Le Courrier de l'environnement n°40, juin 2000

Les éleveurs du Jura face à l'écologisation de leur métier

La politique agricole suisse en pleine mutation
Fragilisation du secteur agricole
Réactions et adaptations des éleveurs jurassiens à la nouvelle politique agricole
Pratiques autour des espaces marginaux
Logique d'éleveur…
…et logique écologique


[R] La politique agricole suisse en pleine mutation

Peu de secteurs économiques ont subi une transformation aussi radicale et rapide que celle que vit l'agriculture suisse depuis une dizaine d'années. Cette transformation touche aussi bien au contexte économique large de l'activité agricole qu'à toute l'identité du monde paysan. C'est bien à une transformation profonde du rôle dévolu à l'agriculture qu'on assiste. Jusqu'au début des années 1990, l'agriculture était un secteur très soutenu et privilégié de la politique intérieure suisse. Son rôle nourricier, pilier de l'indépendance nationale, était encore pleinement reconnu et encouragé par une politique de soutien des prix agricoles très forte. Mais, de 1990 à 1998, on observe une inversion complète de la politique agricole suisse. Pendant cette période, on passe en effet des deux tiers des dépenses agricoles consacrées au soutien des prix aux deux tiers consacrés aux paiements directs, notamment aux contributions écologiques. En région de montagne, les paiements directs représentent dans bien des cas l'entier de la consommation de la famille, ce qui signifie que l'outil de production, la ferme, et tout le travail investi à le faire fonctionner, ne rapportent littéralement plus rien.
Une première étape importante dans cette évolution est l'entrée en vigueur, en 1993, de deux ordonnances, l'une instituant les paiements directs (1), et l'autre, des contributions écologiques (2). Des modes de production plus respectueux de l'environnement vont dès lors pouvoir être reconnus et soutenus financièrement, comme la production intégrée. Ce nouveau mode de production a vite connu un grand succès : de 14% des agriculteurs suisses en 1993, on est passé à 73% en 1998, alors même que la participation se basait sur le volontariat. Il faut néanmoins préciser que, parallèlement, les prix agricoles n'ont cessé de chuter, rendant les contributions écologiques de plus en plus indispensables. Le cahier des charges (3) de la production intégrée était dès le départ très contraignant et impliquait l'entier de l'exploitation. Il n'était pas question d'introduire une mise en valeur à deux vitesses du domaine, avec d'un côté une extensification subventionnée, et de l'autre une surintensification, afin de répondre à la libéralisation des marchés.
En 1999, une nouvelle étape est franchie dans l'écologisation de l'agriculture suisse. Au premier janvier, entre en vigueur la nouvelle politique agricole, baptisée PA 2002, reposant sur une refonte de la loi sur l'agriculture. Dorénavant, tout paiement direct est lié à l'obligation de fournir les prestations écologiques requises (PER), qui reprennent intégralement le cahier des charges de la production intégrée. Celle-ci est donc devenue, en l'espace de six ans, le standard de production de l'agriculture suisse.

[R] Fragilisation du secteur agricole

L'introduction, puis la généralisation des paiements directs, qu'ils soient à caractère écologique ou social, aboutissent à une tertiarisation et à une écologisation de l'agriculture. L'ancien système soutenait le revenu paysan via le prix des produits agricoles. L'ampleur du soutien était ainsi peu visible à l'œil non averti. Avec les paiements directs, la transparence est inévitable et les montants en jeu tombent dans le domaine public.
Cette visibilité des aides accordées à l'agriculture entraîne une fragilisation de ce secteur car leur légitimité peut sans cesse être remise en cause, par le biais de la démocratie directe. C'est d'ailleurs une votation populaire (4) qui a abouti à la refonte de la loi sur l'agriculture et qui a imposé l'écoconditionnalité maximale des aides agricoles. Les montants en jeu autorisent également de plus en plus les autres milieux de la population à adresser des demandes multiples au monde paysan, demandes qui peuvent être parfois contradictoires.
Le rôle de gestionnaire du paysage est en passe de supplanter celui de producteur d'aliments, ce qui n'est pas sans poser de fortes questions au niveau de l'identité paysanne.
La tertiarisation et l'écologisation de l'agriculture sont globalement mal acceptées dans le monde paysan. Les paiements directs sont vus maintenant comme un mal nécessaire mais il n'est pas un agriculteur qui ne regrette l'ancienne politique où il était payé pour ses produits, " pour son bon lait et son bon fromage ". Autrement dit, le prix du produit récompensait le travail du paysan. L'agriculteur a beaucoup de peine à matérialiser les prestations pour lesquelles il est dorénavant aussi rétribué : biodiversité, paysage, gestion du territoire, vie sociale. Et donc être payé pour ces prestations revient à " être payé pour ne rien faire ". On perd le plaisir du travail bien fait, le prix n'étant plus lié directement au savoir-faire et à l'expérience : " On vendait une bête, on peut dire le double d'aujourd'hui. Ça faisait plaisir d'aller encaisser ce qu'on avait vendu à la boucherie. Et des fois la bête n'était pas trop en train, on lui donnait un petit peu de concentré pour encore refaire de la viande, la remettre en état. On avait du plaisir. Aujourd'hui, on la met comme elle est et, ma fois, ça rapporte ce que ça rapporte ".

[R] Réactions et adaptations des éleveurs jurassiens à la nouvelle politique agricole

Dans le cadre d'une recherche menée par l'Institut de géographie de l'université de Neuchâtel et financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (5), nous avons cherché à savoir comment les agriculteurs réagissaient à ces changements rapides et importants de leur métier. Nous nous sommes attachés notamment à la manière dont ils intégraient les obligations écologiques dans leurs pratiques agricoles.
Mais avant d'aborder cette problématique, il est nécessaire de décrire brièvement le système des pratiques agricoles.

Présentation du système type d'exploitation dans la zone d'enquête
Notre enquête s'est déroulée de part et d'autre de la frontière de l'Arc jurassien, dans le canton de Neuchâtel et dans le département du Doubs. Les agriculteurs de cette région partagent un même système d'exploitation, à savoir un système avant tout herbager, orienté prioritairement vers la production laitière.
La trilogie herbe-lait-vache est ici au cœur des pratiques. L'itinéraire des parcelles et la chronologie des interventions sur les prés et les pâtures sont centrées et organisées en fonction de l'herbe, de ses différentes caractéristiques et de sa croissance. Cette donnée fondamentale influence déjà les pratiques de fumure. Le fumier, par exemple, sera épandu principalement sur les prés de fauche, car il met beaucoup de temps à se décomposer et les bêtes n'aiment pas brouter une parcelle trop récemment engraissée, ou alors il pourra être épandu en automne sur les pâtures de printemps. Le purin, riche en azote rapidement assimilable, sera mis prioritairement sur les prés de fauche, après la première coupe, pour assurer le petit coup de fouet nécessaire à la repousse. Il peut être mis aussi plus tard dans la saison sur les pâtures. Les engrais azotés du commerce rempliront le même rôle. Les engrais de fond, riches en phosphore et en potasse, seront eux mis plutôt en automne.
La sortie des bêtes, les périodes de fauche, le travail de nettoyage des parcelles, suivent la même logique d'une mise en valeur optimale de l'herbe. Au printemps, la poussée de l'herbe est très forte et il s'agit de gérer au mieux cette véritable explosion de la végétation : " En mai, c'est l'enfer ! ". Différentes stratégies sont possibles : sortir au plus vite les vaches, faire un premier passage rapide sur toutes les parcelles, notamment les pâtures (" déprimage "), voire même faucher une partie des pâtures, en tous les cas les parcelles accessibles facilement.
Les troupeaux sortent vers la mi-mai, les génisses précédant de peu les vaches. Ils tournent sur différentes parcelles, dans un premier temps en général sur les prés de fauche proches de la ferme, qui auront ainsi le temps de repousser pour la première coupe. Puis les bêtes vont sur les pâtures, les génisses partant souvent sur des pâtures plus éloignées, puisqu'elles nécessitent moins de surveillance et, surtout, elles n'ont pas besoin d'être traites. Les foins se font dès la mi-juin pour les exploitations les plus précoces et, bien sûr, en fonction des conditions météorologiques. Ils s'étalent jusque vers la mi-juillet. Les regains interviennent 6 à 7 semaines plus tard. Après les regains, vers la fin août, les vaches viennent en général brouter la 3e coupe sur les prés de fauche. Enfin, entre la mi-octobre et fin octobre, les troupeaux rentrent pour l'hiver. On le voit, une rotation judicieuse se fait entre prés de fauche, pâtures, vaches et génisses. À la hiérarchisation du troupeau correspond une hiérarchisation des terres : aux vaches productives les bonnes parcelles, proches et bien fertilisées, puis les pâtures accessibles, qui reçoivent aussi en priorité les engrais de ferme, et aux génisses non-productives sont attribuées les parcelles plus éloignées, dont l'herbage est moins riche. Aux génisses est dévolue aussi la tâche de " finir " et de " nettoyer ", en fin de saison, les pâtures utilisées par les vaches. À noter également une gestion des parcs tout à fait différente entre les génisses et les vaches. Les génisses sont laissées " au large " sur leur pâture, c'est-à-dire qu'elles ont d'emblée toute la surface à disposition, et ceci pendant tout l'été, alors que les vaches effectuent des rotations dans des parcs, permettant ainsi un affourragement de meilleure qualité, où elles ont du " frais " tous les jours lorsque l'agriculteur va déplacer le fil électrique à l'intérieur du parc.
Outre la gestion de l'herbe proprement dite, à travers les fauches et les pâtures, différentes pratiques interviennent également au cours de la saison : passage de la herse en début de saison sur les pâtures pour égaliser le fumier de l'automne et étaler les taupinières, remonter les murs qui ont tendance à se défaire, gestion des mauvaises herbes telles que chardons ou gentianes, gestion des refus (6).
Autour de ce schéma de base, existent néanmoins différentes variantes. Bien sûr, il faut aussi relever des structures d'exploitation très différentes de part et d'autre de la frontière. Les exploitations neuchâteloises ont une surface moyenne de 35 ha alors que les exploitations du Doubs en ont grosso modo le double. Le nombre de vaches est de 20 pour les exploitations neuchâteloises et de 33 pour les exploitations du Doubs. Les agriculteurs français ont tendance à élever plus de génisses que leurs collègues suisses, bénéficiant encore de conditions de commercialisation favorables. Les agriculteurs neuchâtelois ont encore fréquemment une petite parcelle de terre ouverte, en général de l'orge, qui leur fournit une partie des aliments concentrés qu'ils donnent aux vaches.
Les Français ont renoncé depuis longtemps à cultiver des céréales, les aides publiques ne les y incitant pas non plus, contrairement à ce qui se passe en Suisse. Au niveau des chiffres exprimant un rapport d'intensité au niveau de la production, les agriculteurs français sont légèrement plus extensifs que les Suisses. Ceci s'exprime notamment par la quantité de lait fournie à l'hectare, inférieure d'environ 10% dans le Doubs. Mais il faut relever un point important concernant les exploitations du Doubs. Même si au niveau de la charge globale de bétail à l'hectare, elles sont très comparables aux exploitations neuchâteloises de par leur taille, elles ont des conditions d'exploitation plus différenciées, avec la présence de parcelles plus marginales et plus éloignées.
Ainsi, la mise en valeur du domaine va être également plus modulée en fonction des caractéristiques topographiques et agronomiques des parcelles. Cela signifie que l'on assiste fréquemment à une mise en valeur des terres à deux vitesses sur le même domaine : les bonnes terres sont très intensifiées, pour ne pas dire surintensifiées, alors que les terres marginales, par exemple les anciens communaux, sont délaissées et risquent l'enfrichement. On peut passer ainsi d'une charge à l'hectare de 0,2 UGB (unité gros bétail) pour les terres plus ou moins abandonnées, à près de 3 UGB pour les bonnes terres proches de la ferme et de la fosse à purin ! C'est bien d'ailleurs cette problématique qui a amené la mise sur pied de l'opération agri-environnementale concernant les estives du Jura et qui cherche à encourager le maintien des espaces ouverts, voire le débroussaillage et la remise en état d'espaces déjà refermés.
Une autre différence significative, relevant du contexte régional, est le fait que tous les agriculteurs français rencontrés se situent en zone de fabrication du comté et qu'ils ont donc à respecter un cahier des charges précis pour pouvoir bénéficier d'un prix du lait plus attractif. Une des contraintes est évidemment l'interdiction de faire de l'ensilage d'herbe (7) et entraîne donc une première coupe plus tardive, donc une mise en valeur plus extensive des fourrages. Une autre contrainte concerne l'épandage de purin, interdit pendant la période de pâture des vaches. Et, enfin, le comté est indissociable de la race Montbéliarde, vache à la fois résistante et bien adaptée aux conditions rudes du Jura, mais dont les performances laitières n'en sont pas moins très bonnes.
Les agriculteurs du Doubs que nous avons rencontrés ont en général une identité plus axée sur la performance technique que les agriculteurs neuchâtelois. Ils ont un discours sur le lait et la moyenne de troupeau plus intensif que les Suisses. Ils recherchent plus systématiquement à avoir de l'herbe jeune, courte, " qui trait ", et ceci tout au long de la saison. Ils sont plus attentifs à maîtriser l'explosion de la végétation au printemps, notamment avec la pratique du déprimage qui est fortement répandue chez eux alors qu'un seul agriculteur neuchâtelois nous en a parlé. Il n'est pas rare non plus qu'ils fauchent une parcelle de pâture s'ils voient que les vaches vont être débordées, ce qui est également quasi inconnu chez nous.
Une autre pratique très révélatrice de cette course à l'herbe jeune est le recours très fréquent au gyrobroyeur, sorte de tondeuse à pâture, qui est utilisé quasi après chaque passage des vaches pour éliminer les refus, pour " nettoyer " et donc pour favoriser au maximum la prochaine repousse. Le risque d'une telle pratique est qu'elle peut à terme modifier la composition botanique des pâtures, qui se rapprochera de celle d'un pré de fauche, avec une diminution des plantes qui résistent au piétinement. Cette pratique a une incidence très forte sur l'effet paysager. Elle entraîne un déplacement des limites paysagères de l'intérieur à la périphérie du domaine. En effet, les limites prés-pâtures sont de moins en moins visibles, par contre, les limites pâtures-périphérie sont très marquées.
Les agriculteurs neuchâtelois ont un recours beaucoup plus modéré à cette technique : en général ils nettoient une fois leurs pâtures en fin de saison ou, comme on l'a dit précédemment, ils laissent aux génisses le soin de le faire. Ils mettent en avant le fait que les vaches savent bien aussi ce qu'il leur faut et qu'en fin de saison, elles aiment bien ronger ces vieilles herbes. En général, ils ne sont pas trop favorables au fait que les vaches n'aient toujours que de la jeune herbe car ils ont peur qu'elles " viennent clair ", autrement dit qu'elles aient la diarrhée. Ainsi, deux options s'affrontent autour de la gestion de ces refus : d'une part, le discours laitier performant, qui cherche à avoir toujours de la jeune herbe et qui fait donc une chasse systématique aux refus, et un discours disons plus zootechnique, où l'état général de la vache est important et où l'herbe jeune et riche en azote doit être équilibrée par une herbe plus vieille et riche en cellulose.
Il est aussi tout à fait intéressant de relever des différences de pratiques au niveau du choix des engrais. Les agriculteurs du Doubs ont beaucoup plus souvent recours à des engrais composés (8) que les agriculteurs neuchâtelois. Ils n'aiment pas utiliser de l'azote " pur " sous forme par exemple d'ammonitrates, ils craignent ainsi de tout " brûler ". Ils utilisent donc des " complets ", autant comme engrais de fond que comme engrais azoté après une coupe. On aboutit ainsi souvent à des surcharges de dosage au niveau du phosphore, sans parler de l'apport pléthorique de potasse, heureusement moins dommageable pour l'environnement. Nous avons fait des approches de bilan de fumure et nous avons pu en effet constater que la situation de l'autre côté de la frontière rappelle tout à fait la situation qui régnait dans le Jura neuchâtelois avant l'entrée en vigueur de la production intégrée, où les agriculteurs avaient eux aussi systématiquement recours à des engrais complets.
Depuis, ils ont changé leurs pratiques et utilisent plus fréquemment des engrais simples tels que nitrates, qui amènent donc seulement ce qui est nécessaire (azote), lorsque c'est nécessaire (juste après une coupe).

Tableau I. Les quatre types de SCE les plus fréquents
Contraintes agronomiques Contributions ha en 1996
Date de la première fauche Fumure
prairie peu intensive
pâturage boisé
pâturage extensif
prairie extensive
15 juillet (a)
non
non
15 juillet
limitée
limitée
interdite
interdite
450.- / ha (b) (290 €)
non
non
700.- / ha (450 €)
406
282
204
59

a. Le 15 juillet est la date imposée pour la zone enquêtée ; en région de plaine, elle est fixée au 15 juin.
b. Les montants indiqués dans le tableau correspondent à ceux octroyés dans la zone d'enquête ; ils sont plus importants en zone de plaine, respectivement 650 et 1 500 francs par hectare (416 et 960 €).
Source : dépouillement de 300 fiches d'agriculteurs neuchâtelois inscrits en production intégrée.

Choix des surfacesde compensation écologique
Dans la problématique de l'écologisation des pratiques agricoles, un des sujets qui nous intéressaient particulièrement était le choix des surfaces de compensation écologique (SCE), une des obligations, comme on l'a vu, de la production intégrée, puis maintenant de PA 2002. À l'époque de nos entretiens, l'agriculteur devait consacrer 5% de la surface de son domaine aux SCE. Ces SCE visent à préserver une certaine diversité biologique ainsi qu'une diversité paysagère. Le choix de ces SCE va nous renseigner sur la manière dont l'agriculteur conçoit son métier et son identité d'éleveur. Va-t-il se limiter aux 5% réglementaires ou ira-t-il plus loin dans son implication en faveur de l'environnement et, surtout, quels types de SCE va-t-il choisir ? En effet, la palette est large (9) et implique des différences non-négligeables sur le plan des contraintes agronomiques, ainsi que sur le plan des compensations financières.
Cette problématique du choix des SCE était importante pour nous dans la mesure où elle se situe à l'interface des pratiques et des représentations puisqu'elle nous révèle jusqu'où l'agriculteur est prêt à aller dans l'irruption du " sauvage " et du " chenil " dans ses parcelles.
Première constatation : sur les 16 types de surface de compensation écologique proposés, seuls quatre types étaient choisis massivement :
1 - la prairie peu intensive (PPI) est la plus utilisée ; sur les 300 dossiers d'inscription pour la production intégrée que nous avons dépouillés, on a une moyenne de 1,4 ha de PPI par exploitation, pour l'année 1996 ; les exigences liées à ce type de SCE sont le respect d'une date de fauche imposée, la limitation dans la fumure (pas d'azote minéral, ni de purin), la pâture est autorisée dès le 15 septembre ;
2 - la prairie extensive (PESH) est utilisée de manière homéopathique, en moyenne 0,2 ha par exploitation ; les exigences agronomiques sont plus fortes : aucune fumure, date de fauche imposée, pâture autorisée dès le 15 septembre ;
3 - le pâturage boisé représente en moyenne 1 ha par exploitation ; les contraintes agronomiques sont faibles et correspondent à un usage raisonné et traditionnel du pâturage ; seul l'engrais azoté minéral est interdit ;
4 - le pâturage extensif est utilisé sur 0,7 ha en moyenne ; par rapport au pâturage boisé, il implique une contrainte supplémentaire : interdiction de toute fumure.
On constate donc que le type de SCE qui vient en tête au niveau de la surface déclarée est la prairie peu intensive, c'est-à-dire un type qui cumule contributions et restrictions agronomiques pas trop sévères. Ensuite nous avons le pâturage boisé qui ne reçoit aucune contribution mais qui n'implique pas non plus de contraintes agronomiques particulières. En queue de classement viennent les deux types les plus contraignants au niveau agronomique, impliquant notamment une interdiction totale de fumure, avec ou sans contributions.
Nous avons comparé ces chiffres avec la situation en 1999, avec l'entrée en vigueur de PA 2002.
On constate, d'une part, une évolution positive du taux déclaré de SCE, avec une moyenne qui passe de 9 % par exploitation à 12%, mais, d'autre part, une tendance affirmée de changement de types de SCE.
On assiste à un transfert des types contraignants au niveau agronomique vers des types moins contraignants, notamment de la prairie peu intensive vers le pâturage boisé. La prime a donc été jugée pas toujours suffisante par rapport à la diminution des rendements et de la qualité des fourrages. Cette évolution est très intéressante d'un point de vue ethnologique. Elle conforte l'analyse de la logique de l'éleveur que nous faisons plus loin, où l'adaptation des nouvelles contraintes au système antérieur se fait selon un processus plus de résistance que d'adhésion.

[R] Pratiques autour des espaces marginaux

Les espaces marginaux sont des espaces interstitiels du domaine, tels que talus, bords de champs, lisières, etc., qui n'ont pas de véritable valeur économique. Mais c'est bien parce qu'ils ne sont pas un enjeu fort sur le plan de la gestion du domaine qu'ils nous renseignent sur des enjeux plus symboliques. Ils vont nous parler de la relation de l'éleveur à son métier, de ses représentations identitaires. Nous les avons aussi appelés " espaces de liberté " car ce sont les seuls qui échappent au contexte lourd des contraintes macro-économiques et où l'agriculteur est donc libre de ses choix au niveau des pratiques.
Les pratiques liées à ces espaces interstitiels du domaine sont très révélatrices de la représentation idéale que se fait l'agriculteur de son métier et de son identité. On peut observer trois grands types de pratiques (voir fig. 1,
ci-dessous) :
- pratiques liées à une identité agricole " traditionnelle (10)" ;
- pratiques liées à une identité d'éleveur performant ;
- pratiques liées à une identité agricole plus ouverte sur la société globale.
Pour ce qui est du modèle traditionnel, il est très important de maintenir tous les espaces du domaine propres et entretenus. Ainsi, les bords de mur, les lisières ou encore les haies sont l'objet de soins méticuleux, quitte à avoir recours encore à la faux, symbole parfois cruel du changement de statut sur l'exploitation : " Quand j'étais petit, la faux c'était pour moi ; maintenant, c'est le père qui fait, moi j'ai d'autres choses à faire ", commente un jeune agriculteur qui a repris la ferme de son père. La rentabilité d'une telle pratique ne se pose pas, c'est l'honneur du paysan qui est en jeu dans la présentation de son domaine : " On dit bien qu'on signe un peu son caractère dans son travail ". L'aspect esthétique d'une telle pratique est aussi très fortement mis en avant : " Je fauche mes bords à la faux parce que c'est quand même plus propre, sinon ça reste et, honnêtement, c'est pas beau, parce que dans le moment vous vous en apercevez pas mais quand l'herbe jaunit alors que vous avez de beaux regains qui poussent à côté… ". Les agriculteurs prenant à cœur de soigner ces espaces se sentent de plus en plus incompris et certains pratiquent même une sorte d'autodérision lorsqu'ils commentent leur choix : " Et oui, nous on aime faire bien propre, jusqu'à maintenant on travaillait comme des bons petits Suisses et puis, maintenant, on doit les laisser ces bords, alors on va en faire une décharge de la Suisse ".
Derrière cette ironie, se cache un certain désarroi face à l'identité valorisée jusqu'ici et qui se trouve en porte-à-faux avec les nouvelles orientations de la politique agricole. Ces agriculteurs admettent plus ou moins implicitement qu'ils font partie de l'arrière-garde, de l'ancienne génération, celle qui a appris à " nettoyer, à faire bien propre " et ils essaient de transmettre ce goût de la chose bien faite à leurs fils. Mais certains se demandent s'ils ont raison de vouloir transmettre ce genre de valeur : " J'ai été mal habitué. […] C'est très mal ça, aujourd'hui, car il y en a beaucoup qui ne le font plus, qui en ont vraiment rien à foutre, mais ils sont plus heureux que ceux qui sont trop maniaques, nous dès qu'on voit un caillou dans un champ, on peut pas s'empêcher d'y aller ". Certains encore regrettent que les jeunes n'aient plus autant ce goût du propre et associent cela à notre société d'abondance, où on a trop de terres, où on est trop gâtés. C'est donc aussi un aspect moral qui se cache derrière ces pratiques d'entretien : " Une fois par année, je fauche mes bords de mur à la faux, il faut le faire, il faut y aller ".
Cette option très " propre en ordre " dans la gestion du domaine est très présente chez les agriculteurs plus âgés de notre échantillon (11). Mais elle existe aussi chez certains jeunes qui reprennent le flambeau et qui adhèrent aux valeurs des générations précédentes.

1. Modèle traditionnel
Idéal : gommer au maximum les espaces-frontières (associés au " chenil ") ; obligation quasi morale de les maintenir propres.

2. Modèle performant
Idéal : valoriser au mieux les bonnes terres ; sinon contrôler les espaces-frontières.

3. Modèle polyréféré
Idéal : les espaces-frontières peuvent être reconnus, voire valorisés, pour leurs qualités écologiques.

Figure 1. Relations entre nature sauvage et nature cultivée
L'idéal est en grisé

Les agriculteurs appartenant au modèle " performant " sont plus jeunes et ont en général de grands domaines. Ils sont plus présents du côté du Doubs. Pour eux, les espaces de liberté ne représentent pas un enjeu identitaire important. Ils n'ont plus le temps de " s'amuser à ça ". Leur logique identitaire est plus axée sur la performance en tant que telle, et leurs pratiques répondent à un calcul économique de rentabilité où le bilan temps de travail / bénéfice est important. Ils s'en occuperont lorsque cela est nécessaire pour des raisons de qualité d'herbage ou lorsque la surface des bonnes terres est directement menacée. Ils reconnaissent qu'" il faut bien quand même faire quelque chose " mais ils auront une toute autre gestion. Ils préféreront y aller carrément un bon coup tous les 8 à 10 ans, plutôt que de perdre du temps chaque année. Cette citation résume à elle seule cette option " économique " dans la gestion des espaces de liberté : " J'ai plus le temps de faire les bords à la faux et puis même pour gagner quoi je veux dire, les vaches, de toutes façons, l'automne elles vont les trouver ces vieilles herbes, je vais laisser 10 ans et puis si au bout de 10 ans je vois qu'il y a trop de buissons qui ont poussé je vais tout couper et puis terminer, je laisserai pas les buissons venir dans mon champ mais je m'amuserai pas tous les ans à nettoyer le bord du mur, vous voyez ce que je veux dire ".
Enfin, il existe une troisième catégorie d'agriculteurs qui ont des pratiques assez modulées sur ces espaces marginaux. En fait d'agriculteurs, il faudrait tout aussi bien parler d'agricultrices, car les trois seules femmes cheffes d'exploitation de notre échantillon et une quatrième co-exploitante font partie de ce groupe, ce qui est déjà en soi une constatation importante. Ces agriculteurs et agricultrices rejoignent sur bien des points le groupe " performant " dans le sens qu'ils ne sont pas préoccupés outre mesure par l'aspect propre et soigné de leurs parcelles périphériques. Mais ils vont plus loin que ce groupe. En effet, non seulement ils ont une gestion assez libre de ces espaces marginaux, mais ils leur reconnaissent en outre une certaine utilité, écologique notamment : " Sur ces murgiers [NDLR : tas de pierres au bord des champs, résultant de leur épierrement, souvent colonisés par des arbres, arbustes…], il y a souvent des arbres où les oiseaux peuvent aussi avoir des baies à manger, donc il ne faut pas tout supprimer ça non plus, il y a des belettes qui s'enfilent dedans, elles vont manger des campagnols ". Les buissons ne sont pas systématiquement combattus : " Des buissons, il y en a l'un ou l'autre, des épines, de tout temps il y a eu des noisetiers qui penchent sur le mur. Mais ça on ne va pas tout massacrer les noisetiers, c'est mal fait. Il n'y a plus rien à ce moment-là ". De plus, les buissons sont aussi parfois les alliés involontaires des bêtes : " Ces épines noires, c'est magnifique, et puis ça gratte le dos des vaches et ça devient tout fleuri dans 2 ou 3 semaines ". On peut reconnaître une certaine beauté à ces espaces momentanément délaissés : " Depuis 2 ans, à la première coupe, je touche plus rien, je suis au tracteur, les talus ils restent, je les fauche au bord, mais j'entends ça reste, ça devient tout jaune, ça verse, ça vient pas beau, mais entre-temps on a eu une période avec des fleurs, c'est super joli ". Cette appréciation esthétique est tout à fait surprenante. Elle se heurte en effet totalement à la vision du groupe traditionnel qui ne peut voir du beau que là où il y a de l'ordre. Les agriculteurs et les agricultrices de ce groupe ont intégré dans leurs pratiques des valeurs plus globales, qui dépassent le cadre de références agricole strict.

[R] Logique d'éleveur…

À travers l'étude fine du choix des SCE et des pratiques autour des espaces de liberté, il nous intéressait de dégager la logique de l'éleveur sous-jacente. Par rapport au choix des SCE, on peut relever un double mécanisme : un mécanisme de simplification et un mécanisme d'optimisation agro-économique. En effet, près de 90% des agriculteurs (12) ne déclare qu'un ou deux types de SCE sur les seize qui existent au total. Il semblerait donc bien qu'ils cherchent à remplir cette contrainte de manière la plus simple et la plus rapide possible. D'autre part, le choix des surfaces dédiées aux SCE nous renseigne sur la place que l'agriculteur est disposé à leur octroyer sur son domaine, place aussi bien physique que symbolique. Les SCE sont avant tout choisies sur des parcelles qui sont déjà marginales et sous-valorisées aux yeux de l'agriculteur : parcelle éloignée, parcelle non mécanisable, parcelle dont le potentiel agronomique est faible (ombre, qualité des sols, pente).

Ainsi, l'antériorité des pratiques est un facteur déterminant dans le choix des parcelles. Quelques exemples entendus lors de nos entretiens : " On a pris dans le marais, justement une de ces zones qui donnait pas trop ", " On a un crêt sur l'endroit, on peut pas y aller avec le tracteur, de toutes façons un crêt qui était maigre, alors je l'ai automatiquement passé en prairie extensive ", " Parce que c'est un coin qu'on faisait toujours à la fin, alors on a dit il va très bien pour ça et puis c'est tout ". On l'aura compris, l'agriculteur vise à remplir la contrainte " SCE " de manière à perturber le moins possible son système d'exploitation. Dans ce système, il est absolument inconcevable de transformer une surface bien située et productive en surface de compensation écologique : " C'est vrai qu'on ne met pas nos coins plats devant la maison, ça c'est clair ". Ceci serait une hérésie sur le plan agronomique, puisque ce serait un choix qui impliquerait une perte de fourrage maximale, mais aussi sur le plan symbolique. Les bonnes terres ont un statut historique et patrimonial particulier. En effet, de tout temps, elles ont été l'objet de toutes les attentions ; ce sont les terres que les ancêtres ont défrichées en premier, qu'ils ont aménagées, qu'ils ont épierrées, qu'ils ont continuellement cherché à améliorer. Les bonnes terres sont encore tout imprégnées de la sueur des ancêtres. Dès lors, les extensifier reviendrait à nier le travail séculaire des anciens, à nier sa propre filiation d'éleveur.
Le système de référence de l'éleveur s'organise autour d'un cycle " herbe-lait-vache ", où une bonne herbe est une herbe qui " trait ", qui fait produire la vache. Cette bonne herbe, valorisée, est incompatible aux yeux du paysan avec une herbe produite par une surface de compensation écologique, et la compensation financière n'est pas toujours jugée suffisante : " Avec cette date limite de fauche, on voit quand même la différence entre le premier foin et le dernier, c'est énorme, il y a pas de miracles, la prime, elle remplace pas tout ". Bref, la fleur ce n'est pas de l'herbe. Pour le paysan il s'agit donc de remplir l'obligation " SCE " en perturbant le moins possible ce cycle. L'objectif de biodiversité est évacué car il n'entre pas dans le système de références de l'agriculteur. Il n'a pour lui littéralement pas de sens.

Tableau II. Type et répartition des surfaces de compensation écologique (SCE) en fonction de la productivité laitière

Moyennes
Lait/vache* NB/cat. SAU âge PN pâture UGB/ha % PPI % pesh % boisé % ext % SCE
1
2
3
4

5
(vide)
9
78

114
52
19
32,17
35,10
37,02
43,68
51,17
22,79
53,00
47,13
45,81
45,77
42,11
44,96
15,48
18,81
21,28
22,44
28,68
11,94
13,21
13,75
12,78
16,76
15,20
8,88
0,75
0,79
0,84
0,75
0,70
0,76
5,91 %
5,06 %
3,69 %
3,52 %
3,52 %
8,20 %
0,10 %
0,67 %
0,45 %
0,61 %
0,17 %
2,19 %
0,24 %
2,88 %
1,62 %
1,73 %
1,95 %
5,00 %
2,08 %
1,35 %
1,92 %
1,22 %
1,91 %
2,05 %

8,62
10,51
7,79
7,38
7,69
17,59

Total 272 37,19 46,06 20,32 13,56 0,79 4,47 % 0,66 % 2,24 % 1,66 %

9,30

*1 = < 5 000 kg                                                                                                        PPI : prairie peu intensive
2 = 5 000 à 5 500 kg                                                     Les 4 types principaux de SCE       pesh : prairie extensive
3 = 5 500 à 6 000 kg                                                                                                 boisé : pâturage boisé
4 = 6 000 à 7 000 kg                                                                                                   ext : pâturage extensif
5 = > 7 000 kg                                                                                                          PN : prairie naturelle                            (vide) = catégorie d'agriculteurs qui ne
commercialisent pas de lait : 25 agri. au total

Cette opposition entre " herbe qui trait " et " herbe extensive " ressort de manière éclatante lorsqu'on compare les types et le pourcentage de SCE entre exploitations à forte production laitière et les exploitations dont la production laitière est plus modeste (voir tab. II, ci-dessus).
Les 19 exploitants qui dépassent les 7 000 kg de lait par vache et par année sont ceux qui déclarent le moins de pourcentage de SCE au total. De plus, ce sont ceux qui font l'usage le plus limité de la prairie extensive, qui est le type de SCE le plus contraignant au niveau agronomique. Ce sont des agriculteurs plus jeunes, dont l'exploitation est plus grande que la moyenne. Ils se reconnaissent dans une identité d'éleveur performant. A l'inverse, les agriculteurs dont la moyenne laitière est plus basse (entre 5 000 et 5 500 kg de lait par vache), déclarent un pourcentage de SCE substantiellement plus élevé et, surtout, sont prêts à choisir des types plus contraignants, comme la prairie extensive dont ils déclarent quatre fois plus de surface que les agriculteurs très productifs. Enfin, les agriculteurs qui ne commercialisent pas du tout de lait, principalement des agriculteurs qui font de la vache allaitante pour la production de viande, ont des pratiques au niveau des SCE totalement différentes. Ils atteignent 17% de SCE sur leur domaine, et ils déclarent 12 fois plus de prairie extensive que les éleveurs productifs.
A partir de ces différentes observations, on peut dégager une logique plus globale : à la hiérarchisation des terres correspondent une hiérarchisation des pratiques et une hiérarchisation des bêtes.
Ainsi les bonnes terres feront l'objet de pratiques intensives, que cela soit au niveau de la fumure ou de l'intensité des coupes, destinées avant tout à mettre en valeur le potentiel des " bonnes bêtes ", à savoir les vaches en production. A l'inverse, les mauvaises terres seront plus ou moins délaissées, on ne prendra pas la peine d'amener des engrais sur des parcelles distantes de plusieurs kilomètres ou très en pente. On y mettra les génisses, voire les vaches taries qui rejoignent momentanément le troupeau non-productif. " Un coin qui est bien posé, on va pas bringuer chez les paysans et puis mettre un murgier là au milieu, j'estime que où on peut cultiver faut cultiver, où on peut pas cultiver qu'on mette les bêtes et si on peut pas mettre les bêtes que ça reste, ça c'est juste ". Au cœur de cette classification des terres agit une pensée récurrente : les bonnes terres doivent être travaillées, ce serait un gâchis impardonnable de ne pas le faire. Cela relève d'une obligation morale, voire même quasi religieuse : ce qui nous a été donné, il est de notre devoir de le faire fructifier. " Quand la terre est bonne, qu'elle donne quelque chose aux hommes, faut en profiter, bon faut pas en abuser non plus, faut profiter, faut la travailler, et là je trouve un peu exagéré d'aller remettre des arbres là au milieu, pour embêter tout le monde ".

[R] …et logique écologique

On peut l'affirmer sans détour : aucun agriculteur que nous avons rencontré n'adhère au paradigme écologique de la biodiversité et à son corollaire, l'extensification des pratiques. Nous entendons par là qu'aucun agriculteur n'effectue des choix sur son exploitation en référence explicite et préalable à des valeurs écologiques. Au contraire, ces choix se font selon un système de valeurs agro-économiques, qui appartient au système de références endogène de l'agriculteur. Nous l'avons vu en ce qui concerne les surfaces de compensation écologique, les choix sont dictés par l'antériorité des pratiques agricoles.
C'est bien parce qu'une parcelle est déjà extensive à bien des égards qu'elle passera du côté des coins qu'on accepte de " laisser ". Néanmoins, il existe des agriculteurs plus sensibles que d'autres au discours de la protection de la nature. Est-ce que cela signifie pour autant qu'ils ont un autre système de références que les autres ? À notre sens, la réponse est négative. Nous formulons l'hypothèse suivante pour expliquer ces différences de pratiques : les agriculteurs les plus écologiques dans leurs pratiques sont ceux qui effectuent la classification la plus précise de leurs parcelles et qui ont les pratiques les plus différenciées en fonction de cette classification. Autrement dit, ce sont des agriculteurs qui mènent jusqu'au bout la logique de la hiérarchisation des terres que nous avons évoquée plus haut. Ils connaissent précisément le potentiel agronomique de leurs parcelles et donc le coût en terme de travail de leur mise en valeur optimale. À cette différenciation agronomique, ils répondent par une mise en valeur " à la carte ". Dans cette logique de hiérarchisation des pratiques intervient donc aussi un calcul économique : l'agriculteur a plus intérêt à extensifier les mauvaises terres et à toucher une prime pour cela que d'essayer de les intensifier alors que le potentiel agronomique est insuffisant : " J'ai mis en prairie peu intensive un pré difficile à travailler, y a de la pente, des marais, donc pour moi pas d'utilité d'aller fumer à outrance un pré comme ça, et puis on prend le foin et le regain qui vient, tout va bien, dans une exploitation où y a assez de fourrage, y a pas de raison d'aller… Autant mettre ça dans les 5%, toucher la prime et prendre le fourrage qui vient, c'est ça, et en plus ça fait grand bien au petit ruisseau qui la traverse, c'est pas inintéressant quelque part pour la nature… ".
Évidemment que dans cette logique, la topographie générale de l'exploitation est une donnée primordiale. Les agriculteurs les plus écologiques sont ceux aussi qui bénéficient d'assez grands domaines avec des parcelles dont le potentiel agronomique est effectivement différencié. Il est clair aussi qu'un agriculteur devant produire 100 000 kg de lait sur 25 ha n'aura pas la même réaction face à l'extensification préconisée de l'agriculture que celui qui peut produire la même quantité de lait sur 50 ha.
On le voit, les deux logiques, agronomique et écologique, peuvent parfois se rencontrer. Mais il demeure un problème de fond. Les protecteurs de la nature, à force renfort de listes rouges d'espèces menacées de disparition, cherchent avant tout à extensifier et à écologiser précisément les " bonnes terres ". En Suisse, c'est ainsi la zone du Plateau qui est vue comme un vrai désastre écologique, pas seulement, il est vrai, à cause de l'agriculture. Le but serait à terme d'aboutir à 10, voire 15%, de surfaces de compensation écologique dans cette zone. Dans les autres zones agricoles, il serait également souhaitable, du point de vue des défenseurs de la nature, d'améliorer, d'une part, la qualité de ces surfaces de compensation écologique et, d'autre part, de les placer de manière plus judicieuse, à une échelle régionale, afin de se rapprocher de l'idéal des réseaux écologiques. Des incitations financières à la qualité devraient d'ailleurs être introduites en Suisse dès 2001. Se posera alors de manière aiguë un délicat problème de négociation et de dialogue, car la logique écologique se heurtera de plein fouet à la logique agronomique. Une paysanne l'a clairement déclaré : " Si on commence de venir nous dire où il faut mettre ces coins, ce sera le début de la guerre ".

Valérie Miéville-Ott, ethnologue, a travaillé six ans en tant que conseillère agricole dans le canton de Neuchâtel ; elle a publié notamment :
Le travail de la paysanne à l'exploitation. 1988, Station fédérale de recherche en économie d'entreprise et en génie rural, Tänikon. Rapport interne, 54 p.
La formation professionnelle de la paysanne : réalité et ambiguïté. 1989. Économie et sociologie rurales, 1/1989, 5-21.
Le sapin c'est notre palmier : représentations du paysage chez les agriculteurs du Jura neuchâtelois (Suisse). 1996. UTINAM, 19, 79-99.
Une ethnologue aux champs. 1996. Tsantsa, 1, 87-95. (dossier consacré à : " Quelles pratiques pour l'anthropologie ? ")
Krajobraz w wyobrazeniach rolników. 1998. In Andrzej Kaleta, Christian Giordano & Yvonne Preiswerk : Socjologia wsi w swajcarii. Torún : Uniwersytet Mikolaja Kopernika.
Deux adresses internautiques :
- celle d'un journal agricole romand où se trouve un résumé fort utile de toute la législation agricole suisse : www.agrihebdo.ch
et celle de l'Institut de Géographie de l'université de Neuchâtel : www.unine.ch/uer/uer_geographie.htm

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Notes

(1) Ordonnance sur les paiements directs (OPD) du 23 avril 1993, Conseil Fédéral.[VU]
(2) Ordonnance sur les contributions écologiques (OCEco) du 23 avril 1993, Conseil fédéral.[VU]
(3) Les principaux points du cahier des charges sont les suivants : bilan de fumure équilibré (apports en azote et en phosphore ne devant pas dépasser les besoins effectifs de plus de 10%), 5% (7% à partir de 1998) de la SAU (surface agricole utile) consacré aux surfaces de compensation écologique (prairie extensive, haies, bosquets, vergers haute tige, etc.), assolement régulier, protection des sols par une couverture appropriée, utilisation ciblée des produits de traitement des plantes, détention respectueuse des animaux. [VU]
(4) Votation du 9 juin 1996 proposant un nouvel article constitutionnel sur l'agriculture, article accepté par 77 % des votants.[VU]
(5) Titre du projet : " L'agriculteur, jardinier du paysage ? Production de paysage et représentations de la nature chez les agriculteurs de l'Arc jurassien franco-suisse ", requête n° 12-49515.96.[VU]
(6) Touffes d'herbe non mangées par les bêtes.[VU]
(7) L'ensilage permet une première coupe plus précoce, vers la mi-mai, et donc une intensification de l'herbage plus grande ; il est interdit de le donner aux vaches dont le lait est destiné à la fabrication du fromage parce qu'il provoque des fermentations non-désirables. [VU]
(8) Engrais composés : engrais où au moins deux des trois principaux éléments nutritifs (azote, phosphore, potasse) sont présents, par opposition au engrais simple où un seul élément nutritif est présent.[VU]
(9) Il existe en tout 16 types officiels de SCE ; voir la brochure éditée par le Service romand de vulgarisation agricole à Lausanne : " Compensation écologique dans l'exploitation agricole, conditions, contributions. " [VU]
(10) Par traditionnel, nous entendons un agriculteur dont le système de références est quasi exclusivement agricole.[VU]
(11) Notre enquête touchait aussi bien au Jura suisse qu'au Jura français ; il est à noter que cette option " propre en ordre " est également tout à fait présente chez certains éleveurs français.[VU]
(12) Pourcentage par rapport aux 300 fiches PI d'agriculteurs situés en zone de montagne 2 que nous avons dépouillées pour l'année 1996.[VU]

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