L'agriculture anglaise et la protection de l'environnement :
du conflit d'intérêts au mariage de raison
Évolution des attitudes depuis les années 1970 jusqu'au début
du XXIe siècle
par Jean-Luc Hoarau
IUT d'Angers - Génie biologique
1 rue de la Croix-de-Cheminée, 49124
Saint-Barthélémy-d'Anjou
hoarau@iut.univ-angers.fr
1. De la cohabitation pacifique aux conflits
d'intérêts
2. Les années 1980 : des conflits d'intérêt
à la cohabitation forcée
3. Des années 1990 au début du XXIe siècle
: de la cohabitation forcée au mariage de raison
En conclusion
[R] 1. De la cohabitation pacifique aux conflits d'intérêts
Jusqu'à la fin des années 1960, les questions
agri-environnementales furent rarement un sujet de conflit entre les fermiers
anglais et les écologistes. Elles ne constituèrent pas non
plus un argument de poids dans les campagnes électorales, la notion
de défense de l'environnement n'ayant pas encore la dimension
économique, politique et sociale qu'elle a prise de nos jours. Le
mouvement écologiste anglais milita pour une meilleure prise en compte
des problèmes environnementaux, notamment ceux liés à
l'agriculture, mais l'attitude des dirigeants politiques et les lois agricoles
n'amenèrent pas les fermiers à remettre en cause leurs
pratiques.
Ce relatif désintérêt peut s'expliquer par plusieurs
facteurs. Tout d'abord, l'agriculture était, à l'époque,
une activité essentielle pour l'économie du pays : au sortir
de la longue période de disette qu'avait connue l'Angleterre pendant
la deuxième guerre mondiale, la production de nourriture était
une garantie de l'indépendance alimentaire nationale. Par ailleurs,
les effets de la pollution agricole sur l'environnement, encore mal connus
et difficiles à évaluer, n'étaient pas le souci majeur
des gouvernements successifs ni celui du grand public. En outre, les voix
qui s'élevaient pour évoquer les dangers potentiels ou existants
étaient trop faibles et isolées pour faire admettre des principes
qui pouvaient surprendre par leur nouveauté. Il ne s'est donc pas
agi de conflits à proprement parler mais de confrontation entre des
grands principes et des questions de priorité nationale, de passe-droit,
de tolérance, parfois même d'ignorance.
Jusqu'aux années 1970, les lois agricoles n'accordèrent que
peu d'importance à la protection de l'environnement. Environ 90% des
zones protégées étaient occupées par des
exploitations agricoles et les organismes qui en avaient la charge n'avaient
ni l'autonomie nécessaire ni les moyens suffisants pour assurer leur
protection ou s'opposer au lobby agricole. Ce dernier était composé
essentiellement d'un syndicat agricole, la National Farmers' Union (NFU)
et d'une association de propriétaires, la Countryside Landowners'
Association (CLA), deux puissantes associations qui regroupaient la
quasi-totalité de la profession agricole et travaillaient en étroite
collaboration avec le Ministry of Agriculture, Fisheries and Food.
Les années 1960 et 1970 virent néanmoins le début d'une
progression des mouvements écologistes dans le paysage politique anglais.
Diverses publications révélèrent les méfaits
de l'agriculture sur l'environnement et le fermier anglais commença
à se rendre compte que ses pratiques allaient être de plus en
plus difficiles à justifier auprès de citadins qui gardaient
la nostalgie d'une campagne idyllique. Ces deux décennies connurent
une montée en puissance du mouvement écologiste qui commença
à apparaître comme une force capable d'alerter l'opinion, de
s'opposer au lobby agricole et d'influencer le gouvernement.
[R] 2. Les années 1980 : des conflits d'intérêt à la cohabitation forcée
Malgré la pression des écologistes, il était difficile,
à la fois pour le gouvernement et la profession agricole, de renoncer
à un système productiviste mis en place avec le soutien de
l'ensemble de la classe politique, puis encouragé par une politique
communautaire orientée vers une agriculture intensive. Trop
d'intérêts étaient en jeu pour qu'un tel système
puisse être modifié du jour au lendemain. Le combat des
écologistes fut difficile face à un lobby agricole jaloux de
ses prérogatives et à un gouvernement soucieux de ne pas
déplaire à une catégorie socioprofessionnelle qui pouvait
compter sur l'appui de nombreux parlementaires.
L'exemple le plus révélateur des conflits des années
1980 est sans doute le vote et la mise en place de la loi agricole de 1981,
la Wildlife and Countryside Act 1981 (WCA). Celle-ci concernait la
protection de la campagne, de la faune et de la flore, le statut des zones
protégées et la responsabilité du fermier en matière
de respect de l'environnement. Le projet de loi connut plus de mille amendements
lors des débats au Parlement et son application donna lieu à
des confrontations qui surprirent tant par leur nouveauté que par
leur violence.
L'une des questions les plus débattues fut celle de la liberté
de choix des fermiers. Ces derniers redoutaient qu'une législation
contraignante leur impose les consignes des technocrates de Londres et se
méfiaient des écologistes, qu'ils considéraient comme
de doux rêveurs ou de dangereux extrémistes. De leur
côté, les écologistes voyaient dans ce projet de loi
une occasion d'obliger les exploitants agricoles à adopter des pratiques
plus respectueuses de l'environnement. Les deux camps s'affrontèrent
et militèrent avec acharnement mais se déclarèrent
déçus par la WCA. Les uns, parce que cette loi constituait
un frein au développement de leurs exploitations, les autres parce
qu'elle était considérée comme un lion sans dents,
l'État ne disposant pas des fonds nécessaires pour faire appliquer
des mesures jugées, de toute façon, insuffisantes.
La mise en place de ces mesures ne fit qu'exacerber les rancurs. Dans
le Somerset, les fermiers organisèrent des manifestations et
brûlèrent les effigies de représentants du gouvernement
et d'une association écologiste. Dans le Norfolk, l'association Les
Amis de la Terre (Friends of the Earth) s'opposa physiquement à
des fermiers qui voulaient assainir et labourer des marais par défi
au pouvoir central.
Les conflits des années 1980 firent apparaître un gouvernement
hésitant à s'engager dans une politique environnementale
d'envergure, un lobby agricole toujours puissant mais qui dut se résoudre
à faire des concessions et des écologistes qui, forts de leurs
premiers succès, apprirent à s'organiser et à s'imposer
comme une force politique avec laquelle il allait falloir désormais
compter.
[R] 3. Des années 1990 au début du XXIe siècle : de la cohabitation forcée au mariage de raison
Après les conflits de la décennie précédente, les années 1990 sont apparues comme celles de la réflexion et de la maturité politique. Les rapports de force entre les divers acteurs avaient changé et chacun savait que l'intransigeance devait désormais faire place au dialogue et au compromis. Plusieurs éléments allaient favoriser cette prise de conscience.
3.1. La politique agri-environnementale anglaise : une efficacité
contestée mais une structure renforcée
La politique environnementale anglaise était basée, à
l'origine, sur l'établissement d'une hiérarchie des objectifs
: il y eut d'abord la protection des espèces, puis celle des habitats
et, enfin, celle du paysage. L'une des raisons de l'existence de cette
hiérarchie est historique : les préoccupations des premiers
défenseurs de l'environnement étaient souvent tournées
vers la sauvegarde des espèces. Ce n'est que progressivement que
l'intérêt du public est allé grandissant pour les sites
eux-mêmes, à cause des espèces qu'ils abritaient ou parce
qu'ils pouvaient constituer un espace récréatif pour le citadin.
Les lois pour la protection des sites et le droit d'accès eurent cependant
plus de mal à être acceptées du fait qu'elles avaient
moins de défenseurs zélés, allaient parfois à
l'encontre de la protection des milieux et irritaient les propriétaires
terriens. La deuxième raison est d'ordre politique : en morcelant
la législation, il était plus facile, pour le gouvernement,
d'imposer des mesures restrictives à la profession agricole et donc
de satisfaire, du moins en partie, les exigences des écologistes.
Même si des différences apparaissent, on peut noter une certaine
continuité entre la politique agri-environnementale des conservateurs,
de 1990 à 1997, et celle des travaillistes, à partir de 1997.
Les mesures agri-environnementales proposées furent plus nombreuses
que pendant les années 1980 et permirent une plus grande protection
de l'environnement ainsi qu'une meilleure indemnisation des exploitants.
La plupart des réglementations reposèrent sur trois lois-cadres
: la Environmental Protection Act de 1990, la Environment Act de 1995
et la Countryside and Rights Of Way Act (CROW Act) de 2000.
Les programmes agri-environnementaux ne connurent pas de changements
significatifs. Ils étaient proposés aux exploitants à
l'intérieur des zones protégées telles que les sites
d'intérêt scientifique particulier - les Sites of Special
Scientific Interest (SSSI) - ou les zones sensibles du point de vue de
l'environnement - les Environmentally Sensitive Areas (ESA) -, ou
ils étaient liés à un programme spécifique comme
le Woodland scheme, pour le reboisement, le Organic scheme, pour
l'agriculture biologique. Ils sont maintenant regroupés dans le
England Rural Development Programme.
Les gouvernements conservateurs et travaillistes entreprirent également
de moderniser les structures existantes et d'en créer de nouvelles.
Le ministère de l'Environnement fut restructuré en 1995 puis
intégré, après la réélection de Tony Blair,
en 2001, dans le nouveau ministère de l'Environnement, de l'Alimentation
et des Affaires Rurales - le Department for Environment Food and Rural
Affairs (DEFRA) - qui regroupa la majorité des responsabilités
des ministères de l'Environnement et de l'Agriculture.
Deux nouveaux organismes gouvernementaux autonomes furent créés
: la Environment Agency, en 1995, et la Food Standards Agency,
en 2000. D'autres furent restructurés : en 1991, English Nature
remplaça le Nature Conservancy Council et garda la
responsabilité des SSSI, en 1999, la Countryside Commission
devint la Countryside Agency et conserva la gestion des zones de
beauté naturelle exceptionnelle (Areas of Outstanding Natural
Beauty).
3.2. Un mouvement écologiste plus puissant mais
modéré
Avec un gouvernement de plus en plus tenu de se plier aux réglementations
internationales et une profession agricole enlisée dans une crise
économique et identitaire, le lobby écologiste avait un certain
avantage de départ. Il s'est structuré et a renforcé
son influence politique à partir des années 1990, notamment
grâce à l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union
européenne. Cette dernière, en l'absence de structures de
surveillance élaborées, bénéficia souvent de
l'aide des organisations écologistes qui avaient désormais
la possibilité de poursuivre le gouvernement devant la Cour
européenne de Justice, dans le cas de non-respect des décisions
communautaires. Des organisations, comme le World Wildlife Fund, Friends
of the Earth, Greenpeace et la RSPB prirent une dimension
internationale, l'avis de leurs experts servant souvent de caution de
sérieux scientifique et d'indépendance et leurs nombreuses
publications faisant autorité auprès des gouvernements.
Ce qui a fait la force des écologistes anglais, c'est également
leur long passé de militantisme et le nombre de leurs adhérents
et sympathisants. Des associations, comme le National Trust, la RSPB,
les Wildlife Trusts, le World Wildlife Fund UK (Royaume-Uni),
la Ramblers Association, Greenpeace, le Woodland Trust,
Friends of the Earth et le Council for the Protection of Rural
England, totalisent, à elles seules, plus de cinq millions
d'adhérents. Leur efficacité s'explique aussi par leur organisation
: bureaux régionaux, commissions de spécialistes, études
sur le terrain, actions locales et nationales. La multiplicité des
associations, cependant, est à la fois un atout et un handicap. La
quasi-totalité des domaines touchant à la question de
l'environnement peut ainsi être prise en compte, mais la poursuite
d'objectifs parfois très proches met en concurrence certaines associations
dans leur quête de pouvoir et de financement, et nuit à leur
efficacité auprès du pouvoir politique et à leur image
auprès du public.
Même si les relations se sont très sensiblement
améliorées depuis les années 1980 entre les
écologistes et les fermiers, ces derniers reprochent à certaines
associations de ne souligner que les méfaits de l'agriculture et de
ne pas suffisamment mentionner les efforts accomplis. Devant la complexité
des questions environnementales et la nécessité de tenir compte
aussi de la survie de l'agriculture et du développement rural, les
écologistes ont cependant compris que leurs exigences étaient
parfois irréalistes, qu'il fallait considérer l'environnement
dans son contexte socio-économique et chercher davantage à
expliquer et à convaincre plutôt qu'à imposer ou s'imposer.
Ils ont adopté un discours plus conciliant et privilégient
la coopération à la confrontation.
3.3. Une profession agricole victime de son image
Certains dossiers délicats et une presse, un peu trop souvent critique,
font parfois apparaître le fermier anglais comme un privilégié
jaloux de ses prérogatives, qui profite de l'argent du contribuable
et pollue l'environnement.
Le principe des subventions agricoles est de plus en plus remis en cause.
Pour Sean Rickard, ancien économiste à la NFU, contrairement
à ce que prétend la profession, ces aides ne sont pas
indispensables à l'agriculture et à l'environnement : elles
servent plutôt à faire des fermiers des assistés et à
maintenir le prix des terres agricoles à un niveau convenable, même
en période de crise (1). Les
subventions largement attribuées aux éleveurs suite aux diverses
épizooties qu'a connues la Grande-Bretagne ont été souvent
perçues comme une faveur spéciale dont n'ont jamais profité
d'autres secteurs comme l'industrie minière ou automobile. Lors de
la récente crise de fièvre aphteuse, en 2001, le montant des
sommes versées aux éleveurs n'a pas manqué d'attirer
les critiques, particulièrement vis-à-vis de certains gros
éleveurs qui perçurent plus d'un million de livres d'indemnisation
chacun : la photographie de l'un d'entre eux fut publiée dans le
Sunday Times (2) du 5 août
2001 avec la légende " Tragédie rurale ou farce financière
? ".
Les critiques ne manquent pas de souligner également que, malgré
les sommes énormes qui leur sont attribuées, les fermiers ne
veulent pas de législations environnementales contraignantes. Pour
les écologistes, si quelques exploitants font effectivement preuve
de bonne volonté et de motivation, d'autres réclament le principe
de la liberté de choix pour se mettre à l'abri des
législations et continuer, comme par le passé, à
détruire impunément l'environnement.
Qu'il s'agisse de la disparition d'espèces ou de la
détérioration des milieux, l'agriculture est souvent
désignée comme la principale coupable. La spécialisation
et les pratiques intensives entraînent parfois un appauvrissement de
la biodiversité. Le surpâturage et les remembrements sont à
l'origine de la disparition de nombreuses haies et d'essences, et ont un
effet néfaste sur les habitats et les paysages. Enfin, le drainage
et l'irrigation sont souvent la cause de l'assèchement de nombreux
sites et de la baisse du niveau de la nappe phréatique.
Plusieurs rapports d'organismes gouvernementaux ou indépendants ont
fait état de la détérioration de certains sites
protégés en regrettant que les dégâts ne soient
pas toujours réparés et les amendes pas suffisamment dissuasives.
Selon l'Association pour la protection des oiseaux - la Royal Society
for the Protection of Birds (RSPB) -, le déclin du nombre de certains
oiseaux est la preuve que les milieux n'ont pas été ou ne sont
pas suffisamment protégés. En 2000, dans un document de
travail (3), la Environment Agency
a dressé un bilan sommaire des effets néfastes de l'agriculture
sur l'environnement et la santé humaine ; elle a estimé à
plus de deux milliards de livres, soit environ 208 livres par hectare de
terres cultivées, le montant des réparations éventuelles
de ces dégâts.
Les écologistes reprochent souvent aux fermiers de ne pas chercher
à améliorer leurs pratiques pour un meilleur respect de
l'environnement et de ne pas suffisamment coopérer avec le Farming
and Wildlife Advisory Group, le Agricultural Development and Advisory
Service, Linking Environment, Agriculture and Farming ou les Wildlife
Trusts, organismes indépendants dont la compétence est
reconnue par la profession agricole elle-même.
Enfin, bien que plusieurs sondages aient révélé que
le consommateur anglais garde une assez grande confiance dans ce que produisent
les fermiers, l'image de ces derniers a néanmoins souffert des crises
récentes, en particulier celle de l'encéphalopathie spongiforme
bovine (ESB), de 1987 au début des années 1990, avec ses
conséquences sur la santé humaine - plus de cent personnes
sont mortes de la maladie de Creutzfeldt-Jacob en Grande-Bretagne -, celle
de l'épidémie de salmonellose, en 1996, de peste porcine, en
2000 et de fièvre aphteuse, en 2001.
Le fermier anglais doit aussi faire face à un malaise économique
et social. En ce début de XXIe siècle, la profession
se trouve face à une crise économique : depuis plusieurs
années, les revenus agricoles sont en baisse. La situation
financière de certains fermiers, en 2001, fut jugée
préoccupante, les petites exploitations et l'agriculture de montagne
étant les plus touchées. Les éleveurs ont connu les
répercussions désastreuses de la crise de l'ESB, de la peste
porcine et de la fièvre aphteuse. Les céréaliers ont
été moins touchés par la crise, mais la baisse de leurs
revenus a été également sensible.
À la crise économique s'ajoute un malaise social. Devant
l'isolement des exploitants les plus retirés et le nouveau profil
social des zones rurales façonné par l'émigration urbaine,
le fermier a parfois le sentiment qu'il n'est plus un acteur essentiel du
monde rural. En outre, la future réforme de la politique agricole
commune laisse planer de grandes incertitudes quant à la survie de
l'agriculture telle qu'elle existe actuellement. Selon certains
économistes, les petites et moyennes exploitations ne seront bientôt
plus compatibles avec les exigences d'une agriculture moderne.
3.4. Une profession agricole à la recherche de son
identité
En plus des difficultés qui viennent d'être évoquées,
l'émergence de nouvelles forces fait craindre à la profession
une érosion de son pouvoir. Lorsque l'on parle du lobby agricole,
il est traditionnellement fait référence à la CLA et
à la NFU. Bien que ces deux organisations constituent toujours le
noyau principal de la profession, la naissance ou la contestation d'autres
mouvements viennent menacer cette hégémonie.
La question de l'abolition de la chasse au renard, par exemple, a mobilisé
de nombreux opposants qui se sont ralliés à la Countryside
Alliance. En mars 1998 et septembre 2003, cette jeune association fut
à l'origine de ce que le lobby agricole n'avait jamais pu réaliser
: faire défiler plus de 300 000 personnes dans les rues de Londres
lors de deux manifestations qualifiées d'historiques par tous les
médias. Même si de nombreux membres de la NFU et de la CLA
adhèrent aussi à la Countryside Alliance et bien que
le lobby agricole ne voie pas dans cette nouvelle association une concurrente
directe, il n'en existe pas moins un certain malaise vis-à-vis d'une
organisation dont la progression a été aussi rapide et le
succès aussi immédiat, et qui milite également pour
le développement rural et le maintien des services de proximité
dans les villages, deux questions qui bénéficient davantage
de la sympathie du public que la simple défense de l'agriculture.
D'autres syndicats agricoles existent depuis plusieurs années, comme
le Young Farmers' Club, la Tenant Farmers' Association ou la
Small Farmers Association, certains, plus récents, comme
Farmers For Action, ont ouvertement critiqué la NFU, notamment
à propos de la taxe sur les carburants, en 2000. Plusieurs autres
se sont créés autour d'une filière particulière,
comme celle des céréales, de la viande bovine, du lait ou de
l'agriculture biologique.
Doit-on parler de la diversité du lobby agricole ou de l'affaiblissement
de son pouvoir ? Si l'on compare cette situation à celle de la France,
elle n'est pas sans rappeler ce qui s'est passé au sein de la
Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles
lorsque s'est créée la Confédération Paysanne
en 1987, cette dernière regroupant actuellement 20% des agriculteurs
français. Bien que la situation actuelle ne soit pas sans inquiéter
la NFU, cette dernière ne veut pas parler de schismes, soulignant
que les initiatives prises sont en général en complément
ou en soutien de ses propres actions et que les membres de ces divers mouvements
sont souvent également adhérents à la NFU. Il est sans
doute trop tôt pour dire si ce nouveau phénomène changera
les rapports de force au sein du lobby agricole et contribuera à
l'affaiblir ou à lui donner une nouvelle impulsion.
Selon les médias britanniques, le lobby agricole n'a rien perdu de
son influence, bénéficie toujours autant de la complicité
bienveillante du gouvernement et parvient à sauvegarder ses
intérêts. Le Times
(4), par exemple, cite la question de la vaccination
lors de la crise de la fièvre aphteuse, en 2001. Pour la commission
scientifique du ministère de l'Agriculture et de nombreux
vétérinaires, la vaccination des troupeaux pour éradiquer
l'épizootie était préférable à l'abattage,
qualifié de massacre inutile. Cette deuxième solution fut
néanmoins choisie car les éleveurs craignaient de perdre des
marchés dans les pays refusant l'importation d'animaux
vaccinés.
Les fermiers, à l'inverse, considèrent qu'ils ne peuvent pas
toujours compter sur le soutien sans faille du gouvernement ni espérer
préserver les avantages dont ils ont bénéficié
jusqu'ici. Ils déplorent également que la vigilance des mouvements
écologistes et la pression médiatique fassent d'eux les mal
aimés du public et que les lois nationales et européennes soient
de plus en plus contraignantes. L'un des exemples récents qu'ils donnent
pour illustrer la baisse de leur influence est le vote de la CROW Act,
en 2001 : leur opposition à l'extension du droit de passage sur leurs
terres et aux réglementations contraignantes n'est pas venue à
bout de la détermination des écologistes et du gouvernement.
Il est indéniable que l'agriculture européenne est en pleine mutation et que l'intégration des considérations environnementales dans la politique agricole est désormais inévitable. Même s'ils ne veulent pas apparaître comme les jardiniers paysagistes de la campagne, les fermiers anglais, par pragmatisme ou par conviction, ne veulent plus être considérés comme des producteurs uniquement mais aussi comme des acteurs de la protection de la nature. Ils mettent en avant les efforts accomplis récemment, en particulier le nombre croissant de contrats agri-environnementaux signés chaque année. Ce souci de coopération et la volonté affichée des écologistes de rechercher des solutions viables à la fois pour l'agriculture et l'environnement laissent espérer une meilleure collaboration entre deux partenaires qui ont jusqu'ici fait preuve de méfiance mutuelle.
L'article est repris, par l'auteur, de sa thèse de doctorat, soutenue en juillet 2002, à l'université du Maine.
Notes
(1) Préambule
à la Conférence de FWAG, 16 novembre 1999, Birmingham,
Communication non publiée.[VU]
(2) J. LEAKE, 2001. Cull makes 37 farmers millionaires. The
Sunday Times, 05/08/2001.[VU]
(3) Environment Agency, 2000. Environment Agency consults
on the impact of agriculture. 04/12/2000. En ligne à
www.environment-agency.gov.uk/news/
117940?lang=_e®ion=&projectstatus=&theme=&subject=&searchfor=agriculture%20environment&topic=&area=&month
[VU]
(4) S. Jenkins , 2001. Farmers are making enemies of the
townies. The Times,
21/03/2001.[VU]