Les éleveurs du Jura face à l'écologisation
de leur métier
La politique agricole suisse en pleine
mutation
Fragilisation du secteur agricole
Réactions et adaptations des éleveurs jurassiens
à la nouvelle politique agricole
Pratiques autour des espaces marginaux
Logique d'éleveur
et logique écologique
Peu de secteurs économiques ont subi une transformation aussi radicale
et rapide que celle que vit l'agriculture suisse depuis une dizaine
d'années. Cette transformation touche aussi bien au contexte
économique large de l'activité agricole qu'à toute
l'identité du monde paysan. C'est bien à une transformation
profonde du rôle dévolu à l'agriculture qu'on assiste.
Jusqu'au début des années 1990, l'agriculture était
un secteur très soutenu et privilégié de la politique
intérieure suisse. Son rôle nourricier, pilier de
l'indépendance nationale, était encore pleinement reconnu et
encouragé par une politique de soutien des prix agricoles très
forte. Mais, de 1990 à 1998, on observe une inversion complète
de la politique agricole suisse. Pendant cette période, on passe en
effet des deux tiers des dépenses agricoles consacrées au soutien
des prix aux deux tiers consacrés aux paiements directs, notamment
aux contributions écologiques. En région de montagne, les paiements
directs représentent dans bien des cas l'entier de la consommation
de la famille, ce qui signifie que l'outil de production, la ferme, et tout
le travail investi à le faire fonctionner, ne rapportent
littéralement plus rien.
Une première étape importante dans cette évolution est
l'entrée en vigueur, en 1993, de deux ordonnances, l'une instituant
les paiements directs (1), et l'autre,
des contributions écologiques (2).
Des modes de production plus respectueux de l'environnement vont dès
lors pouvoir être reconnus et soutenus financièrement, comme
la production intégrée. Ce nouveau mode de production a vite
connu un grand succès : de 14% des agriculteurs suisses en 1993, on
est passé à 73% en 1998, alors même que la participation
se basait sur le volontariat. Il faut néanmoins préciser que,
parallèlement, les prix agricoles n'ont cessé de chuter, rendant
les contributions écologiques de plus en plus indispensables. Le cahier
des charges (3) de la production
intégrée était dès le départ très
contraignant et impliquait l'entier de l'exploitation. Il n'était
pas question d'introduire une mise en valeur à deux vitesses du domaine,
avec d'un côté une extensification subventionnée, et
de l'autre une surintensification, afin de répondre à la
libéralisation des marchés.
En 1999, une nouvelle étape est franchie dans l'écologisation
de l'agriculture suisse. Au premier janvier, entre en vigueur la nouvelle
politique agricole, baptisée PA 2002, reposant sur une refonte de
la loi sur l'agriculture. Dorénavant, tout paiement direct est lié
à l'obligation de fournir les prestations écologiques requises
(PER), qui reprennent intégralement le cahier des charges de la production
intégrée. Celle-ci est donc devenue, en l'espace de six ans,
le standard de production de l'agriculture suisse.
[R] Fragilisation du secteur agricole
L'introduction, puis la généralisation des paiements directs,
qu'ils soient à caractère écologique ou social, aboutissent
à une tertiarisation et à une écologisation de
l'agriculture. L'ancien système soutenait le revenu paysan via le
prix des produits agricoles. L'ampleur du soutien était ainsi peu
visible à l'il non averti. Avec les paiements directs, la
transparence est inévitable et les montants en jeu tombent dans le
domaine public.
Cette visibilité des aides accordées à l'agriculture
entraîne une fragilisation de ce secteur car leur légitimité
peut sans cesse être remise en cause, par le biais de la démocratie
directe. C'est d'ailleurs une votation populaire
(4) qui a abouti à la refonte de la loi sur l'agriculture
et qui a imposé l'écoconditionnalité maximale des aides
agricoles. Les montants en jeu autorisent également de plus en plus
les autres milieux de la population à adresser des demandes multiples
au monde paysan, demandes qui peuvent être parfois contradictoires.
Le rôle de gestionnaire du paysage est en passe de supplanter celui
de producteur d'aliments, ce qui n'est pas sans poser de fortes questions
au niveau de l'identité paysanne.
La tertiarisation et l'écologisation de l'agriculture sont globalement
mal acceptées dans le monde paysan. Les paiements directs sont vus
maintenant comme un mal nécessaire mais il n'est pas un agriculteur
qui ne regrette l'ancienne politique où il était payé
pour ses produits, " pour son bon lait et son bon fromage ". Autrement dit,
le prix du produit récompensait le travail du paysan. L'agriculteur
a beaucoup de peine à matérialiser les prestations pour lesquelles
il est dorénavant aussi rétribué : biodiversité,
paysage, gestion du territoire, vie sociale. Et donc être payé
pour ces prestations revient à " être payé pour ne rien
faire ". On perd le plaisir du travail bien fait, le prix n'étant
plus lié directement au savoir-faire et à l'expérience
: " On vendait une bête, on peut dire le double d'aujourd'hui. Ça
faisait plaisir d'aller encaisser ce qu'on avait vendu à la boucherie.
Et des fois la bête n'était pas trop en train, on lui donnait
un petit peu de concentré pour encore refaire de la viande, la remettre
en état. On avait du plaisir. Aujourd'hui, on la met comme elle est
et, ma fois, ça rapporte ce que ça rapporte ".
[R] Réactions et adaptations des éleveurs jurassiens à la nouvelle politique agricole
Dans le cadre d'une recherche menée par l'Institut de géographie
de l'université de Neuchâtel et financée par le Fonds
national suisse de la recherche scientifique
(5), nous avons cherché à savoir comment les
agriculteurs réagissaient à ces changements rapides et importants
de leur métier. Nous nous sommes attachés notamment à
la manière dont ils intégraient les obligations écologiques
dans leurs pratiques agricoles.
Mais avant d'aborder cette problématique, il est nécessaire
de décrire brièvement le système des pratiques agricoles.
Présentation du système type d'exploitation dans la zone
d'enquête
Notre enquête s'est déroulée de part et d'autre de la
frontière de l'Arc jurassien, dans le canton de Neuchâtel et
dans le département du Doubs. Les agriculteurs de cette région
partagent un même système d'exploitation, à savoir un
système avant tout herbager, orienté prioritairement vers la
production laitière.
La trilogie herbe-lait-vache est ici au cur des pratiques.
L'itinéraire des parcelles et la chronologie des interventions sur
les prés et les pâtures sont centrées et organisées
en fonction de l'herbe, de ses différentes caractéristiques
et de sa croissance. Cette donnée fondamentale influence déjà
les pratiques de fumure. Le fumier, par exemple, sera épandu
principalement sur les prés de fauche, car il met beaucoup de temps
à se décomposer et les bêtes n'aiment pas brouter une
parcelle trop récemment engraissée, ou alors il pourra être
épandu en automne sur les pâtures de printemps. Le purin, riche
en azote rapidement assimilable, sera mis prioritairement sur les prés
de fauche, après la première coupe, pour assurer le petit coup
de fouet nécessaire à la repousse. Il peut être mis aussi
plus tard dans la saison sur les pâtures. Les engrais azotés
du commerce rempliront le même rôle. Les engrais de fond, riches
en phosphore et en potasse, seront eux mis plutôt en automne.
La sortie des bêtes, les périodes de fauche, le travail de nettoyage
des parcelles, suivent la même logique d'une mise en valeur optimale
de l'herbe. Au printemps, la poussée de l'herbe est très forte
et il s'agit de gérer au mieux cette véritable explosion de
la végétation : " En mai, c'est l'enfer ! ". Différentes
stratégies sont possibles : sortir au plus vite les vaches, faire
un premier passage rapide sur toutes les parcelles, notamment les pâtures
(" déprimage "), voire même faucher une partie des pâtures,
en tous les cas les parcelles accessibles facilement.
Les troupeaux sortent vers la mi-mai, les génisses précédant
de peu les vaches. Ils tournent sur différentes parcelles, dans un
premier temps en général sur les prés de fauche proches
de la ferme, qui auront ainsi le temps de repousser pour la première
coupe. Puis les bêtes vont sur les pâtures, les génisses
partant souvent sur des pâtures plus éloignées, puisqu'elles
nécessitent moins de surveillance et, surtout, elles n'ont pas besoin
d'être traites. Les foins se font dès la mi-juin pour les
exploitations les plus précoces et, bien sûr, en fonction des
conditions météorologiques. Ils s'étalent jusque vers
la mi-juillet. Les regains interviennent 6 à 7 semaines plus tard.
Après les regains, vers la fin août, les vaches viennent en
général brouter la 3e coupe sur les prés de fauche.
Enfin, entre la mi-octobre et fin octobre, les troupeaux rentrent pour l'hiver.
On le voit, une rotation judicieuse se fait entre prés de fauche,
pâtures, vaches et génisses. À la hiérarchisation
du troupeau correspond une hiérarchisation des terres : aux vaches
productives les bonnes parcelles, proches et bien fertilisées, puis
les pâtures accessibles, qui reçoivent aussi en priorité
les engrais de ferme, et aux génisses non-productives sont
attribuées les parcelles plus éloignées, dont l'herbage
est moins riche. Aux génisses est dévolue aussi la tâche
de " finir " et de " nettoyer ", en fin de saison, les pâtures
utilisées par les vaches. À noter également une gestion
des parcs tout à fait différente entre les génisses
et les vaches. Les génisses sont laissées " au large " sur
leur pâture, c'est-à-dire qu'elles ont d'emblée toute
la surface à disposition, et ceci pendant tout l'été,
alors que les vaches effectuent des rotations dans des parcs, permettant
ainsi un affourragement de meilleure qualité, où elles ont
du " frais " tous les jours lorsque l'agriculteur va déplacer le fil
électrique à l'intérieur du parc.
Outre la gestion de l'herbe proprement dite, à travers les fauches
et les pâtures, différentes pratiques interviennent également
au cours de la saison : passage de la herse en début de saison sur
les pâtures pour égaliser le fumier de l'automne et étaler
les taupinières, remonter les murs qui ont tendance à se
défaire, gestion des mauvaises herbes telles que chardons ou gentianes,
gestion des refus (6).
Autour de ce schéma de base, existent néanmoins différentes
variantes. Bien sûr, il faut aussi relever des structures d'exploitation
très différentes de part et d'autre de la frontière.
Les exploitations neuchâteloises ont une surface moyenne de 35 ha alors
que les exploitations du Doubs en ont grosso modo le double. Le nombre de
vaches est de 20 pour les exploitations neuchâteloises et de 33 pour
les exploitations du Doubs. Les agriculteurs français ont tendance
à élever plus de génisses que leurs collègues
suisses, bénéficiant encore de conditions de commercialisation
favorables. Les agriculteurs neuchâtelois ont encore fréquemment
une petite parcelle de terre ouverte, en général de l'orge,
qui leur fournit une partie des aliments concentrés qu'ils donnent
aux vaches.
Les Français ont renoncé depuis longtemps à cultiver
des céréales, les aides publiques ne les y incitant pas non
plus, contrairement à ce qui se passe en Suisse. Au niveau des chiffres
exprimant un rapport d'intensité au niveau de la production, les
agriculteurs français sont légèrement plus extensifs
que les Suisses. Ceci s'exprime notamment par la quantité de lait
fournie à l'hectare, inférieure d'environ 10% dans le Doubs.
Mais il faut relever un point important concernant les exploitations du Doubs.
Même si au niveau de la charge globale de bétail à l'hectare,
elles sont très comparables aux exploitations neuchâteloises
de par leur taille, elles ont des conditions d'exploitation plus
différenciées, avec la présence de parcelles plus marginales
et plus éloignées.
Ainsi, la mise en valeur du domaine va être également plus
modulée en fonction des caractéristiques topographiques et
agronomiques des parcelles. Cela signifie que l'on assiste fréquemment
à une mise en valeur des terres à deux vitesses sur le même
domaine : les bonnes terres sont très intensifiées, pour ne
pas dire surintensifiées, alors que les terres marginales, par exemple
les anciens communaux, sont délaissées et risquent l'enfrichement.
On peut passer ainsi d'une charge à l'hectare de 0,2 UGB (unité
gros bétail) pour les terres plus ou moins abandonnées, à
près de 3 UGB pour les bonnes terres proches de la ferme et de la
fosse à purin ! C'est bien d'ailleurs cette problématique qui
a amené la mise sur pied de l'opération agri-environnementale
concernant les estives du Jura et qui cherche à encourager le maintien
des espaces ouverts, voire le débroussaillage et la remise en état
d'espaces déjà refermés.
Une autre différence significative, relevant du contexte régional,
est le fait que tous les agriculteurs français rencontrés se
situent en zone de fabrication du comté et qu'ils ont donc à
respecter un cahier des charges précis pour pouvoir bénéficier
d'un prix du lait plus attractif. Une des contraintes est évidemment
l'interdiction de faire de l'ensilage d'herbe (7)
et entraîne donc une première coupe plus
tardive, donc une mise en valeur plus extensive des fourrages. Une autre
contrainte concerne l'épandage de purin, interdit pendant la période
de pâture des vaches. Et, enfin, le comté est indissociable
de la race Montbéliarde, vache à la fois résistante
et bien adaptée aux conditions rudes du Jura, mais dont les performances
laitières n'en sont pas moins très bonnes.
Les agriculteurs du Doubs que nous avons rencontrés ont en
général une identité plus axée sur la performance
technique que les agriculteurs neuchâtelois. Ils ont un discours sur
le lait et la moyenne de troupeau plus intensif que les Suisses. Ils recherchent
plus systématiquement à avoir de l'herbe jeune, courte, " qui
trait ", et ceci tout au long de la saison. Ils sont plus attentifs à
maîtriser l'explosion de la végétation au printemps,
notamment avec la pratique du déprimage qui est fortement répandue
chez eux alors qu'un seul agriculteur neuchâtelois nous en a parlé.
Il n'est pas rare non plus qu'ils fauchent une parcelle de pâture s'ils
voient que les vaches vont être débordées, ce qui est
également quasi inconnu chez nous.
Une autre pratique très révélatrice de cette course
à l'herbe jeune est le recours très fréquent au gyrobroyeur,
sorte de tondeuse à pâture, qui est utilisé quasi après
chaque passage des vaches pour éliminer les refus, pour " nettoyer
" et donc pour favoriser au maximum la prochaine repousse. Le risque d'une
telle pratique est qu'elle peut à terme modifier la composition botanique
des pâtures, qui se rapprochera de celle d'un pré de fauche,
avec une diminution des plantes qui résistent au piétinement.
Cette pratique a une incidence très forte sur l'effet paysager. Elle
entraîne un déplacement des limites paysagères de
l'intérieur à la périphérie du domaine. En effet,
les limites prés-pâtures sont de moins en moins visibles, par
contre, les limites pâtures-périphérie sont très
marquées.
Les agriculteurs neuchâtelois ont un recours beaucoup plus
modéré à cette technique : en général
ils nettoient une fois leurs pâtures en fin de saison ou, comme on
l'a dit précédemment, ils laissent aux génisses le soin
de le faire. Ils mettent en avant le fait que les vaches savent bien aussi
ce qu'il leur faut et qu'en fin de saison, elles aiment bien ronger ces vieilles
herbes. En général, ils ne sont pas trop favorables au fait
que les vaches n'aient toujours que de la jeune herbe car ils ont peur qu'elles
" viennent clair ", autrement dit qu'elles aient la diarrhée. Ainsi,
deux options s'affrontent autour de la gestion de ces refus : d'une part,
le discours laitier performant, qui cherche à avoir toujours de la
jeune herbe et qui fait donc une chasse systématique aux refus, et
un discours disons plus zootechnique, où l'état général
de la vache est important et où l'herbe jeune et riche en azote doit
être équilibrée par une herbe plus vieille et riche en
cellulose.
Il est aussi tout à fait intéressant de relever des
différences de pratiques au niveau du choix des engrais. Les agriculteurs
du Doubs ont beaucoup plus souvent recours à des engrais
composés (8) que les agriculteurs
neuchâtelois. Ils n'aiment pas utiliser de l'azote " pur " sous forme
par exemple d'ammonitrates, ils craignent ainsi de tout " brûler ".
Ils utilisent donc des " complets ", autant comme engrais de fond que comme
engrais azoté après une coupe. On aboutit ainsi souvent à
des surcharges de dosage au niveau du phosphore, sans parler de l'apport
pléthorique de potasse, heureusement moins dommageable pour
l'environnement. Nous avons fait des approches de bilan de fumure et nous
avons pu en effet constater que la situation de l'autre côté
de la frontière rappelle tout à fait la situation qui régnait
dans le Jura neuchâtelois avant l'entrée en vigueur de la production
intégrée, où les agriculteurs avaient eux aussi
systématiquement recours à des engrais complets.
Depuis, ils ont changé leurs pratiques et utilisent plus fréquemment
des engrais simples tels que nitrates, qui amènent donc seulement
ce qui est nécessaire (azote), lorsque c'est nécessaire (juste
après une coupe).
Tableau I. Les quatre types de SCE les plus
fréquents
| Contraintes agronomiques | Contributions | ha en 1996 | ||
| Date de la première fauche | Fumure | |||
| prairie peu intensive pâturage boisé pâturage extensif prairie extensive |
15 juillet (a) non non 15 juillet |
limitée limitée interdite interdite |
450.- / ha (b) (290 ) non non 700.- / ha (450 ) |
406 282 204 59 |
a. Le 15 juillet est la date imposée pour la zone
enquêtée ; en région de plaine, elle est fixée
au 15 juin.
b. Les montants indiqués dans le tableau correspondent à ceux
octroyés dans la zone d'enquête ; ils sont plus importants en
zone de plaine, respectivement 650 et 1 500 francs par hectare (416 et 960
).
Source : dépouillement de 300 fiches d'agriculteurs neuchâtelois
inscrits en production intégrée.
Choix des surfacesde compensation écologique
Dans la problématique de l'écologisation des pratiques agricoles,
un des sujets qui nous intéressaient particulièrement était
le choix des surfaces de compensation écologique (SCE), une des
obligations, comme on l'a vu, de la production intégrée, puis
maintenant de PA 2002. À l'époque de nos entretiens, l'agriculteur
devait consacrer 5% de la surface de son domaine aux SCE. Ces SCE visent
à préserver une certaine diversité biologique ainsi
qu'une diversité paysagère. Le choix de ces SCE va nous renseigner
sur la manière dont l'agriculteur conçoit son métier
et son identité d'éleveur. Va-t-il se limiter aux 5%
réglementaires ou ira-t-il plus loin dans son implication en faveur
de l'environnement et, surtout, quels types de SCE va-t-il choisir ? En effet,
la palette est large (9) et implique des
différences non-négligeables sur le plan des contraintes
agronomiques, ainsi que sur le plan des compensations financières.
Cette problématique du choix des SCE était importante pour
nous dans la mesure où elle se situe à l'interface des pratiques
et des représentations puisqu'elle nous révèle
jusqu'où l'agriculteur est prêt à aller dans l'irruption
du " sauvage " et du " chenil " dans ses parcelles.
Première constatation : sur les 16 types de surface de compensation
écologique proposés, seuls quatre types étaient choisis
massivement :
1 - la prairie peu intensive (PPI) est la plus utilisée ; sur les
300 dossiers d'inscription pour la production intégrée que
nous avons dépouillés, on a une moyenne de 1,4 ha de PPI par
exploitation, pour l'année 1996 ; les exigences liées à
ce type de SCE sont le respect d'une date de fauche imposée, la limitation
dans la fumure (pas d'azote minéral, ni de purin), la pâture
est autorisée dès le 15 septembre ;
2 - la prairie extensive (PESH) est utilisée de manière
homéopathique, en moyenne 0,2 ha par exploitation ; les exigences
agronomiques sont plus fortes : aucune fumure, date de fauche imposée,
pâture autorisée dès le 15 septembre ;
3 - le pâturage boisé représente en moyenne 1 ha par
exploitation ; les contraintes agronomiques sont faibles et correspondent
à un usage raisonné et traditionnel du pâturage ; seul
l'engrais azoté minéral est interdit ;
4 - le pâturage extensif est utilisé sur 0,7 ha en moyenne ;
par rapport au pâturage boisé, il implique une contrainte
supplémentaire : interdiction de toute fumure.
On constate donc que le type de SCE qui vient en tête au niveau de
la surface déclarée est la prairie peu intensive,
c'est-à-dire un type qui cumule contributions et restrictions agronomiques
pas trop sévères. Ensuite nous avons le pâturage boisé
qui ne reçoit aucune contribution mais qui n'implique pas non plus
de contraintes agronomiques particulières. En queue de classement
viennent les deux types les plus contraignants au niveau agronomique, impliquant
notamment une interdiction totale de fumure, avec ou sans contributions.
Nous avons comparé ces chiffres avec la situation en 1999, avec
l'entrée en vigueur de PA 2002.
On constate, d'une part, une évolution positive du taux
déclaré de SCE, avec une moyenne qui passe de 9 % par exploitation
à 12%, mais, d'autre part, une tendance affirmée de changement
de types de SCE.
On assiste à un transfert des types contraignants au niveau agronomique
vers des types moins contraignants, notamment de la prairie peu intensive
vers le pâturage boisé. La prime a donc été
jugée pas toujours suffisante par rapport à la diminution des
rendements et de la qualité des fourrages. Cette évolution
est très intéressante d'un point de vue ethnologique. Elle
conforte l'analyse de la logique de l'éleveur que nous faisons plus
loin, où l'adaptation des nouvelles contraintes au système
antérieur se fait selon un processus plus de résistance que
d'adhésion.
[R] Pratiques autour des espaces marginaux
Les espaces marginaux sont des espaces interstitiels du domaine, tels que
talus, bords de champs, lisières, etc., qui n'ont pas de véritable
valeur économique. Mais c'est bien parce qu'ils ne sont pas un enjeu
fort sur le plan de la gestion du domaine qu'ils nous renseignent sur des
enjeux plus symboliques. Ils vont nous parler de la relation de l'éleveur
à son métier, de ses représentations identitaires. Nous
les avons aussi appelés " espaces de liberté " car ce sont
les seuls qui échappent au contexte lourd des contraintes
macro-économiques et où l'agriculteur est donc libre de ses
choix au niveau des pratiques.
Les pratiques liées à ces espaces interstitiels du domaine
sont très révélatrices de la représentation
idéale que se fait l'agriculteur de son métier et de son
identité. On peut observer trois grands types de pratiques (voir fig.
1,
ci-dessous) :
- pratiques liées à une identité agricole "
traditionnelle (10)" ;
- pratiques liées à une identité d'éleveur performant
;
- pratiques liées à une identité agricole plus ouverte
sur la société globale.
Pour ce qui est du modèle traditionnel, il est très
important de maintenir tous les espaces du domaine propres et entretenus.
Ainsi, les bords de mur, les lisières ou encore les haies sont l'objet
de soins méticuleux, quitte à avoir recours encore à
la faux, symbole parfois cruel du changement de statut sur l'exploitation
: " Quand j'étais petit, la faux c'était pour moi ; maintenant,
c'est le père qui fait, moi j'ai d'autres choses à faire ",
commente un jeune agriculteur qui a repris la ferme de son père. La
rentabilité d'une telle pratique ne se pose pas, c'est l'honneur du
paysan qui est en jeu dans la présentation de son domaine : " On dit
bien qu'on signe un peu son caractère dans son travail ". L'aspect
esthétique d'une telle pratique est aussi très fortement mis
en avant : " Je fauche mes bords à la faux parce que c'est quand
même plus propre, sinon ça reste et, honnêtement, c'est
pas beau, parce que dans le moment vous vous en apercevez pas mais quand
l'herbe jaunit alors que vous avez de beaux regains qui poussent à
côté
". Les agriculteurs prenant à cur de
soigner ces espaces se sentent de plus en plus incompris et certains pratiquent
même une sorte d'autodérision lorsqu'ils commentent leur choix
: " Et oui, nous on aime faire bien propre, jusqu'à maintenant on
travaillait comme des bons petits Suisses et puis, maintenant, on doit les
laisser ces bords, alors on va en faire une décharge de la Suisse
".
Derrière cette ironie, se cache un certain désarroi face à
l'identité valorisée jusqu'ici et qui se trouve en
porte-à-faux avec les nouvelles orientations de la politique agricole.
Ces agriculteurs admettent plus ou moins implicitement qu'ils font partie
de l'arrière-garde, de l'ancienne génération, celle
qui a appris à " nettoyer, à faire bien propre " et ils essaient
de transmettre ce goût de la chose bien faite à leurs fils.
Mais certains se demandent s'ils ont raison de vouloir transmettre ce genre
de valeur : " J'ai été mal habitué. [
] C'est
très mal ça, aujourd'hui, car il y en a beaucoup qui ne le
font plus, qui en ont vraiment rien à foutre, mais ils sont plus heureux
que ceux qui sont trop maniaques, nous dès qu'on voit un caillou dans
un champ, on peut pas s'empêcher d'y aller ". Certains encore regrettent
que les jeunes n'aient plus autant ce goût du propre et associent cela
à notre société d'abondance, où on a trop de
terres, où on est trop gâtés. C'est donc aussi un aspect
moral qui se cache derrière ces pratiques d'entretien : " Une fois
par année, je fauche mes bords de mur à la faux, il faut
le faire, il faut y aller ".
Cette option très " propre en ordre " dans la gestion du domaine est
très présente chez les agriculteurs plus âgés
de notre échantillon (11). Mais
elle existe aussi chez certains jeunes qui reprennent le flambeau et qui
adhèrent aux valeurs des générations
précédentes.
1. Modèle traditionnel
Idéal : gommer au maximum les espaces-frontières (associés
au " chenil ") ; obligation quasi morale de les maintenir
propres.
2. Modèle performant
Idéal : valoriser au mieux les bonnes terres ; sinon
contrôler les espaces-frontières.
3. Modèle polyréféré
Idéal : les espaces-frontières peuvent être reconnus,
voire valorisés, pour leurs qualités
écologiques.
Figure 1. Relations entre nature sauvage et nature
cultivée
L'idéal est en grisé
Les agriculteurs appartenant au modèle " performant " sont
plus jeunes et ont en général de grands domaines. Ils sont
plus présents du côté du Doubs. Pour eux, les espaces
de liberté ne représentent pas un enjeu identitaire important.
Ils n'ont plus le temps de " s'amuser à ça ". Leur logique
identitaire est plus axée sur la performance en tant que telle, et
leurs pratiques répondent à un calcul économique de
rentabilité où le bilan temps de travail / bénéfice
est important. Ils s'en occuperont lorsque cela est nécessaire pour
des raisons de qualité d'herbage ou lorsque la surface des bonnes
terres est directement menacée. Ils reconnaissent qu'" il faut bien
quand même faire quelque chose " mais ils auront une toute autre gestion.
Ils préféreront y aller carrément un bon coup tous les
8 à 10 ans, plutôt que de perdre du temps chaque année.
Cette citation résume à elle seule cette option " économique
" dans la gestion des espaces de liberté : " J'ai plus le temps de
faire les bords à la faux et puis même pour gagner quoi je veux
dire, les vaches, de toutes façons, l'automne elles vont les trouver
ces vieilles herbes, je vais laisser 10 ans et puis si au bout de 10 ans
je vois qu'il y a trop de buissons qui ont poussé je vais tout couper
et puis terminer, je laisserai pas les buissons venir dans mon champ mais
je m'amuserai pas tous les ans à nettoyer le bord du mur, vous voyez
ce que je veux dire ".
Enfin, il existe une troisième catégorie d'agriculteurs qui
ont des pratiques assez modulées sur ces espaces marginaux. En fait
d'agriculteurs, il faudrait tout aussi bien parler d'agricultrices, car les
trois seules femmes cheffes d'exploitation de notre échantillon et
une quatrième co-exploitante font partie de ce groupe, ce qui est
déjà en soi une constatation importante. Ces agriculteurs et
agricultrices rejoignent sur bien des points le groupe " performant " dans
le sens qu'ils ne sont pas préoccupés outre mesure par l'aspect
propre et soigné de leurs parcelles périphériques. Mais
ils vont plus loin que ce groupe. En effet, non seulement ils ont une gestion
assez libre de ces espaces marginaux, mais ils leur reconnaissent en outre
une certaine utilité, écologique notamment : " Sur ces murgiers
[NDLR : tas de pierres au bord des champs, résultant de leur
épierrement, souvent colonisés par des arbres,
arbustes
], il y a souvent des arbres où les oiseaux peuvent
aussi avoir des baies à manger, donc il ne faut pas tout supprimer
ça non plus, il y a des belettes qui s'enfilent dedans, elles vont
manger des campagnols ". Les buissons ne sont pas systématiquement
combattus : " Des buissons, il y en a l'un ou l'autre, des épines,
de tout temps il y a eu des noisetiers qui penchent sur le mur. Mais ça
on ne va pas tout massacrer les noisetiers, c'est mal fait. Il n'y a plus
rien à ce moment-là ". De plus, les buissons sont aussi parfois
les alliés involontaires des bêtes : " Ces épines noires,
c'est magnifique, et puis ça gratte le dos des vaches et ça
devient tout fleuri dans 2 ou 3 semaines ". On peut reconnaître une
certaine beauté à ces espaces momentanément
délaissés : " Depuis 2 ans, à la première coupe,
je touche plus rien, je suis au tracteur, les talus ils restent, je les fauche
au bord, mais j'entends ça reste, ça devient tout jaune, ça
verse, ça vient pas beau, mais entre-temps on a eu une période
avec des fleurs, c'est super joli ". Cette appréciation esthétique
est tout à fait surprenante. Elle se heurte en effet totalement à
la vision du groupe traditionnel qui ne peut voir du beau que là où
il y a de l'ordre. Les agriculteurs et les agricultrices de ce groupe ont
intégré dans leurs pratiques des valeurs plus globales, qui
dépassent le cadre de références agricole strict.
À travers l'étude fine du choix des SCE et des pratiques autour des espaces de liberté, il nous intéressait de dégager la logique de l'éleveur sous-jacente. Par rapport au choix des SCE, on peut relever un double mécanisme : un mécanisme de simplification et un mécanisme d'optimisation agro-économique. En effet, près de 90% des agriculteurs (12) ne déclare qu'un ou deux types de SCE sur les seize qui existent au total. Il semblerait donc bien qu'ils cherchent à remplir cette contrainte de manière la plus simple et la plus rapide possible. D'autre part, le choix des surfaces dédiées aux SCE nous renseigne sur la place que l'agriculteur est disposé à leur octroyer sur son domaine, place aussi bien physique que symbolique. Les SCE sont avant tout choisies sur des parcelles qui sont déjà marginales et sous-valorisées aux yeux de l'agriculteur : parcelle éloignée, parcelle non mécanisable, parcelle dont le potentiel agronomique est faible (ombre, qualité des sols, pente).
Ainsi, l'antériorité des pratiques est un facteur déterminant
dans le choix des parcelles. Quelques exemples entendus lors de nos entretiens
: " On a pris dans le marais, justement une de ces zones qui donnait
pas trop ", " On a un crêt sur l'endroit, on peut pas y aller avec
le tracteur, de toutes façons un crêt qui était maigre,
alors je l'ai automatiquement passé en prairie extensive ",
" Parce que c'est un coin qu'on faisait toujours à la fin, alors on
a dit il va très bien pour ça et puis c'est tout ".
On l'aura compris, l'agriculteur vise à remplir la contrainte " SCE
" de manière à perturber le moins possible son système
d'exploitation. Dans ce système, il est absolument inconcevable de
transformer une surface bien située et productive en surface de
compensation écologique : " C'est vrai qu'on ne met pas nos coins
plats devant la maison, ça c'est clair ". Ceci serait une
hérésie sur le plan agronomique, puisque ce serait un choix
qui impliquerait une perte de fourrage maximale, mais aussi sur le plan
symbolique. Les bonnes terres ont un statut historique et patrimonial
particulier. En effet, de tout temps, elles ont été l'objet
de toutes les attentions ; ce sont les terres que les ancêtres ont
défrichées en premier, qu'ils ont aménagées,
qu'ils ont épierrées, qu'ils ont continuellement cherché
à améliorer. Les bonnes terres sont encore tout
imprégnées de la sueur des ancêtres. Dès lors,
les extensifier reviendrait à nier le travail séculaire des
anciens, à nier sa propre filiation d'éleveur.
Le système de référence de l'éleveur s'organise
autour d'un cycle " herbe-lait-vache ", où une bonne herbe
est une herbe qui " trait ", qui fait produire la vache. Cette bonne herbe,
valorisée, est incompatible aux yeux du paysan avec une herbe produite
par une surface de compensation écologique, et la compensation
financière n'est pas toujours jugée suffisante : " Avec cette
date limite de fauche, on voit quand même la différence entre
le premier foin et le dernier, c'est énorme, il y a pas de miracles,
la prime, elle remplace pas tout ". Bref, la fleur ce n'est pas de l'herbe.
Pour le paysan il s'agit donc de remplir l'obligation " SCE " en perturbant
le moins possible ce cycle. L'objectif de biodiversité est
évacué car il n'entre pas dans le système de
références de l'agriculteur. Il n'a pour lui littéralement
pas de sens.
Tableau II. Type et répartition des surfaces de compensation écologique (SCE) en fonction de la productivité laitière
| Moyennes | |||||||||||
| Lait/vache* | NB/cat. | SAU | âge | PN | pâture | UGB/ha | % PPI | % pesh | % boisé | % ext | % SCE |
| 1 2 3 4 5 (vide) |
9 78 114 52 19 |
32,17 35,10 37,02 43,68 51,17 22,79 |
53,00 47,13 45,81 45,77 42,11 44,96 |
15,48 18,81 21,28 22,44 28,68 11,94 |
13,21 13,75 12,78 16,76 15,20 8,88 |
0,75 0,79 0,84 0,75 0,70 0,76 |
5,91 % 5,06 % 3,69 % 3,52 % 3,52 % 8,20 % |
0,10 % 0,67 % 0,45 % 0,61 % 0,17 % 2,19 % |
0,24 % 2,88 % 1,62 % 1,73 % 1,95 % 5,00 % |
2,08 % 1,35 % 1,92 % 1,22 % 1,91 % 2,05 % |
8,62 |
| Total | 272 | 37,19 | 46,06 | 20,32 | 13,56 | 0,79 | 4,47 % | 0,66 % | 2,24 % | 1,66 % | 9,30 |
*1 = < 5 000 kg
PPI
: prairie peu intensive
2 = 5 000 à 5 500 kg
Les 4 types principaux de
SCE
pesh : prairie extensive
3 = 5 500 à 6 000
kg
boisé : pâturage boisé
4 = 6 000 à 7 000 kg
ext : pâturage
extensif
5 = > 7 000 kg
PN : prairie
naturelle
(vide) =
catégorie d'agriculteurs qui ne
commercialisent pas de lait : 25 agri. au total
Cette opposition entre " herbe qui trait " et " herbe extensive " ressort
de manière éclatante lorsqu'on compare les types et le pourcentage
de SCE entre exploitations à forte production laitière et les
exploitations dont la production laitière est plus modeste (voir tab.
II, ci-dessus).
Les 19 exploitants qui dépassent les 7 000 kg de lait par vache et
par année sont ceux qui déclarent le moins de pourcentage de
SCE au total. De plus, ce sont ceux qui font l'usage le plus limité
de la prairie extensive, qui est le type de SCE le plus contraignant au niveau
agronomique. Ce sont des agriculteurs plus jeunes, dont l'exploitation est
plus grande que la moyenne. Ils se reconnaissent dans une identité
d'éleveur performant. A l'inverse, les agriculteurs dont la moyenne
laitière est plus basse (entre 5 000 et 5 500 kg de lait par vache),
déclarent un pourcentage de SCE substantiellement plus élevé
et, surtout, sont prêts à choisir des types plus contraignants,
comme la prairie extensive dont ils déclarent quatre fois plus de
surface que les agriculteurs très productifs. Enfin, les agriculteurs
qui ne commercialisent pas du tout de lait, principalement des agriculteurs
qui font de la vache allaitante pour la production de viande, ont des pratiques
au niveau des SCE totalement différentes. Ils atteignent 17% de SCE
sur leur domaine, et ils déclarent 12 fois plus de prairie extensive
que les éleveurs productifs.
A partir de ces différentes observations, on peut dégager une
logique plus globale : à la hiérarchisation des terres
correspondent une hiérarchisation des pratiques et une
hiérarchisation des bêtes.
Ainsi les bonnes terres feront l'objet de pratiques intensives, que cela
soit au niveau de la fumure ou de l'intensité des coupes, destinées
avant tout à mettre en valeur le potentiel des " bonnes bêtes
", à savoir les vaches en production. A l'inverse, les mauvaises terres
seront plus ou moins délaissées, on ne prendra pas la peine
d'amener des engrais sur des parcelles distantes de plusieurs kilomètres
ou très en pente. On y mettra les génisses, voire les vaches
taries qui rejoignent momentanément le troupeau non-productif. " Un
coin qui est bien posé, on va pas bringuer chez les paysans et puis
mettre un murgier là au milieu, j'estime que où on peut cultiver
faut cultiver, où on peut pas cultiver qu'on mette les bêtes
et si on peut pas mettre les bêtes que ça reste, ça c'est
juste ". Au cur de cette classification des terres agit une pensée
récurrente : les bonnes terres doivent être travaillées,
ce serait un gâchis impardonnable de ne pas le faire. Cela relève
d'une obligation morale, voire même quasi religieuse : ce qui nous
a été donné, il est de notre devoir de le faire fructifier.
" Quand la terre est bonne, qu'elle donne quelque chose aux hommes, faut
en profiter, bon faut pas en abuser non plus, faut profiter, faut la travailler,
et là je trouve un peu exagéré d'aller remettre des
arbres là au milieu, pour embêter tout le monde ".
On peut l'affirmer sans détour : aucun agriculteur que nous avons
rencontré n'adhère au paradigme écologique de la
biodiversité et à son corollaire, l'extensification des pratiques.
Nous entendons par là qu'aucun agriculteur n'effectue des choix sur
son exploitation en référence explicite et
préalable à des valeurs écologiques. Au contraire,
ces choix se font selon un système de valeurs agro-économiques,
qui appartient au système de références endogène
de l'agriculteur. Nous l'avons vu en ce qui concerne les surfaces de compensation
écologique, les choix sont dictés par l'antériorité
des pratiques agricoles.
C'est bien parce qu'une parcelle est déjà extensive à
bien des égards qu'elle passera du côté des coins qu'on
accepte de " laisser ". Néanmoins, il existe des agriculteurs plus
sensibles que d'autres au discours de la protection de la nature. Est-ce
que cela signifie pour autant qu'ils ont un autre système de
références que les autres ? À notre sens, la réponse
est négative. Nous formulons l'hypothèse suivante pour expliquer
ces différences de pratiques : les agriculteurs les plus écologiques
dans leurs pratiques sont ceux qui effectuent la classification la plus
précise de leurs parcelles et qui ont les pratiques les plus
différenciées en fonction de cette classification. Autrement
dit, ce sont des agriculteurs qui mènent jusqu'au bout la logique
de la hiérarchisation des terres que nous avons évoquée
plus haut. Ils connaissent précisément le potentiel agronomique
de leurs parcelles et donc le coût en terme de travail de leur mise
en valeur optimale. À cette différenciation agronomique, ils
répondent par une mise en valeur " à la carte ". Dans cette
logique de hiérarchisation des pratiques intervient donc aussi un
calcul économique : l'agriculteur a plus intérêt à
extensifier les mauvaises terres et à toucher une prime pour cela
que d'essayer de les intensifier alors que le potentiel agronomique est
insuffisant : " J'ai mis en prairie peu intensive un pré difficile
à travailler, y a de la pente, des marais, donc pour moi pas
d'utilité d'aller fumer à outrance un pré comme ça,
et puis on prend le foin et le regain qui vient, tout va bien, dans une
exploitation où y a assez de fourrage, y a pas de raison d'aller
Autant mettre ça dans les 5%, toucher la prime et prendre le fourrage
qui vient, c'est ça, et en plus ça fait grand bien au petit
ruisseau qui la traverse, c'est pas inintéressant quelque part pour
la nature
".
Évidemment que dans cette logique, la topographie générale
de l'exploitation est une donnée primordiale. Les agriculteurs les
plus écologiques sont ceux aussi qui bénéficient d'assez
grands domaines avec des parcelles dont le potentiel agronomique est
effectivement différencié. Il est clair aussi qu'un agriculteur
devant produire 100 000 kg de lait sur 25 ha n'aura pas la même
réaction face à l'extensification préconisée
de l'agriculture que celui qui peut produire la même quantité
de lait sur 50 ha.
On le voit, les deux logiques, agronomique et écologique, peuvent
parfois se rencontrer. Mais il demeure un problème de fond. Les
protecteurs de la nature, à force renfort de listes rouges d'espèces
menacées de disparition, cherchent avant tout à extensifier
et à écologiser précisément les " bonnes terres
". En Suisse, c'est ainsi la zone du Plateau qui est vue comme un vrai
désastre écologique, pas seulement, il est vrai, à cause
de l'agriculture. Le but serait à terme d'aboutir à 10, voire
15%, de surfaces de compensation écologique dans cette zone. Dans
les autres zones agricoles, il serait également souhaitable, du point
de vue des défenseurs de la nature, d'améliorer, d'une part,
la qualité de ces surfaces de compensation écologique et, d'autre
part, de les placer de manière plus judicieuse, à une échelle
régionale, afin de se rapprocher de l'idéal des réseaux
écologiques. Des incitations financières à la qualité
devraient d'ailleurs être introduites en Suisse dès 2001. Se
posera alors de manière aiguë un délicat problème
de négociation et de dialogue, car la logique écologique se
heurtera de plein fouet à la logique agronomique. Une paysanne l'a
clairement déclaré : " Si on commence de venir nous dire où
il faut mettre ces coins, ce sera le début de la guerre ".
Valérie Miéville-Ott, ethnologue, a travaillé
six ans en tant que conseillère agricole dans le canton de Neuchâtel
; elle a publié notamment :
Le travail de la paysanne à l'exploitation. 1988, Station
fédérale de recherche en économie d'entreprise et en
génie rural, Tänikon. Rapport interne, 54 p.
La formation professionnelle de la paysanne : réalité et
ambiguïté. 1989. Économie et sociologie rurales,
1/1989, 5-21.
Le sapin c'est notre palmier : représentations du paysage chez les
agriculteurs du Jura neuchâtelois (Suisse). 1996. UTINAM, 19, 79-99.
Une ethnologue aux champs. 1996. Tsantsa, 1, 87-95. (dossier consacré
à : " Quelles pratiques pour l'anthropologie ? ")
Krajobraz w wyobrazeniach rolników. 1998. In Andrzej Kaleta, Christian
Giordano & Yvonne Preiswerk : Socjologia wsi w swajcarii.
Torún : Uniwersytet Mikolaja Kopernika.
Deux adresses internautiques :
- celle d'un journal agricole romand où se trouve un résumé
fort utile de toute la législation agricole suisse : www.agrihebdo.ch
et celle de l'Institut de Géographie de l'université de
Neuchâtel :
www.unine.ch/uer/uer_geographie.htm
(1) Ordonnance sur les paiements directs
(OPD) du 23 avril 1993, Conseil
Fédéral.[VU]
(2) Ordonnance sur les contributions écologiques (OCEco)
du 23 avril 1993, Conseil fédéral.[VU]
(3) Les principaux points du cahier des charges sont les
suivants : bilan de fumure équilibré (apports en azote et en
phosphore ne devant pas dépasser les besoins effectifs de plus de
10%), 5% (7% à partir de 1998) de la SAU (surface agricole utile)
consacré aux surfaces de compensation écologique (prairie
extensive, haies, bosquets, vergers haute tige, etc.), assolement régulier,
protection des sols par une couverture appropriée, utilisation
ciblée des produits de traitement des plantes, détention
respectueuse des animaux. [VU]
(4) Votation du 9 juin 1996 proposant un nouvel article
constitutionnel sur l'agriculture, article accepté par 77 % des
votants.[VU]
(5) Titre du projet : " L'agriculteur, jardinier du paysage
? Production de paysage et représentations de la nature chez les
agriculteurs de l'Arc jurassien franco-suisse ", requête n°
12-49515.96.[VU]
(6) Touffes d'herbe non mangées par les
bêtes.[VU]
(7) L'ensilage permet une première coupe plus
précoce, vers la mi-mai, et donc une intensification de l'herbage
plus grande ; il est interdit de le donner aux vaches dont le lait est
destiné à la fabrication du fromage parce qu'il provoque des
fermentations non-désirables. [VU]
(8) Engrais composés : engrais où au moins
deux des trois principaux éléments nutritifs (azote, phosphore,
potasse) sont présents, par opposition au engrais simple où
un seul élément nutritif est présent.[VU]
(9) Il existe en tout 16 types officiels de SCE ; voir la
brochure éditée par le Service romand de vulgarisation agricole
à Lausanne : " Compensation écologique dans l'exploitation
agricole, conditions, contributions. " [VU]
(10) Par traditionnel, nous entendons un agriculteur dont
le système de références est quasi exclusivement
agricole.[VU]
(11) Notre enquête touchait aussi bien au Jura suisse
qu'au Jura français ; il est à noter que cette option " propre
en ordre " est également tout à fait présente chez certains
éleveurs français.[VU]
(12) Pourcentage par rapport aux 300 fiches PI d'agriculteurs
situés en zone de montagne 2 que nous avons dépouillées
pour l'année 1996.[VU]
[R]