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Éduquer les jeunes vaches au pâturage en montagne

Agriculture - Janvier 2009


Une génisse de 3 ans de race Tarine (ou Tarentaise) en alpage dans le massif des Bauges (Savoie).
© Inra, M. Meuret
Dans les alpages, certaines vaches sont capables de grimper de très fortes pentes. Si la race des animaux explique une partie de ces habiletés, l’éducation donnée par l’éleveur semble également déterminante. Michel Meuret répond à nos questions et nous parle des travaux que mène son équipe en partenariat avec le CNRS de Lyon et le Parc naturel régional du Massif des Bauges.

 

Pourquoi chercher à faire pâturer des terrains pentus et accidentés ?

par Michel Meuret

Dans la plupart des élevages français, le pâturage des vaches reste généralement limité à des prairies peu pentues, sans broussailles et faciles à exploiter. Dans les Bauges (Savoie et Haute-Savoie), les flancs de montagne sont également utilisés comme pâturage pour les génisses et les vaches laitières. Principale justification à cette pratique : la priorité donnée à la production de foin sur terrains peu pentus, pour les 6 mois d'hiver passés à l'étable, oblige à faire pâturer les surfaces d’accès plus difficile. Par ailleurs, sur un plan qualitatif, le cahier des charges du fromage d'appellation d'origine contrôlée (AOC) Tome des Bauges limite l’usage des aliments concentrés, ce qui devrait inciter les éleveurs à utiliser les ressources fourragères locales et notamment à étendre les aires de pâturage aux terrains d’altitude. Enfin, les politiques publiques agrienvironnementales encouragent financièrement le pâturage afin de mieux contrôler les excès d'embroussaillement et donc préserver la biodiversité des milieux.

L’aptitude à pâturer en montagne est-elle innée ou acquise ?


La race des vaches, issues d'un long processus de sélection, détermine en théorie l’aptitude à pâturer en montagne. Dans les Bauges, trois races laitières sont élevées, plus ou moins productives en lait et plus ou moins réputées pour leurs capacités d’adaptation à la vie en alpage : la Montbéliarde, l’Abondance et la Tarine. Or, en alpage, mais aussi en collines, c'est l'aptitude à la marche qui conditionne beaucoup la performance laitière.
 


Des génisses de race Tarine (ou Tarentaise) sont très habiles pour grimper et brouter sur des pâturages d'alpage dont les pentes avoisinent souvent 40 %, ce qui est exceptionnel pour des bovins (alpage du massif des Bauges, Savoie).

© Inra, M. Meuret
 

Si la capacité à circuler et brouter dans les pentes dépend en partie de la race des animaux, des éleveurs estiment que l’apprentissage aux pentes est primordial, et ce, dès le jeune âge de l’animal. Par observations répétées, ils ont pu constater que des animaux de même race que les leurs, mais achetés en plaine et déjà adultes, parvenaient difficilement à pâturer dans les pentes. Pour certains, la démarche passe par une éducation précoce, à organiser soigneusement. Pour d’autres, l’apprentissage se fait spontanément, du fait de l’obligation de conduire les génisses sur les terrains les plus pentus afin de garder les parcelles moins pentues pour la production de foin ou la traite des vaches laitières.

Comment se déroule l’éducation des jeunes animaux ?

En pratique, des éleveurs habituent leurs veaux dès l’âge de 6 à 8 mois à des terrains pentus. Ils les conduisent dès leur première sortie dans des parcs d’apprentissage qui incluent selon les méthodes soit un terrain varié formé de plat, de côtes, de pré et de bosquets, pour habituer le veau à un terrain irrégulier, soit un talus raide où les veaux, entrés le matin par le bas du pré, doivent rejoindre l’abreuvoir placé sur une partie plate en haut du terrain. Plus tard, les génisses de 2 ans sont menées au printemps et à l’automne sur des coteaux pentus (30% en moyenne), embroussaillés voire boisés. Durant l’été, il s’agit d’un alpage à génisses, où les fortes pentes (45% en moyenne) ne permettent pas l'accès du tracteur pour la traite des vaches laitières mais où le mélange des jeunes génisses avec celles de 3 ans, déjà plus expérimentées, favorise un échange et un apprentissage social au sein du troupeau.
 

Une génisse Abondance de deux ans visiblement très inspirée par sa collègue Tarine de trois ans (massif des Bauges, Savoie)

© Inra, M. Meuret


Comment les résultats de ces recherches sont-ils utilisés au quotidien ?

D'abord, certains éleveurs, dont ceux chez qui nous avons enquêté, n'ont pas attendu les chercheurs pour expérimenter par eux-mêmes, puis développer leurs pratiques d’élevage originales. Ces pratiques restent empiriques et non traduites en recommandations générales. Nos recherches permettent de mettre en lumière l’intérêt de l’expérience précoce chez l’animal et le rôle primordial de l’éleveur dans la transmission intergénérationnelle des compétences au sein de son troupeau. Ceci reste des questions peu abordées en élevage, qui intéressent notamment ceux qui se soucient de la conservation des espèces et des races animales. Pour ce qui concerne les dispositifs agrienvironnementaux traitant du pâturage, l’apprentissage des pentes apparaît essentiel pour qu’un troupeau préalablement éduqué ne reste pas systématiquement cantonné sur les portions planes, au risque de surpâturer les végétaux et d’éroder le sol, et puisse au contraire évoluer sur des terrains pentus où il contribue à brouter les plantes envahissantes et donc à préserver ces espaces.

Nos recherches se poursuivent, s’intéressant à présent aux pratiques d'éducation vis-à-vis de la consommation des broussailles. Nous collaborons ici avec des spécialistes de l'Utah (USA). Ceux-ci montrent que le régime d'une mère gestante a un effet important sur les choix alimentaires de son jeune lorsqu'il est mis au pâturage. Il se confirme donc que génétique animale et savoir-faire d’éleveurs vont résolument de pair. Et si une vache n'est pas une chèvre, il apparaît néanmoins que toutes deux peuvent apprendre, notamment à mieux valoriser des ressources fourragères locales.

Michel Meuret est directeur de recherche dans l’unité UR767 Écodéveloppement du Département Sciences pour l’Action et le Développement, Centre de recherche Inra d’Avignon.

Cette unité associe des chercheurs de différentes disciplines : sciences sociales (sociologie, anthropologie, économie), sciences biotechniques (agronomie, zootechnie) et sciences de la nature (écologie, éthologie). La thématique collective des recherches porte sur le processus d'écologisation de l'agriculture européenne (Agriculture biologique, dispositifs agrienvironnementaux...).
Michel Meuret contribue aux travaux sur les pratiques de pâturage visant à la fois une production zootechnique et la conservation de la biodiversité.

 

 

Date de création : 19 Janvier 2009
Date de dernière mise à jour : 21 Janvier 2009

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