lépidémiologie végétale
nouvelle discipline de guerre ?
lumière sur le bioterrorisme agricole,
un enjeu émergent pour la recherche
agronomique
par Frédéric Suffert,
INRA - UMR BiO3P - Épidémiologie et
nuisibilité de maladies fongiques appliquées à la protection
intégrée
Domaine de la Motte, BP 35327, 35653 Le Rheu cedex
suffert@rennes.inra.fr
1. Les armes biologiques
2. Menaces passées, présentes et futures
en matière de bioterrorisme agricole
3. Identification des menaces actuelles et
stratégie de lutte
Quelques sites Internet sur le sujet
Article établi d'après et en complément d'une note de recherche de Michael Margolian, recherchiste au ministère de la Défense du Canada (2000), actuellement directeur de la Politique stratégique au Centre de la sécurité des télécommunications (www.cse-cst.gc.ca).
On peut généralement distinguer différents types de
conflits dans le monde, ceux des plus " riches ", ceux des plus
" pauvres ", guerres conventionnelles, ouvertes ou inavouées,
vastes champs de batailles ou combats de rues
Les armes utilisées
en sont souvent le reflet : kalachnikov dEurope ou dAsie
centrale contre missile occidental à guidage laser, matériel
artisanal de peuples " révoltés " contre progrès
technologique de quelques " oppresseurs ". La multiplicité
des enjeux géostratégiques passés et présents,
des types de conflits, des dégâts occasionnés par ces
luttes, sont à limage de la diversité des risques qui
pèsent actuellement sur nos sociétés. Lattentat
du 11 septembre 2001 contre les deux tours jumelles à New York et
la riposte américaine en Afghanistan qui a suivie en sont les deux
illustrations les plus récentes.
Les États-Unis, et avec eux la plupart des pays occidentaux, ont pris
récemment conscience de la vulnérabilité de leur territoire
national face au terrorisme, y compris face à des attaques mettant
en cause des armes de destruction massive. Peu de gens iraient nier que
l'agriculture est un élément fondamental pour la
prospérité et la sécurité dun pays ;
pourtant ce secteur a d'abord été négligé dans
les efforts destinés à protéger le territoire et assurer
la sécurité intérieure. Mais les enjeux évoluent
et de nombreux acteurs des secteurs public et privé considèrent
maintenant les cultures, le bétail et les réserves alimentaires
comme étant sensibles aux attaques par des agents biologiques,
peut-être même davantage que la population en général,
compte tenu de la nature de la production agricole.
Cet article, inspiré d'une note de recherche
rédigée par Michael Margolian, du ministère de la
Défense canadien, analyse la menace que fait peser le bioterrorisme
agricole ; il relate les utilisations passées de maladies comme
arme, essentiellement contre les plantes et les cultures, de même que
les cas récents de contamination délibérée. Nous
proposons une rapide évaluation de la vulnérabilité
des cibles agricoles et les répercussions économiques d'une
attaque, de même que les programmes de recherches internationaux
destinés à contrer la menace, dont certains sont actuellement
loin de faire lunanimité. Enfin, notre dernière
réflexion concerne le rôle des chercheurs, agronomes, pathologistes
ou épidémiologistes que nous sommes, face aux " guerres
agricoles ". Comment orienter avec justesse la recherche, être
moteur dune expertise, afin dévaluer, gérer et
informer des risques existants, avérés ou a priori peu
probables ?
Un réseau de surveillance épidémiologique et de lutte
contre les maladies transmissibles a été instauré dans
la Communauté européenne en 1998. Très récemment,
son importance a été réaffirmé par la
Commission : " le système dalerte et de réaction
rapide qui est un élément de ce réseau vise à
détecter tout foyer de maladie transmissible, quelles quen soient
la nature et lorigine. Sur la base de ces dispositions, la Commission
européenne a déjà entrepris des travaux de
préparation, mais la capacité du réseau à signaler
les phénomènes épidémiques doit être
renforcée de façon urgente "
(1). Cest dans ce cadre quà nos yeux,
les scientifiques doivent trouver une place qui jusquà présent
ne leur était pas réservée.
Une arme biologique peut être décrite comme
" l'association de tout agent infectieux avec un vecteur, quel qu'il
soit (obus d'artillerie, bombes, missiles, aérosols...), dans le but
de nuire à d'autre personnes "
(2). Les agents biologiques utilisés pour la fabrication
de telles armes sont soit des organismes vivants, soit des toxines. Dans
la première catégorie se trouvent les bactéries, qui
sont par exemple à l'origine de la peste ou du charbon ;
également les virus, qui peuvent causer des maladies telles que la
variole, la fièvre jaune ou Ebola. Sont aussi concernés les
champignons qui agissent sur les productions végétales agricoles.
Les toxines se définissent pour leur part comme des substances ou
des produits non vivants issus de plantes ou de micro-organismes, tels que
le ricin ou la toxine botulique
(3).
La convention de 1972
(4) ne définit pas clairement
le terme " agent biologique ", précisé en revanche
dans des rapports de lONU (1969) et de lOMS (1970) : il
sagit dagents " dont les effets dépendent de leur
aptitude à se multiplier dans lorganisme attaqué, à
provoquer la mort ou la maladie chez lhomme, les animaux et les
plantes ". Si la Convention couvre les toxines en tant que poisons
dorigine naturelle, elle semble ignorer les agents nocifs pour
lenvironnement retenus par lOMS : atteintes au bétail
et aux récoltes, dont la destruction peut porter un préjudice
grave à la subsistance des populations humaines.
[R] 2. Menaces passées, présentes et futures en matière de bioterrorisme agricole
2.1. Programmes détat - avérés ou suspectés
- contre des cibles agricoles
L'idée selon laquelle les armes biologiques pourraient être
utilisées contre les cultures ou les produits agricoles n'est pas
nouvelle. À partir des années 1920, la France, la Grande-Bretagne,
l'Allemagne et le Japon ont entrepris des recherches sur les armes biologique
qui incluaient un volet agricole, lesquelles se sont poursuivies durant la
Seconde Guerre mondiale. Les maladies des végétaux et des animaux
firent l'objet d'études, tout comme les insectes nuisibles et les
herbicides.
En 1916, des lots de culture du germe Pseudomonas mallei, lagent
causal de la " morve ", maladie grave touchant essentiellement
les Équidés, furent saisis à la délégation
allemande de Bucarest. Des notices y étaient jointes, précisant
que chaque ampoule inoculée directement dans la gueule ou
mêlée au fourrage suffisait à tuer 200 chevaux. Plusieurs
notes du grand quartier général allié firent état
de découvertes de tentatives de dispersion de Pseudomonas mallei
et de Vibrio cholerae en divers points du front, en particulier
après le recul des armées allemandes en octobre 1918.
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des archives indiquent que si l'Allemagne
n'avait pas capitulé, elle prévoyait d'infester les récoltes
de pommes de terre britannique en 1945 au moyen de
Doryphores (5). La présence
effective de Doryphores sur le territoire anglais laisse dailleurs
penser à certains naturalistes quune attaque de faible ampleur
se serait effectivement produite en 1943 à partir de lâchers
depuis des avions (6). Cette version
est contestée par dautres scientifiques qui estiment, quant
à eux, que le programme allemand naurait été que
défensif (7). Un programme
français, mis en place en 1939, visait également à organiser
la prolifération du Doryphore en étudiant son comportement
en vol à des hautes altitudes
(8). Précisons enfin que l'Angleterre et les
États-Unis ont été visés par la quasi-totalité
des travaux allemands qui portaient aussi sur le mildiou de la pomme de terre
(Phytophthora infestans), la piriculariose du riz (Piricularia
oryzae), les rouilles jaunes et noires du blé (Puccinia
striiformis et P. graminis), ainsi que des insectes nuisibles tels le
Charançon des siliques du colza (Ceuthorhynchus assimilis).
Le Japon sest, de son côté, intéressé aux
effets de champignons, bactéries et nématodes sur de nombreuses
plantes cultivées en Mandchourie et Sibérie
(9) Le pays commençait à constituer des
réserves de spores de rouille des céréales et aurait
vraisemblablement tenté dattaquer les champs de blé
américains et soviétiques si la guerre s'était
poursuivie.
La Grande-Bretagne, quant à elle, utilisa des herbicides dans sa lutte
contre les insurgés communistes de Malaisie durant les années
1950, créant ainsi un précédent annonçant
l'utilisation intensive d'agents défoliants chimiques par les
États-Unis durant la guerre du Viêt-nam.
Les plus gros programmes furent sans conteste développés par
les deux superpuissances futures actrices de la guerre froide.
Michael Margolian relate qu'à la fin des années 1930,
vraisemblablement en prévision de la Seconde Guerre mondiale, les
États-Unis commencèrent à effectuer des recherches sur
des armes biologiques anti-culture dans le cadre de leurs activités
générales de mobilisation. Il est probable que, dès
1944, plus de 3 500 personnes se consacraient aux recherches sur la
guerre biologique visant les populations humaines, les animaux et les cultures.
Plusieurs agents pathogènes firent l'objet d'essais sur le terrain
et quelques-uns furent même stockés. Le programme américain
anti-cultures avait pour principale cible le blé d'Ukraine et le riz
chinois. Il visait également la pomme de terre, avec le mildiou, et
le soja, la betterave à sucre, la patate douce et le cotonnier, avec
des Sclerotinia, un champignon s'attaquant au système racinaire
des plantes cultivées. Il est avéré qu'entre 1951 et
1969, les États-Unis ont accumulé plus de 30 tonnes de spores
de Puccinia tritici, le champignon responsable de la rouille noire
du blé et, en 1966, plus d'une tonne de spores de Piricularia
oryzae, responsable de la piriculariose du riz. Plusieurs méthodes
d'introduction des agents firent l'objet d'études. Elles incluaient,
entre autres, les munitions en grappes, les bombes " volantes "
et les pigeons voyageurs... Les États-Unis mirent également
au point des modèles très élaborés qui mesuraient
l'efficacité d'attaques visant les cultures de nations potentiellement
ennemies.
Ces armes ne furent jamais utilisées en pratique mais il semble que
les États-Unis ont envisagé d'attaquer les rizières
japonaises durant les derniers mois de la guerre. Les recherches se sont
poursuivies au cours des premières années de la Guerre froide,
motivées par le sentiment qu'il était nécessaire de
contrebalancer les programmes soviétiques et chinois par une politique
de dissuasion quelconque. Le 25 novembre 1969, par la volonté du
président Nixon, les États-Unis renonçaient à
leur programme de guerre biologique offensive et tous les stocks furent
officiellement détruits par la suite.
Le programme de guerre biologique de l'ex-Union soviétique commença
en 1928, sous la direction de l'Armée rouge. À son apogée,
il aurait mobilisé plus de 60 000 militaires et civils travaillant
dans environ 55 instituts et centres de production ! Au sein de ce
gigantesque complexe, le ministère de l'Agriculture supervisait quelque
10 000 personnes, qui se consacraient aux armes biologiques visant en
particulier les céréales (progression dépidémies
de rouille brune sur blé due à Puccinia recondita et
dispersion de spores à longue distance) et le bétail. On recensait
des installations clés à Vladimir, Sverdlovsk et Novosibirsk,
en Russie, et à Gvardeyskiy, au Kazakhstan. Officiellement, les travaux
liés aux armes prirent fin à la suite du décret d'avril
1992 du président Eltsine abolissant le programme de guerre biologique
de la Russie, bien qu'il subsiste encore des doutes à cet égard.
Michael Margolian rapporte qu'en 1999, le Centre détude de
non-prolifération de Monterey (Center for Nonproliferation
Studies) signalait que l'usine de Gvardeyskiy se consacrait dès
lors à la mise au point de vaccins et d'outils de diagnostic pour
la lutte anti-virale, et qu'elle recevait un financement des États-Unis
dans le cadre de divers programmes de non-prolifération.
Grâce aux preuves dévoilées par la Commission spéciale
des Nations unies sur l'Irak (CSNU), les efforts déployés par
cet état pour mettre au point des armes biologiques anti-culture furent
mis à jour pour la première fois en 1995. Par opposition aux
autres volets des programmes d'armes de destruction massive de l'Irak, qui
avaient une valeur dissuasive ou offensive, la CSNU qualifia ces recherches
sur les agents pathogènes des plantes, de tentative pour acquérir
une arme " économique " contre les états
voisins (10) Les recherches irakiennes sur ces armes
ont commencé dans les années 1970 et se sont intensifiées
entre 1985 et 1991. Dans ce contexte, le charbon du blé
revêtait un intérêt particulier. Cette maladie
provoquée par un champignon du genre Tilletia réduit
les rendements et produit un gaz inflammable, la triméthylamine,
susceptible de provoquer l'explosion des moissonneuses qui récoltent
des grains contaminés. L'Iran, pays voisin pour lequel le blé
constitue une des denrées essentielles, figurait vraisemblablement
sur la liste des cibles prioritaires entre les années 1980 et 1990.
Il est possible que les efforts déployés par l'Irak pour
acquérir une capacité de lutte anti-culture aient repris depuis
la fin des inspections de la CSNU en décembre 1998.
La retranscription d'une récente réunion du Conseil d'État
cubain indique que La Havane est convaincue que la CIA est derrière
de nombreuses attaques contre Cuba par des armes bactériologique
entre 1961 et 1981 (11). Durant des
décennies, Cuba a accusé les États-Unis d'utiliser des
armes biologiques pour attaquer sa population, son élevage et ses
cultures. En 1996, La Havane demandait à l'ONU d'enquêter sur
des informations selon lesquelles un avion pulvérisateur avait introduit
sur l'île un insecte nuisible, le Thrips du palmier
(12). Une majorité des pays faisant partie de la
commission d'examen mise en place par l'ONU conclut que les preuves d'accusations
étaient insuffisantes, là où la Chine et le Viêt-nam
ne voulurent tirer aucune conclusion à partir des
éléments présentés (13).
Cuba n'a jamais été en mesure de prouver ces allégations
et tous les scientifiques cubains, sauf un, ont évité d'appuyer
publiquement les plaintes du gouvernement. En 1979, le Washington Post a
pourtant écrit un article affirmant que la CIA avait effectivement
un programme secret pour détruire l'agriculture cubaine et que, depuis
1962, le Pentagone produisait des agents bactériologiques destinés
à être utilisés contre la canne à sucre et la
production de tabac, cultures qui constituent deux des principales ressources
de l'économie cubaine.
De telles informations restent à lheure actuelle très
difficiles à vérifier. Cela dit, il est établi que le
département de l'Agriculture américain (USDA) a financé
des recherches consacrées aux agents pathogènes des
végétaux qui, selon certains, ne seraient pas à
caractère totalement " défensif ", plus
précisément sous forme de plans de lutte anti-drogue comme
nous le verrons un peu plus loin dans cet article.
2.2. Risques dactions terroristes
Les préoccupations récentes suscitées par l'utilisation
potentielle d'armes biologiques par des terroristes contre les cultures,
le bétail et les ressources alimentaires sont motivées par
le souci croissant de défendre notre pays contre des menaces non
conventionnelles et peu liées aux zones de tension ou daffrontement
internationales avérées. Ces inquiétudes reposent sur
trois éléments essentiels : un nombre très limité
de cas réels de contamination (et de canulars) reliés à
des groupes terroristes, un consensus au sein du monde agricole selon lequel
le secteur est plutôt vulnérable et l'importance de l'agriculture
pour l'économie et la sécurité d'une nation en
général.
Michael Margolian rappelle que, depuis le milieu des années 1970,
plusieurs groupes terroristes basés à l'étranger ont
tenté, ou menacé, de contaminer les exportations alimentaires
destinées à des consommateurs nord-américains et
européens. Les dossiers les plus célèbres concernent
l'altération d'agrumes en provenance d'Israël au moyen de mercure
liquide à la fin des années 1970 (commandos de lArmée
révolutionnaire palestinienne), une contamination de feuilles de thé
en provenance du Sri Lanka et à destination des États-Unis
par du cyanure en 1985 et la découverte de traces de cyanure dans
des raisins chiliens, en 1989. Ces actions ont été le fait
de sectes, dactivistes révolutionnaires ou groupuscules
extrémistes cherchant à déstabiliser un état.
Davantage de cas, avérés ou canulars, concernent des contaminations
délibérées de produits alimentaires transformés
ou prêts à la consommation au moyen d'agents biologiques. Ces
actions, que nous ne détaillerons pas ici, sont souvent ponctuelles
et de faible envergure.
La majorité des sites agricoles aux États-Unis ou en Europe
n'est pas protégée. Témoignant devant la commission
des forces armées du Sénat américain (Senate Armed
Forces Committee) en octobre 1999, le président de
luniversité de lÉtat du Kansas, Jon Wefald, qualifiait
les cultures et l'élevage de " cibles vulnérables ",
non seulement du fait de l'absence de protection des pâturages et des
champs de blé du pays, mais encore en raison de la nature des actes
terroristes potentiels. Pour se procurer des matières infectieuses,
il pourrait suffire de visiter une exploitation agricole et d'obtenir un
échantillon dans une région du monde où une maladie
est endémique. De plus, l'attaque ne nécessiterait aucun
système perfectionné de propagation. Une épidémie
affectant des cultures vivrières due à une attaque biologique
ressemblerait à première vue à une épidémie
naturelle, dissimulant l'agresseur et lui évitant des représailles.
Enfin, étant donné que la plupart des maladies
végétales ne menacent pas la santé des humains, le risque
serait d'autant moindre pour l'auteur du forfait. Le tabou qui entoure
l'utilisation d'agents biologiques aurait finalement un effet dissuasif
limité si le terroriste visait des plantes plutôt que des
humains (14) .
2.3. Programmes de lutte développés avec le consentement
de lOrganisation des Nations unies
Dautres programmes concernent la lutte anti-drogue. Les États-Unis,
en collaboration avec lONU, songent depuis quelques années à
disséminer sur de vastes territoires un champignon sattaquant
à la culture du cocaïer, plante dont on extrait la cocaïne.
Ce champignon appartient à lespèce Fusarium
oxysporum. Il est largement répandu dans le monde mais se
caractérise par la très grande spécificité
dhôte de ses différents biotypes. La race EN-4, isolée
en 1987, ne sattaque en effet quaux plants de cocaïer
(Erytroxylon spp., Linacées). Une autre race de F.
oxysporum isolée dans les années 1970 est capable de s'attaquer
au chanvre (Cannabis sativa, Cannabinacée). Pleospora
papaveracea est un champignon pathogène étudié depuis
4 ans dans une perspective de lutte contre les cultures illicites de pavot
(Papaver somniferum, Papavéracée). Dans ces trois cas,
il subsiste néanmoins quelques doutes à propos de l'innocuité
pour dautres plantes appartenant aux mêmes familles
botaniques.
Contrairement aux herbicides chimiques, également
utilisés en Amérique du Sud dans la lutte contre la culture
illégale du cocaïer, F. oxysporum EN-4 peut se conserver
pendant des dizaines dannées dans les sols des régions
où il sinstalle. Il suffit donc de le disséminer, par
exemple en répandant des grains de riz ou dorge contaminés
à partir dun avion, pour compromettre sérieusement la
culture du cocaïer sur de vastes territoires pendant une très
longue période.
Lapproche est séduisante, mais extrêmement inquiétante
pour qui connaît les capacités colonisatrices de certains
champignons pathogènes dorigine tellurique. Même si la
race de F. oxysporum utilisée ne provoque pas de dégâts
sur dautres types de culture, cette méthode de lutte pourrait
se transformer en désastre écologique pour plusieurs zones
agricoles de Colombie, du Pérou, de Bolivie ou du Brésil. Si
les effets directs de lagent pathogène sur un ensemble
despèces végétales sont a priori bien
identifiés, ses effets chroniques le sont beaucoup moins : aucun
élément dépidémiologie ne permet
dévaluer à lheure actuelle le risque de
déplacement involontaire du champignon dans des zones
non-contaminées ou non-cibles par les agriculteurs. Lexistence
de tels risques est soutenue par de nombreux pathologistes.
L'USDA essaie de convaincre des pays producteurs de coca d'Amérique
du Sud comme la Colombie de lui permettre d'effectuer des expériences
sur place en conditions naturelles, jusquà présent en
vain. Les plus sceptiques doutent que les diverses souches de champignons
soient efficaces une fois libérées dans des écosystèmes
complexes. D'autres se disent inquiets qu'une telle intervention
n'établisse un précédent dangereux, en tant que violation
possible de la Convention sur les armes biologiques et à toxines (CABT),
si des agents pathogènes étaient employés sans le
consentement du pays hôte
(15), et du fait du transfert de connaissances
précieuses à ceux qui seraient enclins à se livrer à
une guerre biologique contre des cultures légitimes.
En 1999, une proposition de pulvérisation sur des cultures
illicites de cannabis dans la région des Everglades (Floride), pourtant
en conditions contrôlées, suscita une controverse notable, les
critiques qualifiant l'idée de " guerre biologique " et
avertissant que le champignon pourrait connaître une mutation et attaquer
d'autres espèces végétales. Il n'existe à l'heure
actuelle pas dautre plan d'essais sur le terrain.
L'USDA continue de collaborer avec les Nations unies sur un programme
d'utilisation de champignons pour contrôler la croissance des plants
de pavot à opium en Asie centrale.
À lorigine, il sagit de programmes de recherches russes
qui concernaient le champignon Pleospore papaveracea, capable de
sattaquer à des cultures dOpiacées. P.
papaveracea est communément présent dans le Sud de
lEurope et en Asie, mais relativement peu agressif. Soutenu par les
États-Unis et la Grande Bretagne, un institut de recherche ouzbek,
à lorigine de la découverte, cherche à
développer les potentialités de ce champignon en matière
de lutte contre la culture du pavot dans le monde. Cette arme biologique
est ouvertement pressentie pour être appliquée dans des
régions dAfghanistan et du Tadjikistan, zones où se
concentraient jusqualors les plus grandes surfaces cultivées
de pavot, sous contrôle de milices talibanes. Le champignon aurait
récemment été testé quelque part à la
frontière de lOuzbékistan et du Kyrystan. Enfin, entre
la Grande Bretagne et lOuzbékistan sont envisagés des
transferts de technologie portant sur la formulation dune solution
pathogène facilement pulvérisable ainsi que des recherches
épidémiologiques plus fondamentales (effet de la dispersion
aérienne de spores sur la cinétique des épidémies
et accroissement des effets au moyen dune pulvérisation artificielle
dans les airs). Un rapport confidentiel fait état dun potentiel
de traitement pouvant atteindre 2 000 ha en 1998.
[R] 3. Identification des menaces actuelles et stratégie de lutte
3.1. Entre enjeux géopolitiques, conflits armés et terrorisme,
quels risques majeurs ?
L'évolution de l'agriculture en Europe et aux États-Unis est
un autre facteur de vulnérabilité du secteur vis-à-vis
des terroristes. Globalement, les sites agricoles constituent toujours des
cibles, non seulement parce qu'ils ne sont pas protégés, mais
encore parce qu'il est facile de se procurer des matières infectieuses
et de les disséminer. La concentration et la mobilité des
populations animales, de même que la grande dépendance envers
les semences et les animaux reproducteurs d'origine étrangère,
rendent extrêmement difficiles le dépistage et l'isolement d'une
épidémie. Le phytopathologiste de luniversité
de létat dOhio, Larry Madden, a décrit avec quelle
facilité une maladie pourrait être introduite dans les
récoltes du pays. Seul un faible volume de semences infectées
serait nécessaire pour causer des dommages, et il est selon lui peu
probable que les services d'inspection gouvernementaux soient en mesure de
les déceler. Parallèlement, sur dautres continents, les
scientifiques découvrent des agents pathogènes de
végétaux nouveaux et émergents. Comme c'est le cas pour
les humains, les déplacements internationaux de matériel
végétal et l'affaiblissement des obstacles au commerce accroissent
la possibilité de propagation de maladies inconnues au-delà
des frontières.
La vulnérabilité du secteur agricole trouve également
ses racines dans son poids sur le plan économique (10 à 15
% du produit national brut en Europe et aux États-Unis) et dans les
dommages éventuels que pourrait causer une attaque liée au
bioterrorisme. En Europe, l'introduction de maladies pourrait miner la confiance
que l'opinion publique a dans les réserves alimentaires et entraîner
d'importantes pertes dans le marché de consommation comme dans celui
d'exportation. La contamination accidentelle à la dioxine des aliments
destinés au bétail, qui s'est produite en Belgique en janvier
1999, est révélatrice. En six mois, les produits alimentaires
de ce pays ont été bannis dans toute l'Europe, le secteur a
subi des pertes très importantes et le scandale qui en a suivi a
contribué à la défaite électorale du
gouvernement.
Les risques sur cultures de blé et de riz sont de loin les plus importants
à cause de leur enjeu alimentaire et de leur large répartition
géographique malgré des conditions de cultures parfois
limitantes.
Citons, à titre dexemple, un rapport spécial de la mission
FAO dévaluation des récoltes et des disponibilités
alimentaires en Afghanistan en 1998. Il estime que, dans les régions
de lEst, les provinces de Chouan et Nangarhar, la présence
généralisée de la rouille jaune a réduit le rendement
potentiel des variétés locales de blé de 20 à
30%. Dans le même temps, dans la province de Nangarhar, la production
de pavot a augmenté considérablement en 1998, principalement
au détriment de celle de blé. Le parallèle avec les
éléments décrits précédemment met en
lumière les enjeux agricole et humanitaire qui peuvent ressortir
dune telle situation. Il ne sagit plus là dun
problème humanitaire au sens strict, ni de protection des cultures
ou de lutte contre la drogue, mais bel et bien de stratégie
géopolitique. Promouvoir une culture " spéculative "
illégale au détriment de cultures vivrières à
faible rendement car trop facilement attaquées - pourquoi pas
volontairement ? - ou éradiquer indirectement la culture
du pavot en augmentant les rendements de blé grâce à
une meilleure protection phytosanitaire ? Tels sont les vrais enjeux,
étroitement imbriqués, avec des solutions politiques officielles
ou " terroristes " sous-jacentes bien évidentes... Ces moyens
antagonistes sont entre les mains de chaque gouvernement, chef de guerre
ou organisme international. Antagonistes, certes, mais dune même
nature : des agents de lutte biologique contre une " bonne "
ou " mauvaise " culture. Une certaine idée du bioterrorisme
agricole
3.2. Interventions actuelles : lexemple des États-Unis
Dans une large mesure, les outils dont ont besoin les autorités
nationales pour faire face aux menaces d'attaque biologique visant des cibles
agricoles existent déjà. Au fil du temps, les phytopathologistes,
les vétérinaires et les inspecteurs des gouvernements de
différents pays, à lexemple de lUnion européenne,
des États-Unis ou, plus récemment, du Canada, ont contribué
au succès remporté sur le front de la prévention et
du contrôle des flambées de maladies animales et
végétales, et de contaminations alimentaires. Les scientifiques
mettent, par exemple, au point des cultures hybrides ou génétiquement
modifiées résistantes à divers agents pathogènes,
ainsi que des vaccins ou des méthodes de désinfection permettant
d'assurer une meilleure sécurité alimentaire. Plusieurs
unités de recherche en malherbologie ou phytopathologie s'efforcent
également de mettre au point des techniques de détection et
d'identification rapide d'agents pathogènes nouveaux et en
émergence.
Même si la coopération entre les groupes industriels, les
scientifiques et les pouvoirs publics en vue de combattre les maladies
végétales est désormais bien implantée, le potentiel
d'attaques biologiques délibérées exige une plus grande
coordination que cela n'a été le cas jusqu'à l'heure
actuelle. Prenons le cas des États-Unis, largement décrit par
Michael Margolian dans son article. Créé par l'administration
Clinton en février 1999, le Conseil sur les espèces invasives
(Invasive Species Council), sans être spécifiquement
un organisme anti-terroriste, a pour mandat de traiter l'incidence
économique et environnementale croissante des parasites des animaux
et des végétaux basés à l'étranger. Le
Système national de gestion des urgences en matière de santé
des animaux (National Animal Health Emergency Management System),
un organisme conjoint gouvernement-industrie, constitue un autre exemple
de renforcement des liens entre les divers intervenants. De son côté,
le Service d'inspection et de sécurité des aliments de l'USDA
(Food Safety and Inspection Service) a créé une équipe
d'intervention rapide chargée de coordonner la réaction du
Ministère en cas d'urgence alimentaire et de collaborer avec les autres
organismes à la protection du consommateur et aux enquêtes sur
les incidents.
En dépit de certaines mesures initiales prises en vue d'une
amélioration de la coordination et d'un renforcement de la sensibilisation
aux risques soulevés par le terrorisme biologique agricole, les efforts
visant à mettre sur pied une réponse intégrée
à l'échelon fédéral ont été lents
à se dessiner. Même si les États-Unis se sont
concentrés sur la vulnérabilité desdites
" infrastructures critiques " aux attaques terroristes depuis le
milieu des années 1990, le secteur agricole ne faisait pas partie
de la liste originale des biens essentiels considérés comme
nécessitant une protection.
Un peu avant 1999, galvanisé par des rapports selon lesquels l'Iran
courtisait des scientifiques russes actifs dans le cadre du volet agricole
du programme de guerre biologique de l'ex-Union soviétique, le
président Clinton ordonnait le lancement de programmes consacrés
à la défense contre les attaques visant les végétaux
et les animaux du pays. Une unité de lutte contre le terrorisme fut
alors créée au sein du Service de recherche agricole de l'USDA,
sous la direction générale du Conseil des politiques de lutte
contre le terrorisme (Counterterrorism Policy Council), composé
de fonctionnaires du Ministère. Au début de 1999, l'USDA est
devenu membre du Groupe de préparation aux armes de destruction massive
du Conseil national de sécurité (National Security Council
Weapons of Mass Destruction Preparedness Group) et assume la présidence
d'un sous-groupe consacré aux problèmes de protection des aliments
et de l'agriculture. Une unité antiterroriste a même été
mise en place au sein de l'Agricultural Research Service de
l'USDA 16. Ses principaux
objectifs sont la prévention du terrorisme, l'amélioration
de l'état de préparation nationale et la protection des biens
vulnérables, y compris les réserves alimentaires. À
lautomne de cette année-là, on a annoncé des projets
d'agrandissement du Plum Island Animal Disease Center de New York,
afin qu'on puisse y étudier les agents pathogènes des animaux
qui peuvent être mortels pour l'homme comme pour d'autres espèces
animales. Pour sa part, le Department of Defense (DoD) tire profit
de l'appui donné par le passé à l'USDA dans les domaines
de la recherche, de la gestion des conséquences et de la
non-prolifération. En août 1999, le DoD et l'USDA ont dirigé
un exercice regroupant de nombreux organismes et portant sur un scénario
dans lequel des terroristes avaient délibérément
contaminé les réserves alimentaires du pays à l'aide
d'un agent biologique (17).
L'une des autres priorités a consisté à réduire
le risque soulevé par la fuite d'expertise de la Russie en matière
de guerre biologique anticulture. Au cours des dernières années,
des représentants du Ministère ont visité les instituts
de Russie et du Kazakhstan qui se consacraient à des recherches en
rapport avec les armes. Ils ont commencé à recenser les stocks
importants d'agents pathogènes qui subsistent depuis les années
de guerre froide, et à caractériser d'un point de vue
génétique les souches de maladies des animaux et des cultures
qui ont été mises au point durant cette période. Faisant
état de la difficulté de faire la distinction entre les
événements qui se produisent naturellement et la contamination
délibérée, les épidémiologistes
réclament de nouvelles façons d'identifier les pathogènes
qui constituent la menace la plus grave.
3.3. Importance dune chaîne de surveillance efficace
Parmi certaines propositions visant à améliorer la capacité
de réaction, on compte l'amélioration des services de
renseignement, de nouvelles méthodes pour différencier les
événements déclenchés naturellement et les
contaminations délibérées, un système de
dépistage et de caractérisation des agents pathogènes
permettant de diagnostiquer et signaler plus rapidement les épidémies
et, finalement, une amélioration de la capacité de surveillance
des spécialistes.
Les critères qui rendent des agents pathogènes utilisables
à des fins terroristes incluent la facilité de leur production,
leur manipulation, leur capacité à se propager et à
survivre, leur vulnérabilité à la détection et
au contrôle, et les dommages potentiels qu'ils peuvent causer.
La propagation dune épidémie est la résultante
encore largement imprévisible de paramètres liés à
lagent infectieux (virulence, pathogénicité,
résistance), à lhôte (sensibilité, protection
naturelle ou acquise, importance agronomique, répartition
géographique) et aux conditions météorologiques variables
(température, humidité, force et direction du vent).
Des scientifiques estiment qu'il serait utile de posséder un système
planétaire qui effectue le suivi et la caractérisation des
agents pathogènes, tout en diagnostiquant et en déclarant
rapidement les épidémies. La capacité de localiser l'origine
géographique d'un agent pathogène, vraisemblablement au moyen
d'une structure moléculaire témoin, faciliterait grandement
la lutte contre ces agents. Plus tôt les experts pourraient établir
qu'une attaque a eu lieu, plus tôt des mesures correctives pourraient
être prises. Bien entendu, le contrôle approfondi des maladies
végétales et animales existe déjà, mais la menace
de terrorisme n'est pas une des priorités du monde agricole. De nouvelles
initiatives pourraient donc viser à faire le lien entre les efforts
locaux et nationaux, et les contrôles multilatéraux déjà
en vigueur. Par exemple, les négociateurs de protocole de
vérification de la CABT ont souligné les procédures
à suivre dans le cadre d'une enquête type sur une
épidémie de maladies végétales ou animales.
L'Australia Group, qui limite le commerce des articles reliés aux
armes chimiques et biologiques à double usage, a dailleurs
ajouté les agents pathogènes des animaux et des plantes à
sa liste des articles contrôlés.
Citons deux exemples récents que l'on pourrait impliquer à
l'échelon européen dans des mesures de prévention de
lagroterrorisme : la fusariose des épis dans le cas du
blé (maladie aérienne) et Aphanomyces euteiches, agent
responsable de fortes attaques en cultures de pois (maladie tellurique).
La lutte contre ces deux maladies, dont lincidence a tendance à
sétendre, réside autant dans la capacité des
scientifiques à détecter des épidémies suspectes
ou des foyers anormaux (laquelle peut, par exemple, se faire par une
évaluation de scénarios épidémiques à
laide de modèles bio-physiques) que dans leur capacité
à acquérir de nouvelles connaissances sur la biologie des agents
pathogènes. Ces deux maladies font en France
lobjet de programmes de recherches spécifiques visant à
expliquer leur récente émergence et à identifier des
méthodes de lutte adaptées à différents
systèmes de culture.
[R]
3.4.
Intérêt des programmes de recherches et des études
prospectives en
épidémiologie végétale
Depuis que des recherches sur la guerre biologique ont débuté
au cours des années 1920, les pays cherchant à mettre au point
des armes biologiques ont étudié beaucoup d'agents pathogènes
visant exclusivement des objectifs agricoles. Même si, officiellement,
les États-Unis, la Russie et l'Irak ont mis fin à leurs programmes,
la vérification est incomplète et des doutes subsistent quant
à la légitimité de tous les travaux réalisés
dans les sites qui étaient anciennement consacrés aux
armes.
Compte tenu de l'importance de l'agriculture du point de vue de la
prospérité de notre pays, de son statut de cible
« vulnérable » et du contenu relativement faible
en technologie du terrorisme biologique visant les cultures, le bétail
et les ressources alimentaires, nous avons vu que des extrémistes
pourraient considérer cette forme d'attaque comme plus facile et plus
sûre que le ciblage d'objectifs humains. Jusqu'à présent,
trop peu d'efforts (y compris en moyens de recherches) ont été
déployés pour assurer spécifiquement la défense
contre l'utilisation délibérée d'agents pathogènes
des végétaux. Or laugmentation de la dépendance
à l'égard des importations étrangères de semences
et plants, l'éparpillement géographique des exploitations agricoles
sur le territoire et la forte standardisation de l'agriculture (un même
agent pathogène pourrait détruire d'un coup toute une culture)
rendent encore plus complexe la tâche de ceux qui sont chargés
d'étudier et contenir les
épidémies.
Rappelons qu'un réseau de surveillance épidémiologique
et de lutte contre les maladies transmissibles a été instauré
dans la Communauté Européenne en 1998. Dans une communication
très récente faite au Parlement européen (Bruxelles,
28/11/2001) la Commission suggère que la capacité de ce même
réseau à signaler les phénomènes
épidémiques soit renforcée de façon urgente.
Dans ce cadre, il paraît souhaitable que des projets de recherches
publics puissent rapidement répondre au chapitre de
« lanticipation des besoins scientifiques et
technologiques », en particulier au titre des priorités
thématiques intitulées « Génomique et
biotechnologie pour la santé » et
« Sécurité alimentaire et risques pour la
santé » de lUnion européenne.
Lépidémiologie
végétale, létude des dynamiques spatiales et
temporelles des épidémies devraient aussi être au cur
de ces programmes. Les techniques de détection de biologie
moléculaire ne sont que des outils venant en appui à des approches
globales, intégrant des paramètres agronomiques. De plus,
limportance de lépidémiologie de terrain est
sensiblement différente selon que lon sadresse à
des épidémies aériennes ou telluriques. Les
épidémies aériennes, sattaquant aux feuilles,
tiges ou fruits des plantes cultivées, se transmettent souvent très
rapidement dune parcelle à lautre mais sont
généralement limitées dans le temps, à
léchelle dune saison. Les épidémies de nature
tellurique (agents pathogènes ou ravageurs du sol) progressent en
revanche moins rapidement dans lespace, mais contaminent plus durablement
les sols, pouvant ainsi être responsables dépidémies
chroniques. Le type et le niveau dexpression du parasitisme tellurique
sur la plante sont fonction des caractéristiques intrinsèques
de chaque bioagresseur, mais également de lenvironnement (sol,
système de culture) dans lequel ils sexercent. Face à
la très grande diversité dépidémies
telluriques, avant denvisager une stratégie prophylactique ou
de lutte curative au champ, il est indispensable de bien identifier la cible.
Ceci suppose de disposer de connaissances scientifiques adéquates,
de méthodologies propres à létude des agents
pathogènes du sol ainsi que doutils fiables et suffisamment
performants pour traduire leurs réponses en terme de risque pour la
culture.
Chacun de ces deux types dépidémie, aérienne ou
tellurique, peut être un excellent sujet détude pour mener
des recherches sur les risques de progression dans le temps et lespace
de maladies suite à des introductions fortuites ou volontaires. La
modélisation à grande échelle, qui se fait actuellement
dans une perspective « civile » de protection
intégrée doit permettre de donner des réponses à
lévaluation de risques sur un vaste territoire agricole.
Plusieurs modèles d'épidémies transnationales ou
pandémies ont permis d'expliquer ou comprendre des phénomènes
dynamiques à grande échelle. De tels outils pourraient être
utilisé à des fins de prévention ou d'identification
de propagation à la suite de contaminations volontaires.
Lidentification et la hiérarchisation
de ces risques pourraient aboutir, en plus de modèles classiques de
maladies, à des schéma directeurs de développement type
dépidémies, prenant en compte les agents biologiques
et la structure du territoire agricole, au même titre quun
stratège prendrait en compte les armes de son ennemi, leurs
caractéristiques (rapides, lourdes, longue portée) et le terrain,
avant de livrer une bataille ou bâtir un plan de
retraite.
Comme dans toute veille stratégique militaire, des propositions
complémentaires doivent inclure l'amélioration des renseignements,
la surveillance des agents pathogènes émergent ainsi que de
nouveaux outils pour effectuer le suivi, l'identification et le diagnostic
des maladies exogènes introduites en Europe. Certaines activités
de contrôle venant appuyer les instruments de non-prolifération
à l'échelle mondiale existent déjà, mais il
conviendrait de poursuivre les travaux afin d'effectuer le lien entre ces
efforts et nos capacités réelles sur le terrain.
Lépidémiologiste aurait une nouvelle place : celle
de stratège en protection des cultures, contre des attaques
volontaires
[R] Notes
(1). Communication de la Commission au Conseil
et au Parlement européen, Bruxelles, le 28/11/2001, COM(2001) 707
final. [VU]
(2). Michael Mates, rapport pour la commission des
sciences et des technologies de l'Assemblée parlementaire de l'OTAN,
1999. [VU]
(3). Pierre Lellouche, Guy-Michel Chauveau et Aloyse
Warhouver, " La prolifération des armes de destruction massive
et de leurs vecteurs ", Assemblée nationale française,
Commission de la Défense nationale et des Forces armées, rapport
d'information no 2788, 7 décembre 2000.
[VU]
(4). La convention de Londres-Moscou-Washington de
1972 fut le premier traité international de désarmement :
elle interdit la " mise au point, la fabrication, le stockage,
lacquisition, la conservation des agents microbiologiques ou autres
agents biologiques, ainsi que des toxines, de types et en quantités
non destinées à des fins prophylactiques, de protection ou
à d'autres fins pacifiques ; des armes, de l'équipement
ou des vecteurs destinés à l'emploi de tels agents ou toxines
à des fins hostiles ou à des conflits armés ",
Conférence de Genève, " Linterdiction sera-t-elle
efficace ? ", Lucette Flandroy, Biofutur, septembre 1991, pp.
38-44. [VU]
(5). NDLR : Leptinotarsa decemlineata
(Coléoptère Chrysomélidé). à (re)lire,
dA. Fraval, " Le Doryphore, un grand conquérant
fatigué ", Insectes, 120, 1er trimestre
2001. [VU]
(6). Stockholm International Peace Research Institute,
1971. The Problem of Chemical and Biological Warfare, Vol. I. Humanities
Press, New-York. [VU]
(7). Benjamin C. Garrett, 1996. The Colorado Potato
Beetle Goes to War. Nonproliferation, Demilitarization, and Arms Control.
The Monitor.
[VU]
(8). Olivier Lepick, 2000. French activities related
to biological warfare, 1919-1945. In E. Geissler & J.E. Van Courtland
Moon : Biological and Toxin Weapons : Research, Development
and Use from the Middle Ages to 1945. SIPRI Chemical and Biological Warfares
Studies, n°18, 296 p.
[VU]
(9). Harris Sheldon, 2000. The japanese biological
Warefare Program : on overview. In Geissler & Moon, p.
139. [VU]
(10). Cela correspond entre 1951 et 1969 à
la production de 36 000 kg de rouille des tiges du blé et, en
1966, à environ 900 kg d'agents de la pyriculariose du riz. Voir Simon
Whitby et Paul Rogers, 1997. Anti-crop Biological Warfare - Implications
of the Iraqi and US Programs. Defense Analysis, 13,
310. [VU]
(11). Selon cette retranscription, la CIA aurait
lancé des attaques bactériologiques sur les ouvriers de la
canne à sucre au moment des récoltes en 1961 et 1962, dans
une tentative de paralyser l'économie au milieu d'une crise
internationale. Il est suggéré aussi que, dix ans plus tard,
la CIA aurait introduit la fièvre porcine dans l'île, une
épidémie qui a abouti à la mort de 500 000
porcs. [VU]
(12). Thrips palmi (Thysanoptère
Thripidé). [VU]
13. Raymond Zilinskas, 1999. Cuban Allegations of
Biological Warfare by the United States : Assessing the Evidence.
Critical Reviews in Microbiology, 25( 3), 173-227.
[VU]
(14). United States Senate, Committee on Armed Services,
Subcommittee on Emerging Threats, témoignage du Dr Jon Wefald, Kansas
State University, et du Dr Corrie Brown, Department of Pathology, College
of Veterinary Medicine, University of Georgia, 27 octobre
1999. [VU]
(15). La CABT interdit la mise au point, la production
et le stockage (mais non l'utilisation !) d'agents biologiques " à
des fins hostiles ou dans des conflits armés "; l'argument selon lequel
l'utilisation d'agents pathogènes pour détruire des
stupéfiants dans le cadre d'un effort concerté entre pays ne
constituerait pas forcément une violation de la convention peut alors
être considéré comme acceptable.
[VU]
(16). Jonathan Ban, 2000. Agricultural biological
warfare : on overview. Chemical and Biological Arms Control
Institute. [VU]
(17). De manière paradoxale, le succès
de l'élimination des maladies des populations animales et
végétales, imputable aux programmes de dépistage, a
affaibli le sentiment qu'il est nécessaire de faire preuve de vigilance
et amené les fonctionnaires états-uniens à réduire
le budget annuel accordé par le gouvernement fédéral
aux services vétérinaires, qui se chiffrait à 116 millions
de dollars en 1999. Voir Judith Miller : U.S. Would Use Long Island
Lab to Study Food Terrorism. New York Times (22 septembre
1999). [VU]
[R]
[R] Quelques sites Internet sur le sujet
Chemical & Biological Weapons Resource Page, Agro-terrorism
Resources :
cns.miis.edu/research/cbw/aglinks.htm
"Crop Biosecurity" from Plant Pathology Online :
www.apsnet.org/online/feature/BioSecurity/
Top.html
Federation of American Scientists on agroterrorism :
www.fas.org/bwc/agr/main.htm
Agricultural Biowarfare and Bioterrorism essay (par Dr. Mark Wheelis of
UC-Davis) :
www.edmonds-institute.org/wheelis.html
Monterey Institute of International Studies on agroterrorism
cns.miis.edu/research/cbw/agromain.htm
The Montreal symposium on bioweapons :
www.scisoc.org/feature/BioSecurity/Top.html
Bioterrorism and Bioweapons Special Report (Newscientist) :
www.newscientist.com/hottopics/bioterrorism/
Sharon Stevenson and Jeremy Bigwood :
www.motherjones.com/news_wire/coca.html
Tout récemment mis en ligne :
Crop biosecurity and Countering Agricultural Bioterrorism: Responseses of
the American Phytopathological Society. APSnet Feature, octobre 2002:
www.aspnet.org/online/feature/bioterrorism/
[R]