des scénarios d'avenir pour la forêt, l'industrie
du bois et leurs liaisons au territoire
De l'identification des enjeux...
... à la formulation de 2 " axes "
d'évolution
La grille des quatre scénarios
Les conséquences pour la recherche
Cet article est extrait du Dossier de l'environnement
n°20, Expertise collective sur les tempêtes,
la sensibilité des forêts et sur leur reconstitution,
établi par Sébastien Drouineau, Olivier Laroussinie, Yves Birot,
Daniel Terrasson, Thomas Formery et Bernard Roman-Amat.
Dans le contexte actuel de la globalisation tant des économies que
des problèmes d'environnement, la gestion du patrimoine forestier
devient un enjeu important du développement durable de la planète,
comme l'a souligné la conférence des Nations unies sur
l'Environnement et le Développement, à Rio-de-Janeiro, en 1992.
En Europe, notamment, le souci de préservation et l'intérêt
accordé aux fonctions non marchandes des espaces forestiers vont
croissant.
La Délégation à l'agriculture, au développement
et à la prospective (DADP) de l'INRA a publié, en 1998, un
rapport intitulé Prospective : la forêt, sa filière
et leurs liens au territoire. Cet exercice de prospective, mené
en collaboration avec le ministère de l'Agriculture (Direction de
l'espace rural et de la forêt), a mobilisé une centaine de personnes
: acteurs économiques de tous les maillons de la filière,
administrations, élus, collectivités locales experts...
Commandée par le président de l'INRA, cette étude avait
pour objectif de fournir une base de réflexion pour l'orientation
des recherches forestières de l'Institut mais aussi pour les acteurs
de la filière forêt-bois et de l'environnement et
l'aménagement du territoire
(1).
La prospective n'est ni un exercice de prévision, ni un exercice de
consensus : son ambition étant de mieux préparer les
décideurs à une large gamme d'éventualités, la
méthode consiste à faire apparaître les enjeux
socio-économiques et les hypothèses d'évolution les
plus différenciés possibles et à élaborer des
scénarios " contrastés " (voire caricaturaux) de façon
à susciter la discussion. Pour faciliter la lecture et le débat
des acteurs sur les questions cruciales, il est préférable
de limiter le nombre des scénarios. Pour la construction de ces
scénarios sur la filière forêt-bois, les hypothèses
d'évolution ont été volontairement restreintes au moyen
terme (horizon 2020) et l'accent a été mis sur les problèmes
internes de la filière, ceux sur lesquels elle peut agir, plutôt
que sur les facteurs externes.
[R] De l'identification des enjeux...
L'accroissement de la ressource française
En France, la place de la forêt n'a cessé de croître depuis
deux siècles, avec une accélération sensible, après
la seconde Guerre mondiale, liée à la déprise agricole.
Cette progression, d'environ 4 millions d'hectares (Mha) en 50 ans, s'est
faite principalement au profit de la forêt spontanée, mais 800
000 ha de terres agricoles ont été plantés dans le cadre
du Fonds forestier national. Aujourd'hui, la croissance de la surface
forestière est d'environ 25 000 ha supplémentaires chaque
année.
La production de la ressource, du fait de cette extension et des efforts
accomplis par les propriétaires forestiers, est en pleine croissance
: au cours des 10 dernières années, la production biologique
s'est accrue de 12 à 15%. Elle est de l'ordre de 85 Mm3 par an et
dépasse donc la récolte forestière qui s'élève
à 35 Mm3/an auxquels il faut ajouter 15 Mm3/an de bois de chauffage
hors circuits commerciaux. L'exploitation de cette ressource sur pied qui
s'accumule constitue un enjeu majeur sur le plan économique, puisque
les retards d'exploitation peuvent compromettre la qualité du bois,
mais aussi sur certains plans écologiques.
Le déficit chronique du secteur
Si l'on part maintenant de la consommation apparente finale de bois, on constate
qu'elle est environ de 60 millions de m3 par an (1 m3 par habitant). Du fait
de la concurrence avec d'autres matériaux, sa progression n'est que
de 1,5% par an environ. La forte progression de la récupération
et du recyclage couvre aujourd'hui plus d'un quart de ces besoins. Les besoins
en bois bruts s'élèvent donc à 45 Mm3 dont les trois
quarts seulement sont assurés par les 35 Mm3/an de la récolte
intérieure.
La filière forêt-bois française souffre donc d'un
déficit structurel en volume correspondant à environ un quart
des besoins en bois brut, principalement dans la filière bois de
trituration où existent de fortes importations nettes (pâtes
à papier, notamment). Ce recours aux importations n'est pas compensé
par les exportations dans d'autres domaines puisque l'on constate un solde
constamment négatif de la balance commerciale oscillant entre -15
et -25 milliards de francs depuis 1975.
Ces constats posent la question d'une relative non-adaptation de la forêt
française aux besoins de l'industrie
Les problèmes de compétitivité de la filière
bois française
La filière est confrontée, outre la concurrence
inter-matériaux, aux possibilités d'importation de bois tropicaux
et de bois provenant du nord et de l'est de l'Europe, ayant des qualités
spécifiques et un rapport qualité/prix intéressant.
Dans ce contexte, les industriels estiment qu'en France, la faible
intégration de la filière et la dispersion de l'offre de
matière première (due à l'exiguïté des
propriétés forestières, à la taille des scieries
et au fonctionnement atomisé de la mobilisation du bois)
génèrent des coûts d'exploitation et de transaction trop
élevés. Au-delà du prix excessif du bois rendu usine,
ils soulignent la disproportion entre la taille des lots offerts et les
quantités requises pour des unités industrielles, un manque
d'homogénéité des lots, un manque de sécurité
et de régularité dans l'approvisionnement. Les industriels
signalent également un problème de qualité de la ressource
française : qualité des essences mais aussi du bois en rapport
avec la sylviculture (ébranchage et problème des nuds,
par exemple), problèmes au séchage.
Quelques chiffres clés
La forêt française
- 16 millions d'ha en métropole, soit 25% du territoire, et 8 Mha
outre-mer (Guyane, essentiellement) ;
- 0,3% en surface de la forêt mondiale ; 13,7% de la forêt de
l'Europe des 15 (25% de celle des 12) ;
- près de la moitié des surfaces en taillis ou taillis sous
futaie ; près de 2/3 en feuillus ; moins de 30% des surfaces sont
en peuplements monospécifiques ;
- 74% de forêt privée, 16% de forêts communales, 10% de
forêt domaniales ;
- 2/3 des 3,7 millions de propriétaires forestiers possèdent
moins d'un ha ; 1% des propriétaires possède plus de 25 ha
et détient 45% des surfaces ;
- récolte annuelle de 35 Mm3 (+ 15 Mm3 de bois de chauffage n'entrant
pas dans les circuits commerciaux).
La filière bois :
- un chiffre d'affaires (HT) de 230 milliards de F, réparti entre
exploitation forestière (3%), sciages (9%), panneaux (10%), menuiseries
et parquets (14%), ameublement (30%), pâte à papier (6%), papiers
et cartons (28%) ;
- près de 38 000 entreprises, dont près de 95% de moins de
20 salariés ;
- 262 000 emplois salariés en entreprise hors commerce et bâtiment,
dont 73% en entreprises de plus de 20 salariés ;
- environ 550 000 emplois salariés et non salariés au total
(commerce et bâtiment industriels).
La diversification des fonctions de la forêt
Les préoccupations environnementales et les demandes liées
au développement d'une " société de loisirs " conduisent
à une diversification des fonctions attendues de la forêt. Cette
" multifonctionnalité ", variable selon les régions et les
contextes locaux, recouvre à la fois des activités
économiques, comme la chasse et la récolte des champignons,
et des fonctions non marchandes, comme la préservation de la
diversité biologique, la protection des sols et des eaux ou l'accueil
du public.
Si l'importance écologique, sociale ou économique de ces diverses
fonctions est désormais reconnue, la vente de bois reste souvent,
à côté de la chasse et de la cueillette, la principale
source de revenus permettant l'entretien pour les propriétaires
forestiers.
Le poids croissant de la question environnementale
Les acteurs économiques s'alarment d'une demande environnementale
croissante, se traduisant par un niveau de contraintes accru en matière
d'exploitation, voire un gel de certaines surfaces forestières. Ces
contraintes sont vues comme un facteur de renchérissement du bois
mais aussi d'inadaptation de la ressource aux besoins (trop petite taille
et hétérogénéité des lots liées
aux objectifs de biodiversité, manque de conifères - dû
à l'engouement pour les feuillus). Cette prise en compte de
l'environnement se traduit également par la mise en place d'une
réglementation de plus en plus contraignante sur les traitements
appliqués lors de la transformation du bois.
Cette question environnementale joue à différents niveaux :
- au niveau international où, suite à la conférence
de Rio, des enjeux commerciaux majeurs apparaissent autour de
l'écocertification dont les incidences sur le marché pourraient
être très importantes ;
- à l'échelle locale, où l'on observe le poids croissant
de divers groupes de pression allant parfois jusqu'à la demande d'une
forêt " naturelle " non exploitée, ce qui n'est pas toujours
la meilleure façon d'obtenir les fonctions environnementales attendues.
Le contexte européen
L'Europe des 15 ne représente que 2,8% des surfaces mondiales en
forêts denses mais fournit environ 15% de la production mondiale de
bois d'industrie. Elle constitue surtout l'un des premiers marchés
de consommation. Malgré une exploitation importante, les ressources
s'accroissent et l'Europe conserve un potentiel de récolte supérieur
à ceux de l'Asie ou de l'Amérique du Nord. La balance commerciale
de l'Union européenne reste cependant déficitaire dans ce secteur.
S'il n'existe pas à proprement parler de politique communautaire de
la forêt, on assiste à la mise en place de règlements
ou de directives et à l'accroissement des financements européens
au travers de programmes spécifiques. L'entrée, dans l'Union,
de la Suède et la Finlande, acteurs majeurs au plan mondial, constitue
un élément déterminant pour la structuration du secteur,
de même que l'avènement de la monnaie unique. La perspective
de l'élargissement aux pays de l'Est, constitue à la fois une
chance pour l'Europe d'acquérir un poids plus important et un risque
concurrentiel pour les autres filières nationales.
[R]... à la formulation de 2 " axes " d'évolution
À l'issue du débat organisé par l'INRA entre une centaine
d'acteurs de la filière ayant travaillé pendant plus d'un an
dans des " ateliers de prospective ", deux questions structurantes ont
été dégagées :
- le bois restera-t-il la production principale de la forêt française
?
- la production de la forêt française et, surtout, la mobilisation
de la ressource resteront-elles compatibles avec l'évolution de
l'industrie et, en particulier, avec les besoins de la deuxième
transformation ?
La formalisation rigoureuse de ces deux questions a abouti à la
définition de deux " axes " servant de base à la définition
de la grille de scénario (voir schéma ci-après).
L'axe Bois/Non-bois : Quelle orientation politique pour l'usage de l'espace
forestier ?
Cet axe porte sur la finalité de l'espace forestier et sur les
orientations souhaitées pour la gestion de cet espace par le politique
et/ou par la société.
L'option Bois correspond à la situation où la production de
bois reste la fonction orientatrice principale, la fonction organisatrice
de la gestion forestière. Cela ne signifie pas que l'on attende pas
de cette gestion, secondairement, d'autres fonctions.
L'option Non-bois correspond à la situation où ce sont, au
contraire, les autres fonctions (environnement, aménagement, accueil...)
qui deviennent les fonctions principales. Cela ne signifie pas que le bois
n'est plus exploité du tout.
L'axe Bois/Non-bois est un axe politique qui traduit le but poursuivi
objectivement par le fonctionnement des institutions et non la
réalité du fonctionnement de l'espace forestier. Ainsi, les
institutions peuvent poursuivre l'orientation Bois, alors que dans la
réalité du fonctionnement de l'espace forestier, c'est
l'orientation Non-bois qui domine, et vice versa. C'est le degré de
liberté du politique.
Bien que le bois soit encore, dans beaucoup de cas, la seule production
susceptible de rémunérer l'entretien forestier, l'option Non-bois
a été considérée sérieusement. Celle-ci
est, en effet, portée par plusieurs phénomènes de fond
: la demande par une population en majorité urbaine d'un accès
d'usage au territoire rural ; l'artificialisation croissante de l'espace
agricole et le report de la demande d'espace naturel sur la forêt ;
l'existence de craintes réelles (fondées ou non) pour les
équilibres globaux de la planète.
L'axe Découplage / Non-découplage :
Quels rapports économiques dans la filière entre forêt
et industrie ?
Ce second axe porte sur l'organisation et le fonctionnement de la filière
forêt-bois, c'est-à-dire sur des évolutions économiques
et technologiques et, non plus sur une orientation politique.
Dans la situation " Découplage ", les besoins de l'industrie
(quantité, qualité, régularité, coûts)
ne sont pas satisfaits à un niveau suffisant par un approvisionnement
provenant de la forêt française. Dans cette situation de recours
croissant aux importations, la " grosse industrie " peut finir par se
délocaliser. La question est alors de savoir si la forêt
française trouve d'autres débouchés, pour ses bois (export,
meubles, niches de haute technologie) ou pour ses autres fonctions (tourisme),
et donc les moyens d'un entretien minimum.
Dans la situation " Non-découplage ", les besoins de la " grosse industrie
" sont supposés couverts à un niveau suffisant, ce qui la fixe
sur le sol national, avec ses emplois et sa valeur ajoutée (beaucoup
plus forte dans l'industrie que dans l'exportation de grumes).
Le découplage en question est analysé à partir de la
demande de l'industrie et non de l'offre forestière : dans la
définition adoptée, il y a découplage si l'industrie
ne trouve pas une fourniture adaptée à ses besoins en France
et non si la forêt ne trouve pas de débouché pour ses
produits, ce qui est différent.
Le découplage vis-à-vis de la " grosse industrie " n'exclut
pas qu'une " petite " industrie du bois locale, accrochée au terrain
et rendant d'autres services territoriaux, puisse subsister. Encore faut-il
alors envisager de compenser le déficit financier des scieurs qui
ne peuvent plus valoriser leurs importants déchets auprès de
la filière de la trituration.
Le découplage est la tendance " normale ", en ce sens que
l'évolution des structures (parcellaire, essences...) de la forêt
française est normalement beaucoup plus lente que la concentration
accélérée que connaît l'appareil de production
industrielle sous la pression de la concurrence et des fusions mondiales.
Rappelons qu'en France, les industries ne possèdent qu'exceptionnellement
leurs ressources forestières.
Le non-découplage est cependant possible, au prix d'une action volontaire
" contre-tendancielle " des acteurs de la filière forêt-bois.
Ainsi, si le premier axe porte sur le débat entre les acteurs de la
filière forêt-bois et le reste de la société
concernant les usages de l'espace forestier, le second renvoie les acteurs
de la filière forêt-bois à leur propres questions
d'organisation, un débat ne devant pas occulter l'autre.
[R] La grille des quatre scénarios
Le croisement de ces deux axes, l'un politique, l'autre économique, détermine quatre scénarios, qui présentent l'avantage d'être clairement alternatifs, puisque résultant d'hypothèses complémentaires, mais qui sont contigus (voir schéma). Cette contiguïté permet de s'interroger sur les conditions du passage d'un scénario à l'autre : en outre, les axes mettent en relief des " variables de commande ", variables sur lesquelles on peut agir, et non des variables d'état (surfaces, etc.) que l'on ne peut que constater.
Scénario I (Bois/Découplage) : le scénario " tendanciel
instable "
Dans ce scénario, on part de la forêt comme productrice de bois,
sous contrainte multifonctionnelle (contraintes environnementales et
territoriales), et l'on vise avant tout à valoriser cette ressource
bois.
On est bien dans l'orientation Bois, mais on ne s'intéresse pas
directement aux conditions du maintien de l'industrie (celle de la deuxième
transformation, du moins). Le risque de découplage existe bien.
Forêt et industrie vivent ici de plus en plus séparées
: le pôle forêt, ignorant l'industrie, cherche avant tout à
valoriser au mieux et à court terme ses plus belles grumes ou des
sciages, en particulier à l'export comme elle le fait déjà
actuellement ; l'industrie se tourne elle de plus en plus vers l'importation,
qui lui permet d'acquérir des lots importants, bien adaptés
à ses besoins et au meilleur cours mondial.
Dans la phase de stabilité de ce scénario, le territoire forestier
continue à être géré assez activement puisqu'il
est exploité, du moins pour les futaies. Les choses sont plus
problématiques pour les taillis. Sur le plan économique, on
assiste à une décroissance lente mais certaine des emplois
dans l'aval de la filière, avec la fermeture ou la délocalisation
partielle d'entreprises. L'amont n'est pas forcément épargné,
les scieries souffrant de la disparition des débouchés pour
leurs chutes et déchets. Enfin, le bois d'uvre et, même,
le bois noble ne sont pas à l'abri de la concurrence
étrangère.
Ce scénario semble être fondamentalement instable à moyen
terme. Un premier germe de rupture réside dans les risques de
délocalisation des industries du bois ; ces risques sont accrus par
le phénomène récent (années 1990)
d'internationalisation du secteur en France et la quasi-disparition des
sociétés françaises dans l'aval de la filière
; leur rachat, par des sociétés scandinaves ou
nord-américaines, qui correspond avant tout à des rachats de
parts de marché, ne garantit pas leur maintien sur le sol français
lorsque les outils de production seront obsolètes et amortis.
Autre facteur d'instabilité de ce scénario : le jour où,
du fait de la tendance au découplage et du départ d'une partie
de l'industrie, le bois (qui en majorité, n'est pas du bois noble
: taillis, chêne " moyen "...) aurait des difficultés à
s'écouler, il perdrait cet avantage, incontestable sur les " autres
fonctions ", d'être rémunérateur et de permettre l'entretien
de la forêt à titre non onéreux ; rien ne s'opposerait
alors au basculement brutal, au sein de la société et de ses
instances, de l'orientation Bois vers l'orientation Non-bois.
Ce scénario " tendanciel instable " semble décrire assez bien
la situation actuelle au niveau national. Associant des tendances
contradictoires, Bois et Découplage, il n'est possible, temporairement,
que si le découplage n'est qu'une tendance.
Scénario II (Bois/Non-découplage) : industrie et
multifonctionnalité
Dans ce scénario, on part des besoins de l'industrie du bois. On est,
comme dans le scénario I, dans l'orientation Bois, toujours sous
contrainte multifonctionnelle. Mais, il s'agit ici de produire du "
bois-matière première " de l'industrie et non plus du "
bois-ressource noble " : on vise explicitement à satisfaire les besoins
de la grosse industrie (y compris étrangère) installée
sur le sol français pour l'y fixer. On est alors logiquement engagé
dans l'option Non-découplage, à l'opposé du scénario
I.
Ce scénario suppose donc, d'abord, que la tendance au découplage
puisse effectivement être contrée, dans les conditions
françaises par des mesures permettant une meilleure intégration
de l'ensemble forêt-industries. Plusieurs types d'interventions sont
envisageables : depuis la réforme " douce " de certaines pratiques
(passer du système actuel de vente annuelle de bois sur pied à
la vente du bois bord de route, créer des centres de tri du bois,
contractualisation entre acteurs...) jusqu'au développement de liens
en capital, ascendants ou descendants, entre propriété
forestière et industrie...
Ce scénario suppose également qu'une gestion multifonctionnelle
soit effectivement compatible avec la fourniture de lots adaptés à
l'industrie. Or, la compatibilité entre les différents objectifs
(par exemple, la biodiversité, qui demande un mélange des essences,
et une exploitation rentable du bois...) n'est pas évidente. La
faisabilité d'une telle gestion multifonctionnelle dépend beaucoup,
en définitive, du niveau d'exigence de chaque acteur sur chaque fonction
et de la sévérité du législateur dans la fixation
des contraintes.
Ce scénario II permet le maintien, voire le développement,
de l'emploi. Son financement ne pose pas de problème et l'activité
de la filière, répartie sur l'ensemble du territoire à
la différence du scénario IV, assure spontanément, dans
le respect de contraintes réglementaires praticables, l'entretien
de l'essentiel de la forêt à titre non onéreux.
Scénario le moins coûteux pour la collectivité, et
multifonctionnel en principe, il est souhaité par de nombreux acteurs,
notamment les élus locaux.
Scénario III (Non-bois/Découplage) le " tout territorial "
Dans ce scénario, on part du territoire et de la forêt comme
un de ses éléments essentiels, productrice avant tout d'un
bouquet d'" autres fonctions ", environnementales et territoriales, et non
de bois. On est donc clairement dans l'orientation Non-bois. On est aussi
dans l'option Découplage : plus la gestion Non-bois se confirme et
plus le Découplage d'avec les besoins de l'industrie s'accentue.
Inversement, plus le découplage s'accentue moins la production de
bois apparaît comme source essentielle de revenu et d'entretien de
la forêt et plus l'option Non- bois peut triompher. Les deux
critères, Non-bois et Découplage, se renforcent ici l'un l'autre,
à la différence du scénario I, et l'on entre dans une
spirale.
Sur le plan social, on aboutit à un relatif effondrement de la
filière bois, y compris dans le sciage et le bois d'uvre, avec
une forte régression de l'emploi dans la filière, baisse qui
n'est probablement que partiellement compensée par les créations
d'emplois liées aux nouveaux usages de la forêt puisqu'ils sont
dans leur majorité " non marchands ".
Sur le plan territorial, la levée de la contrainte bois ne règle
toutefois pas le problème de la faisabilité de la
multifonctionnalité et de ses nombreux conflits d'usages (chasse,
réserve de biodiversité, espace public...) tel
qu'évoqué dans le scénario II. Il peut devenir en outre
difficile d'écouler correctement le bois issu de la réalisation
même des " autres fonctions ".
Le problème principal de ce scénario est celui du financement
de son fonctionnement : la forte baisse de la pression d'exploitation et
de la valeur ajoutée créée par la filière fait
que la forêt " ne s'entretient plus elle-même ". Deux
sous-scénarios sont alors envisageables. Le premier consiste à
recourir à un financement par des fonds publics : impôt direct
(national ou local), taxe spécifique (prélevée, par
exemple, sur les activités émettrices de CO2, circulation
automobile et industries polluantes...) ou taxe locale (sur les activités
bénéficiant de la forêt, notamment le tourisme). Le second
accepte l'abandon de l'entretien et le retour à de vastes espaces
naturels ; cette option pose toutefois un certain nombre de problèmes
sur le plan environnemental (seule une forêt en croissance stocke le
CO2...) et de l'aménagement (la mise en valeur du patrimoine exige
un certain entretien).
Scénario IV (Non-bois/Non-découplage) des forêts
spécialisées
Dans ce scénario, on part de fonctions spécialisées,
produites par des forêts spécialisées, sur des espaces
disjoints et spécialisés. " La " forêt n'est plus
considérée comme un territoire global. Dans ce scénario,
sur une petite partie du territoire forestier (moins d'un tiers), c'est une
fonction bois spécialisée et relativement intensive qui est
privilégiée et qui suffit à satisfaire les besoins de
l'industrie : il y a donc Non-découplage. Sur la plus grande partie
du territoire forestier, ce sont cependant les " autres fonctions " qui dominent
: globalement, l'orientation choisie est Non-bois.
C'est d'abord la fonction production de bois qui se sépare mais, dans
l'esprit de ce scénario, à terme, c'est l'ensemble forestier
qui éclate, y compris pour les " autres fonctions ", en forêts
spécialisées, avec chacune sa gestion spécialisée
(forêts de loisir, d'habitat, de protection des nappes, etc.).
Ce scénario de la séparation des espaces et des fonctions
présente l'avantage de la simplicité pour les gestionnaires
directs qui n'ont plus à se soucier de concilier des objectifs
contradictoires. Mais, il reporte en fait la complexité de la gestion
à l'échelon de l'État qui devient l'assembleur de ces
différentes fonctions - séparées - dans l'espace, s'il
veut sauvegarder un minimum de multifonctionnalité à des
échelles plus globales. Une telle fonction d'assemblage est d'autant
plus complexe, et coûteuse à mettre en oeuvre, que la maille
territoriale devant conserver la multifonctionnalité est choisie petite
et que le niveau d'exigence pour chaque fonction est choisi
élevé.
Le financement du scénario ne pose pas les problèmes relevés
pour le scénario III. Le maintien d'une forte industrie du bois sur
le sol national offre des débouchés aussi au bois sorti des
forêts extensives. Le maintien de l'emploi et des recettes de l'État
en provenance du secteur autorise des transferts publics vers le secteur
extensif.
Enfin, ce scénario de la spécialisation fonctionnelle est
peut-être celui où des fonctions aujourd'hui " non marchandes
" pourraient au contraire le devenir à terme. On peut alors s'interroger
sur le devenir des forêts éloignées des villes et des
investisseurs.
[R] Les conséquences pour la recherche
Ces quatre scénarios fournissent à la recherche publique un
cadre de réflexion stimulant, parmi d'autres, quant à
l'évolution de ses fonctions et des recherches à développer
face aux virages que peut réserver l'avenir.
Certaines orientations, comme les approches écosystémiques
des peuplements forestiers, la connaissance et la conservation des ressources
génétiques, la sylviculture des peuplements
hétérogènes, les travaux en économie et politique
de la filière... semblent rester pertinentes dans toutes les
hypothèses. Mais au-delà, chaque scénario requiert de
la recherche des fonctions et des problématiques
particulières.
Dans le scénario I, la recherche doit contribuer à valoriser
la ressource française plus que s'occuper de la filière
industrielle. Elle doit donc s'intéresser au fonctionnement de
forêts semi-naturelles et à leur gestion dans une optique
multifonctionnelle et accorder une attention particulière à
la production de bois d'uvre de haute valeur et à la recherche
de débouchés à l'exportation (qui demande des analyses
des marchés internationaux).
Dans le scénario II, l'objectif est d'adapter la ressource et d'offrir
un appui aux industries de la filière créatrice d'emploi quelle
que soit leur nationalité. Cette option demande la mise au point d'outils
pour améliorer le fonctionnement de la filière et la gestion
(plus ou moins intensive et multi-usage) des différents types de
forêt. Les recherches sur le matériau bois deviennent
prioritaires.
Dans le scénario III, il s'agit de gérer des surfaces très
extensifiées. La demande à la recherche porte alors sur
l'évolution spontanée des peuplements, sur la mise au point
d'une sylviculture minimale permettant de protéger la forêt
(contre les incendies, par exemple) et de l'adapter à différentes
fonctions non marchandes ou d'intérêt collectif, sur les
modalités de financement de ces fonctions et sur la place de la
forêt dans l'aménagement du territoire.
Dans le scénario IV, la recherche se voit attribuer une difficile
double mission : le développement d'une sylviculture très
intensive, correspondant à la demande de l'industrie, et le
développement d'une sylviculture non marchande très extensive.
Le premier point exige un effort particulier dans la création (y compris
par génie génétique) de variétés
adaptées à des usages industriels spécifiques, dans
la conduite des peuplements intensifs (amélioration de la fertilité
des sols, maîtrise des problèmes phytosanitaires...) et dans
l'étude de la rentabilité des investissements forestiers. Le
second rejoint les problématiques évoquées pour le
scénario précédent.
Enfin, les questions posées par le passage d'un scénario à
un autre nécessitent de développer les recherches sur les
phénomènes de transition, tant sur le plan économique
et politique que biologique (conversion d'un peuplement forestier à
de nouvelles fonctions).