Lancé depuis plusieurs années, le programme de recherche
sur les porte-greffe de vigne résistants au court noué,
une des maladies ne bénéficiant pas de traitement
phytosanitaire efficace, présente des pistes possibles
de création de vignes résistantes. Suspendu depuis
2001, ce programme attend les décisions de la direction
de l'INRA pour son éventuelle poursuite qui implique obligatoirement
une expérimentation " en champ ".
L'INRA est confronté,
dans sa prise de décision, à plusieurs éléments.
D'une part, de nombreuses maladies de la vigne auxquelles les
vignobles français sont particulièrement sensibles,
ne bénéficient pas de traitements efficaces. Cette
menace pourrait s'avérer dangereuse pour notre production
nationale. La transgenèse, qui conduit aux " OGM "
pourrait être utile à terme pour répondre
à ces fléaux. D'autre part, la vigne étant
une culture sensible tant du point de vue symbolique qu'économique,
et constituant un élément important de notre mode
de vie, l'opinion publique actuelle semble être défavorable
à la commercialisation de produits transgéniques.
Comment l'INRA, responsable
des programmes de recherche et de l'exploration des pistes nouvelles
visant à répondre aux contraintes de l'agriculture
d'aujourd'hui et de demain, peut-il orienter ses programmes de
recherche dans ce contexte ?
Tout d'abord, l'INRA avait besoin d'élaborer une nouvelle
voie pour éclairer sa réflexion stratégique.
Devenue un sujet de société, la question des OGM
nécessite l'écoute, la compréhension fine
et l'échange des différentes sensibilités
avant d'élaborer des décisions équilibrées
et pesées.
Trouver une bonne méthode de dialogue était un premier
obstacle à franchir. Les débats publics organisés
à différentes occasions ont permis l'expression
claire et répétée des différents avis
sur les OGM en général. Pour répondre à
ses préoccupations, l'INRA est conduit à obtenir
un échange plus précis entre sensibilités
autour du sujet précisafin d'être en mesure de lier
cet exercice, à une décision de la direction.
Il a ainsi expérimenté une nouvelle méthode
de participation. Cette expérience-pilote ne se veut pas
un exercice de démocratie ou une consultation nationale
citoyenne: elle vise, par une confrontation nourrie entre sensibilités
différentes, à identifier les points sensibles,
les priorités et à imaginer de nouvelles formes
de régulation. Ceci se traduit nettement dans la composition
du groupe de travail qui a mené l'expérience. Après
une analyse sociologique rigoureuse, les membres ont en effet
été choisis chacun pour leur vision de la question
et collectivement pour la diversité des approches : quatre
chercheurs, ayant des approches différentes pour chacun,
six professionnels de la vigne choisis selon des critères
d'origine géographique et pour la diversité de leurs
réflexions personnelles, quatre citoyens développant
chacun leur propre vision du monde.
Impulsées par une question précise concernant la
poursuite ou l'arrêt des expérimentations "
en champ ", les réflexions du groupe de travail s'avèrent
générales et stratégiques. Sans reprendre
le détail du rapport et la réponse point par point
de l'INRA, disponibles publiquement et détaillés
par ailleurs, plusieurs points sont soulignés.
Le premier est la nécessité, pour l'INRA et la recherche
en général de respecter les valeurs et les principes
fondamentaux du contexte économique et social. Ceci implique
deux conséquences selon le groupe. D'une part, l'image
et la symbolique de la vigne doivent être respectées.
D'autre part, le sujet doit être replacé dans une
perspective plus large et plus interdisciplinaire, intégrant
la comparaison avec les autres voies de recherche, dans une construction
commune avec la profession viticole, très hétérogène.
Le second point concerne l'action de l'INRA et sa responsabilité
quant aux innovations issues de ses travaux. Contrairement à
ce qu'avance le groupe de travail, l'INRA n'a pas de mission réglementaire,
pas de mandat dans les négociations internationales et
ne décide pas seul au nom de l'ensemble des acteurs impliqués
par le sujet. Il a en revanche une responsabilité claire
sur la production de connaissances, l'appui à l'expertise
publique, sur certaines étapes de l'innovation et sur les
utilisations directes qui en sont faites.
Le troisième
élément est la vigilance obligatoire sur un éventuel
passage des résultats de la recherche à une innovation
commerciale. Selon le groupe de travail, il est nécessaire
que l'INRA dise clairement à quel stade se situe cet essai
; est-ce un essai de recherche ou un essai de développement
en vue d'une commercialisation ? Les porte-greffes étudiés
n'étant que du matériel d'étude et n'étant
d'ailleurs pas commercialisables, l'INRA situe clairement les
essais de Colmar exclusivement dans le processus de recherche.
Cet aspect ne suffit pas à répondre à la
question générale posée sur les conditions
qu'il faudrait remplir, les régulations, les vérifications
à mettre en place pour que le passage de la recherche à
l'innovation soit maîtrisé et non automatique. Les
décisions de l'INRA doivent clairement répondre
à ces attentes.
Le dernier point
concerne la reprise éventuelle des essais en champ sur
les porte-greffe résistants au court noué. Outre
les aspects déjà évoqués sur la symbolique
de la vigne, ou les conditions d'expérimentation et de
transparence, la question posée à la fois par ceux
qui sont favorables sous certaines conditions et ceux qui restent
défavorables, est celle de la confiance dans la capacité
d'une institution à résister à un lobbying
économique et à une logique poussant à développer
sans régulation tous types d'innovations. L'INRA s'efforcera
de maintenir cette confiance par des procédures ouvertes
et des décisions claires et fiables.
Forte de ces enseignements,
consciente des enjeux économiques et sociaux sous-jacents,
la direction de l'INRA base les décisions suivantes sur
le respect des perspectives et des recommandations produites par
le groupe de travail. Ces décisions portent à la
fois sur les régulations spécifiques à mettre
en uvre pour orienter les programmes de recherche finalisée,
notamment ceux utilisant des expérimentations en champ
de porte-greffe transgéniques, et sur la poursuite elle-même
de ces essais.
Décision
1
Compte tenu
des enjeux identifiés autour des fléaux de la vigne,
l'INRA n'engagera des essais OGM vigne en champs que sur l'aspect
phytosanitaire.
Le développement de l'innovation pour la commercialisation
est en prise directe avec le marché et n'est pas de l'initiative
première de l'INRA; elle doit recueillir l'assentiment
des pouvoirs publics et l'intérêt des agents économiques.
L'INRA ne décidera
pas, sur le contexte sensible de la vigne et des OGM, de développer
une innovation OGM, même sur des aspects phytosanitaires,
avant d'être clairement mandatés pour cela par la
profession. La profession devra en outre s'être assurée
de la robustesse des dispositifs de contrôle et de suivi
auprès des diverses sensibilités sociales concernées.
Décision
2
L'INRA créera, avec les professionnels , un " comité
mixte sur la recherche vitivinicole", composé de scientifiques
de l'INRA et de responsables scientifiques ou techniques de la
profession. Ce comité aura la charge de construire des
propositions sur les grandes orientations des programmes de recherche
futurs sur la vigne à l'INRA. Il débutera ses travaux
en 2003 par la politique et la stratégie de recherche sur
les aspects et les pratiques phytosanitaires
Le processus de construction
des avis suivra le cheminement suivant :
- examen du sujet et des problématiques de recherche sous-jacentes
; dans le cas ou certaines approches de chaque mode de production,
y compris la biodynamie, n'ont pas été abordées
scientifiquement auparavant, une étude exploratoire sera
examinée par le comité, afin de dégager d'éventuelles
problématiques de recherche,
- audition des différentes sensibilités, professionnelles
et non professionnelles sur le sujet,
- rédaction d'un avis et de propositions d'orientations
à l'adresse de la direction de l'INRA,
- décision de la direction de l'INRA sur la base de l'ensemble
de ces éléments et diffusion publique de cette décision.
Décision
3
Dans ce cadre, l'essai en plein champ sur la résistance
au court noué par la vigne OGM à Colmar sera implanté
pour 5 ans, sous réserve d'autorisation par les ministères
compétents après avis de la commission du génie
biomoléculaire. Cet essai répond en effet aux priorités
dégagées sur les enjeux phytosanitaires, et permet,
dans une approche de parcimonie et de précaution, d'entretenir
la dynamique de recherche finalisée, ainsi que l'expertise
publique.
Cet essai a fait
l'objet d'une communication locale préalable.
Le protocole d'essai
sera déterminé par les scientifiques puis discuté
par un comité local de suivi et rendu public.
Les précautions
prises seront, au delà des dispositions réglementaires,
discutées et évaluées par le comité
local de suivi.
L'essai ne concernera que des surfaces limitées.
Le suivi de ses résultats sera effectué selon l'organisation
suivante :
-les résultats scientifiques feront l'objet d'une information
du comité local de suivi et du comité mixte sur
la recherche viticole,
-le suivi environnemental et de bio vigilance sera rendu public.
Présentation
de l'expérience
Rapport
final du groupe de travail et réponse de la direction de
l'INRA
Pour en savoir
plus : INRA sciences sociales - Juin 2004
"Mettre
les choix scientifiques et techniques en débat : l'expérience
"d'évaluation technologique interactive" des
recherches sur les OGM-vigne à l'INRA"
par Pierre-Benoit Joly, Claire Marris, Anne Bertrand, INRA
TSV, Ivry