
Définir un état de référence
?
Arrêter le temps ?
Les démiurges
Prothèse et bionique
Pour conclure
[R] Définir un état de référence ?
Je précise que je ne tiens pas à m'investir, contrairement
à certains " philosophes de la nature ", dans la distinction entre
le bien et le mal. Je n'ai pour ambition que de faire le point de quelques
certitudes scientifiques concernant un certain état naturel
considéré comme un état de référence.
Ces certitudes, nous les devons à la mise en uvre d'un assez
grand nombre de techniques. Par exemple, à l'étude des pollens
déposés dans les sols, des charbons de bois ou des coquilles
de gastéropodes. L'une des questions importantes qui se posent concerne
la date choisie pour définir l'état de référence.
Une certaine logique consisterait à choisir le début de la
phase climatique actuelle, le sub-atlantique, fixé à 700 avant
Jésus-Christ, et caractérisé, dans notre pays, par la
forte extension du charme et du hêtre. Cependant, les modifications
importantes liées aux activités humaines, surtout dans le sud,
sont bien antérieures à cette date. La date de l'état
de référence n'est donc pas toujours facile à
déterminer. Se situer après les derniers changements climatiques
majeurs et naturels, c'est également se situer après les premiers
changements dus à l'homme !
On trouvera, d'ailleurs, dans la littérature quelques essais de
description de modification de paysages par l'homme à des dates bien
plus anciennes que celle des débuts du sub-atlantique (voir, par exemple,
Renault-Miskovsky, 1991).
La fixation d'une date pour l'état de référence est
donc souvent une cote mal taillée, mais il suffit d'en être
conscient pour que cette notion reste utile.
Parfois, l'état de référence choisi n'est pas très
éloigné dans le temps. Par exemple, dans le cadre des tentatives
de restauration de la fonctionnalité des milieux alluviaux du Rhin,
on a choisi l'état du fleuve avant les travaux de rectification
effectués au XIXe siècle.
De plus, il faut toujours garder en mémoire que le sujet de nos
préoccupations n'est pas statique mais dynamique.
Par ailleurs, une espèce existant il y a quelques milliers d'années
peut être toujours présente, mais avoir subi quelques changements.
Moore (1987) fait remarquer que la séparation de la Grande-Bretagne
du continent, il y a environ 7 000 ans, a produit de nombreuses
différentiations. Notre Bergeronnette grise existe de l'autre coté
de la Manche sous une forme bien plus foncée que sur le continent
européen et la Bergeronnette printanière a perdu la coloration
bleue de sa tête.
À ces changements externes, il faudrait sans doute ajouter des changements
physiologiques ou comportementaux, moins faciles à percevoir. On peut
être certain que la comparaison de la diversité
génétique dans le temps au sein de la même espèce
linnéenne apporterait quelques surprises.
Basé sur ces différentes données, le problème
est parfois bien posé.
C'est ainsi qu'en rendant compte récemment d'une importante
opération de recherche sur la restauration des écosystèmes
calcicoles en Normandie et en Lorraine, Alard (2001) met en évidence
que, dans tous les sites étudiés, on retrouve une période
boisée plus ou moins ancienne. Ces milieux, dans leur état
présent, sont totalement le produit d'activités agricoles.
Une phase de culture a d'ailleurs généralement
précédé une phase de pastoralisme. L'auteur confirme
clairement que le choix de la conservation et de la restauration de ces milieux
ne repose pas sur un caractère " naturel ".
En revanche, la composition, l'originalité et l'organisation ont
été prises en compte. Sans vouloir entrer dans les détails,
on peut cependant dire que, sans être significativement plus riches
en espèces que d'autres milieux, les pelouses calcicoles contribuent
de manière importante à la diversité des paysages et
donc à la biodiversité régionale. La décision
de conservation de ces pelouses, en s'opposant aux processus antagonistes
comme la colonisation par des ligneux et la compétition avec des
graminées, peut donc être tout à fait justifiée.
Ce cas n'est d'ailleurs pas isolé. Par exemple, les pelouses sèches
du Causse Méjan, dont la restauration préoccupe le parc national
des Cévennes, sont considérées comme le résultat
d'activités agropastorales anciennes.
Il subsiste cependant d'autres questions. D'où viennent les espèces
animales et surtout végétales qui sont venues coloniser ces
pelouses ? Où pouvait-on trouver des milieux naturels équivalents
? En ce qui concerne les collines dominant la Seine, M. Bournerias (in
litt.) suggère que certaines pelouses des pentes abruptes
accrochées aux falaises peuvent être des milieux très
anciens. La recherche des " habitats primaires " à partir desquels
la colonisation des milieux anthropiques s'est faite pourrait donc nous apprendre
beaucoup de choses.
En dehors du souhait, très répandu, de conserver ainsi un
état lié étroitement aux activités humaines du
fait de sa riche biodiversité, on rencontre aussi le désir
de bloquer l'évolution d'un milieu pour conserver aussi longtemps
que possible un stade de l'évolution réputé digne
d'intérêt. Récemment, le parc naturel régional
de Brière (2001) a annoncé sa décision de lutter contre
l'invasion de la vase, provenant de la décomposition de la
végétation du marais, en l'exploitant. Le colmatage du site
aurait, nous dit-on, des conséquences écologiques, entre autres.
Les formations ligneuses qui s'installeraient entraîneraient une perte
importante de biodiversité. Il ne s'agit pas d'un article scientifique,
aussi je ne poserai pas la question de la comparaison des biodiversités
d'un marais et d'un bois marécageux. Je veux seulement utiliser cet
exemple, sans porter de jugement, pour mettre en évidence que la
conservation d'un état présent, voire la recherche d'un état
antérieur, constitue une motivation très forte.
Pourtant, on pourrait souhaiter un certain respect de la diversité
des successions, même si certains stades paraissent moins " plaisants
" que d'autres et que les atteintes à la dynamique des habitats devraient
faire l'objet de discussions.
Il faut d'ailleurs reconnaître que la modification des habitats par
l'homme n'a pas toujours un impact négatif sur la
biodiversité.
Ainsi Thomas (1993) estime que, sur les 55 espèces de Rhopalocères
(Insectes Lépidoptères) se reproduisant en Grande-Bretagne,
18% ne se sont maintenues, lorsque le climat s'est refroidi il y a environ
6 000 ans, que grâce aux microclimats plus cléments
créés par l'agriculture et le pastoralisme. On pourrait aussi
citer les bocages dont l'intérêt écologique est
évident.
Tout ceci m'avait d'ailleurs amené, au cours d'un colloque à
utiliser l'expression de " nature ordinaire " pour désigner des
biocénoses qui ne contiennent pas, ou peu, d'éléments
figurants sur des listes d'espèces rares ou menacées mais qui
possèdent leurs propres valeurs, ne serait-ce que par leurs grandes
surfaces.
L'évolution de l'occupation du sol par l'agriculture et celle des
pratiques agricoles seront donc des phénomènes essentiels à
prendre en considération.
On pourrait aussi faire remarquer que le caractère ordinaire est
également sujet à évolution. Le banal peut se transformer
rapidement en quelque chose d'important. Pensons, par exemple, aux plantes
messicoles !
Parfois aussi, un milieu très banal peut devenir l'habitat d'une
espèce dite à forte valeur patrimoniale qui peut s'en contenter
à défaut d'un habitat plus naturel. C'est ainsi que l'Outarde
canepetière niche en zone de grande culture, dans le Maine-et-Loire,
et que les tulipes " sauvages " fleurissent dans les vignes du Luberon.
Mais, souvent, on se refuse alors à parler de nature et les
écologistes ont pendant longtemps détourné leur attention
des espaces " dénaturés ", ce qui n'a pas toujours été
bénéfique (Drury, 1998).
Heureusement, en ce qui concerne la biodiversité, beaucoup d'espèces
n'ont pas besoin d'un écosystème riche et équilibré
et se contentent de ceux qui contiennent les éléments essentiels
de leurs niches écologiques. Nombre de plans d'eau artificiels constituent
des lieux d'hivernage appréciés pour des oiseaux migrateurs.
Par exemple, les lagunes d'épuration de Rochefort abritent une
impressionnante quantité d'Anatidés.
Dans certains cas, cela peut aussi conduire à favoriser la nidification.
Ainsi, une zone d'extraction de granulat destinée à la construction
d'une autoroute, dans le lit majeur de la Loire, a vu très rapidement
et sans aménagement particulier s'installer des Mouettes
mélanocéphales qui constituaient, en 2001, une colonie d'environ
160 couples nicheurs.
Bien entendu, dans les deux cas, la possibilité de s'alimenter dans
des sites situés à distance raisonnable, est une condition
nécessaire.
Parfois, quand la nature fait défaut, on n'hésite pas à
la créer de toutes pièces. Le " génie écologique
" répare, reconstitue mais aussi construit. Un très bon exemple
peut être trouvé dans l'étude des réaménagements
de carrière (Frochot, 2001). Qu'il s'agisse de carrières
sèches ou de celles destinées à devenir des milieux
aquatiques, nous savons que la création ne peut aboutir à un
milieu figé. Nous aurons affaire à des successions
écologiques qu'il convient de prévoir et de diriger, en particulier
pour optimiser leurs valeurs écologiques. Notons, d'ailleurs, que
les connaissances acquises à l'occasion ces diverses opérations
suffisent à les justifier.
Il faut cependant se convaincre que nos possibilités sont limitées,
notamment, par la dimension des surfaces sur lesquelles nous pouvons intervenir.
Pour ne prendre qu'un exemple, le Cerf du père David, longtemps
confiné dans un parc impérial en Chine et présent dans
de nombreux jardins zoologiques, ne retrouvera jamais son habitat
transformé par l'agriculture. Les intéressantes réalisations
des " démiurges " ne doivent pas nous inciter à croire que
tout est réversible, même si de nombreuses espèces s'adaptent
à ces milieux recréés.
Bien souvent, le souci de conserver la nature se heurte à la disparition
de quelques éléments essentiels pour assurer la
fonctionnalité de l'ensemble. L'établissement de structures
artificielles permet parfois de remédier à cet état
de chose et on entend parfois utiliser le terme de prothèse pour qualifier
ces structures.
Comme exemples, on peut citer les passes à poissons qui permettent
aux migrateurs de franchir les barrages, les corridors qui, entre autres,
relient des espaces protégés ou les " passages à gibier
" qui facilitent le franchissement des obstacles linéaires, comme
les autoroutes. Les dispositifs susceptibles de connecter à nouveau
les zones alluviales du Rhin avec le fleuve canalisé pour reconstituer
l'effet des crues peuvent être placés dans cette
catégorie.
Parfois, on va aller beaucoup plus loin. On peut prendre comme exemple
l'aménagement de l'estuaire de la Seine. Cet estuaire est l'objet
de nombreuses attentions dont le caractère contradictoire est apparent.
D'une part, il s'agit d'une zone portuaire (Le Havre, Rouen) en expansion
et d'une importance économique indéniable. D'autre part, il
s'agit d'une zone de forte productivité, exploitée par la
pêche. Enfin, le rôle de l'estuaire par rapport à l'ensemble
de la biodiversité, en particulier les oiseaux, est d'importance
internationale. Pour tenter de concilier ces différentes fonctions,
un montage assez délicat a été mis sur pied. On y trouve
l'entretien des chenaux, la construction de quais et autres installations
portuaires. On y trouve aussi la construction d'îles artificielles,
reposoirs pour les oiseaux, et de vasières qui procurent, selon
l'état de la marée, de la nourriture aux organismes aquatiques
ou aux oiseaux. Enfin, on y conserve une réserve naturelle de 8 500
ha, enchâssée dans un univers artificiel.
On se rapproche ainsi de l'être bionique, mi-vivant mi-machine, sur
lequel on voit s'appliquer nombre d'efforts de recherche, même si
l'idée sera peut-être longtemps éloignée des souhaits
des naturalistes traditionalistes.
Nature naturelle, nature figée, nature aménagée, nature
créée, nature artificielle, force est d'admettre que l'on rencontre
beaucoup de " natures " et qu'il n'est pas toujours facile de s'y
retrouver.
Récemment (Lecomte, 2001), j'ai tenté de mettre en évidence
l'importance des trois attributs d'un écosystème :
biodiversité, naturalité et fonctionnalité. Il faut
reconnaître que, de ces trois fonctions, la grande sacrifiée
est la naturalité (Lecomte, 1999). Cependant, un examen approfondi
met en évidence qu'une forte naturalité est rare en France
métropolitaine.
Chacun peut donc décider de ce qu'il considère comme étant
la Nature. Il faut cependant exiger une certaine honnêteté
intellectuelle, en particulier en ce qui concerne l'historique des
habitats.
Pour ma part, je suis tout à fait convaincu de l'intérêt
des pelouses qui ont remplacé des milieux forestiers à la suite
des activités humaines. Mais je ne souhaite pas qu'on me les
présente comme étant les derniers lambeaux d'une steppe ancestrale
!
[R] Références bibliographiques
Alard D., 2001. Déterminisme et restauration de la
biodiversité des écosystèmes calcicoles dans la moitié
Nord de la France ( Normandie et Lorraine). In J.-L. Chapuis, V. Barre, G.
Barnaud : Recréer la nature. MATE, p. 95-102.
Drury W.H., 1998. Chance and change. Ecology for conservationists.
Univ. of California Press, 223 p.
Frochot B., 2001. Intérêt écologique et implication
économique des réaménagements de carrières,
méthodes d'évaluation et d'étude des trajectoires et
vitesses d'évolution. In J.-L. Chapuis, V. Barre, G. Barnaud :
Recréer la nature. MATE, 128-134.
Lecomte J., 1999. Réflexions sur la naturalité. Courrier
de l'environnement de l'INRA, 37, 6-10.
Lecomte J., 2001. Conservation de la nature : des concepts à l'action.
Courrier de l'environnement de l'INRA, 43, 59-73.
Moore N.W., 1987. The bird of time. Cambridge univ. Press, 290 p.
Parc naturel régional de Brière, 2001. Sortir du noir.
Parcs, 42, 17-18.
Pearce F., 2000. Inventing Africa. New scientist, 12.08, 30-33.
Renault-Miskovky J., 1991. L'environnement au temps de la
préhistoire. Masson, Paris, 200 p.
Thomas J.A. 1993. Holocene climate changes and warm man-made refugia may
explain why a sixth of british butterflies possess unnatural early-successional
habitats. Ecography, 16(3), 278-84.
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