1. Le constat d'une agriculture marginalisée à
promouvoir
2. Le péri-urbain à sa juste place
3. Quelques éléments de conclusion
Bibliographie
[R] 1. Le constat d'une agriculture marginalisée à promouvoir
.1. Les enjeux de l'agriculture péri-urbaine
L'enjeu alimentaire et économique
L'enjeu et la réalité de l'implication des urbains dans les
activités de production agricole doivent être replacés
dans le contexte africain, caractérisé par une explosion
démographique, un développement de la pauvreté en milieu
urbain, et des systèmes de transport ville-campagne souvent
dégradés.
En Afrique, l'accroissement de la population des villes est
particulièrement rapide, comme nous le montre de manière frappante
l'étude des perspectives à long terme de l'Afrique de l'Ouest
(Snrech, 1994). Ainsi, de 1930 à 2020, la population totale de l'Afrique
de l'Ouest sera passée de 45 à 430 millions d'habitants et
la population urbaine sera passée de 2 à 270 millions
d'habitants.
Les données présentées dans les différentes
études disponibles (2) donnent
des pourcentages de 10 à 80% d'urbains impliqués dans
l'agriculture. Par exemple, à Luzaka, près de 45% des 648
ménages interrogés en 1992-1993 cultivaient des jardins (Drescher,
1994). Dans deux quartiers de Harare, capitale du Zimbabwe, les
quatre-cinquièmes des ménages interrogés tiraient une
partie de leur alimentation de leurs jardins (Drakakis-Smith, 1991).
A Dar es Salaam, en 1988, 20% des citadins étaient impliqués
dans l'agriculture, ce qui correspondait aux chiffres de 1967 (Bryceson,
1991)(3) . Au Congo, 5% des Brazzavillois
étaient recensés dans le secteur agricole en 1984. A Bangui,
en 1988, 10% des chefs de ménage et 20% des femmes étaient
agriculteurs d'après une enquête portant sur 2000 ménages
(Villien, 1988). Les activités pratiquées sont les cultures
vivrières, les légumes, les fruits et l'élevage, sans
que l'on ait une appréciation claire de leur importance relative.
Notons d'ailleurs que la plupart des travaux disponibles s'intéressent
aux cultures vivrières et aux légumes, bien que l'on puisse
parfois glaner des chiffres sur les activités d'élevage : 130
000 poulets et 15 000 petits ruminants à Bamako, 30 000 chèvres
et moutons à Bobo-Dioulasso (SPORE, 1991).
Les facteurs clés des flux migratoires entre campagne et ville sont
d'ordre économique, cependant la situation de l'emploi en ville est
critique. En Afrique, il n'y a pas eu développement d'un secteur
secondaire, et la situation de l'emploi en ville est encore très
dépendante de la fonction publique. Or celle-ci a subi de fortes coupes
budgétaires sous l'effet des programmes d'ajustement structurel mis
en place dans les années 80. La pauvreté se développe
en milieu urbain. Alors qu'en 1988, un tiers de la population au-dessous
du seuil de pauvreté vivait en milieu urbain, cette proportion devrait
atteindre 57% en l'an 2000 (Hussain, 1990).
Dans un tel contexte, des travaux d'ordre socio-politique mettent l'accent
sur l'enjeu de l'implication des urbains dans l'agriculture, afin de :
- réduire les dépenses d'alimentation ; en 1990, les ménages
de la moitié des plus grandes villes des pays en développement
dépensaient plus de la moitié de leur revenu moyen en nourriture
; des enquêtes de la fin des années 1980 au Kenya, à
Bamako, à Dar es Salaam, ainsi qu'en Égypte, montraient que
les ménages urbains pauvres consacraient entre 60 et 90% de leur revenu
en alimentation (Mougeot, 1993) ;
- générer des revenus par la vente des produits.
Les effets positifs de l'implication des urbains dans l'agriculture sont
soulignés par nombre d'auteurs, même si des données
précises sur l'impact en termes de revenus et de consommation sont
rarement disponibles. Comme l'analyse est souvent focalisée sur un
nombre limité de quartiers de la ville, l'agriculture d'auto-consommation
est surtout mise en évidence plutôt que l'agriculture
commercialisée. D'après Streiffeler (1993), produire pour sa
propre consommation est d'ailleurs la première motivation des urbains
impliqués dans l'agriculture, ce qu'il appuie par les chiffres suivants.
A Kampala, en Zambie, 70% ne cultivaient que pour l'auto-consommation, 23%
pour l'auto-consommation et la vente, et 7% pour la vente de légumes.
A Nairobi en 1987, 70% produisaient seulement pour leur consommation, et
30% vendaient une partie de leur récolte - le nombre de producteurs
vendant plus de la moitié de leur récolte représentant
13%. A Kisangani, au Zaïre, en 1987, 63% des agriculteurs produisaient
à la fois pour l'auto-consommation et la vente.
L'enjeu pour l'environnement
Outre le foncier, les hommes et les marchés destinataires, les intrants
utilisés participent également à la spécificité
de l'agriculture urbaine et péri-urbaine, ce qui a des conséquences
importantes en termes d'environnement. Les besoins élevés en
matière organique de la plupart des productions maraîchères
ont conduit au développement d'une activité de recyclage des
déchets urbains, contribuant à préserver le milieu de
vie des citadins : ordures ménagères à Brazzaville,
eaux usées à proximité de Dakar et Tunis, fumier
d'élevages à Bangui et Bissau, drêches de brasserie à
Brazzaville, composts de déchets d'abattoir près de Thiès,
au Sénégal. Cependant, l'absence de contrôle des conditions
d'emploi de ces déchets peut être à l'origine de pollutions
graves et de nuisances pour la santé des consommateurs. Par ailleurs,
l'utilisation mal raisonnée des pesticides rendus nécessaires
par le développement de nouvelles spéculations peut avoir des
impacts négatifs marqués sur l'environnement : résidus
sur les productions, pollution des nappes phréatiques.
D'une manière générale, l'impact positif de l'agriculture
urbaine sur l'environnement est relevé par nombre d'auteurs, mais
cet impact est rarement mesuré (voir notamment, Swindell, 1988, Smit
et Nasr, 1992). Comme pour les pays développés, l'effet en
termes de paysage urbain et de tampon face à la pollution, notamment
sonore, est souligné. Enfin, elle économise des carburants
pour le transport par rapport à la production rurale
(4) . Ses effets sur l'érosion peuvent
être positifs ou négatifs: positifs lorsque l'agro-foresterie
ou l'arboriculture en terrasse stabilise les pentes (Smit et Nasr, 1992),
mais négatifs si les défriches contribuent à l'érosion
(Fehler et al., 1988; Mazambani, 1982) (5) .
Notons également qu'en Afrique de l'Est, aux temps
de la colonisation, la culture de maïs était interdite par les
autorités parce que considérée comme source de paludisme.
1.2. Les obstacles au développement du péri-urbain
La pression foncière
Les travaux des géographes s'intéressent aux conséquences
de la proximité de la ville sur l'utilisation de l'espace. La ville
est décrite comme moteur de développement d'activités
agricoles à sa périphérie (voir en particulier Ninnin,
1994), mais cette périphérie est également
présentée comme lieu de marginalisation de l'espace agricole
au profit de l'espace urbain. L'interaction entre forces " centripètes
" et " centrifuges " détermine un zonage particulier de l'espace en
fonction de la distance à la ville.
Van der Berg (1984) en Zambie s'est intéressé aux " franges
rurbaines " (rurban fringes), qu'il définit comme les espaces situés
entre la ville et la campagne où le foncier est caractérisé
par un état transitoire où il n'y a pas d'avantage évident
de son mode d'utilisation (agricole ou non agricole). Les forces centrifuges,
qui déterminent le retrait de l'usage agricole du sol au
bénéfice d'usages urbains, correspondent à l'installation
d'usines, de maisons d'habitation pour des urbains ou des ruraux en quête
d'un emploi en ville. La concurrence pour le foncier entre usages agricoles
et non agricoles affecte tous les types de terrains, car même les terrains
marécageux peuvent être drainés en vue d'être
construits, et la bonne terre agricole peut avoir favorisé le
développement d'infrastructures de desserte, qui attirent l'immobilier.
Le retrait des usages agricoles du péri-urbain au bénéfice
de la construction est favorisé par des politiques foncières
ambiguës de la part des autorités. Une cohabitation tendue entre
droits coutumiers et droits constitutionnels aggrave la précarité
de la propriété foncière agricole. Les modes d'accès
au foncier agricole sont divers : installation par le gouvernement ; paiement
d'une somme forfaitaire ou d'un loyer à un propriétaire
coutumier... ou combinaison de ces formes. Une installation sans aucune
procédure préalable peut également avoir été
observée. Dans tous les cas, aucune procédure ne protège
de l'expulsion. L'expulsion peut avoir lieu après qu'une offre
intéressante ait été faite au propriétaire coutumier
par un urbain qui veut construire sur le terrain. Elle peut être
déclenchée par les autorités municipales pour aménager
le terrain (par exemple, pour une route). Une compensation peut être
accordée à l'agriculteur, mais rarement au prix du marché
(Swindell, 1988). D'ailleurs, les agriculteurs peuvent contribuer eux-mêmes
au processus en faisant construire sur leurs propres
terrains (6) .
D'autres forces centrifuges, effets indirects de la croissance urbaine, sont
observées dans toutes les villes : les risques de vols très
élevés, qui peuvent décourager la production de
légumes de haute valeur ajoutée ; la compétition pour
l'eau et également l'érosion que peut entraîner la
construction de maisons sur des pentes cultivées.
D'après Van der Berg (1984), la conversion de la terre agricole en
terre urbaine en périphérie des villes africaines est
irrémédiable et procède par les étapes suivantes.
A l'agriculture rurale, de rente ou d'auto-consommation, succèdent
différents types de maraîchage. Le maraîchage est suivi
de la " jachère sociale " (social fallow), c'est-à-dire une
situation dans laquelle une utilisation du foncier disparaît bien avant
que la suivante ne la remplace. La jachère sociale conduit à
la construction. Le maraîchage péri-urbain est donc
considéré par Van der Berg comme un mode transitoire d'utilisation
du foncier.
Des politiques défavorables
Le manque de protection du foncier et l'ambiguïté des droits
fonciers conduisent les autorités à marginaliser les
activités de production agricole. Le manque de données sur
cette agriculture, son caractère informel, parfois saisonnier, et
enfin, le partage des fonctions entre administrations impliquées dans
l'urbanisme et dans l'agriculture, sont d'autres facteurs impliquant qu'une
attitude claire vis-à-vis de ces activités soit rare. Même
en Zambie, où le Président Kauda déclarait en 1972 que
les " 450 000 urbains de Lusaka doivent faire pousser leurs propres légumes
et céréales ", les agriculteurs urbains cultivent sur des terrains
sur lesquels ils n'ont pas de maîtrise foncière légalement
reconnue (Jaeger et Huckabay, 1984).
D'autres motifs sont également évoqués pour justifier
des mesures parfois extrêmes. C'est ainsi le cas de Bafoussam, dans
l'Ouest du Cameroun, où sous prétexte d'hygiène, le
maire a fait couper tout le maïs et saisir tous les animaux domestiques
(SPORE, 1991).
En résumé, l'agriculture urbaine et péri-urbaine est
une activité d'une importance capitale pour les revenus et l'alimentation
des urbains dans un contexte de fort déséquilibre
démographique entre ville et campagne et de paupérisation du
milieu urbain. C'est aussi une réalité, puisque de 10 à
80% des urbains se consacrent à l'agriculture, pour l'auto-consommation,
mais aussi pour la vente. La question de la contrainte foncière est
particulièrement importante. Cette contrainte, que les efforts des
politiques devraient diminuer, est plutôt aggravée par leur
ambiguïté, voire leur attitude négative.
[R] 2. Le péri-urbain à sa juste place
La protection et la promotion de l'agriculture péri-urbaine
soulèvent plusieurs questions. L'intérêt à utiliser
l'espace urbain pour l'immobilier est si fort que l'on peut se demander
légitimement s'il ne serait pas économiquement plus justifié
d'approvisionner les urbains à partir de sources d'approvisionnement
plus lointaines. L'analyse des sources d'approvisionnement actuelles des
consommateurs urbains permet d'obtenir des éléments de
réponse à cette question.
Par ailleurs, il semble nécessaire de mieux cerner les tendances
d'évolution de l'agriculture péri-urbaine. Les travaux
précités décrivent essentiellement une force de
déclin, la pression foncière, aggravée par l'action
gouvernementale, et une force d'expansion, la motivation des urbains à
acquérir alimentation et emploi. Cependant, d'autres variables,
historiques, peuvent faire évoluer les systèmes péri-urbains
et une approche systémique au niveau de l'exploitation agricole permet
d'en rendre compte. Ce type d'analyse, que mène le CIRAD, permet
d'apprécier l'impact relatif des différentes variables de
contraintes et d'opportunités sur la reproductibilité
économique des systèmes adoptés. Les travaux ont porté
sur les filières d'approvisionnement en légumes de Brazzaville,
Bangui, Antananarivo, Bissau, Garoua, Maroua et Dakar. Nous présentons
ci-dessous quelques résultats des travaux sur Brazzaville (dont la
plupart sont assez représentatifs des autres situations urbaines).
2.1. L'approvisionnement par le péri-urbain est-il efficace par
rapport à d'autres sources ?
La consommation : enjeu de la diversité, de la régularité
et de la qualité (7)
Rappelons qu'en Afrique sub-saharienne, et plus particulièrement en
Afrique centrale, un certain nombre de légumes fait partie de la base
végétale des urbains. A Brazzaville, les légumes
représentent 15% des dépenses, les quantités
consommées (33 kilos par habitant et par an) sont importantes même
si elles restent en-deça des niveaux recommandés par la FAO
(75 kilos par habitant et par an). Les légumes les plus consommés
sont : le koko (Gnethum africanum), les feuilles de manioc, les
légumes-feuilles locaux (amarantes, morelles, etc., appelées
brèdes), le gombo, la tomate-sauce et l'oignon. Leur fréquence
de consommation excède trois fois par semaine, pour tous les types
de ménage. Les autres légumes, en particulier les légumes
de type tempéré, sont caractérisés par des
fréquences de consommation plus faibles et une forte sensibilité
aux variations de prix et de revenu. Les légumes de type
tempéré les plus consommés sont le chou et la laitue.
Les expatriés (environ 2 000 sur une population totale d'1 million)
ne consomment que des légumes de type tempéré.
Les consommateurs signalent des manques de disponibilité saisonnière
des légumes, de quatre à six mois, accompagnés de fortes
augmentations de prix. Cette situation est aggravée par la faiblesse
des reports entre légumes. Les légumes font
généralement défaut aux mêmes périodes
de l'année : pleine saison des pluies pour les légumes-fruits
; fin de saison sèche pour les légumes-feuilles. La substitution
dans l'alimentation entre produit frais et produit transformé est
faible. Par exemple, les ménages préfèrent le mélange
tomate fraîche-concentré de tomate au concentré de tomate
seul.
L'efficacité des systèmes d'approvisionnement à satisfaire
les consommateurs urbains doit être jugée à l'aune de
deux critères-clés : la diversité des légumes
proposés et la régularité de l'approvisionnement.
L'exigence de fraîcheur favorise l'origine " péri-urbaine "
pour les légumes-feuilles et les légumes de type
tempéré. Par contre, les longs trajets subis par la tomate
ne sont pas trop pénalisants en termes de qualité, si on la
définit par rapport aux préférences effectives des
consommateurs.
Des entretiens informels conduits auprès des ménagères
brazzavilloises suggèrent une certaine méfiance vis-à-vis
des légumes produits dans les jardins de la ville avec utilisation
d'ordures ménagères, mais cette méfiance n'est pas
rédhibitoire à leurs achats.
La liaison consommation-production : les systèmes
d'approvisionnement (8)
La liaison entre la consommation et la production s'effectue essentiellement
par les marchés, même si l'auto-consommation ne doit pas être
négligée. A Brazzaville, le pourcentage de ménages
possédant un jardin est de 25%, et l'équivalent en valeur
monétaire de l'auto-consommation représente de 1 à 40%
des dépenses selon les ménages.
Même si une fraction des urbains aisés s'approvisionne auprès
des supermarchés, le mode de commercialisation des légumes
prépondérant est l'achat sur les marchés de détail
de Brazzaville. Des enquêtes effectuées sur ces marchés
ont mis en évidence la forte complémentarité dans
l'approvisionnement, en termes de produits et de saison, entre deux types
de zones de production : les zones péri-urbaines et les zones
rurales.
La segmentation du marché des légumes en termes d'origine des
produits a conduit à une spécialisation des ventes selon les
catégories suivantes :
- les légumes-feuilles : amarante, ciboule, chou chinois, morelles,
oseille de Guinée ;
- les légumes-fruits locaux : tomate dite ordinaire (de type cerise),
piment, aubergines locales, gombo ;
- les légumes de type tempéré : aubergines violettes,
chou, concombre, haricots verts, tomates couteau, carottes ;
- le koko ;
- l'oignon (9) .
Les légumes-feuilles et les légumes de type tempéré
proviennent pour l'essentiel des jardins situés dans la ville et à
sa proche périphérie (moins de 10 km des limites de la ville).
Entre 80 et 90% des détaillantes s'approvisionnent auprès des
productrices du péri-urbain, directement au champ ou sur des marchés
de gros informels. Les chaînes de vente sont très courtes :
les producteurs - ou un membre de leur famille - sont détaillants
dans 20% des cas. Les relations de confiance et de fidélité
entre producteurs et commerçants sont très fortes : femmes
à majorité (plus de 90% des détaillantes), même
groupe ethnique (Kongo), et fréquemment du même ménage
(dans 20% des cas). On peut parler d'une véritable intégration
entre activités de production et de commercialisation.
Figure 1. Schéma simplifié de
l'approvisionnement de Brazzaville en légumes
(1) distance par rapport au centre de
Brazzaville
Les légumes-fruits de type local, c'est-à-dire la tomate ordinaire,
le piment, les aubergines locales et le gombo, proviennent pour 90 à
100% des détaillantes des champs des zones rurales du sud du pays
(dans un rayon de 200 km à l'Ouest de Brazzaville). Les détaillantes
s'approvisionnent auprès de grossistes aux points de rupture de charge
des camions et des trains. Ces grossistes achètent auprès des
producteurs ruraux toute une gamme de produits vivriers, le manioc
représentant la principale source de leurs revenus. Ici encore les
liens de confiance et fidélité entre producteurs et
commerçants sont forts.
Les systèmes de culture varient selon les zones de production. Les
champs ruraux sont caractérisés par une production de légumes
extensive et non spécialisée :
- association sur une même parcelle de légumes, manioc et autres
cultures vivrières (maïs, arachide, etc.) ; les légumes
sont semés à la volée ou autour des buttes de manioc
;
- pas d'apport d'intrants ;
- culture itinérante, avec une jachère d'environ cinq ans ;
- culture pluviale ;
- production dominée par les légumes-fruits locaux, au premier
rang desquels la tomate.
Les producteurs ruraux s'alimentent à partir de leurs productions
et tirent de la vente des cultures vivrières et des légumes
la trésorerie nécessaire à l'achat de biens de consommation
courante (bougies, pétrole, etc.).
A Brazzaville et à sa proche périphérie, l'agriculture
est le fait d'environ un millier de producteurs, en majorité des femmes
(de 80 à 90%), résidentes à Brazzaville. L'analyse des
systèmes de production et commercialisation a conduit à la
mise en évidence de quatre types principaux
(10) :
- Type I : exploitations très limitées par le foncier (moins
de 400 m² de surface utile) ;
- Type II : exploitations aux contraintes foncières modérées
(entre 400 et 700 m² de surface utile) ;
- Type III : exploitations sans contrainte foncière, avec le
maraîchage comme activité principale (plus de 700 m² de
surface utile) ;
- Type IV : exploitations sans contrainte foncière, en poly-activité
(plus de 1 000 m² de surface utile).
Les invariants des systèmes de culture sont les suivants :
- culture de légumes sur planche rectangulaire ;
- apport de matière organique ;
- arrosage ;
- implication à temps plein dans l'activité.
Les systèmes de culture comportent des variations dans les
caractéristiques suivantes :
- type de légumes cultivés : légumes-feuilles de cycle
court (moins d'un mois), légumes-feuilles de cycle long; légumes
de type tempéré ;
- type de matière organique utilisée : ordures
ménagères, fumier d'élevage, drêches de brasserie
;
- recours à l'achat d'intrants : semences, engrais; pesticides ;
- type d'arrosage : manuel à partir de puits, gravitaire à
partir de motopompe et tuyaux.
La diversité des systèmes de culture permet un approvisionnement
diversifié des marchés (voir fig . 1, ci-dessus).
La comparaison du prix des produits est difficile du fait de l'éventail
des productions. Cependant on peut comparer la décomposition des prix
entre production et consommation. En milieu rural, les conditions de transport
dégradées peuvent conduire à certaines situations
d'oligopoles par les commerçants (voir notamment Moumbélé,
1990). Il faut compter environ 4 heures en saison sèche pour gagner
par camion des villages producteurs situés à une centaine de
kilomètres de la ville et le voyage est parfois impossible en saison
des pluies. Le coût et le temps de transport renchérissent les
prix. Alors que pour les productions péri-urbaines les prix passent
environ de 1 à 2 entre production et consommation, ils passent de
1 à 3 pour les légumes des villages ruraux, de 20 à
80% de la marge commerciale étant absorbée dans les coûts
de transport (Moustier, 1990).
En conclusion, les systèmes de culture ruraux et les systèmes
de culture péri-urbains approvisionnent les villes en légumes
différents. Ceci résulte essentiellement des avantages comparatifs
suivants :
- avantage du péri-urbain pour les légumes périssables
et pour les légumes de type tempéré pour lesquels
l'accès aux intrants et à l'appui technique est plus facile
en milieu urbain ;
- avantage des zones plus distantes des centres urbains pour les produits
à faible marge dont la qualité ne pâtit pas des longs
trajets, et pour lesquels la production en extensif intéresse plus
les ruraux que la production en intensif n'intéresse les urbains.
2.2. Les tendances d'évolution du péri-urbain
Afin de déterminer les variables clés de l'évolution
des systèmes péri-urbains, nous avons mené des analyses
historiques de l'évolution de la production et du commerce à
destination des villes.

Marché de Pitoa
(Nord-Cameroun)
Au Congo, la production et l'échange de légumes existaient
bien avant l'installation coloniale
(1880)(11) . Il s'agissait alors surtout d'une production
de polyculture vivrière assez similaire à celle que l'on trouve
actuellement dans les villages du sud du pays. Les légumes étaient
autoconsommés et les surplus commercialisés avec une monnaie
locale sur des marchés très actifs. Contrairement à
certains pays comme le Nigéria, de grands centres urbains n'étaient
pas développés avant l'implantation coloniale. Celle-ci a eu
un rôle déterminant dans la croissance de centres de consommation,
dont ont su très vite tirer partie les producteurs du sud du pays.
Ceux-ci se sont installés près de Brazzaville dans les années
1900 pour approvisionner la ville en manioc et légumes locaux.
Avec le développement des infrastructures de transport dans les
années 1930 entre Brazzaville et Pointe-Noire (route et chemin de
fer), la production et la commercialisation des cultures vivrières
villageoises pour le marché de Brazzaville ont été fortement
stimulées (Balandier, 1955).
Les femmes résidentes à Brazzaville ont également poursuivi
des activités de production vivrière à la
périphérie de la ville. Ainsi, en 1957, le cinquième
des femmes résidentes du quartier Bacongo cultivait des champs de
polyculture vivrière (Jeannin, 1972).
L'installation coloniale a également eu un rôle déterminant
dans la diffusion de techniques culturales pour une production de légumes
spécialisée, avec semences et engrais importés d'Europe
et fumier d'élevage. Ces techniques avaient été introduites
par des expatriés - fonctionnaires, missionnaires, réfugiés
asiatiques - avant tout pour satisfaire leur propre besoin de consommation
en légumes de type tempéré. Les Congolais employés
sur les jardins des colons se sont progressivement installés à
leur compte et ont commercialisé les légumes pour la
clientèle européenne. En 1957, on comptait 737 maraîchers
pour une population totale de 95 000 Brazzavillois dont 6 000 Européens.

Étal de légumes à Antananarivo
(Madagascar)
C'est finalement la pression foncière qui a imprimé les
caractéristiques actuelles des systèmes de production
péri-urbains. De 1937 à 1957, la population passe de 20 000
à 90 000 habitants, pour atteindre 200 000 habitants en 1970. Dès
les années 1950 le foncier se monétarise ; une parcelle de
400 m² se négocie 10 000 Fcfa alors que le salaire des
manuvres est de 350 Fcfa par mois (Berton, in CIRAD/AGRICONGO, 1991),
même si, officiellement, la terre appartient à l'état.
Les champs de polyculture vivrière sont alors constamment repoussés
à la périphérie. La production maraîchère
se maintient car elle nécessite des terrains moins importants, mais
elle connaît un certain nombre d'évolutions : - elle ne s'adresse
plus seulement à la clientèle européenne. Celle-ci ne
s'élevait qu'à 2 000 en 1984, soit 0,3% de la population totale
; les productions des maraîchers sont alors vendues à la fois
à la clientèle européenne des marchés du centre
ville et des supermarchés, ainsi qu'à la clientèle
congolaise des autres marchés ;
- tout en conservant ses traits hérités de l'initiation coloniale,
elle intègre les espèces de type local, ainsi que de nouvelles
sources de matière organique - notamment, les ordures
ménagères ;
- elle s'est différenciée en attirant des urbains
défavorisés, surtout depuis les années 50 où
la situation de l'emploi s'est dégradée à Brazzaville
;
- sur le long terme, elle décline numériquement du fait de
la pression foncière : on ne compte aujourd'hui qu'un millier de
maraîchers alors que la population a presque décuplé
depuis 1957. A Talangai, périmètre de 28 ha, principal fournisseur
en légumes de la ville, ce sont environ 6 ha qui ont été
perdus pour le maraîchage entre 1975 et 1985 par l'installation successive
d'une école, d'une brasserie, d'un hangar d'entreprise, et même
d'une plantation de manioc pour un groupe politique.
Cependant, ce mouvement de déclin n'est ni linéaire ni
irréversible, et les autorités jouent un rôle clé
pour l'enrayer. Par exemple, dans les années 1960, deux
périmètres d'un total de 60 ha furent attribués par
les autorités à 200 Congolais maraîchers expulsés
de Kinshasa pour des raisons politiques. Récemment, c'est environ
700 maraîchers qui doivent être installés par le
ministère de l'Agriculture et le projet Agricongo sur un nouveau
périmètre de 70 ha. Les autorités du ministère
ont négocié l'achat de ce terrain avec les chefs coutumiers,
ce qui garantit un accès au terrain plus durable que si l'État
avait usé de son droit " officiel " de propriété
foncière. Cette action correspond à une prise de conscience
de l'importance de l'activité maraîchère en termes de
revenus et d'approvisionnement.
Jardin à Pointe-Noire (encadré par l'ONG Caritas)
La stabilisation du maraîchage à proximité de la ville
est d'autant plus nécessaire que l'état de dégradation
du système de transport empêche une production rurale de
légumes de se développer, exception faite de la tomate ou du
piment, pour lesquels l'état de fraîcheur n'est pas trop
déterminant.
Cette analyse montre que les variables suivantes ont joué un rôle
clé dans l'évolution des systèmes d'approvisionnement
de Brazzaville :
1) la pression foncière, dont les effets peuvent être accrus
ou atténués par l'action de l'État ;
2) l'évolution de la consommation urbaine, en termes de population,
mais aussi de type de consommateurs (Européens/nationaux) et de niveau
de vie ;
3) l'état des infrastructures reliant la ville à son
arrière-pays agricole ;
4) la situation de l'emploi en milieu urbain ;
5) l'implantation d'une population européenne et asiatique en milieu
urbain, diffusant des techniques culturales nouvelles.
Ces variables ont modifié les sources d'approvisionnement en légumes
de la ville, mais elles ont surtout induit une transformation des systèmes
de culture. Cette transformation ne constitue pas, pour le péri-urbain,
une évolution régulière vers l'intensification. Il y
a historiquement intensification liée à la pression foncière
et à l'implantation des Européens. Ceci se traduit par la culture
spécialisée de légumes, avec matière organique
et arrosage, au lieu de la culture de manioc réalisée de
façon extensive sans intrants. Cependant, en-deça d'un seuil
de surface, l'activité ne peut intéresser que des urbains aux
perspectives d'emploi très limitées, et l'apport d'intrants
diminue. Les citadins urbains peuvent tirer partie de très faibles
surfaces pour cultiver des légumes-feuilles qui ne nécessitent
pas le recours à des intrants coûteux et permettent d'assurer
la trésorerie nécessaire aux besoins essentiels du ménage.
Le caractère très périssable de ces produits expliquent
que les commerçants préfèrent s'approvisionner dans
les jardins péri-urbains plutôt qu'en milieu rural. C'est
plutôt sur les grandes surfaces que l'on trouve des stratégies
d'intensification (utilisation de semences adaptées, pesticides, recours
à la main-d'uvre), ce qui peut sembler paradoxal. Si des innovations
de type production " hors sol " ne sont pas développées, c'est
qu'elles n'ont pas encore fait leur preuve sur le plan de la rentabilité
des investissements.
[R] 3. Quelques éléments de conclusion
Cet article aborde la question du développement de l'agriculture
péri-urbaine en Afrique selon trois perspectives :
a) la perspective spatiale, qui s'intéresse aux conséquences
de la proximité de la ville sur l'utilisation de l'espace. La ville
est décrite comme moteur de développement d'activités
agricoles à sa périphérie, mais cette périphérie
est également présentée comme un lieu de marginalisation
de l'espace agricole au profit de l'espace urbain ;
b) la perspective socio-politique, qui s'intéresse à l'implication
des urbains dans la production agricole et à l'importance de ces
activités pour le bien-être de ces populations. La
nécessité sociale d'un appui politique aux agriculteurs urbains
est soulignée, alors que la tendance actuelle serait à une
marginalisation de ces acteurs par la pression foncière et les politiques
;
c) la perspective systèmes de production et d'approvisionnement des
villes, dans laquelle le CIRAD apporte une contribution plus spécifique.
L'accent est mis sur différents types de systèmes de
production/commercialisation dans cet approvisionnement, notamment sur la
part prise par les systèmes péri-urbains, mais aussi ruraux,
généralement plus extensifs.
L'évolution historique de ces systèmes est également
considérée. L'analyse de l'évolution historique du
maraîchage péri-urbain et la comparaison de différentes
situations urbaines ont permis d'infirmer des hypothèses d'évolution
linéaire vers le déclin ou l'expansion.
La pression foncière, la disponibilité en intrants et la diffusion
de techniques culturales nouvelles favorisent le passage d'une production
de polyculture extensive à une production de légumes
spécialisée avec apport d'intrants. Mais au sein de la population
de maraîchers urbains et péri-urbains, le niveau d'intensification
par apport d'intrants est fonction de la disponibilité en foncier,
en capital, de l'aptitude à prendre des risques et de l'accès
au marché.
Nous tenons à souligner que ces résultats s'inscrivent dans
une synthèse en cours. Des travaux complémentaires pourraient
être menés :
- un travail en agronomie qui compare les aptitudes des systèmes
péri-urbains et ruraux à fournir différents types de
légumes au marché urbains à différentes
périodes de l'année ;
- un travail en économie déterminant les coûts
d'opportunité du foncier et de la main-d'uvre entre usages agricoles
et non agricoles en milieu urbain ;
- un suivi des stratégies d'épargne et d'investissement des
producteurs pour mieux apprécier la capacité de développement
d'activités productives par le maraîchage péri-urbain
;
- des travaux de cartographie et télédétection pour
mesurer la transformation de l'espace péri-urbain.
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