard les nouveaux nés
se réclameront.
Les difficultés ne sont pas pour autant résolues. Il n'y a
toujours pas de politique nationale en France sur ce sujet. Au contraire
de l'Irlande qui, suite au succès de l'association Rural Ressettlement
Ireland, a élaboré un programme pilote de réinstallation
en milieu rural (13).
Pourtant, une telle politique nationale serait nécessaire pour aider
à résoudre des blocages institutionnels : droit absolu de
propriété, successions et indivisions chaotiques, taxations
négatives en tout genre dans le corpus juridique rural qui amplifient
les surcoûts au lieu de favoriser la continuité territoriale,
maisons fermées faute de fiscalité incitative. En effet, les
discours et les actes se contredisent. Il conviendra un jour ou l'autre de
savoir ce qui est le plus important, l'équilibre de la société
ou l'égoïsme de quelques-uns.
Que des maisons vides, de caractère très souvent, s'écroulent
parce que les propriétaires sont inconnus ou s'entêtent, n'est
plus admissible au regard des difficultés sociales et de la nouvelle
image du patrimoine qui est devenue en quelques années un bien commun.
Que des terres sous forme de puzzle, qui ne sont ni classées comme
réserves écologiques, ni des terres à produire, restent
dans un abandon chronique posent problème parce que des jeunes qui
souhaitent s'installer, notamment comme maraîcher, ne trouvent pas
de surface. Que des exploitations qui s'agrandissent toujours et encore parce
que tout est fait pour éviter que d'autres ne s'installent, pour des
questions de seuil que l'on relève sans cesse, contredisent les besoins
et les discours d'extensification et de besoin de voisinage est inacceptable.
Enfin que des élus qui parlent de légitimité, de
démocratie, de " pays " tout en évitant toute régulation,
toute intervention, toute application d'articles de lois qui les dérangent,
environnementales notamment, n'est pas le bon choix pour l'avenir. Le
repeuplement spontané ou accompagné contraint à
redéfinir les missions de la puissance publique en terme
d'aménagement de l'espace rural.
L'immigration régulière et la libre circulation des ressortissants
européens combleront d'elles-mêmes les vides, proposant une
main d'uvre courageuse, rurale par nature et souvent qualifiée.
C'est déjà le cas dans les régions forestières
et les bassins industriels enclavés. Les conséquences en terme
de redynamisation sont indéniables.
Deux aspects immédiats de la politique d'accueil ne doivent pas
échapper aux décideurs :
- savoir ce qu'accueillir signifie, c'est-à-dire savoir recevoir des
commensaux, informer en toute conscience sur les avantages et les
responsabilités liées à la vie en campagne et, enfin,
organiser au mieux les séjours ;
- être capable d'installer un véritable office des migrants,
comme les Québécois, c'est-à-dire un service qui rapproche
efficacement l'offre de la demande, sans jugement de valeur.
On pourrait conclure cet article en espérant que les institutions
républicaines sauront accompagner ce mouvement sociétal,
imprévisible pour beaucoup il y a quelques années, qui allie
une volonté naissante de certains territoires d'accueillir des gens
venus d'ailleurs pour continuer à vivre et cette très forte
volonté de changer de vie chez nombre de concitoyens. Croire c'est
pouvoir.
(1) " Le repeuplement
des communes rurales : nécessité publique et désir
individuel ", par Bernard Farinelli, paru dans le Courrier de l'environnement
de l'INRA, n°42, février 2001. [VU]
(2) Pour le premier séminaire, les actes sont parus
: " Fonctions d'accueil des territoires ruraux : les nouveaux arrivants ",
Collection Actes, 22 mai 2001, Editions ENITA Clermont-Ferrand. Un deuxième
séminaire s'est déroulé le 14 novembre, centré
sur les territoires d'accueil, enfin est prévu en janvier 2002 un
troisième séminaire relatif aux politiques d'accueil.
A cela, s'ajoute un stage de formation " Accueil des nouveaux actifs en milieu
rural ", organisé par la délégation régionale
du CNFPT Auvergne, en octobre 2001, à l'attention des agents de
développement.[VU]
(3) Le CELAVAR réunit de nombreux mouvements qui
réfléchissent et participent au développement de l'espace
rural, voir www.celavar.org [VU]
(4) Notons récemment, et en dehors de toute manifestation
phare, comme le Salon de l'Agriculture par exemple, La Montagne, "
Il y a urgence à repeupler les campagnes ", 4 novembre 2001. " Partir
vivre à la campagne ", La Voix du Nord, 29 septembre et 2 octobre
2001.[VU]
(5) La région Limousin a montré l'exemple,
suivie de certains sites de la région Rhône-Alpes, du plateau
de Langres et d'une réflexion en cours de la DATAR pour
l'aménagement du Massif central.[VU]
(6) Voir le numéro Hors série de Village Magazine,
n ° 5, été 2001 consacré à cette
opération, et notamment notre article, " Une terre pour vivre et
entreprendre ". Ou encore " La lettre du Massif ", n°14 septembre 2001,
DATAR Massif central.[VU]
(7) Pour être complet, il s'agit de l'APAMAC, Association
pour la promotion de l'artisanat dans le Massif central, le CNASEA Massif
central, le centre régional des jeunes agriculteurs du massif central,
Terra, l'association des territoires ruraux en action, l'UCCIMAC, l'union
des Chambres de commerces et d'industrie du Massif central. Contact :
Commissariat à l'aménagement et au développement
économique du Massif central, Rita Rader, Robert Courbier, 19 bd
Berthelot, 63400 Chamalières. Tél. : 04 73 19 20
37.[VU]
(8) Organisé par Terra Massif central et financé
par la DATAR. Terra est un carrefour interrégional regroupant des
organismes d'appui au développement local : ADEFPAT , ADELIM, ADTLR,
ARPA, Leader Hérault, Millevaches en Limousin, RADL. Renseignements
à www.terra-massifcentral.net [VU]
(9) Le dépouillement de la collection de l'Auvergnat
de Paris est éloquent.[VU]
(10) Voir " Stratéus ", Anatome Limoges, conseil
régional du Limousin, 18-10-01, " Projets en campagne dans la presse.
Sélection de verbatims ".[VU]
(11) Voir " Campagnes de tous nos désirs ", sous
la direction de Michel Rautenberg, André Micoud, Laurence Bérard
et Philippe Marchenay. Mission du patrimoine ethnologique, collection
Ethnologie de la France, cahier 16, Éditions de la Maison des
sciences de l'homme, Paris, 2000. Recueil d'articles sur les nouveaux enjeux
des territoires, les produits du terroir entre économie et culture
et, enfin, la recomposition des rapports entre villes et
campagnes.[VU]
(12) Association " Place aux jeunes France ", Marie-José
Gazel-Gontier, 25 bd Maréchal-Leclerc, 07200 Aubenas ; tél.
: 04 75 89 89 90.[VU]
(13) Voir à ce sujet la revue LEADER 2, "
(re)peupler le milieu rural ", n° 22, printemps
2000.[VU]
Farinelli B., 2000. Pour la campagne. Sang de la terre, Paris, 190
p..
Farinelli B., 2001. L'homme et la campagne, des retrouvailles
naturelles. Sang de la terre, Paris, 192 p.
Hervieu B., Viard J., 1996. Au bonheur des campagnes. Éditions
de l'Aube, Paris, 160 p.
Rautenberg M., Micoud A., Bérard L., Marchenay P. (dir.), 2000.
Campagnes de tous nos désirs. Coll. Ethnologie de la France,
cahier 16, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 200
p.