Vache folle Du rôle des médias en temps de
crise
.
Un rôle d'alerte
Circulation de l'information
Un rôle amplificateur
Quand on cherche, on trouve.
Psychose ?
Quand les décisions rassurent
Couverture multi-médias
Épilogue ?
[R] Un rôle d'alerte
La crise de la vache folle était-elle prévisible ? Difficile
d'y répondre après coup. Durant cette période, certains
médias jouent bien en la matière leur rôle d'alerte.
La crise est précisément une situation incontrôlée,
ou difficilement contrôlable avec une succession de faits, de
décisions ou d'atermoiements, de propositions ou de réactions.
Autant de sujets pour alimenter la " une " des journaux audiovisuels ou de
presse écrite. On arrive presque à oublier le contexte
préalable à l'explosion de cette crise que plusieurs médias
annoncent comme imminente, le plus souvent dans l'indifférence
générale. Cette nouvelle crise alimentaire intervient dans
un contexte de défiance croissante vis-à-vis des scientifiques,
des politiques, du progrès
et aussi de l'alimentation ! Sang
contaminé, malbouffe (l'effet Bové), dioxine, Tchernobyl, autant
d'affaires qui secouent l'opinion publique depuis pas mal de temps. Celles-ci
deviennent inconsciemment ou non des références dans le
comportement politique, le choix des consommateurs, et aussi le traitement
journalistique. Le magazine Le Nouvel Observateur annonce, dès le
27 avril 2000, " l'explosion " de la maladie et dénonce le " mortel
aveuglement " la concernant (le 20 juillet 2000). Autre constat : le nombre
d'articles du Monde consacrés à la vache folle (voir graphique
ci-après) témoigne d'une forte sensibilité dès
le mois d'août avec des titres déjà alarmants : " Alerte
sur la vache folle " (10 août 2000).
Avec la décision de la France de mettre en place en juin 2000 un programme
national de recherche pour évaluer notamment l'importance de la maladie,
il faut s'attendre à la révélation de nouveaux cas.
Cette décision sage répond à la volonté de mieux
connaître l'ampleur de la maladie bovine, à partir d'animaux
à risque dans l'Ouest, première région concernée,
et de procéder à l'évaluation de tests de détection.
Dès l'annonce du premier d'entre eux, fin juillet, dans la Manche,
La Tribune (26 juillet 2000) peut annoncer que " les cas de vache folle
pourraient connaître une évolution explosive, avec un taux de
progression estimé à 400% ". Le quotidien poursuit : " Le risque
de voir s'accroître l'inquiétude de l'opinion publique n'est
pas négligeable. Mais sans doute est-ce là le prix à
payer pour une transparence que les pouvoirs publics appellent de leurs
vux ". Ce même département de la Manche voit un éleveur
s'opposer pour la première fois publiquement à la politique
d'abattage systématique, en cherchant à s'appuyer sur des
contre-expertises scientifiques (Ouest-France, 19 juillet 2000 : Dans la
Manche, un éleveur dit " non "). Ces nouveaux cas d'ESB apparaissent
en septembre et en octobre comme de véritables bombes en puissance
dans un climat de controverse scientifique et politique sur les prévisions
du nombre de victimes de la maladie de Creutzfeldt-Jakob en Grande-Bretagne,
vite transposés à la France. Ils créent dès lors
le climat favorable à l'explosion de la crise actuelle, comme autant
d'incendies multiples répartis à la fois dans le temps et dans
l'espace.
Ainsi, suite à l'article précité du Monde du 10 août
2000, Le Figaro (11 septembre 2000) relance involontairement la polémique
en titrant : " Vache folle : les chiffres qui font peur ", faisant
référence à " la consommation de 1 200 animaux
contaminés chaque année en France ". Dès le lendemain,
le ministère de l'Agriculture et de la Pêche réplique
par un communiqué " à propos d'informations diffusées
dans la presse sur des estimations de l'étendue de la maladie ", en
précisant que " les extrapolations faites à partir des premiers
résultats du programme de recherche lancé par la France le
8 juin dernier n'ont à ce stade aucune base scientifique et sont donc
pour le moins hasardeuses ". Dix jours avant l'éclatement de l'affaire
(le 10 octobre 2000), la presse annonce sept nouveaux cas d'ESB
révélés par un communiqué du ministère
de l'Agriculture. De quoi alerter l'opinion et inquiéter les pouvoirs
publics : " Nous ne pouvons pas sous-estimer certaines informations troublantes,
comme la concentration géographique de cas humains
(5) de la variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, ce
qui soulève de nouvelles questions sur les voies de transmission de
l'agent pathogène ", déclare le ministre Jean Glavany (La Tribune,
11 octobre 2000). La troisième voie revient comme un leitmotiv, et
confirme l'incertitude scientifique ambiante qui rajoute au trouble de
l'opinion.
Il faut saluer dans ce concert d'alarmes la mise en garde des rares visionnaires
(?), comme Paul Pen, éditorialiste du Paysan Breton (23/6) : " Qui
va communiquer sur le sujet ? On peut espérer un plan de communication
fort pour limiter les dégâts sur la consommation de viande bovine
en France dès que les résultats seront divulgués à
l'automne. Mais c'est vers les marchés étrangers qu'il y a
le plus à craindre [...]. Quand, à l'automne, tomberont les
résultats des tests, la filière bovine pourrait se réveiller
avec la gueule de bois ". Un autre magazine régional titre lui aussi
fin septembre : " Vache folle : l'Ouest en danger ", précisant que
l'Ouest totalise 80% des cas de vache folle français en posant la
question complémentaire : " Le consommateur doit-il craindre un scandale
de la viande contaminée ? ". La région Ouest est
particulièrement dans l'il du cyclone en concentrant les tests
du programme national de recherche sur l'ESB ; pas étonnant qu'elle
attise les perspectives les plus alarmistes ! Déjà que les
médias avaient l'habitude de focaliser leur attention sur la région
Bretagne, devenue à leurs yeux le symbole par excellence de l'agriculture
industrielle. L'ESB n'arrangera rien dans un premier temps, avant que la
maladie apparaisse répartie sur presque tout le territoire, au fur
et à mesure de la divulgation des résultats des tests.
[R] Circulation de l'information
Dans de telles situations, la chaîne médiatique joue pleinement
son rôle : les radios annoncent, les télés montrent,
les journaux ou magazines expliquent et commentent plus largement. Fait nouveau
par rapport à la crise précédente en 1996, des informations
circulent parallèlement sur Internet comme la révélation
du taux de tolérance de 0,3% de farines animales (à l'initiative
d'éleveurs eux-mêmes indignés par cette découverte),
sans oublier les sites spécifiques (dont celui du Courrier de
l'Environnement de l'INRA (6), du
ministère de l'Agriculture et de la Pêche et de l'AFSSA) et
la mise en place, notamment par la presse elle-même, de dossiers
d'actualité et d'archives très fouillés avec renvoi
aux sources d'informations nationales ou internationales. De nombreux sites
(comme celui de Libération) ont également ouvert des forums
sur cette affaire.
Si l'information part le plus souvent d'une dépêche d'agence,
voire d'un fait divers, d'une dénonciation ou d'un communiqué
de presse, la reprise par les médias tient avant tout de leur
appréciation de l'impact potentiel des faits portés à
la connaissance du public. Il faut souligner dans ce type d'affaire le poids
central des agences de presse, notamment l'AFP (Agence France Presse), souvent
à l'origine de nombreuses affaires. Mais l'effet " boule de neige
" (les spécialistes appellent ce phénomène
médiacentrisme) tient d'abord au fait que les médias s'espionnent
ou " se pigent " les uns les autres pour ne pas passer à côté
d'une affaire et la révéler sans se laisser doubler, quitte
à faire au plus vite, dans tous les sens du terme. En analysant les
phénomènes de crise, F. Chateauraynaud et D.Torny
(7) soulignent dans la prise en compte de l'alerte
donnée par les médias, l'importance du fait que " pour être
médiatisée, l'information doit intéresser une part
suffisante de public ". Les deux auteurs, qui ont analysé la
première crise de la vache folle en 1996, ajoutent : " Le premier
effet de cette contrainte d'audience sur la médiatisation des alertes
est l'accélération de l'alignement des médias. La
publication par un organe de presse d'une information alarmante qui
intéresse ses lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs,
constitue pour d'autres une bonne raison de reprendre ces informations alarmantes
". Dans les milieux professionnels, chacun reconnaît, dans un contexte
concurrentiel, le poids des journaux de référence (notamment
Le Monde ou les quotidiens populaires parisiens) qui servent de guide aux
conférences de rédaction pour fixer le sommaire des journaux
à venir : " De quoi parle-t-on ou doit-on parler aujourd'hui ? ".
Lors de cette dernière crise, l'irruption d'Internet, à la
fois comme nouvel outil de travail pour de nombreux journalistes et comme
nouvelle source d'information pour tout un chacun - experts et politiques
compris - modifie l'information et l'expertise individuelle et collective,
au risque d'approximations là aussi, mais avec une intensité
et une abondance remarquables et la facilité de vérifier et
de croiser les sources.
En cas de crise, le risque de dérapage est accentué par la
précipitation et l'accélération des événements.
Les pièges sont nombreux : la pression du court terme, du direct,
la course à l'audience, aux scoops, la tentation de céder au
sensationnel, la surenchère, la simplification outrancière
ou la généralisation abusive. Il est dangereux de faire l'amalgame
entre tous les médias et tous les journalistes. Les comportements,
les références et les contraintes de la presse
télévisée ne sont pas les mêmes que ceux des radios
et encore moins de la presse quotidienne. Et la presse nationale n'a pas
la même connaissance du dossier ni ne choisira les mêmes angles
qu'une presse locale ou régionale. Celle-ci sera par nature plus proche
des préoccupations d'acteurs locaux, comme les éleveurs, les
entreprises ou les élus locaux. Enfin, le risque zéro n'existe
pas plus en matière d'information qu'en matière agricole ou
agro-alimentaire : les moutons noirs ou peu scrupuleux existent chez les
journalistes comme ailleurs et ils peuvent faire autant de tort à
la profession qu'un fraudeur dans une chaîne alimentaire. L'état
de psychose, surtout pour une affaire de vache folle, se prête à
toutes les surenchères dans les titres et les " une ". A preuve, les
mots " contaminé " ou " contamination " se retrouvent à la
fois pour les OGM, les farines animales
et la viande ! Comme si
l'information ou la suspicion, la maladie, la peur ou la mort devaient se
propager au même rythme. Ces titres reprennent volontiers les allusions
à la folie (" La vache affole "), aux dangers de mort, aux farines
cadavériques aux risques alimentaires. Et que dire des accusations
assassines lancées à l'encontre des agriculteurs, vite
traités d'empoisonneurs !
Dans de telles situations, le poids des télévisions est
énorme, en centrant les messages à la fois sur des images-choc
(les malades, les victimes, les abattoirs...) ou en jouant sur l'émotion
de témoignages. Ainsi, rien ne peut empêcher l'impact d'images
traumatisantes ou révulsives, accusatrices ou émouvantes. Dans
cette crise, l'émission de M6 du 6 novembre 2000 (préparée
de longue date et, en tout cas, avant la crise) fait l'effet d'électrochoc.
La maladie de Creutzfeldt-Jakob s'incarne en la personne du jeune Arnaud
(19 ans) et l'affaire de la vache folle devient dès lors aux yeux
du public avant tout une question de santé humaine. Le fantôme
de la maladie humaine devient réalité ; la controverse et les
spéculations vont bon train sur l'ampleur à venir de la maladie
humaine. Celle-ci prend dès lors le dessus sur l'épizootie
animale. Au-delà des stocks de viande ou de farines animales et des
intérêts économiques d'une filière à la
dérive, l'affaire devient avant tout une affaire de santé publique.
Pour le commun des mortels, comme pour les journalistes, elle doit être
traitée comme telle. D'aucuns s'étonnent ou s'offusquent de
voir en permanence le ministre de l'Agriculture traiter publiquement ces
problèmes, là où ils attendraient une intervention du
représentant du ministère de la Santé, qui, signe des
temps, n'est alors que secrétaire d'État
(8).
Cette réalité incontournable renvoie chacun devant ses
responsabilités et oblige les pouvoirs publics à décider,
et vite. À partir de là, les farines animales sont
définitivement condamnées, avec ou sans avis de l'Agence
française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA),
tant l'émotion est grande et largement partagée. La semaine
précédente déjà, les téléspectateurs
ont pu voir les cassettes sur les victimes britanniques de la maladie de
Creutzfeldt-Jakob, des jeunes également. Ces documents sont diffusés
en illustration du rapport Philips sur la gestion politique de la première
crise de la vache folle en Grande-Bretagne, une gestion présentée
comme catastrophique ! Le montage même des émissions de ce type,
repris par France 3 (" Mots croisés ", 18 décembre 2000) commence
par le témoignage de victimes de la maladie de Creutzfeldt-Jakob ;
cette construction oriente le débat en accordant la
prééminence à la dimension humaine, ce qui est heureux,
et relativise du même coup toute incidence de nature économique
ou toute explication plus " rationnelle " de l'apparition de la maladie.
L'émotionnel est au rendez-vous !
[R] Un rôle amplificateur
L'expérience récente démontre à nouveau la place
essentielle des médias dans de telles crises. En sont-ils vraiment
à l'origine ? Qui, dans l'affaire SOVIBA, craque l'allumette qui
déclenche l'incendie ? Le procureur qui dévoile à la
presse la fraude ou la tentative de fraude, le négociant lui-même,
les services vétérinaires de la place qui voulaient " régler
ses comptes " avec le représentant d'une profession souvent en maille
avec les services de contrôle, l'agence de presse qui relate ce qui
peut apparaître alors qu'un " incident ", le distributeur Carrefour
qui annonce à grand renfort de publicité le retrait de viande
de ses linéaires (une première pour ce type de produit)
ou la presse ? Il ne faut pas oublier que cette affaire éclate dans
un climat de crises alimentaires devenues quasi-permanentes. Et qui plus
est, au moment même de l'ouverture du Salon international de l'alimentation
(SIAL), un des grands rendez-vous mondiaux des produits alimentaires. Paradoxe,
le jour même où éclate la crise (le 20 octobre 2000),
le journal La Tribune rend compte des résultats du sondage IPSOS
publié à l'occasion des États généraux
de l'alimentation. Cette opération, programmée de longue date,
sera quelque peu perturbée par la crise de la vache folle qui monopolisera
les débats comme les esprits. Les Français n'apparaissent pourtant
pas prêts à dramatiser les risques alimentaires, même
si le tiers des sondés s'alarme de la dégradation de la situation.
La suite des événements allait donner raison aux craintifs
et faire douter les plus optimistes.
Passée la révélation des faits ci-dessus, les médias
organisent le débat public (" effet d'agenda ") autour d'une des
préoccupations essentielles des Français : la sécurité
alimentaire. Sans doute jouent-ils même un rôle d'amplificateur
des attentes sociales, des peurs collectives, bien réelles. Les
comportements d'achat à l'étal ou dans les linéaires
l'ont bien prouvé, avec des chutes rapides de consommation de l'ordre
de 50% et même plus pour certains produits comme les steaks hachés.
En relayant ainsi l'opinion publique dont ils se font les " porte-parole
", les médias contraignent les politiques à décider
sous pression et à répondre publiquement et rapidement aux
questions posées, comme aux pressions de tout bord, secteurs
économiques en tête. Les polémiques politiciennes ou
professionnelles, comme les multiples rebondissements (voir les décisions
en chaîne de retrait de la viande des cantines scolaires) donnent de
l'eau au moulin des agences de presse. Et en l'absence de décisions,
les médias occupent le devant de la scène.
Ironie du sort : cette nouvelle affaire tombe en pleine campagne de communication
de l'enseigne Carrefour sur " le mois le plus attendu ". Pour l'occasion,
le distributeur invente le " principe de précaution extrême
" (Le Monde, 24 octobre 2000) en décidant d'étendre les mesures
de rappel à tous les steaks hachés venant de l'abattoir SOVIBA
de Villers-Bocage et ce, dans tous les magasins du groupe. Carrefour tient
à préserver son image, quitte à se retourner juridiquement
contre ses propres fournisseurs. Mais en adoptant une mesure aussi extrême
le public est paradoxalement en droit de douter de la qualité de la
viande distribuée (puisqu'on la retire, à grands renforts de
publicité !). L'application du principe de précaution à
l'abattage systématique relève de cette même logique
qui attribue à la totalité les défauts d'une partie,
comme par contagion... ou contamination !
[R] Quand on cherche, on trouve...(9)
L'exigence récente de transparence et de traçabilité
au sein des filières devrait aller de pair avec le travail d'investigation
journalistique. Sous réserve de s'affranchir des maillons faibles
(les fraudes notamment) ou des points noirs comme les cantines scolaires.
Sinon, gare aux révélations ! La multiplicité des reportages
et des sources d'information ne laisse plus grand chose dans l'ombre, d'autant
que chacun s'évertue à trouver un angle original, à
débusquer les failles du système ! Celles-ci sont mises à
nu, du producteur au linéaire, en passant par tous les stades de la
transformation. Le lecteur moyen saura tout ou presque sur les process de
fabrication (comme le nombre d'animaux rentrant dans la composition d'un
steak), les circuits de distribution, les modalités d'abattage et
de découpe, la valorisation des produits et des sous-produits
(gélatine comprise), l'élimination des morceaux à risque.
Une filière complète est ainsi mise à vif. Rien ou presque
n'échappe à ce qui ressemble à une enquête
policière. Les fins limiers de la presse ont vite fait de trouver
le vilain " petit canard " qui jette le discrédit sur toute une
filière ou les négligences de tel ou tel secteur (par exemple,
les fabricants de farines animales). Les efforts de sécurité
et de traçabilité sont alors soumis à l'épreuve
du doute.
Chacun reconnaît qu'en de telles circonstances, les médias
eux-mêmes sont pris de court devant l'avalanche d'informations, la
multitude des angles d'attaque possibles, la diversité des acteurs
et des intérêts en jeu. Comment trouver dans l'urgence à
la fois le journaliste (ou l'équipe TV) à même de traiter
de manière professionnelle un sujet aussi complexe et le bon
interlocuteur, qu'il soit politique, expert ou éleveur. Les carnets
d'adresses du bon journaliste se trouvent pris au dépourvu et il faut
renoncer à ses sources habituelles (les plus sûres) pour aller
en quête d'information et d'informateurs. Si certains intervenants
sont prêts à monter au créneau, d'autres se murent dans
le silence ou se défilent devant leurs responsabilités, par
crainte de voir leur légitimité ou leurs intérêts
remis en cause. Ainsi, les interventions séparées de
personnalités politiques en charge d'une des parties du dossier risquent
de mettre en porte-à-faux leurs collègues des autres
ministères. Par défaut, les " sujets " ou les articles se feront
tout de même. La crise n'épargne personne, pas même les
journalistes, pris dans l'engrenage infernal de la couverture ou du bouclage,
concurrence et actualité obligent.
À l'image des prions, les journalistes sautent allègrement
les barrières des frontières comme des filières, se
transformant ainsi en agents (non conventionnels ?) de transmission de
l'information, qu'elle soit vraie - le plus souvent, heureusement - ou fausse.
Et, dans ce dernier cas, les personnes se sentant les plus directement
touchées, comme les éleveurs, réagissent en premier
lieu, avec l'impression d'être, sinon trahis, souvent salis ou mal
compris. Parmi les erreurs les plus fréquentes (" les morceaux à
risques " en quelque sorte), il faut citer, outre la commercialisation de
la viande venant de l'animal malade dans l'affaire Carrefour, l'amalgame
entre les vaches laitières et les races à viande (tout cela,
c'est du buf !) ou a contrario le discrédit facile sur les vaches
laitières, les plus touchées par la maladie et suspectes de
consommer à longueur de journée des farines animales, fussent-elles
interdites depuis dix ans. Le discours devient malheureusement caricatural
avec, à ma droite sur le banc des accusés, " la Prim'Holstein,
usine à lait nourrie industriellement, vache de batterie, sans goût
ni cornes, dont les éleveurs devraient avoir honte, s'ils avaient
la moindre fierté de leur métier "... et, en face, pour la
défense des éleveurs, " cette race de Salers avec ses cornes
en lyre qui prend certes de la place dans l'étable, mais qui se retrouve
au menu de Pic, à Valence " (" Vachement bien ", Le Monde, 20
décembre 2000). Déjà boudée, la viande bovine
devient vite suspecte, et forcément suspecte si elle provient d'un
élevage laitier.
Les médias deviennent alors la cible facile ou le bouc émissaire
de ceux qui s'estiment victimes de la crise et de la psychose qui suit, à
la fois dans leur revenu et dans leur dignité de producteur. Les milieux
agricoles sont même tentés de porter le débat ou la
polémique sur le terrain judiciaire en intentant un procès
en bonne et due forme aux médias, accusés de colporter des
informations fausses ou insuffisamment vérifiées et de porter
atteinte à l'image de toute une profession. L'affaire de la vraie-fausse
vache folle de Pontivy en février 2000 apporte de l'eau à leur
moulin (10). Et réactive la
défiance vis-à-vis des médias, accusés en bloc,
devenu monolithique pour l'occasion, sans discernement entre les " bons "
et les " fautifs " ! Le fait que des cabinets d'avocats se positionnent sur
ce terrain de protection et de défense de l'image va sûrement
encourager de nouvelles procédures. Les premiers utilisateurs seront
les entreprises qui ont pignon sur rue et, plus encore, celles qui sont
cotées en Bourse et de ce fait sensibles aux états d'âme
de l'opinion et à ses variations, les enseignes de distribution en
tête.Certaines approximations ou informations mal contrôlées,
l'importance des quantités retirées de la chaîne alimentaire,
l'application maximaliste du principe de précaution sur la viande
comme sur les troupeaux accréditent dans l'opinion, plus qu'une faute
ou une fraude, un risque réel ou une suspicion
généralisée sur la viande, qu'elle émane ou non
d'animaux malades, de troupeaux condamnés ou présumés
sains. Dans une situation de psychose, les rumeurs vont bon train. Dans les
campagnes, elles portent sur les risques d'apparition de la maladie dans
un troupeau (les suspicions par rapport aux voisins) et, dans les villes,
sur la composition des steaks hachés, la comptabilisation ou non des
cas de Creutzfeldt-Jakob. Il aura suffi d'une suspicion introduite par une
interview à la radio ou à la télévision, d'une
information captée à la sauvette entre deux zappings pour que
le doute s'installe définitivement chez certains et réalimente
la psychose dans les colonnes ou sur les ondes pour tout le monde, journalistes
compris.
Les médias, toujours friands de sondages pour créer
l'événement ou pour servir de référence, n'ont
pas failli à la règle dès le début de la crise.
Le premier sondage CSA pour Aujourd'hui (10 novembre 2000) révèle
ce que réclament les Français pour sortir de la crise. Les
deux tiers d'entre eux sont favorables à l'interdiction des farines
animales et approuvent les décisions de retrait de viande des cantines
scolaires. De son côté, le Journal du Dimanche du 12 novembre
2000 confirme le niveau d'inquiétude des Français et le traitement
politique de l'affaire. Bilan : 70% des interviewés sont inquiets
ou très inquiets et 75% sont pour l'interdiction des farines animales.
60% d'entre eux approuvent les décisions des élus de ne plus
mettre la viande au menu des cantines scolaires. Ce même sondage
révèle que 45% des Français sont disposés à
changer leurs habitudes alimentaires en matière de consommation de
buf, ce qui sera confirmé par une étude du CREDOC
réalisée les 16 et 17 novembre 2000 en pleine crise et reprise
immédiatement par toute la presse.
La multiplication des cas d'ESB comme autant de feux d'artifice sur une lande
sèche ne pouvait qu'attiser les feux de l'actualité. Le premier
cas fait figure d'événement et d'exception et mérite
de faire la une de la presse locale. Mais le premier cas isolé dans
un département ou dans une région est aussitôt repris
comme " fait nouveau " dans la presse nationale. Au bout de quelques cas,
l'effet cumulatif accrédite l'idée d'un développement
plus important, d'une contagion réelle. Ce phénomène
est observable à l'échelle locale, régionale mais aussi
nationale (Espagne, Allemagne).
À titre d'exemple, la Loire-Atlantique, un département longtemps
épargné par la maladie (une tache blanche sur la carte de l'Ouest
fortement touché jusqu'en juin 2000) voit croître le nombre
de cas avec la mise en place du test Prionics. Les médias locaux,
comme les correspondants des médias nationaux s'inquiètent,
enquêtent et s'entêtent à trouver, sur place, une explication
possible à une épidémie, jusque-là
éloignée et devenue " leur " épidémie. La loi
de proximité (ou du mort-kilomètre), bien connue des journalistes,
met à l'épreuve tout le monde. Dura lex, sed lex. Il aura suffi
de 3 cas sur le département pour provoquer un premier débat
public sur l'épidémie de vache folle dès le 12 octobre
2000, soit 8 jours avant l'éclatement de la crise (située vers
le 20 octobre). Le débat est diffusé en direct à la
fois sur les ondes de France Bleue Loire-Océan et repris très
largement dans plusieurs éditions à suivre de Presse Océan,
le challenger départemental d'Ouest-France. Le thème n'attire
pas encore les foules, ni les réactions, si ce n'est des éleveurs,
concernés au premier chef. Cinq semaines après, le jeudi 16
novembre 2000, l'émission est reprise sur le même thème
avec à la tribune, cette fois, les éleveurs de différentes
organisations syndicales et les représentants de mairies confrontées
au problème des cantines. Entre temps, la crise est devenue affaire
plus que nationale.
Fruit du travail d'investigation, les médias éclairent non
seulement sur les mécanismes scientifiques, les circuits économiques
ou le jeu subtil des acteurs politiques, mais ils mettent également
en avant de nouveaux concepts qui deviennent courants dans le langage public.
Ils vulgarisent ainsi de nouvelles façons de travailler ou de concevoir
les échanges de biens comme les échanges symboliques.
Déjà, en 1996, les médias avaient mis sur le devant
de la scène la " traçabilité " des filières,
à la fois comme un moyen de remonter les filières du consommateur
au producteur (et réciproquement), mais aussi comme une façon
d'introduire du lien social dans les relations entre individus et accessoirement
de responsabiliser chaque maillon de la filière. D'autres mots ont
fait florès à cette époque, comme la transparence, le
développement durable, l'agriculture raisonnée... La crise
actuelle aura renforcé la " publicité " du principe de
précaution. Apparu dans l'espace public et appliqué pour la
première fois en 1996 pour décider de l'embargo de la viande
britannique, il est devenu omniprésent dans cette crise, au point
de le mettre à toutes les sauces, y compris celle des cantines scolaires,
pour être revendiqué actuellement à chaque situation
jugée porteuse de dangers. D'autres mots ont marqué le discours
médiatique (et par ricochets celui de l'opinion, à moins que
ce ne soit l'inverse) comme la peur, l'irrationnel du consommateur (l'effet
" psychose "), mais aussi la perception des risques, la communication de
crise... et l'apparition sur la scène publique du consommateur-citoyen
! Autant de mots qui font depuis le quotidien ou presque de nos conversations
et rentrent ainsi discrètement dans les dictionnaires.
[R] Psychose ?
Le mot même de psychose s'affiche définitivement dans les
médias (ou dans l'opinion publique ?) à partir de la semaine
35, celle du 6 au 11 novembre 2000. Une semaine qui démarre, à
grands renforts d'annonce, par l'émission de M6 : " Vache folle, la
grande peur ". Le slogan est repris le jour même (" La grande peur
de la vache folle ", Le Monde du 7 novembre 2000). La Tribune
reprend le 7 novembre : " La psychose sur la viande de buf gagne du
terrain ". Le lendemain, la grande peur s'est transformée en " psychose
" pour Le Monde. Les guillemets accentuent la précaution oratoire
face à la précipitation des événements :
déclarations successives de Jacques Chirac demandant l'interdiction
sans délais des farines animales, puis celle de Luc Guyau, président
de la FNSEA recommandant l'abattage des bovins nés avant 1996, sans
oublier la multiplication des retraits de viande des cantines scolaires.
Dès lors, la presse pourrait afficher sans retenue l'état de
psychose ambiante (Une du Parisien, 8 novembre 2000), même si
le commentaire laisse entendre ici ou là que le terme n'était
pas nécessairement approprié à la situation. " La vache
folle affole " tout le monde, y compris les politiques (La Tribune
et Libération du 8 novembre reprennent ce même titre
!). En attendant, " Pressions et psychose s'amplifient " (Ouest-France, 9
novembre 2000). En situation de peur collective, le discours basé
sur plus d'incertitudes que de sources de réassurance, laisse les
politiques " affolés " face à leurs responsabilités
et à leurs propres décisions ou indécisions (" Vache
folle : la méfiance des consommateurs est alimentée par des
déclarations contradictoires ", Le Monde, 10 novembre 2000
; " Sagesse politique et vache folle ", Le Monde, 11 novembre 2000).
L'analyse chronologique des événements démontre
l'extraordinaire conjonction de faits, d'accidents, de révélations...
dans un contexte particulièrement propice à l'explosion de
la crise. La nature même des deux nouvelles maladies transmissibles,
le temps d'incubation et les incertitudes concernant les modes de transmission
d'une espèce à l'autre, d'une part, et des animaux au genre
humain, d'autre part, laissent les scientifiques avec plus d'incertitudes
que de connaissances ou d'expériences (" Pourquoi les scientifiques
ne sont sûrs de rien ", Le Point, n°1467, 27 octobre 2000).
Les politiques doivent apprendre à décider, en se
référant de plus en plus au principe de précaution,
au risque de le dévoyer de sa finalité ou de l'appliquer par
conformisme socio-politique (la pression de l'opinion), voire par protectionnisme
économique. Tant que les mécanismes de transmission et de diffusion
de la maladie ne seront pas élucidés, il faut craindre de nouveaux
rebondissements et de nouvelles mesures de précaution, avec leurs
effets pervers en chaîne.
Il suffit de se prêter à l'exercice de prospective pour multiplier
les scénarios d'apparition et de diffusion des deux maladies, sans
compter les mesures à prendre par précaution (ou
super-précaution dans le cas des mesures récentes concernant
les dons de sang... et les transfusions sanguines). Dans le doute, aucune
décision ne doit être rejetée a priori, au risque de
se voir plus tard condamné pour n'avoir pas légiféré
suffisamment tôt. Le terrain semble désespérément
miné ; et, quand on croit l'affaire close ou l'incendie circonscrit,
les prions ou leurs fantômes rebondissent là où on les
attend le moins. Un vrai feuilleton aux multiples rebondissements ! Les
médias trouvent là matière à de multiples
investigations, à la recherche de nouvelles hypothèses, pourquoi
pas de controverses, de nouveaux responsables aussi, voire de nouveaux scandales
en puissance. Le syndrome du sang contaminé plane au dessus des
têtes et des pages blanches, mais aussi le souvenir de la dernière
crise, des atermoiements des Britanniques et des Européens suspectés
de faire passer les intérêts des lobbies agricoles et industriels
avant ceux des consommateurs. La note interne d'un fonctionnaire européen,
à l'issue des premiers cas d'ESB en Grande-Bretagne, reste également
présente à la mémoire des différents journalistes
en charge de ce dossier avec l'expérience des deux crises successives.
Cette note invitait la Commission à pratiquer purement et simplement
la désinformation, pour minimiser l'affaire en précisant "
Il vaut mieux dire que la presse a tendance à exagérer " (Que
choisir, février 1991).
Avec le temps, la psychose a également franchi les frontières,
pour devenir, fin décembre, un phénomène européen.
Il aura suffi d'un seul cas d'ESB en Allemagne et en Espagne pour infléchir
les politiques de prévention et les décisions cette fois
européennes. Quinze jours plus tôt, la France se retrouvait
isolée, conduite à faire face seule à une crise
déclarée franco-française. Début décembre,
l'Europe prend enfin les mesures appropriées pour essayer de contenir
la maladie et sa transmission à l'homme (interdiction des farines
animales, généralisation des tests). Si la vache folle n'aide
pas à construire l'Europe, elle aura au moins déjà
contribué à l'harmonisation des mesures sanitaires et à
la création, début décembre 2000, d'une Autorité
européenne alimentaire. L'aveuglement d'alors n'est pas seulement
politique ; les médias n'ont pas particulièrement plus
anticipé en la matière, sauf quelques exceptions près
comme toujours (celles qui tendent à dédouaner l'ensemble de
la profession). La plupart des supports de presse nationaux semblent plus
disposés à défendre leur territoire, leurs producteurs,
leurs produits à la fois contre les prions et les mauvaises informations
annonciatrices de malheur. À titre anecdotique mais hautement symbolique,
les Allemands découvrent ainsi avec horreur, suite au premier cas
d'ESB, la composition des saucisses, incluant du buf (" La saucisse
folle sape le moral de l'Allemagne ", Le Monde, 23 décembre
2000). Et que dire des réactions des communautés musulmanes
françaises prêtes à porter plainte contre les fabricants
et distributeurs de gélatine pour avoir omis de signaler aux consommateurs
que, depuis la dernière crise, de nombreux fabricants avaient
substitué le porc au buf !
Cela conduit à défendre les politiques de protection nationales,
notamment les embargos successifs qui se propagent dans l'espace au fur et
à mesure de la révélation de la présence de la
maladie. Ces embargos provoquent comme des taches d'huile conduisant à
dé-référencer progressivement des zones de production
de plus en plus étendues du marché mondial et à jeter
l'opprobre sur des systèmes de production parmi les plus sûrs
du monde. Le mal, comme au temps des pestes historiques, vient toujours de
l'extérieur, de l'étranger. Heureusement, il y a les
frontières et leurs barrières symboliques, qu'elles soient
naturelles (cf le nuage de Tchernobyl), politiques ou culturelles.
Un seul cas suffit à faire tomber le château de cartes des
certitudes et faire trembler les politiques, accusés soudainement
d'aveuglement. Mais l'embargo ne porte pas seulement sur les échanges
économiques, il affecte aussi la circulation d'informations venant
d'autres pays. Pourtant, tout le monde parle ici ou là de mondialisation.
Quand on ne cherche pas (ou que l'on cache), on ne trouve pas !
Les débats sur les comportements rationnels ou sur les peurs
irraisonnées sont repris dans de nombreux supports. " Vache folle
: l'irrationnel au menu ", titre Ouest-France (7 novembre 2000) en
annonçant " la fin des farines carnées sous la pression de
l'opinion ". Partisans des deux camps s'affrontent par voie de presse. Fustigeant
la " communication erratique " du gouvernement, France-Soir (11 novembre
2000) appelle à plus de transparence et d'information : " Face à
l'irrationnel, seule l'information peut empêcher la peur de se propager,
encore et toujours ". Chacun s'indigne ou s'émeut des " peurs
irrationnelles ", de l'" irrationalité collective ", d'un principe
de précaution dévoyé par les politiques de tout bord
: " Une démocratie spongiforme " (Libération, 10 novembre
2000) ou une " République émotionnelle " (Libération,
17 novembre 2000). Il ne restait plus qu'à chercher les solutions
pour essayer de s'en sortir (" Vache folle, comment surmonter la psychose
? " Le Monde, 11 novembre 2000) ou pour rassurer. Scientifiques,
sociologues et politologues sont réquisitionnés pour venir
au secours d'une filière désarçonnée (" Les
scientifiques rassurent ", Ouest-France, 10 novembre 2000).
En la matière, les experts se font plutôt rares, hors les
incontournables professeurs Dominique Dormont (spécialiste des prions
et président du comité d'experts pour le compte de
l'AFSSA (11)) et Jeanne
Brugère-Picoux, elle-même spécialiste de la tremblante
du mouton, de l'École nationale vétérinaire d'Alfort.
Le premier est obligé de restreindre ses interventions pour ne pas
faire de l'ombre ou influencer la décision des politiques (voir l'un
des rares interviews accordés avant la crise à
Ouest-France, 29 septembre 2000). La seconde participe à de
très nombreuses tables rondes médiatiques sur le sujet pour
tenter en vain de dédramatiser la situation et ne cachera pas son
soutien aux éleveurs. Ces experts sollicités, déjà
omniprésents lors de la dernière crise en 1996, traitent plus
souvent de l'ESB que de sa forme humaine, dont les experts apparaissent
très rarement dans les médias.
Il faut attendre encore quelques jours pour analyser " Les causes d'une psychose
" (Libération, 14 novembre 2000) ou mettre en avant " La
capacité d'oubli assez grande " (Ouest-France, 22 novembre
2000). Dans ce dernier article, Gérard Mermet estime que " la psychose
tient plus aux politiques qu'aux consommateurs ". Hors du contexte de crise
il est vrai, le sociologue Claude Fischler s'évertue à raisonner
la perception des risques alimentaires : " Les peurs et les angoisses
alimentaires ne sont pas seulement des manifestations d'ignorance,
d'idéologie ou d'irrationalité : ce sont aussi les signes d'un
besoin profond du mangeur de s'approprier (ou de se réapproprier
pleinement) ses aliments "(12). Comment
faire entendre la voix de la raison aux uns et aux autres dans une telle
cacophonie ?
[R] Quand les décisions rassurent
L'annonce de l'interdiction imminente des farines animales par Jean Glavany,
ministre de l'agriculture (le 13 novembre 2000) est reprise dans tous les
médias dès le lendemain avant son annonce officielle (le 15)
dans le cadre d'un plan de soutien à la filière. Ce plan largement
commenté le lendemain ramène les politiques sur le devant de
la scène en décideurs, hommes d'action et non en observateurs
intéressés, en commentateurs de l'actualité ou voire
en prévisionnistes perçus comme alarmistes (cf
déclaration de Dominique Gillot, secrétaire d'État
à la Santé, sur le nombre de malades de Creutzfeldt-Jakob dans
Aujourd'hui, du 7 novembre 2000). La société ou l'opinion
" sans repères " se trouve, enfin, face " au père normatif
", à la fois garant de l'autorité, de la loi (et de l'interdit)
et gestionnaire de la santé publique, perçue comme menacée.
Les faits peuvent tenter de prendre le dessus sur le doute et la décision
sur l'incertitude.
En l'absence de décisions ou dans leur attente, (le délai
demandé par l'AFSSA pour émettre un nouvel avis sur les farines
animales), il ne faut pas s'étonner que les médias organisent
le débat public autour de la maladie, de la santé, de la mort
possible, du risque diffus ou aléatoire. Autant de mots-clés
chargés de symbolique mortifère. Sans oublier que les images
à la télévision n'arrêtent pas de montrer les
cadavres d'animaux, des reportages en abattoirs... et, depuis peu, l'image
traumatisante de victimes humaines agonisantes. Et les magazines montés
cette même semaine 45 (du 6 au 11 novembre 2000) ne peuvent qu'entretenir
la " psychose " ambiante. Le Figaro Magazine du samedi 18 novembre
2000 alerte encore sur " La crise de l'assiette folle " et le Nouvel
Observateur du même week-end peut titrer sur " Ce qu'on peut encore
manger sans risque, le Guide anti-vache folle " (n°2228, du 16 au 22
novembre 2000). Le Point dans son édition du même week-end
(n°1470, daté du 17) révèle, en même temps
que France-Soir, la première plainte des victimes de la maladie
de Creutzfeldt-Jakob, engageant des poursuites pour empoisonnement. La psychose
touche pourtant à sa fin ; reste à débusquer "
derrière le désastre alimentaire, les vrais coupables "
(Marianne, n° 187, du 20 au 26 novembre 2000).
Après ces derniers soubresauts quelque peu en décalage avec
l'actualité, la tension retombe. La presse peut ouvrir plus largement
ses colonnes aux élus, aux associations qui ont décidé
de maintenir, parfois contre l'opinion publique, la viande de buf dans
les cantines scolaires. À la mi-novembre, la pression médiatique
est largement derrière mais, pour les éleveurs et l'ensemble
de la filière, la crise ne fait que commencer. La consommation n'est
pas prête de reprendre aussi vite qu'en 1996. Il aura fallu attendre
quelques semaines après le début de la crise pour voir les
médias nationaux aller faire des enquêtes plus fouillées
sur les conséquences auprès des éleveurs, en y incluant
? dramatisation oblige - ceux qui avaient dû abattre leur troupeau.
Signe prémonitoire d'un désastre annoncé ! Ainsi,
Libération engage une série d'enquêtes, intitulée
" Paroles d'éleveurs ", sur trois jours à suivre à partir
du 16 novembre 2000. La réalité dramatique ne prête plus
trop à sourire, ni à fantasmer : " Vache folle : les éleveurs
abattus " (France Soir, 22 novembre 2000) ; " La crise de la filière
bovine, le temps des vaches maigres " (Libération, 21 novembre)
; " Pourquoi les agriculteurs sont en colère " (Aujourd'hui, 29
novembre). Finie la psychose à la table, bonjour l'angoisse à
l'étable. Mais les éleveurs ont bien du mal à faire
prévaloir devant l'opinion publique leur détresse face à
celle des parents ou des victimes elles-mêmes de la maladie de
Creutzfeldt-Jakob. Ceux-ci mettent d'ailleurs en parallèle la
différence de soutien psychologique entre les deux cas de figure.
De fait, le soutien est mieux organisé pour les éleveurs "
victimes " de l'ESB (en raison de l'abattage systématique des troupeaux,
une expérience également traumatisante) et reste balbutiante
pour les familles des malades de la forme humaine de l'ESB.
Écrit en pleine crise, l'article de D. Duclos sur " La grande peur
de la vache folle. Raisons et déraisons d'une psychose " (Le Monde
Diplomatique, décembre 2000) estime que cette psychose " se fonde
sur la conviction que les rapports de l'homme avec la nature sont de plus
en plus pervertis. [
] Si cette affaire occupe dans les médias
européens beaucoup de place, c'est parce qu'il s'agit d'un objet
manipulable par excellence sur la scène médiatique ", permettant
de proposer au public " un plateau de jouissances impunies, parfaitement
aseptisées dans le langage objectif de l'information, puis fortement
refoulées dans le déclenchement de phobies alimentaires ou
de subites passions végétariennes ". Même si l'affaire
de la vache folle dispose d'une " puissance de diversion " par rapport aux
autres problèmes socio-politiques du moment, l'auteur va plus loin
en estimant que " la vache dite folle nous sert pour nous représenter
l'autodévoration de la civilisation
humaine ".
Curieusement, à la différence de la crise de 1996, la presse
féminine a peu couvert cette nouvelle affaire. Les produits de
beauté n'étaient pas cette fois dans l'il du cyclone
et le sujet n'est pas nécessairement plus ragoûtant pour les
revues gastronomiques, sauf à faire la promotion a contrario des
produits du terroir ou de l'agriculture biologique. La presse consumériste
s'est trouvée également prise de court par un tel
événement. Et le rythme de parution mensuel ne permet pas de
réagir facilement à chaud au climat de panique constaté
chez les consommateurs. Il a donc fallu attendre les numéros de
décembre, soit un mois et demi après le début de la
crise, pour voir les deux journaux spécialisés analyser, à
froid, " les leçons de la nouvelle crise " (60 millions de consommateurs,
décembre 2000), en appelant les consommateurs à la raison s'il
est encore temps (" Vaches folles : savoir raison garder ", Que choisir,
décembre 2000) et à " Un débat de société
sur l'agriculture " (60 Millions de consommateurs) !
La presse économique quotidienne a plus que couvert l'affaire en insistant
sur les conséquences pour la filière et, accessoirement, pour
certaines valeurs boursières affectées à la hausse (comme
les laboratoires d'analyse AES, Eurofins) ou à la baisse, comme
Carrefour). Par contre, les magazines économiques n'ont pas
cédé à la panique ambiante et ont préféré
attendre pour aborder " le prix de la sécurité dans la
filière " (Nouvel Économiste, 8 décembre 2000)
ou évaluer les dégâts (L'Expansion : " Vache folle :
les dégâts ", n°634, du 7 au 21 décembre 2000).
De son côté, la presse écologique n'en a pas fait
spécialement son cheval de bataille, plus préoccupée
sans doute par l'avenir politique des multiples tendances au sein du mouvement
des Verts. Quelques chroniqueurs s'en sont même émus ("
L'impérieuse modernisation des Verts ", Libération, 16
novembre 2000 ; " Vache folle, pollution : mais où sont les Verts
? ", Aujourd'hui, 11-12 novembre 2000). Le journal d'écologie politique
Politis (nouvelle formule) inclura la vache folle dans l'ensemble des
catastrophes écologiques (les bombes à retardement) au même
titre que les marées noires, le réchauffement climatique,
l'amiante, les OGM...
La presse de vulgarisation scientifique (également mensuelle) n'a
pas nécessairement pour vocation d'intervenir dans de telles crises.
Le temps de la recherche comme celui de la diffusion de la culture scientifique
et technique s'accommodent mal de la pression de l'agenda socio-politique.
Et quand la pression est trop forte, le risque de dérapage est d'autant
plus important pour deux raisons. D'abord, le risque de publier à
la hâte des résultats collant aux préoccupations
d'actualité, mais pas nécessairement validés par la
communauté scientifique. Cela est vrai pour la presse de vulgarisation,
parfois amenée à reprendre des hypothèses ou à
alimenter des controverses, mais cela concerne parfois également la
presse scientifique, passant outre les procédures de relecture par
les pairs (comme ce fût le cas en 1996). La deuxième raison
tient au mélange des genres journalistiques. On peut être très
bon journaliste scientifique et tomber dans le piège du commentaire
rapide social, politique ou économique, qui n'est pas le cur
de métier du magazine. Cela fut le cas en 1996 avec l'analyse par
Nature, revue scientifique, de l'analyse détaillée des
flux de farines animales. Et le piège s'est à nouveau tendu
dans le dernier article de Science et Vie (n° 999, décembre
2000) faisant le point sur le prion, mais reprenant la fausse information
selon laquelle " des grandes surfaces se voient contraintes de retirer de
leurs rayons de la viande provenant d'une vache folle abattue dix jours plus
tôt et dissimulée, soupçonne-t-on, au sein d'un lot de
bêtes saines "(13). Plus d'un
mois après l'éclatement de l'affaire, l'erreur (ou la faute)
paraît énorme après la multitude de mises au point faites
ici et là, sauf à reprendre des sources peu fiables ou à
s'appuyer sur la rumeur publique. L'exercice est, on le voit, périlleux,
tant les questions scientifiques, juridiques, politiques sont dans de tels
cas fortement imbriquées.
À l'évidence, les médias amplifient et dramatisent le
contexte paroxystique de crise. Si l'émotion d'origine cède
progressivement la place au commentaire plus modéré, avec le
recul et la mise en perspective nécessaires, les médias sont
eux-mêmes tentés de créer l'événement en
la matière au risque parfois d'approximations, de précipitations,
voire de surenchère. Après tant d'articles et d'émissions,
on peut quand même se poser la question de la rémanence des
informations diffusées. Un sondage réalisé à
la mi-novembre 2000 et relaté par Linéaires, magazine professionnel
de la distribution, laisse perplexe : 86% des interviewés pensent
que les bovins consommaient des farines animales avant leur interdiction
totale (qui date du 14 novembre 2000). Paradoxe ou effet pervers d'une
sur-information, les bovins apparaissent même l'espèce la plus
consommatrice de farines, devant les porcs (77%), les poissons (74%), les
veaux (69%) et les moutons (46%) et, consécutivement, la viande bovine
la plus risquée !
Près de deux mois après le début de la crise, le quotidien
Ouest-France, las de voir l'affaire défrayer la chronique sans avoir
le temps de prendre du recul, commençait une très longue
série d'articles (elle se terminera avec la fin du siècle)
pour répondre aux questions basiques des lecteurs consommateurs. Celles-ci
portent sur les différents types de viande avec les races bovines,
la nature des prions, la composition des steaks hachés, l'historique
des farines animales, la fiabilité des tests, les incidences en secteur
hospitalier... Trop tard ? " On n'aurait pas pu la faire en pleine crise
", affirme Michel Urvoy, responsable de la rubrique Économique et
social au quotidien, lors d'un débat sur les relations entre "
Agriculture, médias et société
"(14). L'initiative, même tardive, mérite
d'être saluée. Pourquoi, dès lors, ne pas anticiper sur
les prochaines crises (les OGM ou les boues de station d'épuration,
par exemple) pour informer par avance les lecteurs des multiples enjeux de
société sous-jacents, plutôt que les laisser sous le
contrôle des experts ou d'intérêts économiques,
loin du regard suspicieux ou curieux des profanes ?
Tout le monde reconnaît l'importance de l'information, indispensable
à l'exigence démocratique. Mais cela ne doit pas empêcher
les médias et les journalistes de réfléchir à
leurs propres pratiques, pour accepter de prendre leur part de
responsabilité, non seulement au débat mais à
l'émergence d'une crise, et pourquoi pas à son issue. Par
précaution ou par déontologie. La question n'est pas de " dire
ou ne pas dire, mais plutôt comment
"(15). Il en va aussi de la crédibilité des
médias à long terme comme de leur responsabilité
immédiate. En 1996, un sondage réalisé pour l'hebdomadaire
La Vie (n°2644, du 2 février 1996) comparait la confiance dans
les différentes sources d'information pour " dire la vérité
" sur l'affaire de la vache folle. Les organisations de consommateurs viennent
en tête (83% leur font confiance), devant les scientifiques (75%),
le gouvernement français (69%), les agriculteurs et leurs organisations
(65%). Les médias figurent en avant-dernière position (24 %
seulement leur font confiance), juste devant le gouvernement anglais
(18%)(16). Ce positionnement serait
vraisemblablement différent pour une affaire spécifiquement
française avant de devenir européenne ; il fait néanmoins
réfléchir. Cela tendrait à confirmer que les
récepteurs se font leur propre opinion en confrontant les images et
les mots pour trancher dans le vif du tapage médiatique au moment
de passer à l'acte d'achat. En attendant, il semble bien que " 90%
des consommateurs n'ont pas compris les mesures ESB. 95% d'entre eux se disent
favorables aux tests mais la plupart pour des raisons fausses. 80% des
consommateurs pensent qu'un bovin testé est sain, ce qui est faux
", affirme Louis Orenga, directeur du CIV (Centre d'information des viandes)
lors d'une table ronde organisée fin 2000 (Agra-Fil, 27 décembre
2000). Il poursuit en appelant à changer de modèle de communication
: " Aucune communication de type marketing ne fonctionne lorsqu'il existe,
comme actuellement, des remises en cause des systèmes de production
et de produits ".
Le baromètre annuel de la Sofres publié début 2001 par
Télérama-La Croix
(17) confirme que les Français sont plutôt
mitigés sur la qualité de l'information des médias sur
la maladie de la vache folle. Si la majorité des interviewés
(51%) est plutôt satisfaite de la couverture médiatique, 60%
pensent que les médias ont plutôt mal fait leur travail pour
" faire la part entre les informations sûres et les hypothèses
". Une majorité estime que les médias n'ont pas su expliquer
les véritables risques de transmission de la maladie ; par contre,
la décision d'interdire les farines animales (une décision
attendue par l'opinion et perçue comme conforme, selon les sondages
réalisés à l'époque) a été à
leurs yeux bien expliquée.
Ce même sondage révèle chez les enquêtés
la place des médias dans l'effet " psychose " : les médias
viennent ici en tête (39%) dans la " contribution à la forte
inquiétude du public ", devant les experts (25%) " qui se contredisent
parfois " et les responsables politiques (21%) qui sont rendus responsables
" d'avoir pris des mesures disproportionnées ". Enfin, une grande
majorité des Français (57%, contre 37% qui pensent le contraire)
pense que les médias doivent tenir compte de " l'impact que ces
informations peuvent avoir sur un secteur économique comme la
filière bovine et les emplois ". À chacun ses
responsabilités, en quelque sorte.
Reste que le besoin d'information est latent et devra bien être
assuré, voire organisé, par les pouvoirs publics pour éviter
de telles ruptures, fussent-elles créatrices
(18). Car le calcul du coût social d'un défaut
d'anticipation ou d'une mauvaise gestion de crise reste à faire. La
facture sera lourde ; c'est sans doute le prix à payer pour se rapprocher
de l'utopie du risque zéro. L'information apparaît au cur
des constructions sociales des perceptions de la réalité avec
ses peurs et ses risques. Elle contribue fortement à la culture et
à la conscience collective des enjeux de société, comme
à la valeur des biens échangés. Cela suppose des
médias qu'ils puissent échapper aux pressions économiques
du court terme et de l'audimat pour s'engager résolument dans la mise
en perspective de tels enjeux. Chacun veut trouver les vrais responsables
et les médias peuvent être tentés de s'arroger les
prérogatives de la justice, suspectée de ne pas être
suffisamment indépendante, notamment des pouvoirs politiques, ou peu
empressée de trouver les " responsables ", quand l'opinion réclame
plus facilement des " coupables ". Entre les deux, les médias devront
aussi aider leurs lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs à
faire le tri, pour ne pas désigner à la vindicte populaire
le premier acteur venu ou une catégorie sociale sans défense
(les agriculteurs, par exemple, à l'origine de tous les maux de la
planète, catastrophes naturelles comprises). Si l'indépendance
des pouvoirs est une utopie, il faut néanmoins à veiller à
leur séparation pour éviter le mélange des genres et
tirer les leçons de ces crises, mélanges intimes d'enjeux
économiques, politiques, juridiques, scientifiques... et
médiatiques.
Aujourd'hui, si la psychose est largement entamée, la crise est loin
d'être terminée. Au moindre soubresaut politico-scientifique
- comme les réactions contradictoires à l'issue de l'avis de
l'AFSSA sur le mouton en plein Salon de l'agriculture -, tout est en place
ou presque pour que la crise redémarre. Pourtant, on est en droit
d'attendre des journalistes qu'ils contribuent à une réflexion
plus approfondie sur les risques alimentaires ou sociaux et les politiques
sanitaires, sur la place de l'agriculture et de l'alimentation dans notre
vie personnelle et collective, sur le progrès scientifique... Le
consommateur (citoyen) d'information doit être plus exigeant par rapport
à ses médias. À l'heure où chacun parle de chartes
de bonnes pratiques, de cahiers des charges ou d'éthique, pour le
plus souvent les reporter sur autrui (les " fournisseurs " dans les circuits
économiques), on voit mal comment un secteur d'activité essentiel
comme celui des médias échapperait à une telle
réflexion citoyenne ! D'aucuns semblent y renoncer comme si les
médias étaient insensibles aux critiques qui leur seraient
faites (le marché et l'audimat finissent par y être sensibles)
ou incapables d'une réflexion critique sur leur propre métier.
Ce serait désespérer des hommes et de leur capacité
à faire de l'information un enjeu de démocratie, à l'abri
des pressions économiques comme des pulsions émotionnelles
.

Rémi Mer est directeur de la communication de la Chambre
d'agriculture de Loire-Atlantique.
PS : Compte tenu de la multiplicité des sources et de l'ampleur du
corpus constitué par cette affaire, le choix retenu est
nécessairement limité, mais volontairement diversifié,
grâce à la recherche possible sur Internet (à la
différence de la crise de 1996) et le suivi au quotidien de la revue
de presse.
Je reste attentif à toutes les remarques, critiques et compléments
d'analyse - notamment des amis journalistes -, que je ne manquerai pas
d'intégrer si nécessaire lors d'une diffusion ultérieure.
R.M.
[R] Encadré
Les médias, supports de publicité
La communication collective se fera, elle, attendre. À l'inverse de
la dernière crise, les réactions collectives de l'interprofession
tardent à compenser quelque peu la couverture médiatique. En
1996, le lancement du logo VBF (viande bovine française) avait quelque
peu sauvé la mise. Cette fois-ci, les premiers à monter au
créneau sont les opérateurs économiques. Carrefour et
Mac Do en tête, avec d'autres moyens financiers il est vrai,
réagissent très vite, respectivement fin octobre et début
novembre, quand la première communication officielle émanant
du ministère n'apparaît que fin novembre (le 19),
précédant celle du Centre d'information des viandes (CIV),
dépendant de l'interprofession, à partir du 24. D'autres
entreprises, comme Charal, se sont manifestées plus tardivement (en
pleine page, le 9 décembre 2000).
Avec la multiplication des crises, les entreprises se sont dotées
de cellules de crise et de dispositifs spécifiques de communication
de crise. Dès l'annonce par SOVIBA de la procédure de retrait,
le PDG de Carrefour rentre d'urgence du Japon. Le plan de bataille est
lancé pour sauver l'image de l'enseigne de distribution avec mise
en place de numéros verts, de communiqués de presse et de
plans-médias. Quelques jours plus tard, après l'éclatement
de l'affaire, la presse locale et nationale reprend la publicité de
Carrefour sur une pleine page (le 25/11). Le message adressé aux clients
est simple ; au-delà des actions de Carrefour concernant la viande,
notamment les filières qualité, l'enseigne met en avant ses
propres propositions en matière de sécurité alimentaire
: l'interdiction des farines animales, le retrait des activateurs de croissance
et le dépistage systématique de l'ESB à l'abattoir.
Peu après, la chaîne de restauration rapide, Mac Donald's,
alertée par la panique potentielle sur les steaks hachés et
autres hamburgers, prends les devants pour rassurer elle aussi sur la
qualité de la viande distribuée à coups de spots
télévisés et d'annonces presse. Hasard (ou
coïncidence), la programmation des spots les positionne, entre autres,
en même temps que la fameuse émission de M6 ! Il n'est pas sûr
que l'enseigne y ait gagné en image ou en crédibilité,
malgré la prégnance des messages déroulants lors du
spot, pour conclure par le slogan : " Nous faisons des hamburgers et nous
les faisons bien ". No comment !
[R]
(1) Les informations
sont reprises le jour même par le quotidien français, partenaire
privilégié du magazine
britannique.[VU]
(2) Commentant la démission des deux ministres allemands,
Ouest-France (10 janvier 2001) cite : " La presse allemande, unanime, demandait
aussi la tête du ministre de l'Agriculture, accusé de défendre
les éleveurs au détriment des consommateurs ". L'affaire de
la dioxine avait en 1999 fait tomber deux ministres belges
![VU]
(3) Éditions Textuel, Paris, juillet 2000, 151
p.[VU]
(4) Ce phénomène médiatique m'avait
poussé déjà en 1996, après la " première
" crise de la vache folle à examiner les relations entre l'agriculture
et la société, à travers entre autres, le prisme
médiatique, à partir des crises alimentaires et environnementales.
Voir R. Mer. Le Paradoxe paysan. Éditions L'Harmattan, Paris,
février 1999, 236 p.[VU]
(5) La citation fait référence à la
concentration de victimes dans le village de Queniborough en Angleterre (Le
Monde, 16-17 juillet 2000).[VU]
(6) Voir la page Vache folle en ligne à
www.inra.fr/dpenv/vchfol00.htm[VU]
(7) Les sombres précurseurs. Pour une sociologie
pragmatique de l'alerte et du risque. Éditions EHESS, Paris, 1999,
476 p.[VU]
(8) Le nouveau ministère allemand, suite aux
démissions des ministres de l'Agriculture et de la Santé, en
janvier 2001, devient celui de " la Consommation, de l'Alimentation et de
l'Agriculture ". Dans cet ordre, précise-t-on
![VU]
(9) Ce slogan a été largement repris dès
les premiers résultats des tests pour relativiser l'explosion de la
maladie.[VU]
(10) Une vache prétendue folle avait défrayé
la chronique en février 2000, sur la base d'une fuite d'informations
de la DSV (Direction des services vétérinaires) pour être
déclarée quelques jours après indemne de toute
maladie.[VU]
(11) L'AFSSA est dirigée par Martin Hirsch, par ailleurs
co-auteur d'un essai sur L'affolante histoire de la vache folle. Éditions
Balland, Paris, septembre 1996, 239 p.[VU]
(12) Raison et déraison dans la perception des risques
alimentaires. Communication de C. Fischler. Journée annuelle de
diététique. 16 janvier 1998.[VU]
(13) Le rectificatif du numéro suivant sera
présenté comme une réponse à un lecteur, alors
qu'il venait de la journaliste elle-même, qui s'était émue
de son erreur sur un forum Internet avant même la parution de son
article.[VU]
(14) Assemblée générale de la CAVAC
(85), le 22 décembre 2000.[VU]
(15) Titre et chute de l'article de Michel Urvoy. Ouest-France,
17-18 février 2001.[VU]
(16) Cette échelle de crédibilité est
récemment confirmée en matière de sécurité
alimentaire : " 39% seulement se fient aux médias, 50% aux acteurs
de la filière alimentaire, 71 aux scientifiques et 75% aux associations
". Sondage réalisé par KHI2 du 6 au 13 septembre 2000. Entraid'
Ouest, novembre 2000.[VU]
(17) Télérama, n° du 24 janvier 2001,
avec un titre révélateur : " Le journaliste, le juge et les
affaires ". Le sondage a été réalisé fin
décembre 2000.[VU]
(18) Ruptures créatrices. P. Lagadec. Éditions
d'Organisation - Les Echos, janvier 2000, 624
p.[VU]