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Untitled Document Texte proposé par Marie-Claude Roland. Les idées défendues par l'auteur ont trouvé leurs sources dans ses longues années d'expérience au contact de très nombreux chercheurs de divers organismes de recherche, en France et à l'étranger, et dans une bibliographie abondante.

Des écrits en totale contradiction avec les normes et recommandations aux auteurs et avec les attentes des lecteurs scientifiques

Les pratiques scripturales des scientifiques tiennent beaucoup de ce que j'appelle le colportage, le mimétisme, c'est à dire une reproduction non maîtrisée des écrits qui circulent à l'intérieur des différentes communautés scientifiques. Ce colportage semble être le fait de scripteurs non-anglophones aussi bien que de scripteurs anglophones.
Les écrits sont largement critiqués par les lecteurs-arbitres (voir M.C Roland, Analyse des lecteurs-arbitres), par les responsables de revue ; ils sont néanmoins acceptés et publiés par nombre de revues internationales. En dépit d'une multiplicité d'ouvrages qui encouragent le scientifique à bien écrire, qui le supplient d'observer des règles simples, évidentes, le style des articles est très souvent en complète contradiction avec les normes en vigueur dans le monde scientifique.

" …de toute façon, personne ne lit plus les articles primaires (sauf quelques idéalistes attardés, dans des pays de pénurie, en Amérique Latine ou en Europe de l'Est). Cette désaffection pour la lecture n'est pas seulement due à l'indigence croissante des contenus, elle s'explique aussi par l'emploi quasi général d'un style écrit standardisé, rébarbatif, exploitant toutes les ressources de la langue de bois. "
Jacques NINIO, : "Publier, mais pour être lu", Tribune Libre, INSERM Actualités, Juillet 1990.

Ainsi, périodiquement des articles virulents dénoncent la piètre qualité des écrits scientifiques et s'insurgent contre leur publication. Les propos de J. Ninio sont clairs: indigence des contenus, écrit standardisé, rébarbatif, langue de bois. La situation a de quoi intriguer. A croire que les défauts de style montrés du doigt dans les manuels et dénoncés de façon parfois très humoristique dans les recommandations aux auteurs, la plupart du temps consciencieusement reproduits par les scientifiques, sont devenus la marque de fabrication d'un style qui se veut scientifique. Les raisons pour lesquelles l'écrit scientifique s'est à ce point dégradé - au point d'obscurcir la pensée, de faire douter de l'originalité voire de l'honnêteté du scientifique - sont à rechercher dans le fonctionnement même de la science : l'idéologie ambiante, les pratiques auxquelles la communauté scientifique adhère, la " publimania ", le système d'autocontrôle de la science, qui est le mécanisme-clef de la production scientifique, sans oublier la formation - ou l'absence de formation - des scientifiques.

"Publication of these guidelines reflect the conviction that the observance of high standards is so vital to the whole scientific enterprise that a definition of these standards should be brought to the attention of all concerned." Guidelines of the Optical Society of America Concerning Ethica1 practices in the Publication of Research.

Pour publier ses travaux de recherche, le scientifique doit se plier à un certain nombre de règles d'éthique et à des normes de présentation du manuscrit, qui lui sont dictées par la communauté scientifique. On aurait tort d'imaginer que la présentation des travaux de recherche obéit à des normes hors du temps, hors des conditions sociales de production de la science. Une étude de la genèse de l'article scientifique révèle aisément l'évolution de sa structure, de sa rhétorique et de son style. Pour connaître ces normes de présentation et de rédaction, le scientifique peut se référer à trois types de publications:

Un " prêt-à-écrire " qui laisse dans l'ombre l'originalité de la recherche et de la pensée

Or ces recommandations ne sont pas suivies par la majorité des chercheurs qui bien souvent les ignorent et se contentent d'un discours où clichés et stéréotypes - éléments du déjà-dit, déjà-pensé - abondent. Ces unités préfabriquées sont à la fois la marque de la banalité, du manque d'originalité, de la soumission aux conventions et l'image figée que la communauté diffuse d'elle-même et des autres. Les clichés trouvés en abondance dans le discours scientifique servent sans aucun doute de ciment à la communauté scientifique : leur fonction serait de fixer des modes de pensée, de raisonnement, de présentation de la science, d'unifier le discours. Ils seraient l'instrument de la normalisation à l'intérieur de la communauté scientifique. Il est d'ailleurs remarquable que ce sont ces formules figées que le jeune chercheur qui fait son entrée dans la communauté scientifique désire connaître et s'approprier au plus vite, ce qui prouve bien qu'il cherche avant tout à être reconnu et à se montrer apte à rentrer dans le système d'échanges.

Pour justifier ces pratiques, de nombreux chercheurs se réfugient derrière un discours sur l'objectivité rassemblant toutes sortes de croyances et dont l'argument principal est banal : les scientifiques ont pour mission de décrire leurs expériences, de décrire des organismes vivants, des méthodes et non leurs états d'âme ou leur parcours de chercheurs. De plus, ils doivent respecter les impératifs liés à leur discipline : objectivité et logique auxquels s'ajoutent une prudence et un scepticisme renforcés par l'extrême compétition qui règne dans la communauté scientifique et la course aux longues listes de publications (" La Publication Scientifique: ça flambe ", la Recherche , 225, Octobre 1990, vol. 21).

W. Broad et N. Wade (La Souris Truquée, Enquête sur la fraude scientifique, Ed. du Seuil, 1987, p. 144-145) prétendent que "le cadre littéraire d'un article scientifique est une fiction destinée à perpétuer un mythe" : le mythe de l'objectivité, de la rationalité, de l'impartialité, qui conduit les scientifiques à s'interdire toute référence à l'expérience personnelle et par voie de conséquence à produire un discours stéréotypé. Ils désignent les responsables à l'origine du mythe: les philosophes, les historiens et les sociologues des sciences, chacun ayant " imposé les préjugés de sa propre discipline à travers ses descriptions du fonctionnement de la science. " M. Callon ( L'agonie d'un laboratoire, La Science et ses Réseaux, Paris, Ed La Découverte, 1988, p. 174.) reconnaît que pendant longtemps, " les sociologues ont collaboré à cette entreprise de mystification, se contentant de décrire l'institution scientifique, ses normes, ses valeurs et ses formes générales d'organisation (collèges invisibles, spécialités).

"A system of error in perpetuity" : le chercheur n'est pas formé à communiquer

"Just as children acquire language unthinkingly with their mothers' milk, so scientists tend to absorb the mechanics of writing research papers unconsciously along with their supervisors' sour grapes. Consequently the process of recording and transmitting research information is seen by most scientists as straightforward - apart from arguments with editors and referees." A.J Meadows, The Scientific Paper as an archaeological artefact, Journal of Information Science 11 (1985), pp. 27-30

L'apprentissage de la communication scientifique se fait " sans y réfléchir (unthinkingly), inconsciemment (unconsciously) ". Le jeune scientifique ne se pose même pas la question : il "absorbe" les habitudes de ses prédécesseurs, imitant leur style et leur approche

" Thus the scientist must not only "do" science but must "write" science (...) Unfortunately, the education of scientists is often so overwhelmingly committed to the technical aspects of science that the communication arts are neglected or ignored. In short many good scientists are poor writers. Certainly, many scientists do not like to write. As Charles DARWIN said " A naturalist's life would be a happy one if he had only to observe and never to write." Most of today's scientists did not have the chance to undertake a formal course in scientific writing. As graduate students , they learned to imitate the style and approach of previous authors. Some scientists became good writers nonetheless. Many, however, learned only how to repeat all that is incorrect with respect to the prose and style of authors before them, thus establishing a system of error in perpetuity. " R.A.Day, How to write and publish a scientific paper, Cambridge University Press, 1991, Preface viii