Le Courrier de l'environnement n°45 février 2002

l'adieu sans regret aux pommiers hautes tiges en Bretagne
rencontres avec dix familles d'agriculteurs autour de Rennes

L'histoire de l'activité cidricole en Bretagne
Trois générations d'agriculteurs d'une même famille
Les pommiers hautes tiges entre indifférence et nostalgie active ou passive
La pomme : une affaire de spécialistes…
En conclusion

Références bibliographiques


Jadis revenu des exploitations situées à la périphérie de Rennes, le pommier n'a pas échappé aux assauts répétés de la politique de rentabilité agricole orchestrée depuis plus de cinquante ans par les autorités françaises. Bien que longtemps dressé en symbole, le pommier haute tige se voit aujourd'hui renvoyé à un simple fait folklorique que seul l'amour de quelques passionnés peut encore défendre. Pour une majorité d'agriculteurs, en effet, la profonde détérioration des débouchés de la filière cidricole et le manque de main d'œuvre mobilisable en période de récolte expliqueraient cette disparition en cours. Pourtant, au-delà de la simple dépréciation économique, le pommier est en fait victime d'une véritable rancœur de la part de certains de ses propriétaires. Profondément enraciné dans leur histoire personnelle, ce sentiment résulterait d'abord du caractère rebutant des journées de ramassage des pommes.
Ce travail qu'ils jugent à présent d'un autre âge leur apparaît impensable à réhabiliter même en envisageant l'émergence de nouveaux débouchés dans cette filière. Faute de remplacement, on peut donc légitimement s'interroger sur le devenir de ces vergers traditionnels et sur leur probable disparition. Toutefois, cette disparition ne sonnerait peut-être pas le glas du pommier sur ce territoire, car un redéploiement s'amorcerait actuellement sous forme de vergers basses tiges. C'est précisément du fait de ce double processus de disparition et de restructuration qu'une analyse de la perception et des représentations associées au pommier est nécessaire pour pouvoir envisager leur devenir dans l'agglomération de Rennes.

[R] L'histoire de l'activité cidricole en Bretagne

Si la Bretagne ne peut revendiquer le berceau de l'activité cidricole en France, elle n'en demeure pas moins une terre de pommes et de pommiers. Le cidre trouvait ici toute sa légitimité car il permettait à une région dont les conditions climatiques ne pouvaient satisfaire les exigences de la vigne, de produire une boisson alcoolisée pour le quotidien. L'isolement relatif de la Bretagne renforçait encore son ancrage puisqu'il n'y avait pas d'autre boisson bon marché. Le cidre restait donc pour l'essentiel circonscrit dans ses bassins de production et sa commercialisation ne franchissait guère les limites des départements. Ce seront les malheurs successifs du vignoble français - l'oïdium en 1848, le mildiou en 1870 et, surtout, le phylloxéra en 1900 - qui en démocratiseront la consommation et amèneront l'essor sans précédent des vergers à pommes sur le territoire national. Or, la fuite en avant de la production nationale de cidre - elle quadrupla en trente ans, passant de 4 millions d'hectolitres en 1870 à plus de 14 millions en 1900 (1) - paraissait d'autant plus fragile qu'elle reposait sur une conjoncture particulière. L'effacement provisoire des vins de table soutenait ainsi artificiellement cette activité dont les destinées lui échappaient dorénavant. Après une période d'euphorie - créations massives de vergers -, les agriculteurs ont manifesté une volonté de pérenniser leurs plantations et de les enrichir par l'introduction constante de nouvelles variétés dont ils attendaient de meilleures qualités agronomiques et/ou gustatives.
En plein âge d'or (1930) - la production bretonne atteignait 18 millions d'hectolitres -, la reprise de l'activité viticole mit un terme à l'expansion de la cidriculture, annonçant les prémisses d'une mort brutale. Les difficultés rencontrées pour résoudre cette crise d'excédents structurels - la durée nécessaire pour prétendre à une production optimale avoisine les vingt ans - furent à la hauteur de la détermination de l'État à réduire massivement les superficies consacrées aux pommiers. Les primes à l'arrachage données en 1953 puis les restructurations foncières concrétiseront alors cette politique qui conduira à la disparition prématurée de 75% des pommiers à cidre en Bretagne. Déjà lourdement affecté par l'évolution de l'agriculture, le pommier ne sera pas épargné par la tempête de 1987 qui, en une nuit, en fauchera encore près d'un tiers (2). Si l'on considère maintenant que l'élimination par l'âge frappe en moyenne 5% des pommiers et que les opérations de replantations en haute tige sont rares, nous pouvons qu'être des plus pessimistes quant aux chances de maintien de ce motif paysager (3) dans l'espace agricole breton.


Figure 1. Évolution comparée des productions de vin et de cidre
En millions d'hectolitres.
En bleu clair : vin en France ; en rouge foncé : cidre en France ; en blanc : cidre en Bretagne.
Source : Agreste, Syndicat national des industries cidricoles.

Le site d'étude : l'agglomération de Rennes
Jusqu'à ces dernières décennies, l'Ille-et-Vilaine occupait la première place de la production de cidre en France, position qu'elle défendait depuis Charles X. Le cidre, comme le beurre, le lait ou les légumes, constituait alors la base du régime alimentaire de la population bretonne. Au début du siècle dernier, la consommation moyenne de cidre dans le pays de Rennes dépassait les 500 litres par an et par personne, d'où la grande importance économique de la filière. La mise en verger des terres autour de Rennes devenait alors un gage de prospérité pour des exploitations agricoles déjà largement tournées vers la ville. L'ampleur de la demande (4) contribua même à faire émerger une véritable culture du pommier avec ses règles et ses coutumes.
en effet, peu d'arbres ont eu une place aussi importante dans le paysage agricole et dans la culture populaire. Le pommier était certainement l'arbre auquel la population accordait le plus grand intérêt et le plus grand soin. Une attention quotidienne s'imposait pour espérer une récolte abondante, bien qu'elle ne soit jamais assurée d'une année sur l'autre car on observait des phénomènes d'alternance. Cette incertitude encourageait alors le développement de croyances, de superstitions et de dictons spéculant sur les récoltes à venir. Dans le pays de Rennes, par exemple, il était encore fréquent au début du XXe siècle de frotter les pommiers avec des feuilles de chêne ou de mettre dans les branches un brin de verveine… Aujourd'hui, si ces pratiques ont totalement disparu, un beau soleil la veille de Noël, l'abondance de glands ou le brouillard pendant l'Avent sont encore interprétés comme autant de signes avant-coureurs d'une année pommeuse même si chacun convient que " tout ce qui est fleur n'est pas pomme ".
Mais, contrairement à la Normandie, l'autre grand foyer cidricole, le discours progressiste d'après-guerre faisant du pommier l'ennemi du développement agricole connut une large adhésion en Bretagne. Alors qu'en Normandie, on tentait de s'adapter aux aléas du marché, les agriculteurs bretons se sont eux résignés à tourner la page de cette activité jadis si prospère. Malgré son enracinement manifeste dans la culture locale - les fermes bretonnes vivaient véritablement au rythme de la production de cidre -, les agriculteurs ont accepté la disparition des pommiers sur leur territoire. Les étiquettes lithographiées confirment bien cet ancrage, cette filiation entre les Bretons et leur cidre. Il constituait même un élément majeur des représentations sociales couramment associées à l'image de la région et à sa population. Cette culture du cidre ne pouvait être négligée dans le choix du site d'étude. C'est pourquoi, nous avons sélectionné cinq communes de l'agglomération de Rennes (5).

[R] Trois générations d'agriculteurs d'une même famille évoquent l'histoire de leurs pommiers

Les conditions de l'enquête
Comprendre l'évolution du regard porté sur le pommier à travers trois générations d'agriculteurs d'une même famille s'avère aussi délicat qu'attachant à aborder. L'évaluation de la sensibilité au paysage ou à ses motifs implique une attention de tous les instants que seul l'entretien semi-directif enregistré sur bande audio peut prétendre discerner. Or l'enregistrement de ces interventions, base nécessaire à l'exploitation des données, suscite souvent de l'embarras voire des réticences chez les enquêtés les plus âgés même si, en règle générale, quelques minutes leur suffisent pour oublier le magnétophone.
Les membres des familles interrogés l'ont été de façon individuelle pour éviter toute pression sur les individus et pour laisser à chacun, selon son rythme, une pleine liberté dans la présentation de sa sensibilité et de sa perception de l'arbre. La conséquence immédiate de cette volonté d'établir une relation de confidentialité avec les enquêtés a été la très grande variabilité de la durée des entretiens, d'une demi-heure pour les plus réservés à près de deux pour les plus volubiles (6). Lors de ces rencontres, nous avons donc abordé différents thèmes propres à l'histoire des pommiers à cidre sur leur exploitation et sur leur commune. Parmi les questions posées, cinq ont conduit l'essentiel de notre réflexion : le ramassage des pommes, l'élaboration du cidre, les représentations associées aux vergers traditionnels, l'histoire du verger familial et l'avenir de la filière cidricole en Bretagne. Tous les entretiens ont ensuite été intégralement retranscrits et analysés avec minutie pour rendre compte, le plus scrupuleusement possible, de la diversité des représentations. À l'issue de ce travail, nous avons constaté de très fortes divergences dans leur rapport à l'arbre. Au fil des rencontres, l'âge est apparu comme l'unique cause de ces divergences.
Les agriculteurs concernés
Longtemps seuls acteurs du paysage agricole, les agriculteurs ont structuré les territoires à l'image des potentialités agricoles qui leur étaient offertes et suivant leur capacité à les mettre en œuvre. Mais, si aujourd'hui le devenir des paysages semble préoccuper la majeure partie de la population, le droit de propriété du sol ne concerne lui que les agriculteurs. Par conséquent, lorsqu'on souhaite anticiper sur l'évolution probable des paysages agricoles ou s'interroger sur les motifs susceptibles de disparaître, on ne peut écarter cette catégorie socioprofessionnelle car elle seule semble détenir les destinées des territoires.
Devant le constat de leur souveraineté, nous avons choisi de restreindre cette enquête au seul monde agricole. Mais le caractère très sélectif de notre échantillon a créé des difficultés pour constituer une solide base de données. Il s'est donc construit sans préférence d'activités ou de sexes, étant donné que les femmes ont activement participé à cette production. Ce choix de mixité n'a toutefois concerné que les personnes âgées car les femmes d'agriculteurs des générations suivantes occupent en général une autre activité professionnelle et ne participent plus quotidiennement aux travaux agricoles. Au-delà de considérations purement quantitatives, cette mixité a surtout permis de confronter les informations portées par les hommes et les femmes sur cette activité passée. Dix familles de l'agglomération de Rennes ont ainsi été rencontrées, ce qui porte à trente l'échantillon des personnes interrogées.

[R] Les pommiers hautes tiges entre indifférence et nostalgie active ou passive

Les polémiques et les clivages que les pommiers éveillent au sein des familles traduisent toute la complexité des rapports aux arbres à travers les générations. Entre indifférence et nostalgie, entre simple motif paysager et production agricole à part entière, les représentations des enquêtés s'avèrent particulièrement singulières, voire même contradictoires. Plus que la simple présentation du regard porté sur le pommier, l'objet de cette analyse sera de tenter d'expliciter les causes de ces perceptions si différenciées.

Un travail laborieux mais autrefois rentable
Lorsqu'on évoque l'activité cidricole avec les personnes de plus de 75 ans, il est touchant de voir avec quelle émotion elles retracent l'histoire de cette production et comment elles décrivent les phases successives de l'élaboration de ce produit. Leurs témoignages ont tous en commun un souci de méticulosité et le respect pour des usages et coutumes hérités de leurs parents. Ce profond respect concourt d'ailleurs à développer une certaine ritualisation des différentes phases de la production : " Les pommes, ça commençait de bonne heure parce qu'on avait tellement de variétés de pommes. Moi, ici, on commençait vers le 20 septembre et on finissait vers le 10 décembre. […] quand les pommes étaient bien à point, on mettait ça dans une charrette et on passait ça au moulin. Si vous voulez, on faisait ça après midi. On le laissait jurer qu'on appelle ça et souvent l'hiver, comme il fait nuit de bonne heure - vers cinq heures, cinq heures et demie - à ce moment-là, on montait dans le pressoir et puis on serrait le cidre le soir… Et même après souper des fois, on retournait resserrer pour ressortir du jus et, le lendemain, on retaillait le marc. On coupait toutes les bordures du marc et on mettait ça en-haut et puis on resserrait le cidre. Y'en avait cor' à sortir du jus de l'extérieur ! Et après souvent, à une certaine époque, quand le marc était bien tiré comme-ça, on le donnait aux vaches. Enfin des fois, on en avait trop aussi. Les bêtes étaient assez friandes de ça ! " Or, la seule maîtrise des processus de fabrication ne suffisait pas, selon eux, pour réussir son cidre ; il fallait également disposer des meilleures pommes que seuls des arbres sains et entretenus pouvaient porter. Des travaux lourds et méthodiques s'imposaient alors autour des vergers : " […] c'était tellement de travail qu'on était tellement pris par ça. Faut dire qu'on labourait entre les rangs de pommiers, ben… fallait entretenir tous les pommiers ! Fallait enlever le gui.[…] on devait le brûler. C'était encore une corvée d'enlever ça ! On faisait ça avec une serpette au bout d'une grande perche. Y'en avait tout le temps ! C'était un parasite ! "
Si ces différents travaux ont souvent été vécus comme des corvées par les agriculteurs, le ramassage des pommes bénéficie lui d'une étonnante popularité. Cette tâche pourtant si besogneuse pour d'autres éveille ici de la nostalgie car ils l'inscrivent tous dans un cadre familial où se mêlent convivialité et compétition (7) : " En fait, si tu veux, faut être franc. Dans notre jeunesse, c'était une corvée pour nous. Mais au fond, on était tellement de monde qu'on avait du plaisir… j'étais avec mes frères, j'étais avec mes sœurs… on avait du plaisir quand même et puis quand les charrettes étaient pleines, on était content ! On disait : 'Aujourd'hui, on a bien travaillé' ! " Contrairement aux travaux d'entretien, la phase de collecte annonçait aussi les premiers revenus et c'est peut-être cette association qui justifie encore aujourd'hui leur enthousiasme. Outre l'aspect économique, " […] dans les années 20 à 30, c'était un revenu pour la ferme. Si c'était une ferme qu'était en location, si elle n'avait pas de pommiers, elle trouvait à peine preneurs. On avait un privilège pour les pommes à ce moment-là, pour le cidre ! ", le cidre apportait surtout des moments d'intense convivialité entre amis : "[…] J'ai vu des fois faire le tour du cellier (trente-six fûts de cidre de six barriques chacun), faire le tour avec une dizaine de copains, une bolée chacun, hein ! Eh, ben… je te garantis qu'en sortant, on jouait aux palets et ben, ça y'allait ! " Plus qu'une simple boisson du quotidien, il marquait aussi, semble-t-il, les premiers pas de la vie d'adulte et le recul de l'autorité parentale.
La livraison du cidre, en charrette, à Rennes - aboutissement de tous les efforts - représentait également un des moments privilégiés de cette activité même si toute la production n'était pas destinée à la consommation. Une part plus ou moins variable - déterminée par la conjoncture économique et/ou par la qualité de leur cidre - alimentait en effet les nombreuses distilleries de la région : Le surplus, on l'amenait à la distillerie à l'Hermitage. Même si on faisait beaucoup de cidre pour Rennes, on arrivait toujours à avoir un excédent de pommes ! On en avait quatre cents, cinq cents pommiers, quand même ! Et puis, on faisait du cidre et, dans les bonnes années, on en faisait deux cents, deux cent cinquante barriques de cidre ! […] et alors, lorsque des fois, on avait du supplément ou du cidre qu'avait mal tourné, qu'avait cuit trop vite, on le menait à la distillerie celui-là… "
L'incompatibilité entre le pommier et le progrès agricole fait pourtant que, quelle que soit l'intensité de leur attachement aux pommiers, peu d'entre eux les regrettent vraiment : " Moi, je me rappelle en 56, j'en ai arraché 180… je te garantis qui y'avait des tas de bois. Dame… j'avais un tracteur. C'était tout l'un ou tout l'autre. Je disais à ma mère : 'Ce sera tout l'un ou tout l'autre ! Soit on embauche du monde parce qu'on avait trois chevaux ; soit on arrache les pommiers et on achète un tracteur !'. […] Oui, c'est un arbre du passé et, en plus de ça, les buveurs de cidre sont partis… les gens boivent bientôt plus d'eau que du cidre ou du vin. C'est vrai, hein ! Alors, y'a eu un changement de façon de vivre ". Ils déplorent cependant les processus de fabrication employés parce qu'en devenant industriel, le cidre a, à leurs yeux, perdu tout son caractère : " Ah, ils ont tous le même goût ! Ça vaut pas notre cidre. Pour en boire en crêperie, comme ça, ça passe, mais en boire tous les jours. Ah, non ! […] Il a tout le même goût pourtant c'est pas toujours le même pommage, c'est souvent pas le même terroir… on se demande s'ils ne mettent pas quelque chose pour qu'il ait le même goût ! Enfin moi, je le soupçonne… […] Parce que le terroir a une drôle d'importance. Il joue son rôle parce qui y'a la variété des pommes mais y'a surtout le terroir. Y'avait un voisin dans le temps, les mêmes pommes à peu près mais nous, c'était une terre douce, profonde, on avait un cidre fin autour de 5, 5½ ; le voisin que je vous parle, une terre sur " causse " qu'on appelait ça, un cidre à 6, 6½… un gros cidre pas digeste du tout ! La différence venait du terroir, c'est tout ! " et toutes ses vertus d'antan : " Le cidre industriel, attention ! Moi, j'ai pas trop confiance dans lui. Ils font tellement gros de cidre qu'ils sont obligés de mettre un petit conservateur dedans… Mais moi, j'aurais une méfiance sur le cidre industriel… c'est peut-être un tort parce que ça a un bon goût. Mais moi, personnellement, quand j'en bois, faut pas que j'en bois deux verres. Ah, non… parce que le lendemain, faut faire du cent mètres ! Et celui à mes neveux, il me fait rien du tout. Alors, y'a bien quelque chose ? " Ils dénoncent enfin l'usage unique qui en est fait actuellement et une certaine " folklorisation " du produit : " […] le dégoût du cidre aussi. Depuis dix ans, il est plus bu de cidre ! Y'a que maintenant que ça repart avec les crêperies ou les trucs comme ça, voilà à quoi sert le cidre maintenant ! " Dépossédés selon eux de toute identité campagnarde, les anciens agriculteurs se montrent donc très sévères quant à la qualité effective des nouveaux cidres.
Comme dans la plupart des travaux agricoles à l'époque, une répartition rigoureuse des tâches s'effectuait entre époux, elle s'imposait d'autant plus qu'elle permettait d'optimiser cette activité. Toutefois, un net déséquilibre s'opérait dans les fonctions attribuées à chacun. Les hommes se voyaient d'abord confier les nobles tâches du façonnage et de la commercialisation du produit (8) ; les femmes, en revanche, restaient assignées aux ramassages et à l'entretien des pommiers : " Ça demandait beaucoup de main-d'œuvre pour ramasser la pomme mais c'étaient les femmes qui ramassaient ça en partie. " Attachées aux tâches les plus pénibles et totalement exclues des plus valorisantes, il est compréhensible que ces femmes expriment de l'hostilité pour cette activité (9).
Le regard porté sur l'évolution de l'activité cidricole a suscité chez cette génération de vives divergences entre époux. Les hommes ont ainsi manifesté un réel intérêt et une certaine nostalgie pour cette activité qui, certes, exigeait beaucoup mais apportait gains et ivresse. Les femmes ont, elles, dénoncé des conditions de travail détestables qui ne peuvent porter aujourd'hui à regrets.
Une génération marquée par le ramassage des pommes
Si la simple énonciation du cidre émouvait les plus anciens, leurs enfants se sont eux montrés plutôt vindicatifs vis-à-vis de cette activité agricole. Ainsi, ils se sont d'abord attardés sur le caractère rebutant des journées de ramassage : " […] les ramassages de pommes, ici, c'était dans ma jeunesse parce que depuis, y'a plus beaucoup de pommiers, à part un ou deux comme ça. […] mais étant jeune, étant gamin, c'était une corvée ! Moi, j'aimais pas ça toujours quand fallait ramasser les pommes. […] c'était comme une pénitence d'être à genoux sous les pommiers et pourtant, y'avait du monde ! " Un sentiment de douleur et d'impuissance domine sans cesse leurs propos. La douleur car les conditions climatiques souvent exécrables pendant ces journées de ramassage et les épreuves physiques qu'elles supposaient occasionnaient toujours leur lot d'engelures, de courbatures, de maux de dos ou de tête. L'impuissance aussi de ne pouvoir échapper à l'autorité parentale, de ne pouvoir contester un tel sacrifice : " […] c'était plutôt une corvée ! à l'automne - par temps froid - c'est jamais spécialement agréable à faire sachant qu'en plus, les pommes ont perdu de leur valeur ! " Paradoxalement, malgré la quasi-disparition des pommiers, cette génération reste encore très marquée par une volonté plus ou moins consciente de s'affranchir de ce travail : " […] aujourd'hui, c'est une journée de ramassage et une petite journée et on essaie de trouver du monde pour aider parce qu'on ne veut pas que ça traîne trop longtemps ! " Le processus de fabrication du cidre ou l'aspect convivial de cette boisson ont donc ici été totalement occultés pour ne privilégier que cette approche émotive fondée sur des souvenirs d'enfance. Les pratiques agricoles héritées des parents qui, dans la génération précédente, s'affirmaient comme un des piliers de la construction de leur identité socioculturelle, sont aujourd'hui remises en cause. Il y a ainsi eu rupture du transfert inter-générationnel des connaissances spécifiques aux méthodes de fabrication du cidre : " […] Ce qui m'a marqué… C'est que mon grand-père, moi, il faisait ça sur un pressoir et nous après, on faisait ça sur une presse ambulante donc déjà, là… y'avait des choses qu'avaient changé, hein ! […] c'était plus pareil parce qu'avant, ils faisaient ça tranquillement tandis que là, le gars, il venait et puis en quoi… deux heures, c'était fini ! C'était plus pareil… Nous, on regardait et puis c'est tout ! […] déjà mon père avait arrêté, alors bon… Et puis, nous, on n'a pas repris après et maintenant, y'a plus de fûts, y'a plus le matériel ! En plus, on n'en boit pas spécialement, alors… " Faute d'équipement, les agriculteurs sont aujourd'hui contraints
- lorsqu'ils en produisent - de déléguer leurs pouvoirs à des professionnels et de centraliser le pressage sur une seule exploitation. Si, dans la plupart des cas, la venue de la presse ambulante est certes bien accueillie, elle ne revêt plus à présent un caractère indispensable.
Face à cette situation, il semble légitime qu'ils excluent tout redéploiement de vergers si ce n'est, peut-être, en basses tiges pour une production de pommes à couteau. Car, si le cidre n'est plus considéré comme la boisson du quotidien, la pomme reste cependant inévitable au cours des repas : " Ici, ma femme comme moi, si on n'a pas nos deux ou trois pommes par jour, c'est vraiment qu'il nous manque quelque chose dans notre repas. Le bienfait de la pomme est reconnu aussi ! Les jeunes, je ne sais pas, mais nous encore, on a cette vision-là. Quand on va plus avoir de pommes fin avril sans doute, on aura un mois difficile avant les cerises parce qu'il faut acheter des oranges, faut acheter des bananes… Ah, oui ! C'est difficile… C'est pas pareil ! " Leur régime alimentaire, souvent trop riche en graisses, les expose à des problèmes de cholestérol que seules les vertus thérapeutiques de la pomme pourraient, selon eux, surmonter. Un certain nombre d'entre eux semblerait donc en manger, non pas par goût mais par " nécessité ". Leurs femmes en revanche y voient, elles, un bon coupe- faim : un aliment rafraîchissant et peu calorique. Mais, quelles que soient les raisons invoquées par les uns et les autres, " manger une pomme " relève plus, en réalité, d'un fait socioculturel. Toutefois, si cette consommation instinctive a survécu à la désertion du cidre, leurs enfants paraissent maintenant s'en écarter (au profit de fruits exotiques ou autres desserts).
Les difficultés rencontrées lors des journées de ramassage ont ici fait naître une certaine animosité envers le pommier. Ils vivent d'ailleurs cela d'autant plus comme un sacrifice aujourd'hui qu'ils n'en ont jamais réellement tiré profit par la suite.
Le pommier ou l'arbre du passé…
Contrairement à leurs aînés, la marginalisation de la consommation de cidre conduit à ce que la dernière génération n'affiche plus une relation aussi profonde avec le pommier. Le ramassage des pommes tant décrié par leurs parents se voit ici associé à un moment de convivialité, à une occasion de réunir toute la famille : " C'est vrai qu'on passe une petite journée. C'est sympa et puis on fait un repas le midi. […] Mais c'est pas non plus une journée détente parce que c'est du travail mais on se retrouve tous ensemble. [une corvée ?] Quand j'étais plus jeune peut-être que si, mais depuis cinq ans que je suis installé, c'est vrai que c'est pas une corvée […] c'est sûr, ça dure qu'une journée ! " D'autres, en revanche, font preuve d'une réelle indifférence même s'ils ne remettent pas en question l'existence de ces vergers : " […] on l'a pas fait cette année, c'est resté sur le champ… […] y'a des gens qui les ramassaient mais, cette année, on n'a pas eu le temps de les ramasser. La récolte de maïs a été difficile, fin octobre, donc après y'avait les ensemencements de céréales… […] c'est le grand-père qu'a dû en planter. Tous les ans, y'en a à crever et, avec les animaux, on en abîme quelques-uns, ça arrange pas non plus. Mais du temps du grand-père, c'était un revenu à l'époque qu'aujourd'hui, non ! " Cette dernière génération se désengage également des processus de fabrication du cidre : " C'est vrai que les dernières années qu'on en a fait, ils venaient avec une machine, ils faisaient ça en une journée et puis voilà. Ils étaient là, à deux, et ils faisaient ça pratiquement tout seul. La fabrication en elle-même ? Non, je ne connais pas et c'est pas trop de ma génération ! " et manifeste même un relatif dégoût pour cette boisson : " […] quand je mange ici, le midi, je bois du cidre mais quand je rentre chez moi, je ne ramène pas de cidre alors que je pourrais en ramener ! "
Dès lors, les jeunes attribuent plus facilement au pommier une valeur symbolique et esthétique. En l'intégrant dans une notion d'héritage familial, ils ne peuvent logiquement ôter toute trace de l'emprise du pommier sur l'espace agricole car ils iraient à l'encontre des volontés de leurs grands-parents : " […] c'est mon grand-père qu'a planté ça, mon père a entretenu ça, maintenant, ils sont là. Y'a quoi, vingt ares ! ça vaut pas le coup de les arracher pour mettre de l'herbe ". La fonction esthétique du pommier et des autres arbres fruitiers de manière générale est d'ailleurs fréquemment soulignée pour justifier la proximité géographique des vergers avec le corps de ferme : " [localisation d'un futur verger ?] ce serait pas loin de la maison. Je crois que si devant la cour, y'avait une prairie […] parce que déjà, c'est beau le verger, y'a des pommiers, des cerisiers… […] ça fleurit pas à la même époque, c'est joli ! " Pour les plus anciens, en revanche, cette localisation préférentielle répond en réalité à des considérations plus fonctionnelles : meilleure accessibilité, moindre emprise sur l'espace agricole, plus grande sécurité (vols) et/ou sociales : signe extérieur de richesse.
Ainsi, plus l'activité cidricole périclite, moins les vergers sont ici appréciés en tant que tels, et plus les structures paysagères symboliques prennent de l'importance dans les pratiques sociales de ces agriculteurs. Ils revendiquent alors beaucoup plus les formes d'un paysage idéal qui esthétiserait leurs abords de ferme que les pratiques agricoles qui les produisent, annonçant ainsi une possible patrimonialisation des vergers hautes tiges dans l'agglomération de Rennes.

[R] La pomme : une affaire de spécialistes…

Si la perception et les représentations associées au pommier à cidre se sont montrées particulièrement hétérogènes, voire parfois contradictoires, l'avenir de cette activité soulève le même pessimisme. Son abandon progressif accélérerait d'ailleurs le mouvement de restructuration déjà amorcé depuis une vingtaine d'années autour de Rennes conduisant à convertir les vergers hautes tiges en basses tiges.
La plupart des agriculteurs enquêtés ont donc bien conscience que ces pommiers traditionnels sont voués à disparaître du paysage agricole s'il n'y a pas replantation : " […] les vergers ont vieilli, ce qui fait qu'aujourd'hui, les pommiers sont presque inexistants. Donc, on ne fait plus de ramassages de pommes, on ne fait plus de cidre ! Je pense que s'il fallait le faire, il faudrait le faire d'une façon rationnelle. […] Les vergers demandaient trop de main d'œuvre, même pour les entreprises… […] Aujourd'hui, quand vous voyez le temps que vous passez dans un pommier ! […] faut un verger intensif avec contrat à l'appui ". Or, comme ils se montrent très pessimistes sur l'avenir de cette filière, ils expriment une grande réticence à toute politique de réhabilitation. Le fait d'avoir souvent vécu l'effondrement de la filière cidricole et les conséquences qu'on imagine sur leur niveau de vie contribue aussi à associer à la pomme une certaine vulnérabilité économique. La situation du pommier à cidre est d'autant plus préoccupante qu'ils évoquent aussi l'introduction massive des pommes à couteau dans les processus de fabrication : " […] Là, je vois cette année, j'en ai encore abattu une vingtaine. On sait pas quoi faire des pommes ! L'année dernière, la coopérative n'en a même pas pris dans un mois ! Y'a tellement un excédent de pommes maintenant. Même les pommes à couteau, y'a des excédents alors des machins comme Raison par exemple - Raison de Domagné - [cidre industriel du groupe Pernod-Ricard], il prend ces choses-là aussi pour faire son cidre ! Certains qui ont fait des contrats avec Raison, y'a dix ou quinze ans, à ce moment-là, les pommes sont sûres de partir mais, ici… on a des pommes, on sait pas quoi en faire ! "
La place des vergers, jadis si présente, semble aujourd'hui révolue, spécialisation oblige ; chacun se consacre exclusivement à un type de production qui ne laisse plus guère le temps pour relancer l'activité cidricole, même pour une production domestique : " Ah, c'est une vraie corvée parce que pour le prix qu'ils les prennent ! Ah, moi, je dis une chose : y'en a qui font des vergers, des grands vergers… faut qu'ils se spécialisent là-dedans et puis les autres, faut qui laissent tomber les pommes ! " Tout en faisant preuve d'une relative inquiétude quant à l'intégration de ces vergers intensifs dans leur paysage, ils se montrent pourtant très réceptifs à leurs qualités fonctionnelles et agronomiques : " […] ce serait valable. je pense que c'est formidable… […] ça gêne pas parce qu'ils sont plantés à distance et pour ramasser les pommes, c'est formidable ! […] il doit y avoir une bonne production en plus ! " Lorsqu'on suggère l'éventualité d'une replantation, la majorité d'entre eux plébiscite ainsi cette nouvelle forme de vergers. On constate donc une véritable contradiction dans leur discours ; d'un côté, ils souhaitent conserver les pommiers hautes tiges par respect du passé cidricole et/ou par souci d'esthétisation ; de l'autre, ils réfutent la replantation pour des considérations fonctionnelles et productivistes.
Bien qu'ils s'en défendent, les agriculteurs rennais ne manifestent donc pas de volonté collective de pérenniser ou de promouvoir ce motif paysager sur leur territoire. La situation des pommiers traditionnels apparaît d'autant plus précaire que ces arbres fruitiers sont également victimes d'un vieillissement prononcé présageant leur disparition prochaine.

[R] En conclusion

L'étude fait apparaître un très fort cloisonnement entre les différentes générations quant à la perception et aux représentations que les agriculteurs associent au pommier à cidre sur leur exploitation ou sur leur commune. En effet, le pommier a de singulier qu'il est devenu un arbre du passé, un reliquat d'une société traditionnelle au cœur d'une dynamique urbaine. Il se construit alors une relation symbolique avec ce motif paysager du territoire campagnard en cours de disparition. Mais cette vision symbolique de la belle campagne avec ses vergers hautes tiges, jadis propre à la population non agricole, est aujourd'hui largement reprise par les agriculteurs et, en particulier, par les jeunes (Perichon, 2000). Chez leurs parents, en revanche, la relation établie avec le pommier semble beaucoup plus complexe à appréhender. Ceux-ci témoignent en effet une très forte animosité pour un arbre qui les a contraints à de pénibles journées de ramassage durant leur enfance. De ce fait, ils n'éprouvent pas le désir de voir réhabiliter ce motif paysager sur leur exploitation. Les grands-parents se montrent plus partagés : les hommes manifestent un réel intérêt et une certaine nostalgie pour une activité qui, certes, exigeait beaucoup mais apportait gains et ivresse ; leurs épouses en dénoncent, elles, le caractère rebutant.
Quant à l'avenir de cette filière, tous s'accordent à dire que les vergers hautes tiges de pommes à cidre sont amenés à disparaître dans l'agglomération de Rennes. Les contraintes qu'ils imposent à leur propriétaire, la dévalorisation de la production, la faible demande en pommes, la concurrence des pommes à couteau et des vergers basses tiges devraient ainsi avoir raison du verger traditionnel. L'importance prise par leur spécialisation agricole semble également être un frein à la réhabilitation de ces vergers ; à cela s'ajoute leur relative désaffection pour le cidre. La pression culturelle exercée par Rennes pourrait néanmoins conduire à la patrimonialisation de ce motif paysager en tant qu'élément distinctif d'une agriculture spectacle. La notion d'héritage paysager serait dès lors prépondérante sur des considérations plus fonctionnelles ou économiques. Reste à savoir si, aujourd'hui, les agriculteurs des zones péri-urbaines sont prêts à accepter un redéploiement des vergers sur leurs terres et si les collectivités territoriales sont en mesure de supporter le coût d'une telle politique publique.


Samuel Perichon est géographe, doctorant ENGREF (École nationale du génie rural, des eaux et des forêts de Paris) - ENSP (École nationale supérieure du paysage) sous la direction de Pierre Donadieu.
[R]


Notes
(1) Beaulieu F. de, 2000. Les cidres et leurs eaux-de-vie. Éd. Ouest-France, Rennes, 63 p.[VU]
(2) En moins de quarante ans, la Bretagne a ainsi perdu près de 85% de ses pommiers à cidre.[VU]
(3) Modèle, sujet d'une œuvre (en particulier d'une peinture de paysage), ou partie de ce sujet. Dictionnaire Larousse.[VU]
(4) Avec une consommation annuelle moyenne de 500 l par personne et une population de 74 500 habitants en 1900, Rennes sollicitait donc un volume de cidre de 372 500 hl, soit l'équivalent d'un million sept cent mille barriques.[VU]
(5) Choisies ensuite en fonction de l'importance de leur population agricole (plus de 30 agriculteurs en activité).[VU]
(6) Ce sont fréquemment les personnes âgées qui ont fait preuve de cette plus grande participation qui souvent d'ailleurs outrepassait les questions posées. La précision de leurs souvenirs ou de leurs anecdotes prouve l'importance que revêtait cet arbre dans leur vie passée à la ferme.[VU]
(7) Plus que la nostalgie pour un travail révolu, les personnes âgées s'attachent en fait à des souvenirs qui mettent en scène, autour du ramassage des pommes, des proches aujourd'hui disparus (parents, frères et sœurs).[VU]
(8) Ils participaient néanmoins aux ramassages des pommes..[VU]
(9) Leur consommation de cidre était en outre placée sous le bon vouloir d'époux pour qui l'alcool restait une affaire d'homme. Ainsi, bien qu'actrices à part entière de cette production, les femmes ne profitaient pas directement de la transformation des pommes.[VU]


[R] Références bibliographiques

Beaulieu F. de, 2000. Les cidres et leurs eaux-de-vie. Ouest-France, Rennes, 63 p.
Bordet D., 1999. Les affiches du cidre, étiquettes et imaginaire populaire. Citédis, Paris, 120 p.
Delahaye T., Vin P., 1994. Le pommier. Acte Sud, Paris, 143 p.
Jaffrennou G., 1987. Mythologie, légendes et histoires des boissons. Chez l'auteur, 167 p.
Lequeffenec J.F., 1991. Les Bretons et l'alcool, mythe et réalité. Ar Men, 36.
Perichon S., 2000. Pour une évaluation de la demande sociale de paysage et d'environnement dans le Bassin de Rennes. Mém. DEA Jardins, Paysages et Territoire, université Paris I, 128 p.
Rio B., 1997. Le cidre. Hatier, Paris, 94 p.
Robin P., Delatorre M., 1998. Le cidre, la pomme, le calvados. Papyrus, Paris, 192 p.
Rodes V., 1999. Les producteurs fruitiers, de l'exploitation familiale au grand domaine professionnel. Agreste, 40, 15-21.
Sebillot P., 1886. Coutumes populaires de Haute-Bretagne. Maisonneuve et Larose, Paris, 215 p.