Le Courrier de l'environnement n°31, août 1997
Le grand projet des Lumières nous a longtemps laissé croire à une alliance naturelle et constructive entre science et démocratie. Mais ce nétait quun beau rêve dont nous commençons à peine à nous éveiller.
Le projet des Lumières ne manquait pas de grandeur. Contre les
superstitions et les illusions qui bridaient le progrès humain allait
se dresser lobjectivité de la connaissance scientifique, dissipant
sans retour lignorance asservissante. Cétait bien à
la science quil était demandé de cautionner la
possibilité même dune société libre, égale
et fraternelle, en nous démontrant la « faisabilité »,
comme on dit aujourdhui, dun projet aussi utopique. Pour qui
croirait quil sagit là de caricatures inventées
a posteriori, et schématisant à outrance lesprit des
Lumières, il vaut la peine de relire larticle «
géomètre » de lEncyclopédie, dû à
dAlembert : « On na peut-être pas encore prêté
assez dattention [à] lutilité dont cette étude
[de la géométrie], peut-être pour préparer comme
insensiblement les voies à lesprit philosophique et pour disposer
toute une nation à recevoir la lumière que cet esprit peut
y répandre. Cest peut-être le seul moyen de faire secouer
peu à peu à certaines contrées de lEurope le joug
de loppression et de lignorance sous lequel elles gémissent.
»
Parangon du progrès, la science était aussi celui de la
démocratie. La république des savants offrait un modèle
de cité idéale : égalitaire et juste, elle ne
connaîtrait aucun privilège de rang ou de fortune ; les arbitrages
sy feraient par accord mutuel, les conflits sy régleraient
par le consensus. Les victoires y étant celles de la vérité
et de lobjectivité, comment ne seraient-elles pas reconnues
et acceptées par tous ? La « communauté scientifique »
serait une sorte de Jérusalem laïque, montrant à toute
lhumanité quil est possible dinstaurer des relations
sociales transparentes et pacifiées. Ainsi le rapport entre science
et démocratie semblait-il intrinsèque et constitutif.
Cette vision est désormais quotidiennement mise à mal par les
faits. Querelles acharnées entre chercheurs, manquement à
léthique scientifique, fraude dans les laboratoires, effets
dannonce spectaculaires et prématurés ; tout cela est
désormais de notoriété publique. Il sen faut pourtant
que limage idéale de la science en soit encore atteinte.
Prévaut la conception selon laquelle il sagit là de «
dérapages », de « scandales », de « dérives
», dont seraient coupables certains individus, mais qui ne sauraient
mettre en cause la nature même de la cité scientifique.
On aboutit ainsi à une situation paradoxale. Au moment même
où lactivité scientifique se révèle commune,
marquée comme toutes les autres activités sociales par la
primauté de léconomique, par la division du travail,
par lemprise des médias, sen maintient une
représentation fantasmatique, comme dun monde à part,
enclave de justice et de vérité. Le comble du paradoxe est
atteint dès lors que cette conception tout angélique de la
science la protège contre la soumission aux règles
démocratiques générales. Comment comprendre autrement
lhégémonie à peu près totale dont jouissent
médecins et biologistes au sein des divers comités
déthique biomédicale, à commencer par le Comité
national déthique. Laffaire du sang contaminé,
suivie de celles de la « vache folle », de lamiante, de
lhormone de croissance, a parfaitement illustré le découplage
entre linstitution scientifique et la sphère du politique :
les ministres « nétaient pas au courant », «
faisaient confiance aux experts », etc. Un tel statut
dextraterritorialité politique est sans exemple : même
larmée, de nos jours, est assujettie à un contrôle
démocratique autrement plus serré.
La science, certes, a incarné des valeurs libératrices lors
des combats de Galilée contre lEglise ou des encyclopédistes
contre la tyrannie. Et létablissement des premières formes
dEtat démocratiques coïncida avec linstitutionnalisation
définitive et généralisée de lactivité
scientifique.
Mais lâpre bataille du siècle passé autour de la
théorie darwinienne de lévolution fut sans doute le dernier
combat progressiste dampleur mené par une science bientôt
passée du côté du pouvoir et tributaire de son soutien.
Rien ne saurait mieux illustrer la dissolution de cette alliance entre science
et démocratie que les rapports pour le moins ambigus de la science
avec les totalitarismes du XXe siècle. Car il sen faut que le
milieu scientifique dans son ensemble ait été un foyer de
résistance au communisme soviétique ou au fascisme hitlérien,
ni que ces régimes aient étouffé la recherche. Bien
au contraire, tant en URSS quen Allemagne nazie, certaines disciplines
ont connu dintenses développements, généreusement
aidées et financées par les Etats antidémocratiques.
Et lon suivra avec intérêt les progrès scientifiques
des Etats islamiques intégristes. Faut-il rappeler que, à
lapogée de la lutte entre les Alliés et lAxe, la
mise au point de larme nucléaire dans le cadre du projet Manhattan
a résulté de lorganisation sous contrôle militaire,
avec les strictes contraintes hiérarchiques et les règles de
confidentialité afférentes, dun projet technoscientifique
à une échelle jusque là inconnue montrant que, même
en démocratie, la technoscience na pas besoin de la démocratie
?
Aussi doit-on faire face au paradoxe qui mine lidée dune
cohérence garantie entre projet démocratique et quête
scientifique. Si la science était source de cette vérité
universelle et de cette objectivité absolue à laquelle elle
a prétendu, loin de fonder lidée démocratique,
elle en démontrerait linanité. Les thuriféraires
de la science ont assez insisté eux-mêmes sur la nature
censément intrinsèque de sa vérité,
indépendante de toute subjectivité, individuelle ou collective.
Cest en refusant la domination de la doxa que la science est censée
produire du vrai incontestable : on peut avoir raison contre tous, et finir
par les en convaincre -non par le débat, mais par la preuve. On ne
vote pas pour décider de la validité dun
théorème, et les lois physiques ne sont pas soumises à
ratification. Rien, donc, de moins démocratique.
Le débat démocratique est en effet une technique de décision
sociale, qui ne prend son sens et sa force quune fois admise la large
ignorance où nous sommes des tenants et aboutissants de nos comportements
collectifs. La vision illuministe de la science, sa conception dogmatique,
conduisent tout naturellement non au pari démocratique, avec son
insécurité permanente, mais à la tranquillité
du despotisme éclairé : nul hasard historique dans les relations
étroites de Diderot et de Voltaire avec Catherine II de Russie et
Frédéric II de Prusse. On peut aussi relire Renan qui en mai
1871 (pendant la Commune) écrivait : [...] « Si lon veut
imaginer quelque chose de solide, il faut concevoir un petit nombre de sages
tenant lhumanité par des moyens qui seraient leur secret et
dont la masse ne pourrait se servir, parce quil supposerait une trop
forte dose de science abstraite. »
Mais la science - mieux vaut sen réjouir que le déplorer
- nest pas cette source sacrée et infaillible de la
vérité théorique et de lefficacité pratique.
Aucune essence épistémologique ne la prémunit contre
la multiplicité des contingences et contradictions de toute activité
sociale. La spécificité de ses buts et de ses méthodes
est assez incontestable pour quil ne soit en rien nécessaire
de la séparer des autres faits et gestes de la cité. Si la
question de la validité de ses résultats garde un sens autonome
et interne à ses pratiques, il nen va pas de même quant
à la pertinence de ces mêmes résultats, au choix de ses
orientations, aux formes de son organisation, à
lintérêt de ses acteurs (et à leurs
intérêts). Elle est soumise à lemprise directe
de léconomique, du social, du politique et de
lidéologique. Or cette reconnaissance de labsence
dautonomie de lactivité scientifique sape lillusoire
caution théorique du projet démocratique et dissipe le paradoxe
conceptuel auquel il se heurtait.
Si la science ne peut plus prétendre inspirer ou guider la
démocratie, elle ne peut plus non plus lui être un obstacle.
Que le choix démocratique aujourdhui ait besoin, sur nombre
de questions, dinformations scientifiques ou de moyens techniques,
rien de plus évident. Oui cest la recherche scientifique qui
nous a alerté sur leffet de serre, lhiver nucléaire,
le sida, etc. Mais cest elle aussi qui se révèle incapable
de conclure rapidement et assurément à létendue,
aux causes et aux remèdes de ces dangers. Constatons ses limitations
au lieu den attendre des miracles, puis de lui reprocher son impuissance.
Lillusion de lexpertise ainsi dissipée éloigne
la tentation de lexpertocratie, forme moderne du despotisme
(prétendument) éclairé.
Reconnaissons enfin que, devant nous prononcer en relative méconnaissance
de cause, la démocratie, cest le pari que la « moins pire
» des solutions est de le faire collectivement et dassumer ensemble
les risques de ces décisions. Au principe du projet démocratique,
cet énoncé de Blandine Barret-Kriegel que « la conscience
prime la compétence ». Il est curieux de constater les
résistances que rencontre cette idée, dès lors quelle
concerne le champ technoscientifique. Oui, admet-on, il faudrait que lon
puisse décider démocratiquement de lévolution
du programme électronucléaire, contrôler
démocratiquement le développement du génie
génétique - mais la masse profane serait trop loin du niveau
de compétence requis pour pouvoir raisonnablement se prononcer. On
ne me soupçonnera pas de négliger limportance dun
vigoureux développement de la culture collective en matière
de science et de technique... Il ne peut être question pour autant
dy subordonner le principe dun droit de regard et de décision
en matière de technoscience, appartenant à la société
tout entière, telle quelle, profane et (relativement) ignorante. On
nexige pas des citoyens un brevet de théorie constitutionnelle
avant de les laisser voter, ni des jurés de cour dassise un
certificat daptitude au droit criminel avant de les consulter. Loin
que laccroissement du niveau général de culture scientifique
et technique de la société soit un préalable à
lextension du projet démocratique à la technoscience,
cest, tout à linverse, cette extension qui stimulera cet
accroissement : cest la primauté accordée à la
conscience qui développera la compétence.
Exiger que lactivité technoscientifique soit désormais
explicitement gouvernée par le choix démocratique
néquivaut certes pas à légitimer toute intervention
politique arbitraire dans son organisation et son développement. Mais
ce nest quen acceptant de se plier à la règle commune,
et en renonçant à leur privilège
dextraterritorialité politique (dans les faits bien menacé,
dailleurs !) que les acteurs de la science et de la technique trouveront
les alliances sociales qui leur permettront de sauvegarder la relative autonomie
et de retrouver le soutien collectif qui leur sont indispensables. Ils
nont pas dautre choix sils veulent éviter de devenir,
comme Brecht le fait dire à Galilée dans une prophétique
autocritique, « une race de nains inventifs » au service de cette
nouvelle forme dorganisation politique que serait, symétrique
et équivalente au despotisme éclairé, la démocratie
éteinte.
Jean-Marc Lévy-Leblond, professeur à luniversité de Nice, y enseigne la physique (théorique) et lépistémologie (expérimentale). Il dirige les collections scientifiques des éditions du Seuil et la revue Alliage. Il vient de publier Aux contraires et la Pierre de touche (tous les deux chez Gallimard).
Cet article est
repris, avec laimable autorisation de la revue, du dossier que Le
Monde de léducation a consacré à la Science
(n°245, février 1997).