décision, expertise, arbitraire et transparence :
éléments d'un développement
durable
Retour sur le développement durable
Arrêt sur la décision
La véritable nature des experts
De l'arbitraire à la gouvernance
En guise de conclusion : connaissance des valeurs et orientation
de l'action
Annexe : Réponses aux questions posées
En mai 2001 s'est tenu à l'Abbaye de Royaumont un séminaire
sur les " valeurs et représentations de l'environnement " à
l'initiative du CNRS, de l'Institut français de l'environnement (IFEN)
et de l'Observatoire permanent des représentations de l'environnement
(OPRESE). Beaucoup étaient là, certains n'avaient pu venir,
d'autres étaient absents (les médias).Avec pour objectif de
continuer la réflexion, en s'efforçant de la compléter,
le club ECRIN (CNRS + industrie) " Environnement et Société
" et son groupe de travail " Eau et société " ont
décidé d'organiser un atelier intitulé " Communication
et représentations de l'eau " (CREDEAU) qui, à raison de quatre
séances annuelles, devrait réunir des médias, des acteurs
de l'eau (et de l'environnement) et des scientifiques qui s'intéressent
à ces questions.Les buts de cet atelier sont de confronter points
de vue et pouvoirs, de laisser parler les participants, de les orienter vers
des visions communes, de les réunir en réseaux et d'améliorer
la communication qui concerne l'eau.L'article qui suit, présenté
à Royaumont, constitue une introduction à ce projet. Il comporte,
comme le titre l'indique, quatre parties : un rappel sur le développement
durable, quelques propos sur la décision, un regard acide sur la
véritable nature des experts, et quelques vux pour tenter de
passer de l'arbitraire à la gouvernance.
La conclusion est complétée par une annexe qui tente d'analyser
la structure de la dernière partie du séminaire de Royaumont,
telle qu'elle apparaît à travers sa présentation. Le
but est ici de percevoir, au-delà des termes employés, quels
sont les mots, notions et concepts qui commandent les autres, à quoi
sert de s'intéresser à de telles questions et ce qu'il est
bon d'en dire.
[R] Retour sur le développement durable
La traduction française de sustainable development
(développement durable) a donné une importance particulière
au caractère temporel de l'effort à entreprendre. Le
développement espéré doit s'accomplir dans la durée,
acquérir un caractère intergénérationnel pour
que la transmission du patrimoine (naturel, culturel, social) s'effectue
convenablement du père à ses enfants. Il s'agit donc
d'une conception patriarcale et notariale qui sous-entend que
le mode de transmission va de soi. Celui-ci doit obéir aux règles
immuables de l'héritage, de l'autorité de celui qui reconnaît
sa filiation (ce peut être celle des gouvernements de l'État,
vis-à-vis des gouvernements ultérieurs). Il doit observer le
droit d'usage et de propriété que le présent exige,
tout en gardant à l'esprit son devoir de ménager l'avenir.
Le développement durable français rappelle, s'il en était
besoin, que les pouvoirs publics et privés de notre pays doivent
gérer leurs activités en bons pères de famille.
Cette conception d'exception n'est guère présente dans les
autres pays développés (anglo-saxons) qui sont à l'origine
du développement viable ou acceptable (sustainable a la même
racine que sustainability : viabilité, qui a un rapport avec
la vie). Il est piquant de constater que la traduction française a
opté pour une approche qui traite principalement du traitement de
la mort (l'héritage qui doit se transmettre), avec le souci du maintien
des institutions existantes, tandis que la conception d'origine anglo-saxonne
mettait l'accent sur la vie, quitte à faire évoluer les
institutions afin de mieux la permettre.
Il y a donc ceux, d'un côté, qui font des enfants en vue de
se prolonger quelque peu dans l'avenir et, d'un autre côté,
ceux qui cherchent les compromis institutionnels nécessaires à
une meilleure cohabitation avec des formes de vie nouvelles, plus
diversifiées. Durée des formes de vie pour ceux-ci, permanence
de l'existant pour ceux-là : les valeurs implicites auxquelles
recourent ces deux orientations ne peuvent pas différer plus les unes
des autres...
Dans tous les récits, qu'il s'agisse de contes pour enfants ou de
sommes philosophiques, c'est généralement à la longue,
dans la durée, l'option pour la vie qui finit toujours par l'emporter
sur celle de la mort. Cela devrait pouvoir s'appliquer tout aussi bien à
l'environnement.
Les naïfs s'enthousiasment pour toute décision nouvelle : changer
d'herbage réjouit les veaux. Les sages s'inquiètent des
conséquences qui peuvent en résulter.
Ceux qui sont amenés à prendre des décisions en font
un usage parcimonieux. Ils savent que la difficulté n'est pas dans
la préparation et la prise de décision
(1), mais dans le maintien de la position
décidée.
Celle-ci attire l'envie parfois, les critiques toujours. Comme il faut bien
composer avec elles, la décision observée n'est jamais celle
qui est initialement proclamée. On peut tenir compte de ce biais quasi
mécanique en annonçant une décision qu'on ne saurait
suivre à la lettre.
La première mesure à recommander est d'y intégrer la
part d'adaptation nécessaire à son adoption pratique par le
plus grand nombre. En bref, ce qu'on dit, on ne le fera pas tout à
fait, ce qu'on ne dit pas laisse en revanche une certaine liberté
d'entreprendre. Dans la plupart des cas, on ne saurait donc juger des
décisions au travers des discours et des écrits qui les
accompagnent. Ils ne sont habituellement que l'espace virtuel des
négociations.
La seconde recommandation porte sur le maintien des acquis antérieurs.
Ceux-ci sont à considérer comme faisant partie d'une boucle
permanente de décisions et d'actions qui à la fois en
résultent et les déterminent. Le circuit des opérations
est donc fermé sur lui-même et n'apparaît pas comme la
conséquence d'une décision antérieure unique figurant
dans un schéma classique, causal et ouvert (fig. ci-dessus).
Dans le domaine de l'environnement, croire qu'une conférence avec
sa déclaration finale, qu'un rapport avec ses conclusions, voire qu'une
loi (le plus souvent sans ses décrets d'application) vont changer
quoi que ce soit relève de la plus grande inexpérience. Il
suffit d'attendre quinze jours pour le constater ensuite dans les mois et
années qui les suivent. Une décision qui n'est pas mise en
pratique dans l'immédiat ne fait que renforcer la situation qu'elle
croyait modifier. Elle nourrit un débat qui n'est pas forcément
inutile puisqu'il permet de faire découvrir à tous les acteurs
concernés la complexité de la situation dans laquelle ils sont
plongés sans en avoir eu forcément conscience jusqu'alors.
Un des grands avantages de garder à l'esprit une conception
systémique (en boucle) des décisions et des actions qui les
précèdent et les suivent est d'inclure les effets transitoires
qui accompagnent forcément toute modification d'état.
Il y a des transitoires convergents (figure ci-dessus). Ce sont les plus
fréquents : much ado about nothing
(2). On peut les observer chaque fois que le prix des carburants
augmente. Des réactions contradictoires ont alors lieu, puis elles
s'atténuent progressivement.
Il y a des transitoires périodiques, constamment instables, en fonction
des saisons, par exemple. C'est le cas de la réglementation de la
chasse, qui voit les mêmes difficultés resurgir d'année
en année.
Enfin, plus rares, les transitoires divergents, soit parce qu'ils s'emballent,
soit parce qu'ils figent le système dans un état zéro,
font en fait exploser (imploser) la situation qui doit alors se séparer
d'un ou plusieurs de ses acteurs (par démission, renvoi, poursuites
judiciaires, etc.).
Pour un décideur, l'étude et la compréhension des
transitoires sont donc vitales, à tout le moins beaucoup plus importantes
que les souhaits de changement envisageable. De manière lapidaire,
ceux qui décident ne souhaitent rien d'autre que de ne pas décider,
ceux qui ne décident pas souhaitent pouvoir un jour avoir quelque
chose à décider.
Ici encore les valeurs des uns et des autres ne sont rien moins
qu'opposées, voire conflictuelles.
[R] La véritable nature des experts
Les experts sont les champions des décideurs. Ils prennent les risques
à leur place, véritables fusibles de l'action. Ils n'apparaissent
sur la scène publique qu'au moment où les surtensions (dues
aux " transitoires ") risquent de briser la boucle décisionnelle.
Tout décideur se protège en s'entourant de trois sortes d'experts
qui coexistent au gré des événements, parfois bénins
parfois tragiques.
La garde rapprochée du décideur est constituée des
experts-communicateurs qui accompagnent l'événement,
parfois le créent, en vue de magnifier le décideur auprès
d'un public soit acquis soit hostile a priori, sans raison très
profonde. Bien entendu, cette catégorie d'experts ne correspond pas
aux canons scientifiques que leur titre pourrait laisser présumer.
Le contact avec le public est toutefois un art plus délicat qu'un
scientifique ne peut l'imaginer. Dans le domaine de l'environnement, sans
limites et pourtant proche de chacun, tout électeur, usager, consommateur
se croit compétent, expérimenté et très averti
des débats en cours. Un scientifique qui viendrait perturber ces a
priori est le plus souvent mal reçu. On ennuie vite quand on ne
sait pas répondre à une attente.
Bien au contraire, un expert en communication va au devant de ses interlocuteurs.
Il sait d'avance ce qu'on attend de lui et donne des arguments qui viennent
conforter les opinions. Sont-elles favorables ? L'expert-communicateur donne
mille raisons pour les justifier entraînant derrière lui
l'enthousiasme et la reconnaissance. Sont-elles hostiles ?
L'expert-communicateur, qui n'a aucun argument de poids à opposer
(ce n'est pas un scientifique, c'est un joueur), ne cherche surtout pas à
convaincre mais plutôt à faire respecter un autre point de vue.
Il souligne le caractère parfois irrationnel de chaque terme de la
controverse, tout en affirmant à tout moment son profond désir
de négocier et de rapprocher les points de vue.
Dans tous les cas, le miroir qu'est l'expert répète à
l'envi l'extrême beauté de ceux et celles qui y plongent le
regard. Tous doivent repartir satisfaits : ils n'ont vraiment pas perdu leur
temps... Ils avaient en face d'eux un véritable expert, simple comme
tous ceux qui savent, honnête, sincère et tolérant.
Au-delà de la futilité du quotidien, le décideur a parfois
des situations plus difficiles à régler à l'occasion
d'événements catastrophiques, récurrents dans le domaine
de l'environnement (inondations, tremblement de terre, épidémies,
explosions diverses...) ou encore dans le cadre de contentieux ouverts par
des concurrents qui souhaiteraient réduire ou prendre la place
occupée par le décideur.
Celui-ci a cette fois besoin d'experts-conseillers. Ils lui disent
le droit, sa jurisprudence, ses innovations éventuelles. Érudits,
tout le contraire de leurs pseudo-collègues de la communication, ils
s'appuient sur des comparaisons internationales, s'ingénient à
poser les jalons de dispositions futures censées éviter une
réapparition de ces circonstances fâcheuses qui les font intervenir
pour le moment. Ils ne sont pas le décideur mais ils connaissent bien
la musique, parfois la lui enseignent. Ils constituent son ombre et ne sauraient
être exposés en pleine lumière. Ils préparent
les réformes ou les empêchent, veillent sur les valeurs en cours
et sont à l'affût de celles qui pourraient émerger.
Restent les experts-tacticiens, ceux qui apportent leur savoir pour
compléter une action défaillante ou insuffisamment menée.
Sous-traitants des actions en cours, ils apportent le coup de main
nécessaire au bon moment. Contrairement aux deux catégories
précédentes, ils font plus qu'ils ne disent et, pour cette
raison, possèdent une connaissance pratique très efficace.
Ils ont leur opinion ; elle n'est guère entendue. Ils ne se privent
pourtant pas de la faire connaître à l'extérieur de leur
domaine d'action. Cette indépendance est souvent leur paiement : la
satisfaction de comprendre fait parler Tirésias mais peu savent en
tirer les conséquences...
Ces trois fonctions d'expertise s'organisent selon une composition qui ressemble
au schéma ci-contre, où chacune est utile aux deux autres.
Il est à noter que les valeurs ou grandeurs qui sous-tendent le
discours (séduire), l'action (comprendre) et l'intention (durer) sont
très différentes les unes des autres.
[R] De l'arbitraire à la
gouvernance
Les phénomènes complexes, une autre façon de nommer
l'environnement, forment autour de nous, spécialistes ou simples citoyens,
un espace d'obscurité plutôt angoissant. Que l'on sache
précisément (avec le doute permanent de ne pas tout savoir)
ou que l'on découvre subitement, la prise de conscience est douloureuse.
Elle mêle l'impuissance du moment présent aux perspectives
incertaines, et le plus souvent terrifiantes, de l'avenir.
La croissance démographique incroyable des décennies
présentes, l'usure des milieux naturels dues aux activités
dont elle est la cause : air, eaux, sols, océans ; la maîtrise
ambiguë de la science (énergie nucléaire, manipulations
génétiques, pandémies diverses) ; le contrôle
douloureux de toutes formes de violence, à tel point douloureux qu'il
finit parfois par en faire partie ; les implications culpabilisantes d'une
consommation médiatisée, densifient le brouillard dans lequel
se perdent comportements et valeurs.
L'arbitraire et la gouvernance sont les deux techniques auxquelles les
sociétés recourent, de manière désespérée
dans le premier cas, avec la ferveur de l'espoir dans le second, pour
rétablir un peu de transparence, un peu de lumière, dans la
nuit du doute et de la misère.
Il serait abusif d'opposer l'arbitraire, sorte de pêché contre
l'esprit (il l'est souvent), et la gouvernance, modèle idéal
d'une démocratie parachevée (elle est aussi le triomphe des
lobbies). L'arbitraire est souvent le pauvre moyen d'action des pays les
plus misérables et la gouvernance le luxueux instrument des
démocraties les plus nanties.
L'arbitraire
L'arbitraire est un coup de projecteur qui troue les ténèbres
un peu au hasard des intérêts et fantasmes de ceux qui le manient.
Il éclaire ceux qu'il rencontre sur son passage, exclut tous les autres.
Il est en cela un progrès par rapport à un chaos
général. On peut s'en rendre compte, sans pour autant
éprouver une sympathie nostalgique excessive à l'égard
des régimes tyranniques déchus, partout où une dictature
n'est remplacée par rien, sinon par une violence
généralisée, fanatique et parfaitement durable, à
tout le moins à l'échelle de générations
humaines.
L'arbitraire a évidemment des degrés divers qui le rendent
tolérable (par exemple, on peut le dénoncer, lutter pour qu'il
évolue, etc.) ou particulièrement odieux (on ne peut rien faire
d'autre que le subir). Dans tous les cas, l'arbitraire s'appuie sur une notion
d'autorité et de pouvoir qui la fonde. Il peut s'agir des armes, de
l'argent voire souvent un droit plus ou moins détourné de son
horizon éthique.
Dans notre propre pays, le devoir d'obéissance de tous ceux qui servent
l'État et définissent avec lui l'utilité et
l'intérêt publics (et non pas l'utilité et
l'intérêt pour le public) fait partie des formes
atténuées de l'arbitraire.
Combien de fois entend-on qu'il faut bien que quelqu'un décide et
rende les arbitrages nécessaires, qu'il vaut mieux une mauvaise
décision qu'on pourra améliorer que pas de décision
du tout, source de pagaille et de conséquences irréversibles,
etc. Après tout, les phares d'un véhicule ne permettent-ils
pas à son conducteur de se diriger dans la nuit ?
En fait, toute la question de l'arbitraire repose sur celle de savoir qui
est le conducteur et quelles sont ses valeurs. Sait-il où il se dirige,
prend-il soin de n'écraser personne ? Enfin, où s'est-il
arrêté, hébété, au nom du principe de
précaution ?
La gouvernance
En face de cette conception, et tout compte fait à l'opposé,
une avancée plus démocratique, ou qui se veut telle, est la
gouvernance, souvent qualifiée de " bonne gouvernance " dans les textes
internationaux qui veulent la promouvoir.
Car la (bonne) gouvernance n'est pas une invention française, loin
s'en faut puisqu'elle tire son existence non pas de l'autorité publique
ni de la propriété privée mais du bien commun, de la
loi commune (common law), valeur que notre Révolution avait
refoulée il y a plus de deux siècles.
La gouvernance n'est pas un projecteur mais une multitude de lampes de poche
utilisées par tous à l'échelle locale. Une autre façon
de dire serait que c'est une manière de réinventer
l'éclairage public avec des lampadaires civils répartis,
plutôt qu'au moyen de projecteurs militaires rassemblés en certains
points seulement.
Comment s'exerce la gouvernance ? Bien que le schéma conceptuel du
développement " durable " (acceptable) soit seriné depuis plus
de dix ans (il avait été conçu par Gro Brundtland et
son équipe bien avant la conférence de Rio de 1992), ses ressources
sont encore mal et peu connues en France et il paraît indispensable
de les rappeler sommairement.
Car la gouvernance sans le développement durable, c'est un peu comme
avoir un bidon d'essence mais pas de moteur à alimenter et à
faire tourner. Le développement durable est donc un moteur social.
Comme les moteurs mécaniques, il rassemble une série de compromis
acceptables (sustainable) sans lesquels la société ne
saurait vivre. Ce sont les jeux, les à-peu-près, les
tolérances qui autorisent tout fonctionnement.
Le schéma du développement durable distingue trois pôles
: les pouvoirs publics, les intérêts privés, et tous
ceux qui ne sont représentés que par eux-mêmes : les
milieux naturels, au sein desquels se trouve tout ce qui vit, y inclus les
citoyens, usagers consommateurs. Ceux-ci sont individuels ou regroupés
sous d'autres formes que celles de l'autorité (les pouvoirs publics,
premier pôle) ou de l'argent (les intérêts privés,
second pôle).
Une telle conception revient à dire que l'État a certes une
fonction de régulation mais pas ou peu de fonction de
représentation, que les intérêts privés sont des
fournisseurs mais qu'ils ne sauraient définir la demande, à
travers l'emploi qu'ils suscitent par exemple. Cette approche n'est donc
pas forcément la bienvenue dans notre pays qui, s'il laisse une large
place à la dialectique public-privé, n'est guère enclin
à tolérer un troisième pouvoir qui ne procéderait
ni de l'un ni de l'autre de ces termes alternatifs.
Admettons pourtant qu'un schéma triangulaire de cette sorte puisse
exister.
La gouvernance consiste à ce que chaque sommet du triangle accepte
et passe des compromis avec chacun des deux autres, la garantie de
ces compromis étant apportée par le troisième non
directement impliqué.
Ainsi le partenariat public-privé est-il placé sous la surveillance
des citoyens, les relations entre l'État et les citoyens font l'objet
d'une surveillance effectuée par des intérêts privés,
enfin les relations consuméristes entre les citoyens et les
intérêts privés font l'objet d'un contrôle de
l'État.
Dans le domaine de l'environnement, une telle approche n'est pas utopique
et prend son sens en précisant le vocabulaire :
- pour ce qui concerne les relations entre l'État et les
intérêts privés, on peut aisément imaginer que
les valeurs libérales du marché sont adressées par ces
derniers aux pouvoirs publics. C'est tout l'enjeu de la mondialisation
(globalisation) qu'on retrouve dans les traités de Maastricht
et d'Amsterdam pour ce qui concerne l'Union européenne. Le compromis
consiste à ce que les pouvoirs publics équilibrent ces valeurs
de marché par des valeurs publiques largement influencées et
contrôlées par une représentation citoyenne. Celle-ci
peut s'envisager sous diverses formes : parlementaire, associative,
régionale, locale ou composite. L'essentiel est qu'elle reste la plus
directe possible, c'est-à-dire ne s'exprime pas à travers la
représentation biaisée d'agents de l'État qui ne sauraient
exprimer aussi bien les valeurs du terrain ;
- le principe est le même dans les relations entre les pouvoirs publics
et les citoyens qui exigent de meilleures protections et mise en valeur de
l'environnement naturel et vivant. Les valeurs de l'État sont
exprimées par des lois et règlements qui définissent,
autorisent et proscrivent les usages, préviennent et sanctionnent
les dommages. L'expérience montre partout la difficulté d'appliquer
ces textes. Ce n'est pas parce que le nombre de pages des journaux officiels
s'enfle démesurément que cela change quoi que ce soit aux
problèmes à résoudre. Plus les moyens en hommes, techniques
et financement manquent, comme dans la plupart des pays pauvres, plus ce
constat est évident. La solution doit être apportée par
les citoyens eux-mêmes, grâce à leur comportement individuel
et leur volonté collective municipale, associative ou autre. Ces "
bonnes pratiques " (good practices) sont l'élément culturel
qu'une population peut chercher, non pas à opposer dans un sens
négatif, mais à échanger, en tant que valeurs de
progrès acceptable, contre des injonctions juridiques inaccessibles
le plus souvent car théoriques et trop coûteuses dans
l'immédiat. Cette progressivité par des coûts supportables
pendant une période définie est typique de ce que peuvent apporter
des intérêts privés très attachés au
caractère " raisonnable " (reasonable, affordable) d'un projet
délimité dans sa durée. C'est donc en s'appuyant sur
l'arbitrage d'intérêts privés que citoyens et pouvoirs
publics peuvent trouver un terrain d'entente constructif et non conflictuel.
Les démarches ISO (9000, 14000...) procèdent de cet esprit
;
- le troisième côté du triangle du développement
durable concerne les relations entre citoyens et intérêts
privés, sous l'il de l'État. Dans le domaine de
l'environnement, ces relations reviennent à savoir quelle est la part
de l'achat des biens et services que les citoyens souhaitent consacrer à
la défense de l'environnement, ou encore quelle est leur demande
économique et sociale d'environnement. Cette demande peut être
fiscale (à travers des impôts et taxes dédiés
à l'environnement) ou directe à travers une politique de prix
et de fonds affectés à la mise en uvre des " bonnes pratiques
" d'investissements et de fonctionnement. Ce qui compte est qu'il y ait une
part maîtrisée des flux économiques qui soit dirigée
vers l'environnement. Il est normal que les intérêts
économiques privés réagissent au renchérissement
des produits (craintes pour la concurrence ) et à la diminution du
pouvoir d'achat des consommateurs dues à des prélèvements
fiscaux ou parafiscaux qui distraient les marchés. Aussi est-il utile
que des indicateurs de résultats et des évaluations des programmes
d'environnement soient associés à la demande sociale, soit
pour la stimuler (c'est le rôle de l'État de préconiser
des instruments incitatifs dans ce cas) soit pour la modérer parce
que les ponctions fiscales ou tarifaires s'avèrent mal employées,
inutiles ou trop lourdes pour la situation économique
générale. Dans tous les cas, l'État doit garder ce
rôle de comptable des conséquences de la demande sociale des
usagers et consommateurs.
Le schéma ci-après reprend les trois points qui
précèdent.
Ainsi constitué, le triangle du développement durable met en
relation deux boucles dynamiques qui s'équilibrent :
- une boucle de valeurs politiques sociales et économiques
traditionnelles. C'est l'extérieur du triangle : l'État promulgue
des lois, les citoyens ont des exigences, les entreprises les répercutent
(à l'échelle mondiale) par des dispositions financières
et commerciales ;
- une boucle de la gouvernance qui veut équilibrer d'une autre façon
les relations entre les trois acteurs considérés : le gouvernement
des entreprises est influencé par la clientèle des citoyens
mais il est institué par l'État (flèche a en
trait mixte) ; les citoyens mettent en oeuvre des bonnes pratiques
environnementales (lancent des programmes d'investissement et de fonctionnement)
qui font intervenir les compétences et les moyens privés
(flèche b en tiretés) ; les politiques environnementales
sont évaluées à l'initiative des intérêts
privés mais sont suscitées et contrôlées par les
pouvoirs publics (flèche c en trait pointillé).
Le triangle du développement
durable
a : Gouvernance d'entreprise (" corporate governance "
organisée par les Pouvoirs publics avec la participation des citoyens,
consommateurs et usagers)
b : Bonnes pratiques (accomplies par les citoyens au moyen des outils
technologiques utilisables économiquement)
c :·Évaluation des politiques et indicateurs de résultats
mis en oeuvre par les intérêts privés sous le contrôle
de l'État
L'intérêt d'un tel modèle est qu'il utilise comme argument
principal la transparence qui doit résulter des adaptations
réciproques des valeurs de chaque acteur. Chacun trouve avantage
à faire connaître les compromis acceptés par les deux
autres. C'est le rôle de la gouvernance de faire circuler cette
information.
Que le triangle soit petit (pays pauvres) ou très grand (pays riches)
ne change rien à son fonctionnement qui est par nature progressif
(dynamique) et non pas figé dans un équilibre unique plus ou
moins stable lorsque deux acteurs uniquement (publics et privés) passent
accord entre eux.
L'inconvénient de la mise en pratique de la gouvernance, telle qu'elle
vient d'être évoquée est de l'expliquer à tous
ceux qu'elle concerne : l'État, inquiet de voir son autorité
(sa souveraineté) amoindrie, les entreprises qui préféreraient
ne pas avoir à jouer un rôle politique aussi apparent, les citoyens
frileux d'avoir à prendre des responsabilités réelles
et non déléguées.
Il est évident que l'arbitraire évite tous ces ennuis.
[R] En guise de conclusion : connaissance des valeurs et orientation de l'action
La quatrième session du séminaire " Valeurs et
représentations de l'environnement
"(3) est présentée par le petit texte
introductif suivant :
" Connaissance des valeurs et orientation de l'action. Cette quatrième
session s'interrogera sur les liens qui peuvent exister entre la production
des connaissances théoriques et empiriques précédemment
passées en revue et la prise de décision, qu'elle soit privée
ou publique. Certaines disciplines - on peut penser tout particulièrement
à l'économie - relient directement la mesure des valeurs de
l'environnement et la prise de décision, via notamment des
hypothèses sur les comportements des individus. Quelles sont les normes
sociales qui, de manière plus ou moins explicite, sont ainsi
proposées ? Comment ces normes se confrontent-elles avec celles qui
sont produites par les sciences de la nature au travers de leurs propres
représentations de l'environnement ? Les différents points
de vue, tant conceptuels qu'empiriques, permettent-ils de repérer
des changements dans les comportements et les valeurs liés à
l'environnement ? Les pouvoirs publics et privés ne font-ils
qu'accompagner ces évolutions ou, au contraire, en sont-ils les
initiateurs ? Qu'est-ce que cela permet de dire sur les évolutions
futures de nos sociétés ? Sont-elles souhaitables ? Vont-elles
dans le sens du " développement durable " ? ".
À titre informatif, il a paru intéressant d'effectuer une analyse
structurelle du contenu de cette introduction (tableau et graphe
ci-dessous).
Analyse structurelle de la problématique " connaissance
des valeurs et orientations de l'action "
Bien entendu, une telle analyse révèle les choix explicites
de l'auteur (sélection subjective de dix variables tirées du
texte - on pourrait effectuer une autre sélection). Pis, la façon
de remplir par des réponses par tout ou rien la matrice des interrelations
entre les dix variables choisies (qui influence qui ?) conduit à faire
connaître les choix implicites de celui qui analyse, en comptabilisant
les influences (en colonnes) et les dépendances (en lignes).
La représentation graphique de ce résultat (figure ci-dessous)
guide une interprétation, elle aussi subjective. Mais peut-il en
être réellement autrement dans le cadre d'une prise de
décision et d'une action éventuelle ?
Quoi qu'il en soit, et en considérant la portée restreinte
(à l'auteur) de ces conclusions, une différenciation assez
nette de l'importance des variables retenues peut être avancée
:
Sur les dix variables qui forment le système " valeurs et actions
", trois sont vraiment également, importantes :
- les valeurs de l'environnement (VAL) ;
- les normes sociales (N-SOC) ;
- le développement durable (DD).
Ces trois premiers ex æquo sont suivis par une quatrième
variable : les intérêts privés (INT). À eux quatre,
ces paramètres structurent l'essentiel du système.
Analyse structurelle de la problématique "connaissance
des valeurs et orientation de l'action"
Le discours qu'il est recommandé de tenir sur ce thème, les
forces sur lesquelles on pourrait s'appuyer, les conséquences d'actions
éventuelles sur lesquelles on pourrait être jugé sont
indiqués dans l'encadré ci-dessous (cf points b, c et d).
Le décor étant ainsi planté, il est aisé d'en
déduire les réponses aux questions qui sont posées :
En résumé :
- les normes sociales sont celles auxquelles on recourt dans le
développement durable ;
- elles dominent les normes d'environnement produites par les sciences de
la nature ;
- les comportements définissent les valeurs, pas l'inverse ;
- les pouvoirs privés, beaucoup plus que les pouvoirs publics influencent
l'évolution du système ;
- il est permis de tout dire sur les évolutions futures de nos
sociétés (mais il n'est pas possible de faire n'importe
quoi).
Le caractère souhaitable de ces évolutions dépend
étroitement du statut (point de vue) de celui qui pourrait exprimer
un tel souhait. Les souhaits s'expriment toujours de trois façons
: une action (non dite), un discours (non traduit en action) et une intention
non révélée qui s'inspire de l'action entreprise et
du discours tenu, sans observer ni l'un ni l'autre. Des exemples de points
de vue sont indiqués ci-après .
C'est bien le développement durable qui montre la voie à suivre.
Reste à ce que les comportements de chacun le construisent
progressivement.
[R]
[R] Encadré
a) enjeux du système "valeurs et actions "
- valeurs de l'environnement
- normes sociales
- développement durable
(éventuellement : intérêts privés)
b) discours du système :
- production de connaissances théoriques et empiriques
- aspirations sociétales
(évolutions futures de nos sociétés)
c) points d'appui du système (entrées) :
- connaissances théoriques et empiriques
- valeurs de l'environnement
(éventuellement : intérêts privés)
d) évaluation des résultats du système (sortie) :
- comportements individuels
Éléments du système ayant un rôle intermédiaire
secondaire :
- prise de décision
- normes environnement
- pouvoirs publics
Notes
(1)
C'est pour cette raison que la carrière de consultant est à
la portée de tous.[VU]
(2) Shakespeare W., 1599. Beaucoup de bruit pour rien. Londres.
[VU]
(3) CNRS-IFEN-OPRESE, Royaumont, 14-15 mai
2001.[VU]
[R] Annexe
Réponses aux questions posées
Quelles sont les normes sociales qui, de manière plus ou moins explicites,
sont ainsi proposées ?
R : Cette expression est synonyme de " valeurs de l'environnement " et de
" développement durable " dans le contexte de la problématique
qui est proposée.
Comment ces normes se confrontent-elles avec celles qui sont produites par
les sciences de la nature au travers de leurs propres représentations
de l'environnement ?
R : Les normes sociales sont l'enjeu principal du système
étudié. Elles constituent la zone principale d'action et de
conflit. Elles dominent les normes d'environnement dont elles conditionnent
la valorisation.
En termes simples : dis-moi comment tu vis et je décrirai ton
environnement souhaité, et non pas l'inverse.
Les différents points de vue, tant conceptuels qu'empiriques
permettent-ils de repérer des changements dans les comportements et
les valeurs liés à l'environnement ?
R : C'est l'observation des changements des comportements individuels qui
permet d'apprécier l'évolution des normes sociales (ainsi que
celle du développement durable et celle des valeurs d'environnement)
et non pas l'inverse.
On entre (stimulus) par les valeurs, les normes et les processus de
développement durable, on sort par le comportemental (réaction).
Les pouvoirs publics et privés ne font-ils qu'accompagner ces
évolutions ou, au contraire, en sont-ils les initiateurs ?
R : D'après l'analyse, les véritables initiateurs sont les
éléments culturels du système, c'est-à-dire les
connaissances théoriques et empiriques et les valeurs d'environnement
de la société qui constituent ce système. Dans une moindre
mesure, les intérêts privés influencent son évolution,
en tout cas beaucoup plus que les pouvoirs publics qui apparaissent comme
facteur mineur.
Qu'est ce que cela permet de dire sur les évolutions futures de nos
sociétés ?
R : La zone de discours du système est constituée par la production
de connaissances théoriques et empiriques, répertoriées
et étudiées dans les trois premières sessions, et par
la description des aspirations prospectives de la société qui
prennent appui sur ces connaissances. Une liberté totale est laissée
tant pour la production des connaissances que pour les études
prospectives. Il est permis de tout dire : ce n'est jamais agir.
Ces évolutions sont-elles souhaitables ?
R : Si l'on prend le point de vue des producteurs de connaissances, la prise
en considération de cette analyse devrait les amener à :
- agir sur le processus de développement durable (d'apparition de
normes sociales, de promotion des valeurs d'environnement) ;
- tenir un discours prospectif ;
- prêter attention aux changements éventuels de comportements
individuels.
La réalisation de ces trois tâches permettra alors de qualifier
de souhaitables les évolutions enregistrées.
Si l'on prend le point de vue des pouvoirs publics, le souhaitable
résultera de trois équilibres à maîtriser :
- réduire l'action des théoriciens (producteurs de connaissances)
sur le processus de développement durable. Quand bien même les
experts auraient-ils raison, ils ne formeraient qu'une petite partie de la
société ;
- jouer sur l'ambiguïté du débat entre valeurs d'environnement
(passées et présentes) et discours prospectifs sur ces valeurs
;
- contrôler que les changements de comportements individuels ne se
font pas au seul profit des intérêts privés.
Si l'on prend le point de vue des intérêts privés, les
évolutions souhaitables sont de se substituer aux producteurs de
connaissance dans le cadre du processus de développement durable,
de tenir le discours des valeurs d'environnement et d'influencer le plus
possible le comportement des consommateurs.
On pourrait ainsi multiplier les points de vue. Il y aurait autant
d'évolutions " souhaitables " que d'acteurs pour les envisager.
Les évolutions futures de nos sociétés vont-elles dans
le sens du " développement durable " ?
R : Par définition, d'après l'analyse précédente,
puisque le développement durable en constitue l'enjeu principal.
En résumé, c'est le développement durable (sa mise en
pratique) qui indique le sens de l'évolution de la société
; et le sens de l'évolution de la société se nomme
(d'après l'analyse) développement durable.
Un tel enjeu n'est toutefois pas gagné d'avance. Tout dépend
des comportements individuels, dont la mesure du changement permettra de
juger du succès ou de l'échec de l'entreprise.