D'où vient la clémentine ?
par Frank Curk
Alors que leur histoire débute au cours du premier millénaire avant Jésus Christ, les agrumes font véritablement leur apparition en Europe au Xe siècle. La mandarine y apparaît au XIXème siècle suivie, un siècle plus tard, par la clémentine.
La clémentine est née à Misserghin près d'Oran (Algérie), au tout début du XXe siècle L’histoire raconte que le père Clément (Vincent Rodier, 1829-1904), chef des pépinières de l'orphelinat de Misserghin, découvrit un arbre différent des autres dans une plantation de mandariniers de semis (non greffés). Cet arbre, situé dans la cour de l’orphelinat, fut oublié jusqu'à ce que des enfants se régalent de ses fruits arrivant à maturité bien avant la mandarine commune. Ces nouveaux fruits reçurent le nom de "clémentine". En 1902, le professeur Trabut, de la société horticole d'Alger, publia dans la revue horticole française le premier article décrivant la clémentine. À l’époque, il la considérait comme un hybride naturel entre la mandarine et la bigarade Granito (variétés présentes dans le verger de l’orphelinat). Nous savons aujourd’hui, grâce à l'étude de ses chromosomes réalisée en 2002 par les chercheurs du Centre Inra de Corse, que la clémentine est un croisement naturel entre la mandarine commune et une orange douce.
Le tout premier clémentinier commun introduit en Corse fut planté en 1925 par Don Philippe Semidei à Figaretto, sur la plaine orientale de l'île.
Quelles sont les particularités de la clémentine ?
La clémentine est un fruit sans pépin mais non stérile ; il arrive que l’on rencontre des pépins dans une clémentine. Le pollen de clémentinier pourtant parfaitement viable, ne parvient pas à féconder une fleur de clémentinier. Dans un verger uniquement constitué de clémentiniers, on n’obtient donc que des clémentines sans pépin c'est-à-dire sans graines. En revanche, si le verger de clémentiniers est proche d’un verger de citronniers ou de mandariniers, alors le pollen de ces variétés peut féconder les fleurs de clémentiniers et on obtient des clémentines avec pépins. Si on sème un pépin trouvé dans une clémentine, on obtient un individu hybride entre le clémentinier et la variété d’où vient le pollen, on ne peut donc pas obtenir de clémentinier à partir d’un pépin.
La multiplication des clémentiniers par greffage est le seul moyen d'obtenir un nouveau clémentinier.
© Inra, R. Vogel
Second greffage; pose du greffon qui comprend la greffe de méristème et une partie du citrange porte greffe |
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Tous les clémentiniers communs sont donc issus, par greffages successifs, de l'arbre originel du père Clément. Ils sont, a priori, génétiquement identiques. Puisque le greffage consiste en une multiplication à l’identique, on parle de "clones". Néanmoins, des mutations naturelles apparaissent spontanément chez certains clémentiniers. Ces mutations sont souvent sélectionnées, ce qui explique la diversité des clémentiniers communs existant aujourd'hui. Paradoxalement, on parle alors de "clones différents".
Pouvez vous nous parler plus en détails de la Clémentine de Corse ?
Depuis plus de 40 ans, les chercheurs du Centre Inra de Corse réalisent en collaboration avec le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) au sein d’un pôle de compétence agrumes, un important travail de sélection de clémentiniers, indemnes de maladies connues et adaptés aux conditions de la Corse. Ces clémentiniers constituent aujourd'hui l'ensemble du verger de production de la Clémentine de Corse.
La Corse est un extraordinaire terroir pour la production de clémentines. Le terroir corse se caractérise par un sol acide, un hiver doux mais plus marqué que celui des zones de production d’agrumes du bassin méditerranéen et un savoir faire spécifique à cette espèce fruitière. Il permet d’obtenir des fruits avec un équilibre sucre-acide caractéristique qui donne à la Clémentine de Corse ce petit goût acidulé recherché sur les marchés. De plus sa couleur, qui se caractérise souvent par la présence de vert à l’apex du fruit (on dit qu'elle a le "cul vert"), est naturelle et liée aux conditions climatiques.
Les caractéristiques géographiques, pédologiques et climatiques particulières de la Corse permettent de viser, pour cette production, un certain niveau de qualité des fruits. Celle-ci, recherchée dès le choix variétal jusqu'à la commercialisation en passant par la conduite du verger et le conditionnement, est le résultat de la conjugaison et de la cohérence de ces choix successifs.
La protection de l’appellation avec une indication géographique protégée (IGP) Clémentine de Corse a été obtenue en 2007, soutenue par le travail continu des chercheurs. Cette labellisation impose à l’ensemble des producteurs un cahier des charges très strict reposant sur une démarche de gestion globale de leurs exploitations.
Sous l'appellation Clémentine de Corse, on trouve différents clones sélectionnés en Corse ; tous, sans pépin, se colorent sur l'arbre et sont cueillis à la main à maturité :
La Clémentine commune (SRA 92, SRA 63, SRA 85, SRA 535) est la plus produite en Corse (environ 20 000 tonnes par an). Récoltée de novembre à début janvier, c'est un fruit de calibre moyen, de couleur orange avec, en début de saison, un peu de vert à la base du fruit.
La Clémentine Caffin, récoltée de fin septembre à mi-novembre, est la première que l'on trouve sur le marché. Elle se distingue par une couleur orange vif tendant vers le rouge. Comme la Clémentine commune, elle a parfois "le cul vert". Il existe d'autres clones de moindre importance dont la Clémentine Corsica et la Clémentine 2000.
La Clémentine de Corse est récoltée et commercialisée avec sa feuille, ce qui en garantit la fraîcheur. En effet, les feuilles se dessèchent très rapidement et ne supportent pas un stockage de longue durée en chambre froide. Attention aux confusions puisque l'Espagne est autorisée à commercialiser ses clémentines avec feuilles sur le marché français !
Quels sont les atouts santé de la clémentine ?
Pauvre en protéines et en lipides, la clémentine est un fruit moyennement énergétique (pas plus de 20 à 25 kcal par fruit, essentiellement dues à la teneur en sucres simples), précieux en hiver pour fournir un apport appréciable en vitamine C, la vitamine "anti-fatigue" et "anti-agression". Les autres vitamines sont nombreuses (vitamine E, provitamine A, vitamines du groupe B) et présentes dans les fruits frais à des taux non négligeables.
Les fibres sont moyennement abondantes. Ce sont essentiellement des celluloses et des hémicelluloses assez tendres, constitutives des parois cellulaires du fruit.
Substances minérales et oligo-éléments sont également largement présents dans la clémentine. Le potassium (K) arrive en tête avec 145 mg pour 100 g, ainsi qu’il est habituel dans les végétaux frais. Le calcium (26 mg pour 100 g) est associé à des acides organiques relativement abondants et à une bonne quantité de vitamine C, ce qui favorise son assimilation par l’organisme. On trouve aussi, dans la clémentine, du magnésium, du fer, ainsi que du cuivre, du zinc, du manganèse et différents oligo-éléments à l’état de traces.
La richesse des agrumes en composés antioxydants (vitamine C, les composés phénoliques et les caroténoïdes) constitue leur caractéristique nutritionnelle majeure. La vitamine C est le constituant qui contribue le plus à l’activité antioxydante, suivie des composés phénoliques et des caroténoïdes.
Grâce à cette propriété, les agrumes semblent impliqués dans la prévention de certains cancers et des maladies cardiovasculaires. Les mécanismes à l’origine du rôle de ces molécules dans la protection vis-à-vis de ces maladies ne sont pas tous élucidés. Cependant, des études ont montré l’existence d’une forte corrélation entre la diminution de ces pathologies et une consommation importante de fruits et légumes riches en composés antioxydants.
La teneur en antioxydants des agrumes varie selon différents facteurs :
- l’espèce, toutes les espèces d’agrumes ne présentent pas les mêmes teneurs en antioxydants la clémentine est particulièrement intéressante grâce à sa richesse β-cryptoxanthine (caroténoïde) et en hespéridine (composé phénolique),
- l’origine géographique, la clémentine produite en région méditerranéenne et en particulier en Corse serait également plus riche en β-cryptoxanthine que la même clémentine produite en région tropicale et subtropicale,
- le stade de maturité des fruits, les caroténoïdes s’accumulent dans la pulpe des fruits au cours de la maturation.
Les compositions en caroténoïdes peuvent donc être considérés comme des marqueurs de la variété, de l’origine géographique et des conditions culturales et fait l’objet d’une thématique de recherche de l’Unité de Recherche Inra Génétique et écophysiologie de la qualité des agrumes de San Giuliano.
Pouvez vous nous parler de l’importante collection d’agrumes qu'abrite la Station de recherches de San Guliano ?
D’abord Station d’expérimentation d’où sont issus les variétés et les porte-greffe de clémentiniers cultivés en Corse, la Station de recherches agronomiques Inra-Cirad de San Giuliano est aujourd’hui une station de recherche à part entière et concentre l’ensemble de ses efforts de recherche sur les agrumes et leur diversité.
Le principal outil qui permet de mener à bien ces programmes de recherche est l’extraordinaire collection d’agrumes gérée conjointement par l’Inra et le Cirad sur le site de San Giuliano. Il s’agit d’un conservatoire de plus de 1000 variétés.
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Ce verger (près de 5000 arbres régulièrement testés du point de vue sanitaire) est planté sur 13 hectares avec, tous les 3, 4 ou 5 arbres, une variété différente.
© Inra, C. Jacquemond
Poncire de Colioure (Citrus sp.). Collection de la SRA Inra-Cirad de San Giuliano.
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Ce verger véritable conservatoire de ressources génétiques et patrimoniales, permet, en un lieu unique, d’apprendre les utilisations, la valeur et l’intérêt de chaque variété pour la production d’agrumes dans le monde mais également pour les thématiques de recherches associées. Rares sont les vergers où l’on peut observer sur un même lieu près de 250 variétés de mandarines et hybrides de mandarines, 250 variétés d’oranges, des pomelos, pamplemousses, bergamotes, kumquats, cédrats, citrons, limes, combavas, bigarades et autres.
A partir de cette collection d’agrumes, l’Inra et le Cirad diffusent chaque année plus de 400 kg de semences de porte-greffe et 50 000 greffons certifiés indemnes de maladie connue, dans plus de 30 pays et territoires.
La collection est également un outil pédagogique extraordinaire. Elle permet de communiquer en direction de publics variés sur la diversité des agrumes et les travaux de recherche réalisés par l’Inra et le Cirad en Corse: Nous recevons ainsi plus de 1 000 personnes par an : scolaires et étudiants, chercheurs internationaux et professionnels.
Quels sont les perspectives actuelles de vos travaux ?
Nos efforts de recherche se concentrent sur la compréhension des interactions génotype-environnement. Comment s’élabore la qualité d’une variété donnée, d’un génotype donné, dans un environnement donné ? La clémentine, véritable cas d’école pour sa teneur en antioxydants, nous permet d’espérer comprendre comment et pourquoi ces antioxydants sont produits. De plus, tout en réalisant nos recherches dites fondamentales, nous allons vers une définition de la notion de terroir. En caractérisant les effets de l’environnement, nous cherchons à comprendre les conditions optimum pour l’obtention d’un produit de qualité : la Clémentine de Corse.
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Frank Curk est ingénieur d’études dans l’Unité de recherche 1103 Génétique et écophysiologie de la qualité des agrumes, départements Environnement et agronomie ; Génétique et amélioration des plantes ; centre de recherche Inra de Corse
"J’ai eu la chance d’arriver en l’an 2000 dans cette incroyable structure internationalement reconnue pour son travail de conservation et de diffusion de la diversité génétique des agrumes. Je suis aujourd’hui responsable de la gestion, de la diffusion et de la valorisation de cette diversité : 50 ans d’ethnobotanie, d’histoire et de science. Je suis également associé à la partie recherche liée à cette diversité. Mes responsabilités intègrent la gestion du terrain et des serres avec plusieurs missions de relais entre chercheurs, arbres aux champs, producteurs, certification nationale des plants d’agrumes, agriculture biologique, expertise internationale sur la gestion de vergers conservatoires, des variétés et des porte-greffes d’agrumes. Je participe également à la diffusion de nos compétences et savoirs faire en direction de la profession agrumicole."
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