bases écologiques de la protection des cultures
gestion des populations et aménagement de leurs
habitats
Vers des pratiques phytosanitaires compatibles avec un
développement durable ?
Gérer les populations et préserver la
diversité biologique
Aménager les habitats
Adapter nos recherches et nos actions de développement
à ces nouveaux objectifs
Encadré1
En hommage à Pierre Grison
Encadré II
Les haies composites réservoirs d'auxiliaires
[R] Vers des pratiques phytosanitaires compatibles avec un développement durable ?
L'objectif de cette méthode préventive est d'éviter,
ou de réduire autant que faire se peut, la multiplication d'organismes
nuisibles, indigènes ou exotiques. Dans ces conditions le recours
à la méthode curative, généralement efficace
mais considérée comme trop agressive, peut être limité
d'autant. Cette méthode préventive a ses sources dans les principes
établis par Stern et al. (41),
qui, au travers de techniques culturales, recommandaient
déjà le recours à deux stratégies
complémentaires de gestion de l'environnement : rendre celui-ci
simultanément défavorable au développement des organismes
nuisibles aux cultures et favorable à celui des organismes auxiliaires
naturels. Certaines de ces mesures préventives relèvent donc
tant de l'agronomie traditionnelle, qu'il s'agisse, par exemple, de la rotation
des cultures contrariant les cycles de reproduction des ennemis des plantes,
que de l'agriculture moderne avec la sélection de variétés
résistantes à ces mêmes antagonistes. Parmi ces
dernières mesures, certaines ne connaissent encore qu'une diffusion
discrète en raison de leur degré de complexité, puisqu'elles
visent à subvenir préférentiellement aux besoins trophiques
et écologiques des organismes auxiliaires par une gestion appropriée
de l'espace rural (9,
49).
On sait que l'histoire de la protection des cultures est dominée par
un événement majeur, la découverte et la mise au point
de molécules toxiques issues de la chimie de synthèse. Le
succès des pesticides est dû tant à leur efficacité
et à leur facilité de mise en uvre qu'à leur
coût relativement modéré par rapport au bénéfice
attendu d'une récolte accrue, après traitements phytosanitaires.
Nombre d'économies de subsistance ne peuvent cependant avoir accès
à cette solution technique, trop onéreuse dans ces conditions
particulières de marché. À l'inverse, les pays
développés prennent progressivement conscience des limites
d'utilisation de ces mêmes pesticides, mises en évidence, par
exemple, tant par les phénomènes de résistance des
organismes visés, de réduction de la diversité biologique
des milieux ainsi traités que de pollution de l'environnement. Pour
des raisons bien différentes, une convergence d'intérêts
se dessine ainsi en faveur de l'adoption d'une nouvelle stratégie
de protection des cultures.
Si on confond trop souvent les stratégies dites de protection
raisonnée et de protection intégrée des cultures, c'est
que cette évolution attendue n'est sans doute pas encore arrivée
à son terme. Des événements récents, aux
conséquences apparemment sous-estimées, tels que l'utilisation
de semences génétiquement modifiées pour leur
résistance aux pesticides de synthèse ou aux organismes nuisibles
eux-mêmes, ne sont pas de nature, pour l'instant, à clarifier
un débat dans lequel des groupes de pression puissants s'affrontent.
À cet effet, le rappel de données agroécologiques
paraît opportun (2). Ainsi, il y
a lieu de distinguer la protection raisonnée, qui a pour objectif
véritable l'utilisation aussi judicieuse que possible des pesticides
issus de la chimie de synthèse, de la protection intégrée,
qui donne délibérément la priorité aux solutions
biologiques au travers de méthodes préventives et curatives
appropriées. Priorité ne signifie pas pour autant refus,
l'utilisation raisonnée de pesticides pouvant s'avérer
justifiée en dernier recours, mais seulement après épuisement
de l'ensemble des méthodes biologiques de lutte.
L'échec relatif de la promotion, aux États-Unis, du concept
d'" integrated pest management " ou IPM, en donne un exemple riche
d'enseignements, en dépit du succès médiatique pourtant
toujours accordé à cette expression
(18). Malheureusement, celle-ci est le plus souvent
employée à contresens, pas toujours involontairement d'ailleurs,
qualifiant suivant leurs auteurs des actions ayant des rapports plus ou moins
éloignés d'une protection effective des cultures ! Cette
ambiguïté trouve sans doute ses origines dans les imperfections
des définitions adoptées par un comité d'experts en
lutte intégrée, réuni à plusieurs reprises par
l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO),
à partir des années 1960. Il s'agissait alors de savoir comment
prendre à la fois en considération l'ensemble des organismes
nuisibles à une même culture et, par voie de conséquence,
de s'assurer de la compatibilité de techniques de lutte utilisées
jusqu'alors indépendamment les unes des autres. À partir du
moment où on convient, en revanche, de donner effectivement la
priorité aux solutions biologiques, cette ambiguïté tombe
d'elle-même en raison de la structuration même du raisonnement
qu'elle induit. En effet, c'est bien l'intégration de mesures
préventives et curatives, donnant les unes et les autres la priorité
aux solutions biologiques, qui caractérise cette forme nouvelle de
protection intégrée des cultures
(20). Elle implique de donner la priorité à
une gestion appropriée des populations et peuplements, au travers
d'un aménagement judicieux de leurs habitats dans le cadre des
systèmes de culture préconisés par les agronomes.
[R] Gérer les populations et préserver la diversité biologique
Comme le nombre d'espèces végétales cultivées,
celui des organismes régulièrement nuisibles aux cultures,
aux forêts et aux denrées stockées est également
limité ; en revanche leurs populations sont souvent l'objet de
proliférations importantes, à l'origine de dégâts
susceptibles de compromettre les récoltes. C'est donc la connaissance
des causes de ce phénomène particulier qu'il convient d'abord
d'acquérir puis de maîtriser, le phénomène occasionnel
de pullulation étant lui-même l'objet d'études
spécifiques (27).
Le déterminisme des mécanismes biologiques de ces
proliférations intempestives d'organismes parasites des cultures ou
des denrées stockées tient d'abord aux caractéristiques
biologiques des ravageurs considérés
(48). Leur expression est soumise à l'influence
des facteurs physiques et biologiques d'un environnement exploité,
sous des formes diverses, par les agriculteurs. Suivant les systèmes
de culture adoptés et les itinéraires techniques mis en
uvre, les populations de ces espèces de ravageurs sont ainsi
placées dans des conditions plus ou moins favorables à leur
multiplication. Ces populations phytophages sont généralement
étroitement inféodées à des plantes cultivées
particulières. Ainsi, la Pyrale du maïs, initialement originaire
d'Europe centrale, où elle vivait aux dépens de graminées
sauvages, est-elle devenue un des ravageurs majeurs du maïs après
son introduction involontaire aux États-Unis ; elle en est revenue
avec cette adaptation alimentaire particulière, qui en fait aujourd'hui
le ravageur majeur de cette graminée. Ces espèces nuisibles
aux cultures, forêts et denrées stockées sont
généralement bien connues, tant du point de vue de leur
identification systématique que de leur biologie. Quelquefois même
leurs populations ont été l'objet de caractérisations
morphologiques, biologiques, biochimiques et/ou moléculaires.
La synthèse des observations sur la prolifération d'organismes
nuisibles aux cultures confirme les hypothèses soulignant l'importance
déterminante de deux facteurs à effets contraires : l'un,
favorable, dû à la culture privilégiée des plantes
les plus appropriées à leur développement (ressource
concentration hypothesis), et l'autre, défavorable, dû à
l'action antagoniste des organismes auxiliaires naturels (natural enemies
hypothesis). Alors que le recours à la modélisation, pour
étudier la dynamique des populations, a longtemps eu pour effet de
considérer isolément chacun de ces deux facteurs, il est
aujourd'hui reconnu qu'ils doivent être l'objet d'une démarche
simultanée, suivant une approche globale associant les
caractéristiques des populations et des agro-écosystèmes
concernés, suivant le concept dit de " population-environnement ".
La relative ambiguïté de l'interprétation de ces données
déjà anciennes, se rapportant à l'influence favorable
de la diversification des systèmes de culture sur la réduction
des risques de multiplication des organismes nuisibles, justifie cette
évolution conceptuelle. Certes, un raisonnement écologique
simple voudrait qu'à une diversité biologique accrue des plantes
cultivées corresponde une diversité non moins accrue des
espèces antagonistes phytophages et, par voie de conséquence,
des peuplements parasitaires associés. Celui-ci n'est pourtant
validé que par une faible majorité des cas recensés,
laissant supposer l'intervention d'autres facteurs
(25, 31).
Comme le souligne Atieri
(1,3), la diversification
d'un agro-écosystème est assurément favorable à
la limitation des populations d'organismes nuisibles aux cultures par la
fourniture aux auxiliaires : 1) de proies de substitution lorsque les populations
du ravageur-hôte sont momentanément absentes ; 2) de pollen
et de nectar nécessaires à l'alimentation des formes imaginales
des prédateurs ou parasitoïdes ; 3) d'abris ou de refuges pour
nidifier ou pour hiverner ; 4) voire encore, de la présence
prolongée du ravageur-hôte lui-même, maintenu artificiellement
dans l'écosystème plus longtemps qu'à la normale. D'autres
facteurs, apparemment non moins importants, tels que la mobilité des
ravageurs et la réponse agrégative de leurs auxiliaires en
fonction de la géométrie du parcellaire et de l'architecture
des plantes cultivées et sauvages, sont l'objet aujourd'hui d'une
attention renouvelée (14,
32). En outre, l'évaluation du
rôle régulateur joué par les auxiliaires prédateurs
indigènes polyphages, auxquels on a le plus souvent
préféré les auxiliaires parasites exotiques
spécifiques dans les opérations de lutte biologique classique,
retient aujourd'hui à nouveau l'attention, conséquence
vraisemblable de l'intérêt porté à la conservation
de la diversité biologique dans son ensemble
(42).
La gestion des populations en protection des cultures, déjà
remarquable par ses nombreuses applications en lutte biologique, connaît
ainsi des perspectives de développement prometteuses. L'aménagement
d'habitats favorables à la conservation des auxiliaires indigènes
est en effet également propice à l'acclimatation d'auxiliaires
exotiques comme à l'efficacité de traitements inondatifs à
base de biopesticides. C'est également en favorisant les échanges
géniques entre populations qu'on envisage de limiter la propagation
de caractères de résistance aux insecticides, voire aux plantes
génétiquement transformées pour l'expression de
molécules toxiques pour les insectes
(39). Les particularités structurelles des
agro-écosystèmes, telles que la fragmentation des parcelles
cultivées et la durée réduite de cultures annuelles,
soumises par ailleurs à des systèmes de rotation, créent
des conditions écologiques spécifiques auxquelles les populations
et peuplements inféodés, phytophages ou entomophages,
répondent tant par leurs propriétés de déplacement
ou de migration que d'arrêt de développement ou de diapause,
de résistance aux pesticides comme d'adaptation aux cultivars.
Depuis quelques années, l'attention est de ce fait particulièrement
attirée sur l'importance des mouvements de populations au sein de
la mosaïque des parcelles cultivées (fig. 1, ci-dessous), soulignant
ainsi le rôle, tant des bordures ou lisières que des haies ou
corridors, dans le comportement des espèces
animales (11, 13).
La fragmentation des habitats entrave en effet les
échanges entre populations, quand elle ne compromet pas leur survie
(47). La dilution des gènes de
résistance aux pesticides, comme la colonisation d'une parcelle tant
par un phytophage que par ses antagonistes, sont liées à ce
phénomène, qui est à la base de l'aménagement
des systèmes de culture par la prise en considération de la
réhabilitation des habitats. L'étude de ces différents
mécanismes (dispersion, interactions du type " source-puits ", extinction
et recolonisation) met en uvre des moyens nouveaux de traitement de
l'information, car adaptés à leur dimension spatiale, tels
que les systèmes d'information géographique et les systèmes
multi-agents (22). D'une façon
générale, la nature de ces recherches est favorable à
un regain d'intérêt pour les études de terrain, voire
pour l'implantation temporaire de " laboratoires de campagne ", qui
illustrèrent, dans un passé encore récent, une des
démarches méthodologiques favorites de la zoologie agricole
à l'INRA (24). Le recours à
la modélisation de ces processus complexes et, plus encore, à
la simulation de situations de crise justifie en effet non seulement une
démarche de nature systémique mais aussi la validation
d'hypothèses de travail à l'aide de données nouvelles.
Le lien entre la protection des cultures, la gestion des populations parasitaires
et la conservation de la diversité biologique est ainsi noué,
en particulier au travers d'un aménagement des structures paysagères
et donc de l'écologie du paysage auquel la société est
par ailleurs sensibilisée (6,
29). Un tel raisonnement peut alors
sous-tendre des propositions prospectives et cohérentes avec les principes
d'une agriculture dite raisonnée, dans les domaines de la recherche,
de la formation et de l'application. Il permet aussi de répondre,
sans contradiction avec lui-même, aux attentes de variantes de
l'agriculture traditionnelle, telle que l'agriculture biologique.
Il est remarquable de noter que les conclusions de la majorité des
études récemment consacrées à ces problèmes
convergent en soulignant, d'une part, le défaut général
de prise en compte de la dimension spatiale des phénomènes
étudiés et, d'autre part, l'importance insuffisante
réservée au rôle des prédateurs
généralistes indigènes dans la régulation des
populations de phytophages (12,
13, 42). Ces deux
questions sont en effet au centre des réflexions récentes sur
la nécessaire préservation des auxiliaires indigènes
par l'aménagement de leurs
habitats (5, 31,
35) et, d'une façon plus
générale, sur la compatibilité entre la préservation
des espèces indigènes et la protection des cultures
(23). À cet effet, on commence
à disposer de données suffisamment abondantes pour avancer
l'hypothèse que la dynamique des interactions
hôte-parasitoïdes est soumise tant à la structure spatiale
des habitats qu'aux capacités de déplacement des organismes
concernés (37). L'hypothèse
de définir, pour partie, les dimensions des parcelles cultivées
en fonction de la capacité des organismes nuisibles et utiles à
les coloniser à partir des bordures mérite d'être
validée (22), d'autant plus qu'elle n'est qu'une
extrapolation de la technique de cultures en bandes alternées
(strip-intercropping) préconisée depuis déjà
longtemps en monoculture de cotonnier. Des expérimentations récentes
soulignent l'intérêt de cette pratique qui assure l'accroissement
des populations de prédateurs indigènes
(25, 33, 34).
Il faut cependant bien convenir que
les structures agraires, élaborées à partir de
systèmes de culture (assolements, jachères), de la morphologie
agraire définie par la géométrie des parcelles et leur
environnement immédiat (réseau de chemins, espaces clos ou
ouverts) et du mode d'habitat (groupé ou dispersé) n'ont
guère laissé place, jusqu'à maintenant, à de
telles considérations. On notera cependant la proposition de créer
des banquettes enherbées (beetle banks), au sein des parcelles
de culture, pour favoriser l'installation de ces populations de
prédateurs (43,
44, 45, 46).
Le choix des espèces végétales les
plus favorables à la constitution de tels abris ou à l'alimentation
en nectar et pollen des formes imaginales des auxiliaires
est l'objet d'expériences comparatives
(8, 31).
Au cours des cinquante dernières années, le développement
en Europe d'une agriculture de marché a été accompagné
de notables modifications du paysage rural, par la création de grandes
exploitations spécialisées et mécanisées,
constituées de vastes pièces de terre aussi homogènes
que possible. À l'exiguïté des champs clos du bocage,
à la dispersion et à l'éloignement des parcelles de
culture de l'openfield, il fallu donc substituer des pièces de terre
plus grandes, moins éloignées les unes des autres et aussi
proches que possible des bâtiments d'exploitation. Ce fut l'objet des
opérations de remembrement d'exploitation, ou mieux encore de remembrement
des propriétés. Ces opérations, quand elles peuvent
être menées à leur terme, induisent une véritable
restructuration et une sensible modification du paysage. On en connaît
des exemples spectaculaires dans les pays de bocage, qu'il s'agisse de la
Flandre septentrionale ou du Massif armoricain, avec une quasi disparition
des haies et arbres, voire des fossés, favorisant l'implantation de
vastes pièces de terre aux formes régulières, carrées
ou rectangulaires, d'une superficie de 5 à 20 ha d'un seul tenant,
conditions favorables à une réduction sensible du temps de
travail des machines agricoles en système
céréalier (40). Compte
tenu de la nécessité du respect, tant de la ressource en eau
que de la diversité biologique, on est aujourd'hui conduit à
recommander un découpage en parcelles, d'une superficie unitaire maximale
de l'ordre de 5 ha, entourées de haies jouant tant le rôle de
corridors entre les populations dispersées, ou métapopulations,
que de réseau de drainage des eaux de ruissellement
(26).
Un des traits remarquables du paysage rural est en effet apporté par
les bordures de champ (field margin) qui donnent du relief à
la mosaïque de formes et de couleurs des parcelles de culture. Il peut
s'agir aussi bien de murets de pierres sèches que de haies arborées
ou non, qui constituent en fait l'axe central d'un dispositif
agro-écologique complexe, constitué en outre de fossés
et talus, de tournières indispensables à la circulation et
à la manuvre des machines agricoles, voire encore de bandes
de terre, cultivées ou non, utilisées soit comme piège
de bordure ou territoire privilégié de lutte contre les organismes
nuisibles venant de l'extérieur (insectes phytophages, mauvaises herbes),
soit encore comme source de nectar et de pollen pour les organismes auxiliaires.
La diversité, voire l'incompatibilité des objectifs ainsi
visés, révèle bien l'état limité de nos
connaissances dans ce domaine, objet depuis peu de l'attention des
spécialistes d'une science nouvelle, l'écologie du
paysage (10). L'emprise de ces bordures
de champ est souvent considérée comme trop importante par les
agriculteurs, d'abord soucieux d'une productivité optimale, alors
que les écologistes au contraire y voient une solution pratique aux
problèmes de conservation des espèces.
La réintroduction imposée de la jachère dans les
systèmes de culture européens offre pourtant aujourd'hui
l'opportunité de prendre en considération, dans l'élaboration
d'une nouvelle stratégie phytosanitaire, tant la géométrie
et la distribution spatiale des parcelles de culture que leur environnement
immédiat (28). Ces facteurs de
la dynamique des populations n'ont en effet été étudiés
jusqu'à présent seulement dans quelques cas particuliers, tel
que celui de la pullulation des rongeurs
(17). On remarquera que la conservation des espèces
dites en péril, ou encore la gestion des populations d'insectes vecteurs
de maladies humaines, met souvent en uvre des techniques
d'aménagement de leurs habitats dont on s'inspire aujourd'hui pour
préserver les organismes auxiliaires indigènes des cultures
(5, 31). On mesurera en outre tout
l'intérêt de l'évolution récente des objectifs
affichés par les agronomes, qui prennent désormais en compte
les composantes environnementales de leur mission traditionnelle, telles
que la lutte contre l'érosion des sols, la préservation de
la qualité des eaux et de la diversité biologique
(7, 38). Il est
en effet vraisemblable que certaines difficultés rencontrées
dans un passé récent, lors des premières tentatives
de vulgarisation du concept de lutte intégrée, tiennent à
une insuffisante intégration des procédés
préconisés dans les itinéraires techniques alors
définis et conseillés par les agronomes.
L'expérience de la manipulation de l'environnement des vergers de
pommiers ou de poiriers, tant par l'implantation de haies composites que
par la culture intercalaire de plantes de couverture, attire cependant
l'attention sur les contraintes d'une telle technique de lutte, tout
particulièrement dans le cas de cultures pérennes. Le choix
des essences tient d'abord compte de leur adaptation aux conditions
édaphiques et climatiques locales et aux caractéristiques
phénologiques des arbres fruitiers ; mais il convient bien sûr
de s'assurer au préalable qu'elles ne peuvent en aucune manière
exercer des effets défavorables sur l'état sanitaire du verger
considéré, en jouant soit le rôle d'abri non seulement
pour des espèces auxiliaires mais également pour des ravageurs
phytophages potentiels ou pour des vecteurs de maladies, soit de réservoir
pour des microorganismes ou virus phytopathogènes. Compte tenu du
caractère durable de la culture, on peut également tenir compte
de la nature du risque phytosanitaire majeur encouru par le verger, en
sélectionnant des essences qui favorisent, au-delà des auxiliaires
prédateurs généralistes, des complexes parasitaires
spécialisés. Par exemple, sachant qu'en verger de poiriers
l'accent est mis sur la protection contre le Psylle Carpopsylla pyri,
il est recommandé d'ajouter le frêne, Fraxinus oxyphylla,
à la composition type de la haie composite pour les vergers de la
vallée du Rhône, en raison du fait que celui-ci abrite un autre
Psylle, Psyllopsis fraxini, inoffensif pour le poirier, mais assurant
la multiplication précoce d'un cortège d'auxiliaires
spécialisés (16,
36). Cet exemple européen est
à rapprocher de celui, bien connu, de Prunus domestica,
planté dans le vignoble américain, de façon à
permettre la survie hivernale d'Anagrus epos, Hyménoptère
Mymaridae parasite de la Cicadelle de la vigne Erythroneura
elegantula, grâce aux ufs d'une autre cicadelle, jamais nuisible,
qu'il abrite (15).
[R] Adapter nos recherches et nos actions de développement à ces nouveaux objectifs
La défense d'une telle conception de la protection des cultures implique
évidemment de mesurer non moins objectivement ses propres limites
: défaut de solutions répondant aux besoins, faisabilité
parfois insuffisante en raison des limites de nos connaissances comme de
notre savoir-faire biotechnologique, effets secondaires parfois non
négligeables, mise en uvre impliquant une technicité
accrue des praticiens, systèmes d'aide à la décision
encore insuffisants... Sans négliger l'importance de ces limites,
cette différence d'interprétation entre protection raisonnée
et protection intégrée ne peut cependant être ni
ignorée, ni même minimisée, tant elle a des
conséquences importantes en matière de formation, de recherche
et de développement, et plus généralement sur le devenir
de la biosphère.
L'analyse développée ci-dessus confirme que le devenir de la
protection intégrée des cultures s'inscrit bien dans une
démarche de nature préventive étroitement liée
à la gestion de l'espace rural. Il est en outre souligné que
la stratégie phytosanitaire doit viser non seulement les parcelles
de culture mais également leur environnement immédiat, les
bordures de champ. Espace cultivé non productif, mais d'une haute
valeur écologique et paysagère, ces bordures de champ doivent
donc être également considérées pour leur valeur
agronomique indirecte et gérées en conséquence,
c'est-à-dire intégrées dans le système de culture
de l'exploitation avec des itinéraires techniques appropriés
(8, 30). On tiendra également compte
à ce sujet des recommandations visant à préserver les
populations d'insectes pollinisateurs sauvages
(4). À cet effet, il est souhaitable, sinon
nécessaire, que les différentes compétences agronomiques
concernées soient associées dans une démarche
structurée commune pour définir leurs meilleures conditions
d'aménagement. Dans le domaine phytosanitaire, c'est tout
particulièrement le cas de la malherbologie, de la phytopathologie
et de la zoologie agricole, dont la coordination des actions illustrerait
opportunément le concept de protection intégrée.
Au-delà de l'aménagement de ces bordures, la géométrie
des parcelles de culture pourrait aussi être avantageusement
reconsidérée sur des bases écologiques et non pas seulement
socio-économiques, comme c'est le plus souvent le cas. Une telle gestion
raisonnée de l'espace rural (farmscaping) impliquerait
évidemment que les recherches et expérimentations tiennent
mieux compte de cette dimension fondamentale, encore trop souvent
négligée. Il serait sans doute judicieux de l'aborder à
différents niveaux d'échelle et d'organisation, ceux de la
plante cultivée, de la parcelle de culture et de l'exploitation toute
entière d'une part, de la métapopulation, de la population,
du peuplement, des communautés et biocnoses d'autre part. De
même, il conviendrait sans doute de s'investire dans les disciplines
et techniques scientifiques autorisent la compréhension et la
maîtrise de ces phénomènes biologiques.
[R]
Pierre
Ferron est directeur de recherche honoraire à l'INRA,
président honoraire du Complexe international de lutte biologique
Agropolis (CILBA), Montpellier.
Encadré1
En hommage à Pierre Grison (1911-2000), directeur de recherches
honoraire de l'INRA, fondateur du Laboratoire de lutte biologique et de
biocénotique à La Minière (1953) et infatigable premier
secrétaire général de la Commission internationale de
lutte biologique. Le qualificatif amical de " benjamin " qu'il m'avait
spontanément attribué lors de mon intégration dans son
équipe de recherche (1959), alors composée des Atger, Burgerjon,
Dusaussoy, Hurpin, Martouret et leurs collaborateurs, a pris au fil des ans
une signification affective encore concrétisée, il y a peu,
par son intérêt critique pour ce manuscrit.
Remerciements
La recherche bibliographique sur laquelle s'appuie cette mise au point a bénéficié, pour une large part, du concours du Centre commun de ressources documentaires en lutte biologique, propre au Centre de biologie et de gestion des populations (CBGP), à l'European Biological Control Laboratory (EBCL - USDA) et au Laboratoire européen du département d'Entomologie du CSIRO, implantés sur le campus international Agropolis de Baillarguet à Montferrier-sur-Lez (Hérault). En raison de l'importance du nombre de références bibliographiques se rapportant au sujet, le choix de privilégier les plus récentes et, parmi celles-ci, les références d'ouvrages ou d'articles de synthèse, a été le plus souvent fait de façon à faciliter en cas de besoin une identification exhaustive des données documentaires. Il m'est agréable de remercier sincèrement ceux de mes collègues qui m'ont fourni des informations, ou qui ont bien voulu relire ce manuscrit : J. Baudry (INRA), D. Bordat (CIRAD), P. Delattre (INRA), A. Fraval (INRA), Y. Gillon (IRD), K. Hoelmer (ARS-USDA), R. Le Bugg (université de Californie, Davis), Ph. Pointereau (SOLAGRO), C. Quimby (ARS-USDA), J. Scott (CSIRO), C. Silvy (INRA) et B. Vercambre (CIRAD).
[R] Encadré II
Les haies composites réservoirs d'auxiliaires
Une publication de la série Hortipratic (avril 2000) du CTIFL,
réalisée par O. Baudry (CTIFL), C. Bourgery (CITARE), G. Guyot
(INRA) et R. Rieux (INRA), 116 p.
CTIFL : 22, rue Bergère, 75009 Paris.
Ce petit ouvrage collectif, particulièrement bien présenté
et illustré, donne en quatre chapitres (Rôles physiques des
haies, Rôles biologiques et écologiques des haies. Choix des
espèces végétales, Plantation des haies), des informations
claires et concrètes sur l'intérêt des haies pour
l'aménagement de l'environnement physique et biologique des cultures
(brise-vent, conservation des sols, stockage et épuration de l'eau,
préservation de la diversité biologique, manipulation des
auxiliaires).
À l'occasion, il n'hésite pas à rapporter des données
de base, qui sont en outre l'objet d'une bibliographie fournie
(76 références). Cet équilibre illustre la compétence
et l'expérience des auteurs, particulièrement dans le domaine
de l'arboriculture fruitière. On notera le soin avec lequel l'information
est fournie aux praticiens, en particulier au niveau du choix des espèces
végétales et des conditions de leur plantation. En conclusion,
un exemple concret d'action coordonnée au niveau d'une région
est donné, avec le projet conduit de 1994 à 1997 par le conseil
général du Lot-et-Garonne, dans le cadre du programme national
des ministères de l'agriculture et de l'environnement visant à
aider " les plantations et replantations d'arbres en alignement, dans une
approche globale et à long terme de mise en valeur du patrimoine paysager.
"
[R]
[R] Références
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