l'eau, l'agriculture et l'environnement
analyse introductive à une réflexion sur la contribution
de la recherche agronomique
Contexte national et international
La montée des problèmes
Les incidences qualitatives
Une vision contemporaine de la gestion de l'eau
En conclusion
[R] Contexte national et international
Dans une conception exclusivement hydrologique, la ressource en eau renouvelable
est identifiée au seul écoulement moyen globalisé pour
un territoire donné, sans se préoccuper des critères
d'exploitabilité par les utilisateurs.
La disponibilité annuelle d'eau en France (tab. I, ci-après)
par habitant, de 3 295 m3/personne/an, est voisine de celle
observée en Italie, mais nettement supérieure à celles
observées en Allemagne, en Espagne, en Angleterre et en Belgique.
Par ailleurs, les projections de cette disponibilité indiquent clairement
que la France n'est pas menacée de pénurie quantitative. Celle-ci
ne pourrait être envisagée que si la disponibilité en
eau devenait inférieure à 1 700 m3/personne/an.
Cette hypothèse ne serait donc réaliste que dans le cas d'un
doublement de la population, ce qui n'est pas conforme aux tendances actuelles
de la démographie en France.
Il est utile de rappeler que la disponibilité annuelle en France est
de 2 à 6 fois plus importante que celles observées dans beaucoup
des pays situés dans le sud du Bassin méditerranéen,
notamment en Afrique du Nord et au Proche Orient.
Les ressources en eau renouvelable, qui correspondent à un flux moyen
annuel de l'ordre de 185 km3, couvrent largement les
prélèvement (42,5 km3). Le prélèvement
du secteur agricole français est parmi les plus faibles comparé
aux autres pays méditerranéens du nord (11,5% au lieu de 50
à 60% pour l'Italie, l'Espagne, la Grèce et le Portugal).
Cependant, si on considère la consommation nette en eau sur le territoire
national, le secteur agricole apparaît comme le premier consommateur
d'eau à égalité avec l'usage domestique (tab. II,
ci-après). Ce décalage apparent entre prélèvement
et consommation nette résulte du fait que le prélèvement
effectué par les centrales électriques sert uniquement au
refroidissement et est donc restitué aux cours d'eau. La consommation
du secteur agricole est majoritairement (les deux tiers, environ) utilisée
pour l'irrigation, le tiers restant étant destiné aux autres
activités agricole (industries agro-alimentaires,
élevages
).
La France dispose également d'abondantes ressources souterraines,
qui sont actuellement mobilisées différemment selon les
régions. Les hydrologues ont répertorié 450 aquifères
sur l'ensemble du territoire national, dont 200 régionaux. On
considère qu'à eux seuls, ces 200 aquifères referment
en temps normal 2 000 km3 d'eau. Les Français
prélèvent 7 km3 d'eau par an dans les nappes. Ces
ressources assurent 57% de l'approvisionnement en eau potable, le tiers des
consommations industrielles et un cinquième de l'approvisionnement
de l'agriculture.
Tableau I. Quelques chiffres sur les ressources en eau dans
les pays méditerranéens
d'après Margat et Vallée 1997.
Ressources théoriques totales |
Date d'estimation |
Ressources naturelles renouvelables*en km3/an |
Ressources en eau par habitant**, en m3/an |
||||
| Ressources théoriques totales | Ressources internes | Ressources externes | Ressources régulières | 1990 | 2025 | ||
| Espagne France Italie Malte Albanie ex-Yougoslavie Slovénie Croatie Bosnie Monténégro Grèce Chypre Turquie Syrie Liban Israël T. Palestine (Gaza) Égypte Libye Tunisie Algérie Maroc |
1993 1990 1990 1990 1990 1990 1980 (1990) 1989 1993 1989 1991 1990 1988 (1990) 1990 1990 1990 1990 1991 |
112,94 185 187 0,07 50 254,2 38 58,65 (53,65) 0,9 235,9 16,5 4,94 1,7 0,685 (0,065) 58,3 0,7 4,18 14,1 30 |
111,94 170 179,4 0,06 44,5 139,2 15,9 26,35 38 15,7 45,15 0,9 227,4 8,23 4,94 1,23 0,65 (0,03) 1,8 0,7 3,58 13,9 30 |
1 15 7,6 0 5,5 115 0 13,5 (8,5) 0 8,5 8,26 0 0,47 0,035 (0,035) 56,5 (a) 0 0,6 0,2 0 |
13,89 86,1 30,5 0,03 6,5 ? 7,7 0,27 N.D. 11 3,2 1,2 0,6 (0,05) 55,8 (b) 0,4 2,1 2,7 4,2 |
2 885 3 295 3 277 198 15 408 10 678 5 838 1 284 4 222 1 317 1 829 370 348 (84) 1112 154 511 565 1 197 |
2 672 3064 3 531 180 9 978 9 781 5 818 1 006 2 690 484 1 050 246 (c) (c) 645 55 313 271 657 |
Source : information rassemblée par le Plan bleu, à
partir de sources nationales et internationales.
* Comprises dans les ressources totales.
** Calculé à partir de UN, World population prospects
1990.
(a) L'écoulement affluent de pays voisin naturel = 85 km3/an. Dont
55,5 km3/an correspondent à la part revenant à l'Égypte
du partage du débit du Nil mesuré à Assouan.
(b) Compte tenu du Nil régularisé à Assouan.
(c) Projection pour la population 2025 non disponible.
Tableau II. Prélèvement et consommation de
la ressource en eau selon les usages, en France
d'après Rieu, 1999.
| Usages de l'eau | Prélèvements | Consommations nettes | ||
| Milliards de m3 | % du total | du total Milliards de m3 | % du total | |
| Eau potable Industries non raccordées à un réseau Centrales électriques Agriculture Divers |
6,1 4,4 22,3 4,9 4,8 |
14,35 10,35 52,47 11,53 11,30 |
2,5 0,4 0,4 2,4 2,3 |
31,25 5,00 5,0 30,00 28,75 |
Les incidences quantitatives
Les enjeux
L'irrigation, principale consommatrice d'eau du secteur agricole, a pour
vocation principale de favoriser une activité agricole stable en
l'affranchissant, au moins partiellement, des aléas climatiques. Elle
est également irremplaçable pour la qualité des produits,
notamment les fruits et les légumes, et la sécurité
des approvisionnements. En effet, on peut difficilement concevoir qu'une
industrie agro-alimentaire s'installerait au sud de la Loire, si l'irrigation
ne lui garantissait pas la sécurité de ses approvisionnements.
C'est également vrai pour la production de semences.
L'irrigation concerne actuellement 1,9 millions d'hectares (statistiques
1997), ce qui représente environ 6% de la surface agricole cultivée
(33 Mha) et concerne une exploitation agricole sur sept. Comparativement
aux pays voisins, l'Italie et l'Espagne, le pourcentage des surfaces
irriguées en France est environ 3 fois moins élevé.
L'irrigation connaît en France un développement important, les
surfaces irriguées ont été multipliées par 5
entre 1970 et 1997. Les principales cultures irriguées (statistiques
1995) sont le maïs (700 000 ha), les cultures fourragères - y
compris le maïs fourrage - (150 000 ha) et le soja (80 000 ha).
Les principales causes - une crise quantitative
Les statistiques précédentes prises globalement devraient
être rassurantes, cependant elles masquent des disparités spatiale
et temporelle qui sont à l'origine des crises et des conflits.
Globalement, on peut invoquer trois causes à l'origine des crises
quantitatives.
a) La répartition inégale des surfaces irriguées
sur le territoire national
Les surfaces irriguées en France sont concentrées dans 5
régions qui représentent les 2/3 de la surface irriguée
totale (tab. III). Tout d'abord, l'irrigation est traditionnellement bien
implantée dans les régions où elle est
considérée comme indispensable à la croissance des plantes.
Il s'agit, en particulier, du Sud-Est (Provence-Alpes-Côte-d'Azur et
Languedoc-Roussillon - surtout sur les cultures à haute valeur
ajoutée : fruits et légumes) et du Sud-Ouest
(Midi-Pyrénées, Aquitaine) où elle est appliquée
en particulier aux cultures de maïs et de soja et, dans une moindre
mesure, aux cultures fourragères, aux fruits et aux légumes.
Cependant l'irrigation a connu récemment un développement
conséquent dans les régions Centre, Poitou-Charentes et
Pays-de-la-Loire, notamment depuis la dernière sécheresse
(1988-1991). Il s'agit principalement d'une irrigation de complément
appliquée sur le maïs, les cultures fourragères et les
céréales à paille.
La concentration des surfaces irriguées sur un espace géographique
réduit conduit forcément à des tensions lorsque la ressource
est insuffisante, ce qui est le cas pendant les sécheresses
conjoncturelles. Les régions ne sont toutefois pas à
égalité face à une telle conjoncture. Du fait des
aménagements hydrauliques existants, le Sud-Est est mieux armé
pour surmonter de telles crises. Dans le Sud-Ouest, un effort a été
mené depuis la dernière sécheresse pour mobiliser de
nouvelles ressources.
b) Les modes de gestion de l'irrigation
Schématiquement, on peut distinguer deux modes de gestion de l'irrigation
:
- l'irrigation collective qui ne concerne que 40% des surfaces irriguées
(statistiques 1995) et qui mobilise surtout des eaux superficielles. Ce type
de gestion est piloté par les sociétés d'aménagement
régional ou des association d'irrigants. L'irrigation collective est
réputée comme peu génératrice de conflits d'usage
et semble mieux régulée par les instruments économiques
(quotas et tarification) ;
- la gestion individuelle, qui s'applique aujourd'hui à la majorité
des surfaces irriguées. Elle se fait sur la base d'installations
individuelles avec, le plus souvent, prélèvement dans une nappe
alluviale (45% des surfaces irriguées individuelles) ou directement
en rivière.
Le prélèvement d'eau dans le cadre d'une gestion individuelle
est à l'origine de conflits, notamment en Alsace, dans le Centre,
sur la façade atlantique (Gascogne, Charente) et dans la plaine de
la Beauce, car il entre en concurrence avec les autres usages, notamment
avec l'usage domestique. En l'absence de gestion intégrée des
usages au niveau des bassins et de la mise en uvre d'instruments
économiques adaptés, on peut craindre un fort développement
des conflits notamment pendant les périodes de crise.
Tableau III. Superficies irriguées pour les principales
régions irriguées en 1995 et évolution par rapport à
1988
d'après Rieu, 1999.
| Région | Bassin | Milliers d'hectares en 1995 | Augmentation par rapport à 1988 |
| Midi-Pyrénées Aquitaine Centre Poitou-Charentes Provence-Alpes-Côte-d'Azur Pays-de-la-Loire Rhône-Alpes Languedoc-Roussillon Alsace |
Adour Garonne Adour-Garonne Loire-Bretagne Adour-Garonne Rhône Loire-Bretagne Rhône Rhône Rhin |
299 269 206 166 129 123 116 92 50 |
42% 17% 38% 68% 11% 61% 52% 30% 49% |
| Ensemble | 1598 | 40% |
c) Les sécheresses conjoncturelles
Elles résultent des déficits de précipitations plus
ou moins amples par rapport aux moyennes. Elles ont des conséquences
sur les cultures en aggravant la sécheresse estivale normale, car
elles interviennent au moment même où les pouvoirs publics doivent
prendre des mesures de rationnement.
Au cours des deux dernières décennies, la plupart des pays
méditerranéens ont connu des sécheresses pluriannuelles
: 1980-85, au Maroc ; 1982-83, en Grèce, Espagne, Italie du Sud, Tunisie
; 1985-89, en Tunisie ; 1988-90, en Grèce ; 1988-92, en France
méditerranéenne, 1990-95, en Espagne, au Maroc ; 1993-95, en
Tunisie.
Même si en France, leur incidence est faible, comparée aux pays
voisins, les séquences de sécheresse pluriannuelles
représentent un risque majeur qu'il convient de prendre en compte,
notamment dans l'hypothèse de changements climatiques à venir.
Les gammes et les amplitudes des changements sont encore frappées
d'incertitudes. Elles sont difficilement quantifiables et on ne peut leur
attribuer aucune probabilité.
Cependant, on s'accorde sur l'hypothèse d'un climat plus contrasté.
Au sud de la Méditerranée, le climat deviendrait plus aride,
ce qui aurait pour double effet, au cours du XXIe siècle,
de réduire les ressources et d'amplifier les besoins en augmentant
l'évaporation et en aggravant les sécheresses. Au nord, le
temps serait plus pluvieux en hiver, plus sec en été et plus
irrégulier ; avec des conséquences sur le régime des
eaux, ce qui pourrait accentuer les besoins en eau en saison estivale. On
peut craindre également que les changements des lois de distribution
des précipitations rendent caduques les règles de dimensionnement
des ouvrages basées sur l'observation des séries antérieures.
[R] Les incidences qualitatives
Les enjeux
La détérioration de la qualité des eaux superficielles
et souterraines sous l'influence des activités anthropiques est un
problème dont sont conscientes la communauté scientifique et
l'opinion publique depuis deux décennies environ, davantage dans les
pays développés que dans les pays émergents, bien que
tous soient concernés. Elle affecte toutes les eaux de surface (lacs,
rivières, mers), ainsi que les eaux souterraines proches de la surface
du sol et, peu à peu, les nappes plus profondes. Les acteurs de cette
dégradation sont les agglomérations (pollutions domestiques),
les industries et les activités agricoles.
Le développement des activités agricoles depuis 1950 a
été réalisé dans le cadre d'une agriculture
performante et intensive. Il a conduit à une forte augmentation des
niveaux de production (le rendement de blé a été
multiplié par 5 entre 1950 et 1998), à un accroissement de
la taille des élevages et à l'extension des élevages
hors-sol. Dans ce contexte, l'agriculture est conduite à utiliser
divers produits, qui sont à l'origine de la moitié des gains
de production réalisées, dont certains présentent des
dangers pour l'environnement et plus particulièrement pour la
qualité des eaux. Il s'agit principalement :
- des fertilisants (engrais minéraux du commerce ou déjections
animales produites ou non sur l'exploitation). La consommation en engrais
minéraux est passée de 1,15 million de tonne par an en 1950
à 6 Mt en 1973 (1,9 Mt d'azote, 2,2 Mt de phosphore et 1,8 Mt de potasse)
pour retomber à 4,9 Mt par an en 1995. Sur les 10 dernières
années, les apports moyens annuels, toutes cultures confondues, sont
de l'ordre de 90 kg/ha d'azote, 40 kg/ha de phosphore et 55 kg/ha de potasse.
À ces apports, il faut ajouter les apports d'azote par les
déjections animales. Dans les régions d'élevage intensif
comme en Bretagne, celles-ci représentent l'équivalent de 150
kg d'azote par hectare de surface agricole utile ;
- des produits phytosanitaires (herbicides, fongicides, insecticides). La
consommation en tonnage n'a pas de sens pour ces produits qui sont en
renouvellement constant aussi bien pour les matières actives que pour
les formulations. On note, cependant, que la France est le deuxième
utilisateur de produits phytosanitaires après les États-Unis
(statistiques du ministère de l'Environnement) avec des usages de
l'ordre de 3 kg/ha/an ;
- de la pratique de l'irrigation. Dans les pays du sud de la
Méditerranée, la corrélation est forte entre l'irrigation
et la pollution du milieu par les remontées de sel. Cela se vérifie
notamment dans les pays qui ont installé des ouvrages pour augmenter
la surface irriguée (Égypte, Syrie
) et où la
salinité touche actuellement 30 à 40% des surfaces irriguées.
Sur le territoire national, la pluviosité est bien répartie
au cours de l'année, ce qui assure un bon lessivage et l'absence d'une
montée du sel, sauf dans les cas des cultures sous-serre. Il est difficile
actuellement d'établir une corrélation directe entre l'irrigation
et la pollution des eaux destinées à la consommation humaine,
par exemple si l'on prend le cas des nitrates. Les captages contaminés
par les nitrates se situent aussi bien dans les départements pratiquant
l'irrigation que dans les autres. Il est cependant vrai que les
prélèvements excessifs d'eau conduisent à la
dégradation des milieux aquatiques et des cours d'eau, notamment en
diminuant leur capacité épuratoire.
Les principales causes des crises qualitatives
Si le secteur agricole est un responsable parmi d'autres de la
détérioration de la qualité de l'eau, sa
responsabilité est particulièrement mise en relief dans le
débat public. Aujourd'hui, les bienfaits d'une agriculture intensive
sont oubliées (offre alimentaire abondante et variée à
prix réduit). Le monde agricole est interpellé, parfois de
façon vive dans les régions connaissant des situations tendues
; on lui réclame une meilleure gestion de l'environnement. Rappelons
brièvement les raisons de cette mise en cause.
a) Un bilan environnemental préoccupant
L'agriculture est considérée, selon le rapport de Pujol et
Dron publié en 1999, comme le principal responsable de l'augmentation
des concentrations en produits phytosanitaires dans le milieu, le premier
émetteur de la pollution azotée (participant pour 65%) et le
2e émetteur de phosphore (20%). Cette pollution affecte aujourd'hui
surtout la qualité de l'eau, notamment celle de l'eau potable (captages),
les écosystèmes naturels et la qualité de l'air.
Les observations de l'Institut français de l'environnement (IFEN)
réalisées dans 9 grands bassins versants français de
1969 à 1997 indiquent que la pollution des nappes et des rivières
par les nitrates et les pesticides s'accroît inexorablement d'une
façon générale mais que les vitesses d'évolution
sont très variables entre régions.
Pour les nitrates, la France est partagée en deux : dans la moitié
nord-ouest, la situation est plus dégradée et continue à
s'aggraver surtout dans le bassin de la Seine et en Bretagne, il est donc
difficile de raisonner uniformément. Ces observations récentes
vont toutefois dans le sens de la synthèse cartographique des teneurs
en nitrate des eaux souterraines à l'échelle de la France
réalisée par le BRGM en 1987.
Selon la Direction générale de l'environnement de la
Communauté européenne (DG XI), la situation actuelle (mai 2000)
dans la Communauté européenne est la suivante : un quart des
captages européens dépasse plus ou moins 50 mg/l et un autre
dépasse 25 mg/l avec une pente croissante d'1 mg/l/an. Ceci signifie
un dépassement prévisible de 50 mg/l dans quelques dizaines
d'années. Les données observées sur le bassin de la
Seine par l'agence de l'eau Seine-Normandie sont assez proches de celles
relevées précédemment.
La principale cause, en France, de non-conformité des captages d'eau
potable est la prolifération de bactéries ; ce n'est donc pas
l'agriculture. Les nitrates ne sont responsables que de 3% des cas de
non-conformité (teneur en azote supérieure à 50 mg/l)
mais les excès sont localisés dans les mêmes " bassins
à problème ", déjà identifiés.
La question des pesticides est plus complexe, car il est très difficile
de parvenir à des données homogènes et à des
évaluations mesurables, mais ils sont à l'origine de 11% des
cas de non-conformité, concentrés dans les zones d'agriculture
intensive.
La dégradation de la qualité des eaux superficielles par les
nitrates, phosphates et pesticides a des conséquences importantes
sur le littoral, sur les milieux naturels et sur les êtres qui vivent
dans les milieux aquatiques. Elle représente, en effet, une menace
pour les équilibres écologiques et pour le maintien de la
biodiversité, à laquelle s'ajoutent des risques de
conséquences négatives sur les activités économiques
liées à l'usage des milieux naturels (pêche, conchyliculture,
activités de loisirs).
Dans l'air, l'agriculture émet plus de 90% de l'ammoniac, la moitié
du méthane et le quart du dioxyde d'azote, selon le rapport de Pujol
et Dron. L'absence actuelle de données permettant de quantifier, dans
le temps et dans l'espace, la pollution atmosphérique d'origine agricole
ne doit pas conduire à sous-estimer l'effet de cette pollution sur
la santé publique et sur le bilan environnemental. Selon la DG XI,
l'azote atmosphérique qui retombe avec la pluie, dans certaines
régions en Europe, peut représenter jusqu'à 50 kg/ha/an.
Par ailleurs, la mer du Nord reçoit 200 000 t d'ammoniac chaque
année par l'intermédiaire de la pluie.
b) Un secteur agricole insuffisamment engagé
Depuis 30 ans, des mesures importantes ont été prises en France
pour faire face aux pollutions domestiques et industrielles. Les rejets polluants
de l'industrie ont été réduits de façon significative
grâce à l'installation de dispositifs de dépollution.
Au prix d'efforts financiers considérables répercutés
sur les consommateurs, la situation de l'assainissement des collectivités
est en voie d'amélioration. La France dispose aujourd'hui de plus
de 12 000 stations d'épurations (c'est le niveau d'équipement
le plus élevé d'Europe) et 95% des logements y sont
raccordés.
Les efforts précédents mettent particulièrement en
lumière la carence du secteur agricole dans l'effort collectif de
maîtrise de la qualité de l'eau. Le mot d'ordre de l'agriculture
a été longtemps " non pollueur, non payeur ". Les agriculteurs,
en principe assujettis au régime des redevances, ne les payent en
fait pas. Depuis la mise en place des contrats territoriaux d'exploitation
(CTE), le secteur agricole commence timidement à adhérer à
une démarche concertée de réduction des effets
négatifs de son activité. Cette adhésion concerne encore
peu d'acteurs du secteur agricole, elle est fondée encore sur une
démarche volontariste et elle est conditionnée par l'attribution
d'une aide financière (programme Ferti-Mieux, Programme de maîtrise
des pollutions d'origine agricole - PMPOA). Cependant, un certain nombre
d'actions développées par les pouvoirs publics - et prenant
la forme de taxes - tend à intégrer l'agriculture dans
l'évolution générale en France en attendant la mise
en place d'une véritable politique de l'eau.
c) Une politique de l'eau à court de moyens
Les pouvoirs publics, affichant leur volonté d'associer le secteur
agricole à une politique de protection de l'environnement focalisée
autour des écotaxes, ne pourront pas faire l'économie d'une
réflexion approfondie visant à mettre en place une véritable
politique de maîtrise de la qualité de l'eau et de protection
des milieux naturels. Cette politique, dont les principes sont connus depuis
la loi de l'eau de 1965, se heurte encore aujourd'hui à des
difficultés de mise uvre. Derrière ces difficultés,
se cachent trois problèmes principaux :
- une politique de l'eau doit donner aux pouvoirs publics la possibilité
d'effectuer les arbitrages nécessaires entre les différents
usages, dont, tout particulièrement, l'usage agricole. Elle ne peut
être envisagée que si les pouvoirs en question disposent, dans
le cadre d'une unité hydro-géologique appropriée, de
l'ensemble des informations sur les prélèvements
réalisés et sur les atteintes portées aux qualités
biologiques et écologiques des écosystèmes aquatiques.
Cette unité appropriée peut être le grand bassin fluvial
ou le bassin versant. Ce dernier correspond bien à la réalité
agricole, car il intègre non seulement les assolements en place et
les pratiques agricoles correspondantes, mais aussi la localisation des parcelles
dans l'espace, les modes de gestion du milieu et du paysage ;
- la totalité de l'eau d'un grand bassin (versant, fluvial) est
répartie dans divers compartiments : l'eau atmosphérique, les
eaux douces superficielles, l'eau du sol et les eaux souterraines. Les
compartiments naturellement reliés par le cycle de l'eau forment un
" hydrosystème " qui intègre à la fois des
éléments naturels et des éléments issus des
interventions humaines.
Dans un hydrosytème, l'eau joue un rôle prépondérant
à la fois en tant que vecteur de transport et en tant que facteur
écologique assurant les liaisons avec les écosystèmes
souterrains et l'atmosphère. Les compartiments étant
interdépendants, la dégradation de l'un d'entre eux aura des
répercussions sur les autres. Aussi l'importance et la persistance
d'une pollution sont-elles liées à la nature et au degré
d'intensité de toutes les inter-relations au sein de l'hydrosystème.
L'eau circule naturellement à des vitesses très différentes
sur ces parcours aériens, superficiels, ou souterrains. D'où
l'importance de l'échelle du temps à prendre en compte dans
les mécanismes de transport comme dans les processus biogéochimiques
se déroulant dans l'hydrosystème. En conséquence,
l'étude d'un hydrosystème ne peut être
appréhendée que d'une manière interdisciplinaire, en
adoptant l'échelle de temps appropriée. La démarche
scientifique pluridisciplinaire est encore insuffisamment usitée en
France. Son développement est un préalable incontournable à
la construction des structures de recherche et d'observation au niveau des
unités de gestion appropriée ;
- les instruments économiques adaptés (quotas, tarification,
fiscalité) à une gestion intégrée font aujourd'hui
défaut. En effet, les outils juridiques ou réglementaires usuels
n'ont qu'une portée limitée dans un bassin versant où
l'eau circule en permanence entre différents compartiments physiques
et biologiques. Néanmoins, une approche pluridisciplinaire du
problème de l'eau est très certainement un atout majeur pour
amorcer la réflexion nécessaire à la mise en place de
ces instruments.
[R] Une vision contemporaine de la gestion de l'eau
Les acteurs de la demande
La société française dans son ensemble se montre
concernée par les enjeux environnementaux. La médiatisation
accrue, ces derniers temps, des phénomènes de pollution des
eaux ou de l'air en est l'une des manifestations. Les citoyens, dans le cadre
de l'action associative, mais aussi les élus, se mobilisent et
entreprennent des actions concrètes sur le terrain (restauration des
cours d'eau, programmes d'assainissement).
Les pouvoirs publics, depuis 1965, ont doté la France d'une
législation qui, en principe, devrait permettre d'organiser une politique
environnementale prenant en compte le rôle spécifique de
l'agriculture : lois sur l'eau, lois d'orientation agricole, lois sur
l'aménagement du territoire. On peut déplorer l'absence de
coordination entre ces textes législatifs, mais ceux-ci définissent
d'une façon claire les grands principes sur lesquels la gestion de
l'eau doit s'appuyer :
- l'eau appartient au patrimoine commun de la nation. Sa gestion doit s'organiser
de façon à concilier les besoins et la préservation
des milieux naturels :
- la préservation du milieu naturel est prise en compte au même
titre que les autres usages.
L'Union européenne fait obligation aux États membres de traduire
dans leur législation nationale, par des textes de transposition,
la législation européenne. Après avoir élaboré
plus d'une trentaine de directives (pêche, nitrates, pesticides,
tourisme
), le Parlement européen et le Conseil de l'Union
européenne viennent d'achever la préparation d'une directive
cadre sur l'eau pour la période 2000-2015. Cette directive s'appuie
sur les principes de gestion de l'eau suivants :
- la gestion de l'eau décentralisée par grand bassin ;
- la gestion concertée entre les différents usages ;
- le financement de la gestion par l'application du principe
pollueur-payeur.
La demande en recherche
Les acteurs identifiés demandent à la communauté
scientifique d'évaluer les risques à court ou à long
terme sur la qualité de l'eau, de les informer des conséquences
éventuelle des usages et pratiques actuelles et de proposer des solutions
appropriées pour préserver les milieux naturels des
conséquences de ces pratiques et freiner leur dégradation.
La communauté scientifique est également interpellée
pour fournir les informations et les instruments nécessaires à
la prise de décision.
Une proposition d'offre de recherche
La demande en recherche précédemment formulée s'adresse
dans la pratique à plusieurs acteurs de la recherche française
intervenant sur le territoire national et dont les activité touchent
la problématique de l'eau. D'une façon plus précise,
les 6 compartiments identifiés au sein du bassin versant constituent,
en France, l'objet de recherche de 7 organismes nationaux (le CNRS, le CEMAGREF,
l'INRA, l'IFREMER, le BRGM, l'IRD et la Météorologie nationale).
À ces organismes s'ajoutent des laboratoires associés ou autonomes
dépendant des universités, des ministères ou des agences
de l'eau.
C'est la raison pour laquelle l'offre de recherche sur l'eau de la
communauté scientifique nationale devrait correspondre à une
vision d'ensemble qui inclut deux types de programme menés
parallèlement.
Le programme de l'action commune
Ce programme concernerait l'ensemble de la communauté scientifique
impliquée dans les recherches sur l'eau, y compris la recherche
agronomique. Il serait réalisé à l'échelle des
bassins versants ou grands bassins sélectionnés, dans un premier
temps, dans les zones géographiques en fonction de l'occurrence des
incidents qualitatifs et quantitatifs. Il comprendrait 4 objectifs :
- connaître le fonctionnement global du bassin, ses évolutions
diversifiées dans l'espace, à différentes échelles
de temps ;
- prendre en compte les inter-relations entre les différents compartiments
;
- connaître les équilibres hydrauliques, géochimiques
et biologiques, et contrôler l'évolution de ces équilibres
sous l'influence des différents usages ;
- prévenir l'altération de la qualité de l'eau par suite
de l'accumulation de contaminants.
Ce programme implique :
- la mobilisation de différentes disciplines physiques, biologiques
et socio-économiques ;
- l'existence d'observations sur le long terme ;
- la mise en uvre d'outils de gestion de l'information et du dialogue
entre les disciplines concernées ;
- la possibilité de mener des activités expérimentales
multidisciplinaires ;
- l'élaboration de modèles prévisionnels et d'aide à
la décision.
Tableau IV. Actions de la recherche agronomique
| Mieux valoriser les ressources en eau | Maîtriser les impacts de l'activité agricole | L'eau des milieux naturels |
| 'influence du stress hydrique et sa localisation au cours
du cycle végétatif sur le rendement des
cultures La mise au point des variétés adaptées à la sécheresse quantitative et qualitative .L'adaptation des systèmes et techniques de production aux ressources hydriques disponibles. Le développement d'outils d'aide à la décision pour le pilotage de l'irrigation prenant en compte les réserves en eau du sol, la physiologie de la plante et la rentabilité économique. L'utilisation des techniques plus économes pour acheminer l'eau, puis pour la distribuer à l'échelle de la parcelle. |
Une meilleure connaissance du transfert des polluants agricoles
(nitrates, pesticides) dans les différents compartiments du bassin
versant, leur cycle, leur toxicité et les conséquences sur
les systèmes biologiques et la capacité d'auto-épuration
du milieu.Le rejet dans l'air des polluants agricoles (métrologie,
importance de la distribution spatiale et conséquences sur
l'environnement).La maîtrise de l'alimentation minérale et animale
afin de diminuer les rejets dans le milieu.La gestion raisonnée des
produits phytosanitaires.La mise en place de variétés rustiques
nécessitant moins de traitements phytosanitaires.Les conséquences
des pratiques agricoles actuelles (cultures intensives, monocultures,
modalité d'apport des intrants) sur la dégradation du
milieu. Le rejet dans l'air des polluants agricoles (métrologie, importance de la distribution spatiale et conséquences sur l'environnement). La maîtrise de l'alimentation minérale et animale afin de diminuer les rejets dans le milieu .La gestion raisonnée des produits phytosanitaires. La mise en place de variétés rustiques nécessitant moins de traitements phytosanitaires. Les conséquences des pratiques agricoles actuelles (cultures intensives, monocultures, modalité d'apport des intrants) sur la dégradation du milieu. L'examen du bien-fondé de certaines pratiques agricoles destinées à limiter le rejet des polluants. |
Le rôle potentiel des milieux naturels (zone humide,
forêt alluviale) dans la réduction de la pollution d'origine
agricole .Le rôle et les conséquences des aménagements de l'espace rural (remembrement, drainage des marais ) sur la dégradation du milieu. Les conséquences de la dégradation de la qualité de l'eau sur la population des milieux aquatiques. Les conséquences des changements climatiques sur le fonctionnement des écosystèmes cultivés. Les bio-indicateurs de la qualité de l'eau. |
Les programmes d'actions subsidiaires
Ces actions, tout en s'inscrivant pleinement dans la demande de recherche,
n'ont pas forcément vocation à être réalisées
dans le cadre des dispositifs communs. Elles ont pour objet d'alimenter en
connaissances, en méthodologie et en solutions pratiques, la vision
commune de recherche en faisant toutefois appel aux compétences propres
de chaque organisme.
Pour répondre pleinement à la demande en recherche, les actions
de recherche subsidiaires doivent viser les savoirs de deux types
complémentaires, un savoir général sur les mécanismes
physiques, chimiques et biologiques, sur la relation entre les usages et
les milieux ou encore sur les instruments de gestion globale, et un savoir
spécifique, plus en aval, producteur de solutions transférables
aux utilisateurs pour aider à la décision dans une action
immédiate ou à venir. Il existe un lien évident entre
ces deux types de savoir qui ne va pas toujours dans le sens de la connaissance
vers l'application. En effet, l'aspect décisionnel peut prolonger
ou produire une activité de savoir général. C'est le
va-et-vient entre ces deux savoirs qui constitue la meilleure réponse
à la demande sociale.
La contribution de la recherche agronomique
La recherche agronomique, tout en soutenant le programme de la vision commune,
est interpellée pour apporter une contribution propre dans le cadre
des actions de recherche subsidiaires.
Les trois champs de l'action thématique (tab. IV, ci-dessus) ne
constituent pas évidemment l'unique domaine d'activité de la
recherche agronomique autour de la problématique de l'eau. Ils ont
cependant été retenus, car ils apparaissent le plus souvent
à chaque fois que le dialogue s'instaure entre les chercheurs et les
décideurs concernés par le problème de l'eau.
La situation quantitative des ressources hydriques en France
est plutôt satisfaisante, ce qui permet à notre pays d'envisager
favorablement les projets de transfert d'eau vers les pays voisins (aqueduc
Rhône-Barcelone). Cela n'exclut pas cependant des incidents quantitatifs
locaux accentués par la sécheresse conjoncturelle et par le
développement de l'irrigation individuelle. Il existe plusieurs solutions
pour faire face à cette situation : la mobilisation d'une part plus
importante des ressources renouvelables, la maîtrise de l'irrigation
individuelle en grande culture et une meilleure valorisation de la ressource
hydrique pour la production agricole. Cette dernière tâche,
qui relève directement de la recherche agronomique, n'est pas ardue
car les principales cultures irriguées sont bien connues par les
chercheurs. L'effort de la communauté scientifique devrait porter
d'avantage vers les utilisateurs, en apportant des réponses
concrètes aux questions posées par ces derniers.
La situation qualitative de l'eau en France, comme c'est le cas dans l'ensemble
de l'Europe, est préoccupante. Les crises alimentaires que nous vivons
maintenant annoncent des situations que nous risquons de connaître,
avec l'eau, dans les dix ou vingt ans à venir.
Les recherches sur la qualité de l'eau et sur l'environnement en
général présentent aujourd'hui un retard préoccupant
pour différentes raisons analysées ici : ces recherches traitent
des questions complexes souvent difficiles à résoudre sans
une approche pluridisciplinaires, les unités d'études
appropriées (bassin versant, grand bassin fluvial) sont difficiles
à appréhender et leur variabilité est forte ; les mesures
sont délicates, notamment lorsqu'il s'agit des teneurs infimes ou
d'échantillonnages complexes ; les réactions des populations
se font en chaîne ; et s'ajoutent à ces obstacles les effets
d'échelle et de l'intégration dans le temps et dans l'espace.
La communauté scientifique, dans le cadre d'une vision coordonnée
de la gestion de l'eau, se doit cependant de relever le défi. Cette
prise de conscience permettrait alors de dépasser le cadre actuel
d'une démarche fondée sur la correction des conséquences
du processus de production agricole (rejets, émissions
) pour
jeter les bases d'une gestion durable des ressources hydriques. Celle-ci
reposera alors sur la prévention active, garante de la protection
dans la durée des ressources hydriques et de leur intégrité.
Note
(1) L'analyse
présentée ici sur l'eau, l'agriculture et l'environnement constitue
une réflexion à un débat souhaité par le
département Environnement et Agronomie (EA) et la direction scientifique
Environnement, Forêt et Agronomie (DSEFA) sur la recherche de l'eau
et son évolution au sein de l'INRA.
Cette analyse n'est bien sûr qu'un préliminaire qui, nous le
souhaitons, sera enrichi par les apports des autres départements de
l'INRA et par les discussions et questionnements soulevés par la
hiérarchie et les
chercheurs.[VU]
[R] Références
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