l'exploitation agricole en perspective
1. Émergence et essor de la notion d'exploitation
agricole en France
2. Quel avenir pour la notion d'exploitation agricole
?
3. Conclusion
Références bibliographiques
Encadré 1. Repères méthodologiques sur la réalisation d'études de cas
[R] 1. Émergence et essor de la notion d'exploitation agricole en France
Considérer l'exploitation agricole comme une entité en soi, susceptible d'être définie et examinée indépendamment de sa place dans les rapports fonciers, suppose un lent travail de prise de distance avec la réalité immédiate. En France, ce processus a été rendu possible, ou plus aisé, par la brutale remise en question, au moment de la Révolution, de ces rapports fonciers ou, du moins, des liens de dépendance de type féodal qui y étaient souvent attachés. Depuis cette période, les étapes successives de la démarche classificatrice et statistique apparaissent comme concomitantes des combats politiques et des débats sociaux marquants des XIXe et XXe siècles.
1.1. La séparation progressive de la propriété et
de l'exploitation
La Révolution française de 1789 s'emploie à libérer
la paysannerie des droits féodaux et le Code civil (1804) traduit
en termes juridiques l'idéal national d'une paysannerie
propriétaire, indépendante de toute sujétion, qui produit
et échange librement ses biens sur le marché. La figure du
producteur s'identifie donc à celle du propriétaire-exploitant.
Cependant un grand nombre de producteurs, petits ou grands, exploitent en
fermage ou en métayage une part très importante de la surface
agricole détenue par la grande propriété foncière
bourgeoise ou noble mais leur nombre exact et les caractéristiques
de leur activité restent mal connus.
La statistique agricole s'efforce alors d'atteindre son objectif premier,
l'évaluation des quantités produites, qui relève d'un
double souci constant depuis la plus haute Antiquité, celui de la
question des subsistances et celui de l'évaluation des
récoltes et réserves disponibles. Mais on ne dispose pas des
moyens de connaître exactement la répartition de ces quantités
entre les unités de production et les types de faire-valoir. On s'attache
donc à évaluer globalement les quantités physiques à
dire d'experts, avec l'aide de commissions communales composées de
notables.
Dans la seconde partie du XIXe siècle, on va s'attacher
peu à peu à dénombrer les cellules de production, les
" exploitations ". Il importe désormais de les définir d'autant
plus précisément que la part commercialisée de leur
production augmente de façon substantielle, tandis que les techniques
de recensement s'affinent et que le désir de connaître les budgets
des ménages s'affirme (2). Ce travail
sur la notion d'exploitation est fait en fonction de deux considérations
: l'une spatiale - " agglomération de terres cultivées de
manière distincte, exploitées au moyen d'un personnel et d'un
outillage distincts " (3), et l'autre
suivant une acception davantage centrée sur les facteurs humains :
" l'exploitation agricole n'a généralement qu'un maître
(propriétaire et fermier) que ce maître cultive personnellement
avec sa famille, des ouvriers ou des métayers, ou qu'il cultive par
un maître-valet " (4) (Alfroy, 1979).
Ainsi, les membres des familles agricoles se trouvent-ils progressivement
désignés et décrits, non plus seulement par leur situation
dans les rapports fonciers (propriétaires-exploitants, fermiers,
métayers), mais par leur statut au sein de l'exploitation (dans les
rapports de production) comme par leur rôle dans la famille, en fonction
de leur rang dans la fratrie, de leur âge, de leur genre (sexe) et
de leur statut matrimonial.
Suivant une démarche prudente mais engagée de longue date
(enquêtes de 1882 et de 1892), l'enquête de 1929 s'attache à
clairement détacher la notion d'exploitation du régime foncier
de l'établissement (propriété, ferme, métairie),
qui, seul, fonde en droit l'exploitation du sol à des fins de production
agricole. La notice explicative destinée aux enquêteurs indique
que " L'exploitation est un fait économique, technique. Sous
le nom d'exploitation, il faut comprendre les terres et bâtiments dont
une personne ou un groupe de personnes dispose en fait, pour les cultiver,
soit comme propriétaire ou usufruitier, soit comme locataire (fermier
ou métayer). En d'autres termes, c'est un ensemble cultural soumis,
en vue de sa culture, à une direction unique, celle de
l'exploitant. " (5)
Ce mouvement de séparation progressive entre l'exploitation et la
propriété ne constitue pas une démarche isolée
de la statistique agricole. Il s'inscrit, au contraire, dans une évolution
d'ensemble que sanctionne le droit, en particulier la législation
de 1938 sur l'attribution préférentielle des biens ruraux (Barcelo,
1982) (6). Par là se trouve ouverte
la possibilité de distinguer, dans la transmission du bien de famille,
la question de la succession à la tête de l'exploitation agricole
de celle de l'héritage de la propriété sur laquelle
s'étend cette exploitation et s'exerce cette activité agricole.
Cette distinction est devenue nécessaire car, avec la progression
du mode de faire-valoir mixte (associant sur une même exploitation
des terres dont l'exploitant est propriétaire et des terres dont il
est fermier, les bailleurs appartenant éventuellement à des
membres de sa famille), elle seule permet la pérennité de
l'exploitation sans porter une atteinte excessive aux droits des
cohéritiers.
Le régime de Vichy (1940-1944) va plus loin encore dans cette voie
: il fait de l'exploitation l'unité statistique élémentaire,
tout en ébauchant les premiers contours d'un modèle
d'exploitation familiale en s'efforçant de définir les dimensions
des unités économiques susceptibles de faire vivre une famille
paysanne (exploitations auxquelles peut donc s'appliquer la loi de 1938).
Il élabore également un premier statut du fermage.
À la Libération, le statut des baux ruraux (lois sur le fermage
de 1945-1946), en dotant le preneur d'une position bien plus solide qu'auparavant
face au bailleur, manifeste de nouveau le souci du législateur d'assurer
une grande stabilité à l'exploitation agricole, à
défaut d'un véritable statut juridique. Lors du recensement
de la population de 1946, le principe d'une superficie minimale pour la prise
en compte de l'unité de production comme " exploitation agricole "
relevant du dénombrement statistique, est ébauché. Le
seuil est fixé à l'occasion du Recensement général
agricole de 1955 à 1 ha en polyculture, ou équivalent. Il ne
variera plus jusqu'à aujourd'hui que sur des points de détail.
Le pays est ainsi doté d'un instrument statistique reposant sur une
définition claire de l'exploitation. L'appareil statistique agricole
européen va, pour une part non négligeable, puiser son inspiration
dans cette construction de la statistique agricole française.
1.2. Du modèle de l'exploitation familiale à celui de
l'entreprise agricole
Au début des années soixante la politique agricole française
est réformée en profondeur (lois d'orientation de 1960 et 1962).
L'appareil réglementaire qui se développe autour de la production
agricole et une série de mesures d'accompagnement (crédit,
vulgarisation technique, réglementation pour l'usage des terres
agricoles...) favorisent l'exploitation agricole familiale dite " à
deux UTH" (7) (deux travailleurs à
temps complet), consacrant ainsi l'alliance entre l'État et les
agriculteurs familiaux modernistes qui investissent alors les appareils
syndicaux. Ce modèle à la fois idéologique et
économique, l'exploitation familiale spécialisée
(dont la production laitière intensive constitue en quelque sorte
le type idéal), connaît un grand succès et contribue
largement à une augmentation sans précédent de la
production. Cependant, dès les années 1970, une proportion
importante des ménages ayant joué le jeu de la modernisation
est touchée de plein fouet par les premiers effets de la crise
économique générale et ceux d'une crise de l'agriculture
qui se traduit par un excès d'offre entraînant la mise en place
des quotas laitiers en 1984. Ce modèle social, qui associe
étroitement famille et exploitation, perd une part de sa
crédibilité et même de sa réalité. D'une
part, pour une fraction grandissante des ménages concernés,
l'espoir de faire vivre une famille des seuls revenus de l'agriculture
s'évanouit. D'autre part, l'accroissement du capital d'exploitation
(augmentation de la taille moyenne des exploitations, recours accru à
la mécanisation), la diversification des activités du ménage,
invitent à distinguer plus nettement le patrimoine familial du capital
de l'exploitation.
De longue date, certains prônaient un autre modèle, celui
de l'entreprise. L'activité agricole y aurait le statut de
n'importe quelle autre activité professionnelle, tant pour ce qui
concerne son fonctionnement économique (rémunération
du travail et du capital, transmission des moyens de travail) que ses rapports
avec la sphère familiale. La propagation de ce modèle supposait
tout à la fois que les agriculteurs adoptent cette nouvelle conception
de leur activité et qu'un statut juridique adapté soit
défini.
À la suite du rapport rédigé en 1984 par un parlementaire,
M. Gouzes, intitulé " Tradition et modernité de l'agriculture
française ", un premier pas est fait dans cette direction avec la
loi du 11 juillet 1985 relative à l'entreprise unipersonnelle à
responsabilité limitée et à l'exploitation agricole
à responsabilité limitée (EARL) qui permet
désormais aux agriculteurs de dissocier patrimoine privé et
patrimoine professionnel ; c'est, en France, une innovation en matière
de société civile (Gilardeau et Moreau, 1990)
(8). Cette loi s'inscrit donc dans la logique de
séparation que nous avons vu à l'uvre, mais ce n'est
plus seulement le patrimoine privé qui est séparé du
capital engagé directement dans l'activité professionnelle,
c'est aussi l'agriculteur, le " professionnel ", qui est considéré
hors de sa famille, laquelle n'intervient plus nécessairement dans
le travail sur l'exploitation, du moins dans certaines formes d'agriculture
et chez certains types d'agriculteurs (9).
L'EARL a en effet le double mérite de séparer les affaires
de la famille de celle de l'exploitation et l'exploitant lui-même de
la famille, puisque cette société civile à
responsabilité limitée peut être constituée par
une seule personne, l'" associé unique ".
Cette forme juridique prend ainsi acte de la forte tendance au travail
extérieur du conjoint, comme de l'affaiblissement de l'idéologie
du " couple exploitant " longtemps portée par le syndicalisme agricole
français, et témoigne de l'approfondissement du mouvement
d'individuation au sein du monde agricole. Toutefois, le statut d'EARL ne
donne pas à l'exploitation un statut d'entreprise équivalent
à celui qui prévaut dans les autres secteurs d'activité
(artisans, commerçants et industriels), car les agriculteurs ne peuvent
toujours pas en disposer librement comme d'un fonds de commerce. D'une part,
lorsqu'ils ne sont pas propriétaires du foncier, ils ne peuvent
transmettre le bail à qui bon leur semble ; cette non-cessibilité
des baux ruraux, hors le cas d'une succession familiale, présente
encore un obstacle de taille à la banalisation de l'activité
agricole... et à sa
transparence.(10) D'autre part, si les
améliorations apportées au fonds sont aujourd'hui prises en
compte, du moins partiellement, ce n'est pas le cas de ces propriétés
incorporelles que sont les droits à produire. Les organismes consulaires
et le syndicalisme agricole lui-même souhaiteraient donc aller plus
loin et inscrire dans la loi ce passage progressif de l'exploitation agricole
au statut d'entreprise agricole
(11).
Pour autant, on ne peut considérer que les exploitants agricoles se
réfèrent désormais au seul modèle de l'entreprise.
Pour la majeure partie des ménages ayant des exploitations de dimension
économique modeste, la séparation du patrimoine familial et
du capital d'exploitation n'est pas même envisagée : prendre
un statut d'EARL semblerait une complication coûteuse et inutile, en
particulier pour les exploitations à temps partiel. Si les agriculteurs
à temps plein se rallient en proportion croissante à ce statut
juridique, nombre d'entre eux refusent d'adopter une vision entrepreneuriale
et continuent de voir dans l'exploitation agricole le lieu privilégié
de l'accomplissement de l'idéal familial.
Depuis le milieu des années 1970, avec l'entrée de l'agriculture
dans la crise, certains des promoteurs du modèle de l'entreprise agricole
ont visé explicitement à concentrer l'ensemble des aides à
la production sur les exploitations ouvertes sur les marchés mondiaux
et à faire relever les autres d'un " traitement social " - et donc
d'un budget autre que celui de l'agriculture. Ils mettaient en avant que
l'essentiel de la production agricole provient d'un faible nombre d'exploitations
et en tiraient la conclusion que ce sont là les seuls agriculteurs
qu'il importe de prendre en compte et même de dénombrer. Mais
cette analyse a toujours divisé profondément les organisations
professionnelles agricoles, y compris le courant syndical majoritaire
(Rémy, 1985).
Au-delà de l'évolution de son statut juridique, l'exploitation
agricole reste donc une entité perçue de façons très
diverses : activité annexe destinée à fournir un revenu
de complément, activité professionnelle principale fortement
ancrée dans la sphère familiale, entreprise... Autant de
conceptions qui renvoient à la place et aux représentations
de l'agriculture dans l'imaginaire national, comme à la défense
des intérêts respectifs des divers groupes sociaux directement
impliqués dans le contrôle du foncier et aux équilibres
politiques qui en découlent.
Mais, si la construction de la notion d'exploitation a répondu à
un ensemble d'exigences d'ordres juridique, social, politique
, elle
correspond aussi à l'élaboration d'un moyen de connaissance
de la réalité, à une référence pour observer,
dénombrer, classer. Certains semblent ainsi associer l'évolution
du statut juridique d'une partie des exploitations vers celui de l'entreprise,
à une évolution parallèle de la définition
statistique de l'exploitation :
- la notion d'exploitation agricole serait remplacée par celle
d'entreprise agricole ;
- le recensement d'une multitude d'entités peu productives,
considéré comme inutile, serait supprimé.
Cette double remise en cause serait d'autant mieux entendue que le recensement
des exploitations de petite dimension est coûteux. Une solution de
remplacement est parfois avancée : l'utilisation à des fins
statistiques des fichiers administratifs mis en place pour la gestion des
aides aux exploitations.
Aussi s'est-on interrogé en France ces dernières années
sur le bien-fondé et le coût d'un recensement agricole qui continue
à prendre en compte des formes d'activité agricole de très
modestes dimensions et qui n'ont pas forcément de vocation productive
très affirmée. Finalement, le maintien de la prise en compte
des exploitations de petite dimension a été acquis pour le
recensement 2000. Mais au-delà, ce principe ne sera-t-il pas à
nouveau remis en cause ? La concentration de la production et des aides directes
sur une partie restreinte des exploitations agricoles doit-elle inciter à
prendre ces seules unités productives pour base de dénombrement,
comme il en va dans d'autres branches d'activité ? Faudra-t-il se
résoudre à rompre la continuité de la statistique agricole
et voir disparaître, à terme, la catégorie statistique
des exploitations ? Devrons-nous perdre ce moyen de connaissance de
l'activité agricole jusque dans son détail ?
Sans prétendre parler à la place ou au nom du juriste, du
statisticien ou du responsable professionnel, nous voudrions ici nous efforcer
de mettre l'accent sur l'intérêt que nous trouvons nous-mêmes,
économiste et sociologue, à utiliser cet outil et donc au maintien
de la définition actuelle de l'exploitation agricole.
1.3. Un nécessaire changement de perspective
Si, au milieu des années 1990, l'accord est général
pour constater l'ampleur des transformations qui affectent l'agriculture
et le monde rural (CCE, 1988 ; Blanc et al., 1990 ; Bowler et
al., 1991 ; Kayser, 1993 ; CE, 1996a), en revanche, les recompositions
en cours sont mal connues. Une fraction importante des ménages est
engagée dans des formes d'exercice d'activités agricoles nouvelles,
renouvelées ou méconnues (accroissement de la proportion relative
des exploitations à temps partiel, des installations hors du cadre
préconisé par la profession, des trajectoires atypiques, etc.)
(Kayser et al., 1994 ; Laurent et al., 1998).
Parallèlement, les politiques de développement agricole et
rural se transforment : l'activité agricole n'apparaît plus
exclusivement vouée à la production de denrées,
l'agriculture n'est plus considérée comme un secteur productif
pouvant décider seul des voies de son développement, mais comme
le centre d'enjeux concernant l'ensemble de la société. Ces
politiques assignent désormais à l'agriculture une pluralité
d'objectifs (correspondant à autant de contraintes) qui concernent
non seulement (1) ses fonctions productives (compétitivité)
mais aussi (2) ses fonctions environnementales (gestion des ressources
naturelles) et (3) sociales (contribution positive à la cohésion
intra et inter régionale) (CCE, 1990a, 1991 ; CE, 1996b). Enfin, ces
politiques sont élaborées, et en partie appliquées,
au niveau communautaire. Elles sont fondées sur des analyses qui cherchent
des régularités dans les mécanismes observés
dans des lieux et des contextes différents.
L'analyse de l'agriculture actuelle, comme l'élaboration des
décisions la concernant, requièrent des outils ajustés
à ces exigences nouvelles : étude des évolutions qui
ne s'inscrivent pas dans les tendances antérieures, nouveau regard
sur les diverses fonctions de l'activité agricole et élargissement
pluridisciplinaire, extension géographique des cadres du raisonnement
(Laurent et Bowler, 1997). La pertinence de la notion d'exploitation agricole
doit aussi être examinée dans ces perspectives.
[R] 2. Quel avenir pour la notion d'exploitation agricole ?
Parmi plusieurs travaux récents, l'exemple d'une typologie des formes d'exercice d'activité agricole en France permet de préciser comment la notion d'exploitation agricole peut contribuer à la construction de points de vue nouveaux sur l'activité agricole et le monde rural.
2.1. La diversité des formes d'exercice d'activité agricole
des ménages ruraux
La typologie présentée ci-dessous est le produit d'une recherche
(Laurent et al., 1998) destinée à identifier
différentes formes d'exercice de l'activité agricole et
préciser, pour chacune d'entre elles, les différentes fonctions
que remplit l'exploitation agricole pour les ménages. Les principes
méthodologiques de cette recherche sont présentés dans
l'encadré 1 (ci-dessous).
Le point de départ de nos observations dans ce travail a été
l'exploitation agricole, correspondant à la définition statistique
en France - soit 1 ha ou plus de superficie agricole utilisée, ou
équivalent en production spécialisée à forte
valeur ajoutée ou hors-sol (CCE, 1989) - mais les exploitations agricoles
n'ont pas été observées de façon isolée.
Chacune d'entre elles est située dans un système plus large
en retenant, notamment, comme unité d'observation élémentaire
le ménage agricole, c'est-à-dire le ménage
auquel est associée l'exploitation agricole
(12). En effet, la notion d'exploitation agricole peut
servir de point de départ pour sélectionner les unités
d'observation, mais elle ne correspond pas toujours à un système
clairement délimité. Dans certains cas, l'exploitation agricole
correspond à une entité dotée d'une forte autonomie
comme, par exemple, les exploitations conformes au modèle de
l'exploitation familiale à 2 UTH préconisé dans les
années 1960 ; mais une proportion croissante d'exploitations
s'éloigne de ce modèle. Les conjoint(e)s exercent de plus en
plus souvent une activité professionnelle hors de l'agriculture et,
pour de nombreux ménages, d'autres activités lucratives non
agricoles contribuent au revenu du ménage. Lorsque le chef d'exploitation
assure cette fonction au titre de salarié, l'exploitation agricole
est souvent incluse dans une entité économique englobante
(société, entreprise publique, etc.).
Concrètement, une série d'études de cas (n = 417) a
été réalisée par les chercheurs de l'équipe
dans six régions françaises (encadré n°1). La
méthode retenue, qui combine des recensements systématiques
dans une série de communes et des enquêtes auprès de
groupes spécifiques de ménages (chômeurs s'installant
en agriculture, etc.) permet d'observer les formes d'exercice d'activité
agricole dans toute leur diversité. L'analyse des réponses
aux questions ouvertes fait ressortir certains critères que les
ménages utilisent pour préciser le statut de leur activité
agricole : elle peut remplir, pour eux, des fonctions économiques
distinctes, se référer à différents systèmes
de normes et s'insérer de différentes façons dans les
dispositifs institutionnels :
- l'activité agricole a presque toujours une fonction économique
mais celle-ci n'a pas forcément pour objectif de fournir un revenu
dans le domaine de la vie professionnelle. Cette fonction économique
peut aussi s'inscrire dans le domaine de la vie sociale (insertion dans un
régime de transferts sociaux) ou de la vie familiale et domestique
(possibilités d'autoconsommation, d'obtenir un logement bon marché)
;
- même lorsque l'activité agricole est destinée à
fournir un revenu professionnel, elle peut s'insérer dans des
systèmes de normes distincts (Rémy, 1987). Certaines personnes
se déclarant, par exemple, " agriculteurs " alors que d'autres
revendiquent le statut de " chef d'entreprise " ;
- quand les ménages rencontrent des problèmes pour commencer
ou maintenir une activité agricole (par exemple, pour l'accès
au foncier), ils reconnaissent comme légitimes, pour régler
ces conflits, des institutions différentes : ainsi certains mettent
en avant les dispositifs sectoriels (chambre d'agriculture, syndicats
professionnels agricoles
) alors que d'autres se réfèrent
à des dispositifs territoriaux (mairies, etc.).
Ces premiers résultats ont permis de sélectionner un jeu de
variables pour construire une typologie rendant compte de la diversité
des situations rencontrées (Lazarfeld, 1937 ; Perrot et Landais, 1994).
L'objectif était de définir un nombre limité de types
permettant tout à la fois de simplifier la réalité et
de conserver les trait significatifs permettant de comprendre le statut de
l'activité agricole des ménages ruraux. La diversité
des situations rencontrées a ainsi été rassemblée
en une typologie qui comprend onze formes distinctes d'exercice de
l'activité agricole (tab. I). Elles reflètent trois logiques
économiques différentes, trois principaux types d'objectifs
que les ménages assignent à l'activité agricole :
- pour les types 1 à 6, avant tout fournir un revenu professionnel
;
- pour les types 7 et 8, en priorité corriger certains aspects de
l'insertion dans un régime de transferts sociaux (cotisation retraite
notamment) ou, pour les retraités agricoles, compenser l'insuffisance
de leur pension ;
- pour les types 9 à 11, l'exercice de l'activité agricole
s'inscrit plutôt dans la sphère de la consommation (autoconsommation
stricte, activité d'agrément).
Il n'est pas possible de quantifier chaque type de façon rigoureuse
avec les données statistiques disponibles
(13). Mais cette typologie a été soumise
à la discussion critique de divers réseaux professionnels de
la sphère agricole : techniciens et responsables d'organismes de
développement, enseignants, responsables administratifs et techniques
des services du ministère de l'Agriculture (aux niveaux national et
régional). Il apparaît que ces types correspondent à
la diversité des situations rencontrées par ces experts dans
l'exercice de leurs fonctions, même si l'importance relative des
différents types varie d'une région à l'autre.
L'examen des onze types décrits conduit à un premier bilan
contrasté de la valeur heuristique de la notion d'exploitation agricole
:
- tous correspondent à des exploitations agricoles, mais ils renvoient
à des logiques économiques, sociales et de production
extrêmement différentes ; rassembler toutes ces situations sous
le terme générique d'" exploitation agricole " peut être
source de confusion aussi bien pour l'analyse que pour la conception et
l'évaluation de mesures de politiques agricoles ;
- mais, d'un autre côté, c'est grâce à un dispositif
d'observation qui s'appuyait de façon raisonnée sur la
définition statistique de l'exploitation agricole qu'il a été
possible de saisir cette diversité de situations ; en effet, cette
définition est peu normative et ne repose pas sur un modèle
social particulier de l'exploitation : elle ne préjuge pas du statut
social de l'activité agricole (activité exercée par
des personnes reconnues comme agriculteur ou non), ni du statut juridique
de l'exploitation (EARL, exploitation familiale, etc.), ni même de
la fonction de l'activité agricole pour les ménages (source
de revenu, agrément, autoconsommation, etc.). La combinaison de deux
outils, la définition statistique de l'exploitation agricole et une
méthode de recueil de données de type recensement, se
révèle être un moyen efficace pour susciter sur
l'activité agricole des " informations surprenantes " (Barton et
Lazarsfeld, 1961) permettant de saisir des phénomènes qui ne
s'inscrivent pas dans les tendances antérieures (par exemple, la
création d'exploitations par des ménages pauvres dans le but
de bénéficier d'un régime de transferts sociaux).
S'il faut donc se garder de traiter comme un ensemble cohérent le
rassemblement hétéroclite des exploitations agricoles, l'approche
par l'exploitation agricole autorise une grande finesse d'analyse de la
diversité des activités agricoles, à condition d'être
à même de distinguer et hiérarchiser les différentes
logiques dans lesquelles s'inscrivent ces activités.
2.2. L'exploitation agricole entre optique ménage, optique territoire,
optique production
Chacun des types évoqués ci-dessus prend une importance
différente selon que l'on se centre sur la production, la vie
économique et sociale du monde rural ou l'environnement, pour reprendre
les trois grands champs de préoccupation des politiques agricoles
française et communautaire. La transformation d'une politique agricole
focalisée sur la production en une politique tenant compte des diverses
fonctions de l'agriculture exige en effet de prendre en considération
des exploitations qui, antérieurement, étaient ignorées
ou laissées de côté.
Si l'on s'intéresse aux fonctions productives de l'agriculture,
une " optique production " permettant de raisonner les enjeux en termes de
quantités produites, compétitivité, relations avec
l'agro-industrie, etc. est pertinente. Dès lors, les types 1 à
4 (et, dans une moindre mesure, 5 et 6) doivent être
privilégiés, car ce sont eux qui fournissent l'essentiel de
la production qui arrive sur le marché et, pour la plupart des analyses
relatives à cette optique, on peut accepter l'approximation selon
lesquelles les autres exploitations jouent un rôle négligeable.
Mais si les préoccupations principales sont relatives à
l'environnement et à l'utilisation du territoire, alors la situation
change. C'est un autre point de vue qui est pertinent, permettant d'évaluer
l'impact de diverses activités agricoles sur la gestion des ressources
naturelles et l'utilisation du territoire. Dès lors, il est
nécessaire de tenir le territoire dans sa continuité et de
prendre en compte chaque parcelle de terre agricole. On peut estimer que
les exploitations des types 1 à 4 occupent plus de 80% du territoire
et que leur SAU est en moyenne 5 fois plus élevée (plus de
45 ha) que celle des exploitations des types 7, 8, 9 et 11. Cependant ces
dernières ne se répartissent pas de façon aléatoire
sur le territoire (14). Dans certaines
zones d'habitat dispersé, ces exploitations utilisent les terres de
moins bonne qualité, délaissées par les exploitations
de grande dimension, qui sans cela pourraient être en friche. Dans
d'autres, elles se concentrent à la périphérie des zones
urbaines et peuvent représenter des surfaces significatives à
l'échelle de la petite région. Dès lors, tout raisonnement
dans une " optique territoire " (mesures agri-environnementales,
préoccupations relatives aux paysages, etc.) ne peut les ignorer.
Si, enfin, on s'intéresse à la contribution de l'activité
agricole à l'activité globale du monde rural, chaque
ménage ayant une activité agricole mérite attention
même si sa production agricole est faible ou nulle. Par conséquent,
il faut résolument adopter une " optique ménages " qui prend
en compte la totalité des personnes qui exercent une activité
agricole et facilite la compréhension des divers mécanismes
par lesquels l'activité agricole contribue à l'économie
: activité professionnelle spécialisée pour les types
1 à 5, mais aussi maintien d'une activité économique
dans le cadre du développement des systèmes d'activité
complexes (ménages associant diverses activités sources de
revenu : complément de revenu pour une partie des ménages ruraux
via l'autoconsommation alimentaire, insertion dans un régime de transferts
sociaux, activité d'agrément contribuant à fixer une
fraction de la population dans le monde rural, etc.).
Au total, l'exploitation agricole, telle qu'elle est définie dans
la statistique agricole, se situe à l'intersection de plusieurs types
de questionnements sur l'activité totale des ménages (et la
cohésion économique et sociale), sur l'évolution de
l'occupation du territoire et de ses conséquences environnementales,
sur l'évolution de la production (nouvelles productions,
compétitivité). À ce titre, c'est une notion qui permet
de croiser différents points de vue, c'est-à-dire d'articuler
de façon cohérente observations et analyses concernant ces
différents champs de questionnement, au sein d'une discipline, ou
entre disciplines.
Cependant, il ne suffit pas d'établir, par un raisonnement logique,
que l'univers des politiques doit correspondre à une nouvelle assiette
statistique, à un ensemble plus large d'exploitations, pour que cela
devienne une réalité. L'accès au champ d'une mesure
politique - concernant l'agriculture, l'environnement, l'emploi rural - et
aux éventuels avantages auxquels elle donne lieu, constitue un enjeu
pour tous ceux qui ont une activité agricole. Ce phénomène
explique en partie les résistances à l'élargissement
de l'observation de l'agriculture au-delà de la sphère
traditionnelle des bénéficiaires de la politique agricole
même lorsque les objectifs de cette politique se transforment. De plus,
ce phénomène n'est pas nouveau et il invite à utiliser
avec circonspection les différentes sources de données existantes
sur l'agriculture et de s'interroger à chaque fois sur la population
qu'elles représentent.
2.3. Selon les objectifs, des sources de données inégalement
adaptées
Chacune des sources de données disponibles contenant des informations
sur l'agriculture a été construite pour un objectif particulier,
qui conduit à délimiter de façon spécifique la
population d'exploitations agricoles dont elle tient compte. En France, comme
dans l'ensemble de l'Union européenne (UE), plusieurs bases de
données ont été constituées pour établir
et évaluer les politiques concernant l'agriculture.
Le Réseau d'informations comptables agricoles (RICA) et les enquêtes
sur la structure des exploitations agricoles (Recensement général
de l'agriculture et enquêtes inter-censitaires par sondage) sont parmi
les plus importantes de ces sources. Elles sont intégrées dans
le dispositif statistique européen (respectivement RICA européen
et base Eurofarm). D'autres sources de données statistiques (Recensement
général de la population, inventaire communal, etc.) peuvent
également être mobilisées pour renseigner certaines questions
touchant à l'activité agricole mais le raccordement rigoureux
aux données agricoles est parfois difficile. Par ailleurs, il est
possible de disposer de données issues de fichiers administratifs
(impôts, Mutualité sociale agricole, fichiers établis
pour gérer les aides communautaires, etc.). Mais ces derniers fichiers
ne sont pas soumis au même contrôle de qualité des
données que les fichiers statistiques ni à l'obligation d'assurer
une continuité des données. Par conséquent les
définitions de base peuvent évoluer d'une année sur
l'autre (Trant et Whitridge, 1998).
Ces fichiers portent sur des ensembles d'exploitations différents
et sont inégalement adaptés pour instruire des questions selon
une optique production, territoire ou ménage. Ce point peut être
illustré de façon schématique par l'exemple de trois
sources de données statistiques : les fichiers administratifs
établis pour gérer les aides communautaires, le RICA et le
RGA.
1) Les fichiers administratifs, ou les exploitations qui reçoivent
des aides agricoles. Les fichiers administratifs, constitués à
partir de questionnaires remplis pour obtenir des aides dans le cadre de
la PAC réformée ne concernent, par construction, que les
exploitations qui bénéficient de ces aides
(15). Or en France, par exemple, si nous revenons à
la typologie précédente, les intérêts
spécifiques des ménages correspondant aux types 5, 6, 7, 8,
9, 11 sont peu pris en compte par la profession agricole et ils ne participent
pas à la plupart des instances où s'élaborent et se
décident les mesures de politique agricole. Une fraction d'entre eux
ne peut bénéficier de droits à produire (notamment quotas
laitiers) et ils peuvent être écartés de la redistribution
des aides (16). De plus, même
pour les exploitations des autres types, une partie des exploitations appartenant
aux OTEX (orientations technico-économiques) vigne, horticulture ou
arboriculture ne touchent aucune aide directe (SCEES, 1997). Les données
des fichiers administratifs concernent donc une population particulière
d'exploitations. Dans une optique ménage, elles paraissent donc d'un
maniement délicat et, même dans une optique production, les
informations fournies doivent être réinterprétées
en référence au système d'aide en
vigueur (17). Cependant, elles
présentent un intérêt particulier pour l'analyse des
rapports entre l'agriculture et son territoire, car une grande partie des
données est territorialisée. Une partie des aides étant
liée à la composition et l'utilisation du territoire de
l'exploitation (celles relatives au gel des terres, par exemple), ces fichiers
regroupent des informations sur le parcellaire de chacune des exploitations
concernées. Bien qu'elles ne concernent qu'une fraction des exploitations,
ces données, éventuellement croisées avec celles d'autres
fichiers, permettent d'instruire de façon nouvelle certaines questions
concernant l'organisation spatiale de l'agriculture (Josselin et Laurent,
1998).
2) Le RICA, ou les exploitations dont on mesure les performances
technico-économiques. Le RICA, harmonisé au niveau
communautaire (18) (CCE 1990 b), regroupe
des données technico-économiques sur les exploitations agricoles.
Ces données sont constituées à partir d'un échantillon
représentatif d'exploitations dépassant un certain seuil de
dimension économique (19). Le
RICA offre ainsi des données structurelles sur un échantillon
représentatif des exploitations qui assurent l'essentiel de la production
mise sur le marché et fournit des informations sur les
performances techniques et économiques des exploitations
(rendement, revenu, formation du capital) qui sont précieuses dans
une optique production. En revanche, construites à partir d'un
échantillon qui ne peut être relié à un territoire
spécifié (sol, environnement, etc.), ces données restent
d'une utilité modeste pour aborder des questions dans une optique
territoire concernant, par exemple, l'évolution des paysages ou la
gestion des ressources naturelles. De même, dans la mesure où
elles ne fournissent des informations que sur une fraction des exploitations
et seulement sur la part agricole du revenu des ménages concernés
(Robson, 1996), leur utilité dans une optique ménage est faible.
Dans ces deux dernières optiques, elles peuvent être utilisées
essentiellement pour compléter et renseigner des modèles
structurés à partir d'autres jeux de données.
3) Le Recensement général de l'agriculture (RGA) ou la
description structurelle de la totalité des exploitations agricoles.
Le RGA recueille des données sur toutes les exploitations agricoles
qui correspondent à la définition statistique ; celle-ci, nous
l'avons vu, est très large et permet d'obtenir des informations sur
un grand éventail de formes d'exercice de l'activité agricole.
Ces informations portent sur la structure de l'exploitation (territoire,
cheptel, main-d'uvre, matériel, productions). Elles comportent
quelques données succinctes sur le ménage du chef d'exploitation
(notamment autres secteurs d'activité des membres du ménage)
mais aucune indication concernant les performances techniques ou
économiques, et seule la possibilité de calculer une marge
brute standard donne une indication de revenu agricole potentiel. Ainsi la
similarité de deux exploitations du point de vue de leur description
statistique ne prouve-t-elle pas que les ménages auxquels elles
correspondent sont dans des situations semblables. Par exemple, à
description structurelle équivalente, une exploitation de petite
dimension, détenue par un ménage jeune qui a une activité
rémunérée à l'extérieur, peut avoir des
statuts très différents : exploitation de loisir, exploitation
destinée à fournir un revenu professionnel de complément
ou encore exploitation ayant surtout une fonction économique domestique
en fournissant des produits pour l'autoconsommation (types 5, 6, 8, 9 ou
11). De plus, les données relatives au territoire de l'exploitation
sont affectées à la localité du siège de
l'exploitation à la différence de certains fichiers administratifs.
Néanmoins, cette source d'information, si elle était
légèrement améliorée, notamment en permettant
de mieux localiser le territoire des exploitations et de préciser
la fonction principale de l'activité agricole pour le ménage,
paraît être celle qui pourrait garantir le mieux une
possibilité d'articulation de différentes optiques. D'une part,
la définition de l'unité de base, très large, et le
principe du recensement permettent de recueillir des informations sur un
très grand nombre de ménages, y compris ceux pour lesquels
l'activité agricole n'est pas source de revenu professionnel. D'autre
part, les données recueillies portent tout à la fois sur le
ménage et la main d'uvre, le territoire, et les productions.
Il est en effet possible, en utilisant les résultats du
RGA (20), de construire un jeu
d'informations organisées sur le territoire agricole, l'activité
des ménages agricoles et l'organisation de la production, pour ensuite
analyser et modéliser l'impact sur ces trois catégories
d'éléments de l'action sur l'un d'entre eux. Le
RGA (21) nous paraît donc être
un instrument précieux pour construire des analyses qui articulent
les optiques production, ménage et territoire.
Cette présentation rapide des principaux outils disponibles vise à
rappeler que les problématiques de recherche se situent dans une ou
plusieurs des optiques évoquées précédemment
et que ces optiques doivent orienter le choix des sources de données
pertinentes.
Mais l'enjeu de ces choix statistiques n'est pas strictement académique.
On sait que la sélection d'une source de données ou le choix
de la façon dont on dénombre une population ne sont jamais
neutres ; ils mettent notamment en évidence le rapport entre l'importance
numérique de divers groupes sociaux et leur importance politique (Couty,
1996). L'agriculture ne fait pas exception. Ainsi est-il fréquent,
dans certains discours professionnels, de s'appuyer sur une optique ménage
et sur la définition statistique de l'exploitation (au sens RGA) dans
la défense des intérêts du " monde agricole " face à
l'ensemble de la société, et de revenir à une optique
production et une définition beaucoup plus normative de l'exploitation
(RICA) lorsqu'il s'agit de redistribuer entre " vrais agriculteurs " les
aides obtenues en partie grâce au discours antérieur.
Dès lors que les politiques s'assignent des objectifs qui dépassent
les strictes fonctions productives de l'agriculture, il devient nécessaire
de préciser quelle population est concernée, quelle source
de données est la plus adéquate. L'utilité des données
de type RICA ou fichiers administratifs pour les questions qui relèvent
de l'optique production est évidente, en revanche, elles sont d'un
usage extrêmement limité pour répondre à d'autres
questions. En l'état, les données structurelles recueillies
par recensement sont, pour chaque exploitation, moins détaillées,
mais, en prenant en compte les unités de petite dimension, elles
permettent d'avoir une vision plus féconde de la diversité
des exploitations agricoles et des ménages qui ont une activité
agricole, et des relations entre société et territoire.
2.4. L'exploitation agricole instrument de comparaison entre les agricultures
de l'Union européenne
Les politiques relatives à l'agriculture et au monde rural
s'élaborent en grande partie au niveau européen et le thème
de la définition de l'exploitation agricole ne peut plus être
traité d'un point de vue strictement national. Dès lors, la
question de la comparabilité des données d'un pays à
l'autre se pose. Plus exactement, il nous paraît nécessaire
de souligner qu'elle continue de se poser, en dépit d'un vaste mouvement
d'harmonisation de l'appareil statistique européen.
Tout d'abord, notons que l'agriculture, de par l'ampleur budgétaire
de la PAC, bénéficie d'un appareil statistique conséquent,
constitué de plusieurs bases de données fondées sur
une définition harmonisée de l'exploitation agricole (89/651
EEC) qui est la suivante :
- une entité technico-économique (se caractérisant
par l'utilisation en commun de la main d'uvre et des moyens de production)
;
- soumise à une gestion unique (on considère qu'il y
a également gestion unique si elle est assurée par plusieurs
personnes en commun) ;
- et produisant des produits agricoles (énumérés
dans une liste).
Ainsi, la séparation de la propriété et de l'exploitation
est-elle partout clairement établie : l'unité de production
est définie par rapport à celui qui met en oeuvre des moyens
de production et non par rapport à la propriété des
moyens de production. Il existe quelques variations d'un pays à l'autre,
notamment sur la dimension minimale qui donne le statut d'exploitation agricole
(par exemple, 5 ha au Danemark depuis 1983 contre 1 ha en France) mais
globalement la volonté de disposer " d'un concept compris et
utilisé de façon uniforme " est devenue une
réalité (22).
L'harmonisation des définitions ne doit pas occulter le fait qu'une
variable ayant la même valeur peut engendrer, d'un pays à l'autre,
des interprétations différentes. Les agricultures européennes
restent fortement marquées par leur histoire propre, la place qu'elles
occupent dans l'espace symbolique national, leur environnement économique
et social spécifique et les dispositifs institutionnels dans lesquels
elles sont insérées. Outre les variations de définition
évoquées plus haut (et qui, en principe, sont connues et
maîtrisées), trois raisons principales rendent parfois
délicate l'utilisation des données européennes :
- en dépit de l'effort fourni pour préciser les catégories
utilisées, il peut y avoir des différences dans les pratiques
de recueil de données (méthode retenue pour établir
la liste des exploitations recensées, habitudes nationales de
classement (23), etc.) ;
- des phénomènes similaires peuvent revêtir une signification
différente selon la conception nationale (ou régionale) de
ce qu'est une agriculture (par exemple, une même mesure pourra être
interprétée comme une mesure environnementale ou comme une
mesure de soutien au revenu selon le pays) ;
- enfin, la situation relative des agricultures dans le système
économique et social d'ensemble varie d'un pays à l'autre.
Ce dernier point mérite un développement particulier car il
peut être source d'erreurs d'interprétations importantes lors
de comparaisons internationales et conduit à poser la question des
limites d'analyses portant sur l'évolution structurelle des exploitations
(MacKinnon et al., 1991). Peut-on comparer des exploitations
indépendamment de leur contexte ? Par exemple, la typologie proposée
dans cet article ne pourrait être simplement transposée dans
d'autres pays d'Europe. Pour interpréter la situation de ces
différents systèmes, on ne peut faire l'économie d'une
analyse des politiques agricoles et rurales, des stratégies des syndicats
agricoles et des recompositions en cours dans les différents pays
(ou régions lorsque ces politiques sont régionalisées).
Ainsi les " exploitants ruraux " (type 5) se sentent-ils peu soutenus par
les dispositifs sectoriels en France, mais il n'en va pas de même en
Bavière où ce type de ménage a toujours été
pris en compte par la politique agricole et les organisations professionnelles
agricoles bavaroises.
À l'heure actuelle, bien qu'un considérable effort d'harmonisation
des définitions et des politiques ait été
réalisé dans l'UE, la notion d'exploitation agricole ne renvoie
donc pas toujours à la même réalité et aux mêmes
enjeux politiques et sociaux d'un pays à l'autre. Il n'est pas certain
qu'à l'avenir cet écart diminue, compte tenu de
l'élargissement de l'UE et des débats en cours sur l'attribution
aux pays et aux régions de capacités plus grandes
d'aménagement des politiques agricoles et rurales.
2.5. Vers un nouveau modèle social de l'exploitation agricole
?
La réforme des politiques agricole et rurale européennes,
entérinée par la signature des accords de Berlin en 1999, change
une nouvelle fois les termes de la réflexion sur l'organisation du
soutien à l'agriculture et ses bénéficiaires.
Préconiser la reconnaissance de la multifonctionnalité de
l'agriculture conduit en effet à donner une importance nouvelle aux
exploitations peu productives qui furent antérieurement
écartées du bénéfice de la PAC
(24), à imaginer de nouvelles formes de
redistribution des soutiens plus adaptées à la réalisation
de ces objectifs (25), à s'interroger
sur le statut symbolique de l'agriculture et le statut professionnel des
personnes engagées dans cette activité
(26).
Dans tous les pays de l'UE, les politiques sont en pleine recomposition.
En France, cette bataille pour le contrôle du statut légitime
d'agriculteur (Rémy, 1987) et pour l'accaparement des subventions
publiques prend donc un tour nouveau. Présentement, elle se focalise
en partie sur la mise en place des contrats territoriaux d'exploitation et
la modulation des aides (Chatellier et al., 2000) ; dans une perspective
à plus long terme, elle semble susceptible de remettre en cause les
positionnements et les alliances au sein des organisations professionnelles
agricoles, notamment en opposant régions et filières entre
elles, rendant encore plus étroite la marge de manuvre du
syndicalisme
" unitaire ".
En effet, la montée des préoccupations liées à
l'emploi et à l'environnement, ces quinze dernières années,
ont conduit - au sein même de la profession agricole - certains à
admettre aujourd'hui que les diverses formes d'agriculture contribuent à
la vie économique et sociale et à l'entretien de l'environnement,
et à accepter plus volontiers la présence des pluri-actifs,
des exploitants ruraux et des agriculteurs biologiques envers lesquels le
syndicalisme majoritaire se montrait, encore récemment, dans certaines
régions, fort réticent (27).
Ces évolutions ont ouvert la porte à de nouveaux compromis
dont l'inscription de la multifonctionnalité dans la loi d'orientation
agricole de 1999 constitue un exemple marquant.
La reconnaissance de la multifonctionnalité, et spécialement
les contrats territoriaux d'exploitation, conçus pour mettre en
uvre et rémunérer cette multifonctionnalité pourraient
avoir pour conséquence d'offrir de nouvelles dimensions symboliques
au métier d'agriculteur mais aussi une légitimité nouvelle
à ceux qui ont une activité agricole sans en faire leur
métier (Rémy 2000a,b). Si ces nouvelles figures s'imposaient
au monde agricole, elles consacreraient le renoncement à la promotion
d'un seul modèle d'agriculture.
Ces évolutions ne peuvent que renouveler notablement l'intérêt
que l'on peut porter aux informations recueillies sur la base de la
définition statistique de l'exploitation agricole. Ces dernières
ne constituent donc pas seulement un outil pour les chercheurs mais aussi
un instrument nécessaire pour les gestionnaires de politiques qui
s'efforcent désormais de mieux prendre en compte les dimensions sociales
et environnementales de l'activité agricole.
Comme unité statistique élémentaire, la notion
d'exploitation agricole acquiert un statut nouveau car le contexte de son
utilisation a changé. La définition qui fut construite avant
tout pour produire de l'information économique et sociale sur un secteur
productif, l'agriculture, permet maintenant de recueillir de façon
cohérente de l'information sur un univers plus vaste. Elle offre la
possibilité de disposer d'une unité de base commune pour
dénombrer, repérer et construire des observations concernant
l'ensemble de l'activité agricole et de son territoire. Elle permet
également d'éviter une fragmentation irréversible des
résultats concernant les différentes fonctions de la pratique
agricole (production mais aussi rôle dans la gestion des ressources
naturelles, utilisation du territoire, contribution à la cohésion
économique et sociale, etc.). Dans cette perspective, la notion
statistique d'exploitation agricole telle qu'elle est actuellement définie
nous paraît présenter un intérêt renouvelé
pour les chercheurs en sciences sociales.
En revanche, cette notion statistique d'exploitation agricole renvoie à
des réalités économiques et sociales trop diverses pour
qu'elle puisse servir à délimiter un secteur productif qui
ait une existence institutionnelle unique. Des conceptions très
différentes, parfois opposées, s'affrontent quant aux formes
d'exercice d'activité agricole qui devront être, demain, l'objet
de soutien des politiques de développement agricoles et rurales. La
délimitation précise des groupes sociaux qui
bénéficieront des mesures de soutien de ces politiques est
objet de débats entre les États membres et au sein de ces
États. Non seulement il n'est pas évident qu'une position
parfaitement homogène se dégage au niveau européen mais,
de plus, comme le montre l'exemple français, les principes qui seront
retenus pour donner légitimité aux différentes formes
d'exercice de l'activité agricole, et la façon dont ils se
traduiront effectivement sur le terrain, restent encore largement
indéterminés.
On le voit, les luttes politiques sont ici étroitement liées
aux aspects méthodologiques et scientifiques, et il serait vain de
vouloir séparer l'histoire scientifique de la notion d'exploitation
de sa dimension politique et institutionnelle. C'est dire que sur ce thème,
propice aux débats au sein de la profession comme avec le pouvoir
politique et les experts qui le conseillent, les enjeux sont aussi
scientifiques.
Merci aux responsables de la revue qui ont accepté la publication
de cette version française,ainsi qu'à B. Hill et P. Landrot
de leurs judicieuses observations pour la version anglaise.
Notes
(1) que cette
loi inscrit dans son article premier (Loi n° 99-574 du 9 juillet 1999).
[VU]
(2) Comme en témoignent en France les travaux de Le
Play et de ses disciples.[VU]
(3) Définition fournie par la circulaire du 21 octobre
1873.[VU]
(4) Définition de l'exploitation agricole au Recensement
démographique de 1886.[VU]
(5) " Recensement de l'agriculture et du bétail
ordonné par la loi du 27 décembre 1927. Notice explicative
concernant le questionnaire départemental n°2 (rectifié).
3e partie. - Économie rurale ". Alfroy , 1979, p.
433.[VU]
(6) Décret-loi du 11 juin 1938 en matière de
dévolution successorale qui crée l'attribution
préférentielle d'un ensemble d'immeubles " formant une exploitation
agricole ".[VU]
(7) Unité-travailleur humain, unité de mesure
du travail agricole utilisée antérieurement à l'UTA
(unité travailleur annuel). L'UTH correspondait au travail fourni
pendant une année par un travailleur adulte et valide, travaillant
sur l'exploitation pendant 300 jours de 9 heures
(SCEES).[VU]
(8) Cf Code rural commenté et annoté par J.-M.
Gilardeau et J.-P. Moreau, Litec, 1990, p. 1815. Les auteurs notent : " Au
moment où la notion d'entreprise agricole supplante peu à peu
celle d'exploitation familiale, l'EARL, dont le statut a été
amélioré à plusieurs reprises, constitue, aux dires
de la plupart des observateurs, la structure la plus apte à accompagner
juridiquement le processus de modernisation. "[VU]
(9) Sur les apories de la statistique agricole relativement
à l'activité extérieure et à la mesure du travail
agricole, voir l'analyse approfondie d'Alice Barthez
(1986).[VU]
(10) Les fermiers sortants ne se font pas faute, au moins
dans certaines régions comme le Bassin parisien, de vendre chèrement
leur succession lorsque celle-ci n'a pas lieu au sein de la famille : les
" dessous de table " existent de manière quasi-officielle et peuvent
atteindre des sommes proches du prix du foncier lui-même
(Barthélémy, 1988).[VU]
(11) La Revue de droit rural (n° 250, février
1997) a consacré une table ronde au sujet, sous l'intitulé
" L'entreprise agricole : fiction ou réalité ? " (les
références des articles figurent en
bibliographie).[VU]
(12) La définition du " ménage agricole "
est, depuis des années, un objet de débat pour les statisticiens
(Larson et Narain, 1998). Dans cette recherche nous avons adopté une
définition du ménage agricole au sens large (OCDE, 1993 ; 1995
; Hill, 1994) : est ainsi qualifié " d'agricole " tout ménage
auquel est associé une exploitation au sens statistique de la notion,
selon le SCEES et le RGA, quel que soit le revenu obtenu de cette exploitation
et quel que soit le temps de travail qui y est consacré. Cet univers
est donc beaucoup plus vaste que celui des ménages dont la personne
de référence exerce le métier d'agriculteur, selon la
nomenclature du RGP et de l'INSEE.[VU]
(13) Mais il est possible d'estimer le nombre d'exploitation
dans un ensemble de types (par exemple 1+2+3+4) au niveau national ; les
résultats obtenus sont cohérents avec les proportions de notre
population d'enquête.[VU]
(14) Un grand nombre de travaux monographiques font ressortir
ce phénomène. Voir, par exemple, Cahiers Agriculture,11(3),
1994.[VU]
(15) Plus précisément, ils ne concernent que
les " déclarants ", c'est-à-dire la personne (physique ou morale)
qui présente un dossier de demande d'aide. Parfois, un " déclarant
" correspond à plusieurs exploitations (par exemple, un cabinet de
comptabilité présentant un seul dossier pour plusieurs clients).
Pour l'instant, le nombre de ces cas est très limité et
l'approximation selon laquelle un " déclarant " équivaut à
un exploitant est acceptable. Toutefois, il n'est pas certain qu'il en sera
ainsi à l'avenir.[VU]
(16) Cela est vrai dans d'autres pays que la France comme
le montrent, par exemple, les règles d'attribution de l'aide à
l'installation des jeunes agriculteurs appliquées dans plusieurs autres
pays de la Communauté européenne, ou encore l'attribution de
l'Indemnité Compensatoire de Handicaps naturels qui, outre un seuil
de dimension et d'âge défini au niveau communautaire, peut
être assortie de critères plus ou moins restrictifs selon les
pays (par exemple, montant du revenu du foyer fiscal du ménage dès
lors que le chef d'exploitation est pluri-actif) (Laurent,
2000).[VU]
(17) De plus, ce système de données n'est
pas harmonisé au niveau européen.[VU]
(18) En plus des données officielles du RICA
communautaire, un grand nombre de variables sont recueillies dans chaque
état membre, en fonction des points d'intérêt nationaux
pour tel ou tel aspect spécifique de l'agriculture nationale (Tonarelli,
1997).[VU]
(19) Les exploitations prises en compte dans l'échantillon
sont celles qui atteignent ou dépassent une certaine dimension
économique mesurée par leur marge brute standard. Le seuil
retenu varie selon les pays : 1 UDE (unité de dimension économique)
pour le Portugal, 2 UDE pour la Grèce, l'Espagne, l'Irlande et l'Italie,
4 UDE pour le Danemark et l'Irlande du Nord, 8 UDE pour l'Allemagne, la France,
le Luxembourg et le Royaume-Uni (moins l'Irlande du Nord), 12 UDE pour la
Belgique, 16 UDE pour les Pays Bas (CCE,
1990b).[VU]
(20) Ou à partir d'un jeu d'enquêtes simple
dans une zone géographique donnée en s'inspirant des mêmes
principes de recensement.[VU]
(21) Et plus largement au niveau communautaire les
enquêtes structurelles de même
type.[VU]
(22) A partir de cette définition, des recensements
et des enquêtes périodiques sur la structure des exploitations
agricoles sont réalisées dans l'ensemble des pays de l'UE (et
stockée, notamment, dans la base Eurofarm). En outre, il existe plusieurs
autres bases de données européennes harmonisées qui
portent exclusivement sur l'agriculture (Hill, 1998) (RICA communautaire,
revenu global des ménages (Eurostat, 1997), bases chronos sur les
prix, etc.) ou qui comportent des variables concernant le monde agricole
(notamment emploi, indicateurs économiques généraux
de REGIO).[VU]
(23) Par exemple, le cas bien connu de la catégorie
" lande et parcours " dans l'utilisation du territoire (Bühnemann, 1979).
[VU]
(24) Ce qui se traduit par un élargissement des normes
imposées pour l'accès à un certain nombre d'aides (par
exemple, intégration plus facile des exploitants à temps
partiel).[VU]
(25) Notamment en réfléchissant à diverses
possibilités pour assurer une redistribution plus équitable
des aides (modulation - déjà engagée en France pour
assurer le financement des contrats territoriaux d'exploitation -,
plafonnement...). [VU]
(26) Entraînant de notables différences dans
les catégories utilisées pour définir les
bénéficiaires des aides dans les réglementations
européennes (par exemple, " "exploitant agricole " en
référence à une définition très large
de l'exploitation européenne pour les aides du FEOGA garantie ou "
agriculteur " en référence à un statut professionnel
pour les aides à l'investissement) (Laurent 2000)
[VU]
(27) Les réalités locales et la politique
nationale de la montagne ont, très tôt, incités les
responsables agricoles des régions confrontées à la
déprise, d'une part, et à la demande touristique, d'autre part,
à reconnaître et prendre en compte une tradition ancienne de
pluri-activité (cf la synthèse historique et bibliographique
de J.-L. Mayaud publiée en 1999), toujours maintenue et aujourd'hui
encouragée, ainsi en
Rhône-Alpes.[VU]
[R]

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Une opération de recherches ayant pour objectif de préciser
les différentes fonctions de l'activité agricole pour les
ménages ruraux a été réalisée en 1991,
1995 et 1996 (Laurent et al., 1998).
La sélection des ménages qui ont été objet
d'enquête a été guidée par trois préoccupations
:
- observer la plus grande diversité possible de formes d'exercice
de l'activité agricole ;
- prendre en compte toutes les formes d'exercice de l'activité agricole,
quels que soient le statut de cette activité (professionnelle ou non)
et sa reconnaissance sociale ;
- renforcer l'observation sur certains cas limite méconnus et/ou peu
décrits.
Les enquêtes ont été réalisées dans 6
régions de programme (Auvergne, Basse-Normandie, Bretagne,
Haute-Normandie, Provence-Alpes-Côte-d'Azur, Rhône-Alpes) et
dans des zones géographiques contrastées du point de vue de
leur milieu physique, des systèmes de production agricole dominants
et de leur insertion dans les dispositifs réglementaires européens
pour ce qui concerne l'évaluation de leurs niveaux de handicap (zones
défavorisées) et de leur situation en terme de développement
rural (zones d'objectif).
Au total, 417 ménages ont fait l'objet d'enquête. Ils ont
été choisis selon deux principes de sélection :
- des enquêtes portant sur 355 ménages ont été
réalisées dans le cadre de la " méthode cadastrale
exhaustive " (Laurent, 1992). Des communes, présentant des
caractéristiques moyennes (évolution démographique,
structures agricoles) ont été sélectionnées dans
chaque région. Dans chacune de ces communes, les chercheurs ont
dépouillé le cadastre communal de façon à
repérer la totalité des ménages qui utilisent une parcelle
pour une activité agricole (culture ou élevage), quel que soit
le statut de cette activité agricole et quel que soit le lieu de
résidence du ménage. Cependant, n'ont été retenus
pour l'enquête que les ménages dont l'activité agricole
est suffisamment significative pour qu'elle corresponde à la
définition statistique de " l'exploitation agricole " établie
pour le Recensement général de l'agriculture (1 ha ou plus
de superficie agricole utilisée, ou équivalent en production
spécialisée à forte valeur ajoutée ou hors-sol)
(SCEES, 1988). Cette forme d'enquête n'est achevée que lorsque
toutes les parcelles agricoles du territoire communal ont été
" renseignées " (même si ces parcelles ne concernent qu'une
petite partie du territoire de l'exploitation) ;
- en vue de mieux saisir la logique de l'évolution de certains
systèmes d'activité, 62 enquêtes complémentaires
ont été réalisées sur des groupes particuliers
(chômeurs s'installant en agriculture, installations hors systèmes
d'aides, ménages diversifiant leurs activités vers les services
liés à l'exploitation). Pour ces enquêtes, les ménages
ont été sélectionnés avec des protocoles
spécifiques pour chaque question.
Les enquêtes associaient un questionnaire de base commun (questions
fermées) et des questions ouvertes. Des informations ont été
recueillies sur trois grands domaines : 1) la structure de l'exploitation
(orientation technico-économique, dimension), son fonctionnement,
son territoire ; 2) la composition du ménage et les relations existant
entre activités agricoles et autres types d'activités ; 3)
les trajectoires de ménages (conditions de constitution du ménage
et de début de l'activité agricole, motivations pour entreprendre
puis maintenir une activité agricole, mobilité géographique
et professionnelle, projets).
1. Sociétés gérées par des salariésa. Il s'agit d'exploitationsb gérées exclusivement par des salariés et/ou du travail par entreprise, où l'objectif de l'activité agricole est très explicitement de dégager des profits. On trouve notamment dans ce groupe les " fausses exploitations PAC " qu'un propriétaire fait gérer par un autre agriculteur ou une entreprise, contre rémunération à l'hectare, pour toucher des primes.
2. Agriculture capitaliste. Pour ces agriculteurs, l'activité agricole est avant tout une activité économique. Ils se disent compétitifs et prêts à affronter la concurrence sur les marchés mondiaux (bien que, dans les faits, très bien informés des différents jeux de primes, ils se donnent les moyens d'en bénéficier au mieux). Ils se disent volontiers peu concernés par les préoccupations des instances professionnelles agricoles, par les problèmes de gestion du rural (responsabilités municipales, etc.). Ils ont souvent des exploitations de grande dimension économique et se déclarent volontiers chefs d'entreprise.
3. Agriculture de la profession organisée. Issus de familles d'agriculteurs, les membres de ce groupe sont intégrés dans les réseaux professionnels et autres (civiques, associatifs...). Ils cherchent leur voie entre soutien au marché (" On ne veut pas que les prix baissent ") et aides directes (" On ne veut pas être des assistés "). Défenseurs dans les faits d'une orthodoxie professionnelle à condition qu'ils puissent en canaliser les retombées vers le groupe social qu'ils constituent (primes, droits à produire, etc.), ils évoquent souvent le goût du métier. Comme les personnes du groupe suivant, ils considèrent qu'ils exercent comme métier celui d'agriculteur.
4. Agriculture de la logique paysanne. Le plus souvent issus de familles d'agriculteurs, ces exploitants se maintiennent volontairement à l'écart des réseaux professionnels officiels (ils ne voient guère les techniciens), mais sont insérés dans d'autres réseaux. Les exploitations sont en général de plus petite dimension économique que les précédentes. Intuitivement, on pourrait penser qu'ils sont moins endettés que les précédents, mais cela n'est pas vérifié (ratio annuités/chiffre d'affaires) dans la population d'enquête, en dépit d'un discours d'opposition à l'endettement. Le conjoint, comme dans tous les cas précédents, peut avoir une activité extérieure, mais les femmes qui travaillent à l'extérieur sont dans ce type plus souvent employées et ouvrières que cadres ou professions intermédiaires.
5. Les exploitants ruraux. Ces ménages combinent différentes sortes d'activité de telle façon que l'élaboration des performances globales de l'entreprise (performances économiques et techniques) ne s'inscrit plus dans une logique strictement agricole. Ils valorisent différents champs de compétence (bricolage / rénovation de bâtiments à usage touristique, cuisine / restauration...) et estiment que le terme " agriculteur " ne correspond pas à leur métier. L'association d'activités repose sur des compétences plus larges que la compétence agricole et vise à articuler différentes activités en un tout cohérent formant système (Muller et al., 1989). Cela diffère d'une situation où il y a juxtaposition d'activités, sans construction d'une entité cohérente, comme par exemple dans le type suivant. Les membres de ce groupe entretiennent des relations ambiguës avec ceux des groupes précédents.
6. Polyactivité non-intégrée. Ce type correspond à des exploitations détenues par des ménages dont aucun membre n'est exclusivement agriculteur (les femmes au foyer qui ne participent que pour quelques heures à l'activité agricole ne sont pas considérées comme agricultrices). Ces exploitations, à temps plein ou à temps partiel, ont le plus souvent été reprises dans le cadre d'une succession familiale. Le revenu agricole est conçu comme étant un revenu associé qui n'a pas vocation, à lui seul, à faire vivre une famille. Une activité agricole productive (céréales, par exemple) est menée de front avec une (ou des) activité(s) totalement distincte(s) (commerce, activité salariée, etc.). Ces exploitants se considèrent très rarement comme agriculteurs.
Activité agricole destinée en priorité à compenser l'insuffisance de transferts sociaux ou à permettre l'entrée dans un régime de transferts sociaux
7. Autosubsistance des agriculteurs retraités. Des retraités agricoles ayant des revenus très bas (revenu total inférieur ou égal à 3 000 F par mois pour un individu) gardent une parcelle de subsistance pour survivre. Il s'agit d'une activité agricole de nécessité mais de petite ampleur car la taille de l'exploitation est limitée pour les anciens agriculteurs (ce qui n'est pas le cas pour les retraités provenant d'autres secteurs). Ces parcelles d'autosubsistance sont de taille variable selon les régions en raison de dispositifs réglementaires locaux particuliers (par exemple, au moment de l'enquête, 1 ha en Bretagne, région où le syndicalisme est particulièrement strict sur ce point). Cette activité est associée parfois à une petite production marchande lorsque ces retraités parviennent à louer officieusement d'autres parcelles.
8. Recherche d'une couverture sociale / retraite. Ce type correspond à différents cas de figure, mais la motivation principale pour entreprendre ou maintenir une activité agricole est toujours ici la possibilité d'avoir accès à certains transferts sociaux (couverture sociale et/ou acquisition de points retraite). Cela peut correspondre aussi bien à des femmes qui prennent le statut de chef d'exploitation lorsque leur mari chef d'exploitation part à la retraite qu'à des individus (ou des ménages) qui entreprennent une activité agricole pour obtenir un statut auprès de la Mutualité sociale agricole.
Activité agricole s'inscrivant en priorité dans une logique de consommation domestique (autoconsommation, loisir)
9. Activité agricole pour autoconsommation et troc. Il s'agit d'une
activité fréquente pour toutes sortes de ménages ruraux
ayant des revenus modestes. Ils n'ont pas de projet de se lancer
sérieusement dans l'agriculture. Du point de vue des ménages
concernés, ces unités s'apparentent à une logique de
jardins ouvriers même si elles sont de plus grande dimension, liées
à l'habitat, et de caractère individuel.
10. Agriculture de luxe. Ce sont, par exemple, les haras de Basse-Normandie
ou des domaines du Sud de la France (Mesliand, 1984), où la recherche
du prestige peut s'allier à l'espoir de gains. Comme pour les
exploitations du groupe 1, la gestion quotidienne de ces unités est
assurée par des salariés. Il n'est pas indispensable que cette
activité soit rentable : dans la plupart des cas, ces exploitations
bénéficient de transferts financiers en provenance de
l'extérieur (un ménage, ou une entreprise en amont, etc.).
11. Petite activité agricole d'agrément. Cette activité
peut être source d'autoconsommation mais la nécessité
de produire de façon rentable n'est pas ressentie avec la même
force que dans les types 7 et 9. Les dépenses peuvent être
importantes et disproportionnées (frais vétérinaires,
par exemple). Parfois, il y a un petit revenu associé (par exemple,
étang) mais les personnes objet d'enquête font bien la
différence avec le type 9.