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Les circuits courts en agriculture : un modèle de distribution alimentaire à contre-courant

Agriculture - Mai-Juin 2010


Marché couvert de Brive la Gaillarde
© Inra, B. Nicolas
Les circuits courts sont aujourd’hui en pleine effervescence dans le secteur agricole et agro-alimentaire en France. Christine Aubry et Jean Baptiste Traversac, Centre Inra de Versailles-Grignon, nous donnent quelques précisions.

 

Qu’entend-t-on par circuits courts ?

 
Par Christine Aubry et Jean Baptiste Traversac

Les circuits courts alimentaires sont définis, si l’on retient la prescription du Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Pêche, comme les circuits de distribution impliquant 0 ou 1 intermédiaire entre le producteur agricole et le consommateur. Cette affirmation politique du circuit court alimentaire est récente puisqu’elle a été actée en 2009. Ce n’est toutefois pas la première, auparavant, l’Agence nationale pour le développement de l’agriculture avait retenu une définition admettant jusqu’à 2 intermédiaires. La Direction générale de l’alimentation le définissait de façon indirecte pour une partie des produits agricoles en fixant une limite kilométrique au transport des produits carnés. Des chercheurs, dont G. Parker  (Sustainable food ? Teikei, co-operatives and food citizenship in Japan and the UK. Working papers in Real Estate & Planning 11/05, April 2005), des organisations professionnelles, des associations de consommateurs ont également tenté de donner des contours au court.
 
Quelle que soit la définition retenue, le concept de circuit court cherche principalement à exprimer une proximité entre le producteur et le consommateur. Celle-ci peut être soit relationnelle, soit spatiale. La distance relationnelle est fonction du nombre d’intermédiaires qui vont simultanément accaparer de la valeur et de l’information utile. La distance spatiale est la mesure du chemin à parcourir entre le lieu de production et celui de vente. Celle-ci peut être fixée par des associations de consommateurs ou des pouvoirs publics à 50, 100 ou 150 km. Dans les faits il semble que les prescripteurs tendent à privilégier le nombre d’intermédiaires pour repérer la nature des circuits. Le court est donc d’abord un circuit de proximité relationnelle. Toutefois la bibliographie du sujet montre que pour l’essentiel les circuits courts sont des circuits qui associent une double proximité relationnelle et spatiale.
 

En pratique, pouvez-vous nous donner un aperçu des activités en circuits courts ?

 
Les circuits courts, ce sont en gros 80 000 exploitations concernées en France si l’on se réfère aux résultats de la dernière enquête sur les structures d’exploitation agricoles. Ils sont présents plus particulièrement dans certaines productions. La vente directe est pratiquée par 67 % des horticulteurs, 50 % des producteurs de vins de qualité, légèrement moins par les maraichers et par 42 % des producteurs de fruits. A l’inverse, elle intéresse plus rarement les producteurs de viande et ceux de grandes cultures.
Le court n’est pas un système de production agricole figé. Ce sont des circuits et des processus de production et de transformation très différents les uns des autres. Différentes typologies ont été proposées pour caractériser les exploitations en circuits courts, mais une représentation canonique de celles-ci est difficile à établir compte tenu de l’extrême variabilité des circuits et des fonctions qu’elles assument. Elles combinent très fréquemment différentes formes de vente et de types de produits, transformés ou non. Les modes de commercialisation peuvent être des formes ancestrales comme la vente à la ferme ou sur les marchés, ou des formes plus innovantes telles les systèmes variés de vente en paniers, par Internet, d’approvisionnement en direct de restaurateurs, de la grande distribution, les cueillettes …. Cette diversité implique non seulement une grande hétérogénéité structurelle, mais aussi une variété de compétences et de technologies à intégrer en même temps que les fonctions.
 
La transformation de viande de porc en salaisons fermières nécessite des savoirs et des outils radicalement différents de la vente au détail, sur les marchés ou à la ferme et de celles relatives à l’élevage des animaux.


Agriculteur biologique préparant ses salades de plein champ pour une vente sur un marché local (Drôme). 
© Inra, M. Meuret 
Agriculteur biologique préparant ses salades de plein champs pour une vente sur un marché local (Drôme). © Inra, M. Meuret
 
Les activités de l’exploitation en circuits court peuvent être scindées en trois types d’ateliers : production agricole, préparation/transformation des denrées brutes et commercialisation. Celles-ci sont complémentaires. Dans l’exploitation en circuits courts, une constante informationnelle et décisionnelle permet de lier les étapes successives mises en œuvre. Ce lien que permet la continuité du cycle de production à l’intérieur d’une même unité de production, facilite la traçabilité des pratiques successives qui aboutissent au produit final. Cela peut être un facteur de maîtrise de la qualité extrêmement intéressant, même si ce n’est pas le seul et si cela n’est pas systématique. Plus concrètement et c’est une problématique majeure des recherches que nous conduisons ces activités successives se surajoutent, et conduisent à une accumulation de temps de travaux difficile à assumer au-delà d’un seuil, dont la plupart des travaux de recherche sur les circuits courts montre qu’il est vite atteint. Les besoins en savoirs et en emplois différents sont l’une des principales caractéristiques des exploitations en circuits courts et sont un de leurs atouts majeurs. Ce sont dans le même temps les principaux freins à leur développement. 
 
L’organisation des cycles de production, l’adaptation des pratiques agronomiques, des technologies de la transformation, les besoins qualitatifs et quantitatifs en travail demandent une analyse des modalités de gestion mais ont été très peu accompagnés par les organes du développement agricole, peut être faute de recherches en amont, et plus certainement par manque d’intérêt du syndicalisme co-gestionnaire de l’agriculture française pour les singularités des circuits courts. Les pratiques des agriculteurs en circuits courts recèlent une grande richesse et pourtant on observe qu’il y a eu assez peu d’analyse des pratiques agronomiques en Europe comme sur les autres continents.
 

Quelles sont les caractéristiques des exploitations agricoles en circuits courts ?
 

Les exploitations agricoles en circuits courts sont généralement de surface inférieure à la moyenne régionale, avec par contre une main d’œuvre souvent supérieure (Par exemple, en ÎIe-de-France, exploitations mixtes ayant en moyenne 76 ha de surface agricole utile et 4,4 employés à temps plein contre 136 ha et 1,2 employés en circuits traditionnels)  Les produits agricoles les plus vendus en circuits courts étant les légumes, les fruits, les œufs, le miel, les exploitations qui les produisent sont souvent spécialisées dans ces productions (arboriculteurs, maraîchers) mais on rencontre de plus en plus d’exploitations « mixtes », c'est-à-dire adjoignant à une « base » de grandes cultures classiques occupant la majorité de la surface (blé, orge, maïs, betteraves ...) un atelier spécialisé, valorisant par exemple une main d’œuvre familiale souhaitant rester sur la ferme. Les agriculteurs engagés dans une ou plusieurs formes de circuits courts n’obéissent pas à un profil précis : certains reprennent, notamment les maraîchers vendant en marché, des activités familiales antérieures, d’autres sont des entrepreneurs développant au gré des opportunités locales (engouement urbain, tourisme) une ou plusieurs formes de circuits courts (cas par exemple des fermes cueillettes), d’autres encore sont des « néo-ruraux » dont une catégorie récente est composée d’urbains en reconversion professionnelle et s’installant le plus souvent à proximité des villes dans des systèmes nouveaux (paniers) : ces différentes catégories font aujourd’hui l’objet de recherches techniques, économiques et sociologiques visant notamment à saisir leurs capacités de durer et/ou de se transmettre d’une génération à l’autre.
Sur un plan technique, la diversité est encore de mise. Cependant, une tendance forte est que, face à des demandes  de qualité des produits  moins « standard » que dans les circuits traditionnels, les agriculteurs remettent en selle des espèces ou des variétés oubliées, valorisent des légumes ou des fruits à l’aspect visuel ou au calibre non convenables pour la grande distribution.... En conséquences de ces exigences différentes, il est fréquent que les conduites techniques des productions au champ utilisent moins d’intrants (notamment pesticides et engrais) que les productions destinées aux circuits industriels, et favorisent des méthodes d’intervention manuelle très coûteuses en travail (voir ci-dessous) mais limitant les intrants chimiques.  
 
Même si tous le producteurs, loin s’en faut, ne sont pas certifiés « agriculture biologique » et ne cherchent pas nécessairement à l’être, ils décrivent fréquemment leurs pratiques comme « proches du bio ». Des recherches en agronomie sont en cours pour mieux connaître et qualifier ces pratiques.

Un agriculteur produisant en agriculture biologique a préparé quelques-uns de ses produit pour une vente directe à a la ferme (Drôme). © Inra, M. Meuret 
 
Un agriculteur produisant en agriculture biologique a préparé quelques-uns de ses produit pour une vente directe à a la ferme (Drôme). © Inra, M. Meuret

On associe souvent circuits courts et développement durable, qu’en est-il réellement ?

 
Les circuits courts sont effectivement fréquemment présentés comme plus « durables » que les circuits longs. Si sur certains aspects (augmentation de la biodiversité cultivée, éventuelle « écologisation » des pratiques), c’est, sous réserve d’inventaire, probablement le cas, les circuits courts n’ont pas que des avantages en termes d’impacts environnementaux. En particulier, la proximité géographique entre producteur et consommateur n’est paradoxalement pas toujours synonyme de faible quantités d’énergie dépensée. Au contraire même : les études récentes, faites notamment en Allemagne, comparant pour différents produits (viande d’agneau ou de bœuf, jus de pommes, vin …), les bilans énergétiques entre filières courtes et longues, montrent l’avantage fréquent de ces dernières, du fait de l’organisation logistique optimisée depuis des décennies en filières longues (en transport maritime notamment). Des travaux sont réalisés pour calculer des indicateurs environnementaux des aliments vendus en circuits courts, mais la marge de manœuvre dans ces circuits est grande en termes d’organisation logistique.
 

Pouvez-vous nous parler des recherches qui sont menées sur les circuits courts et plus particulièrement de l’investissement de votre unité dans ce domaine ?

 
Malgré la place significative des circuits courts dans l’agriculture contemporaine, leur caractère pionnier et leur aptitude à répondre à un certain nombre de problématiques, ils n’ont jamais été un objet de politique agricole très important. Par voie de conséquence, ils n’ont pas ou très peu fait l’objet de travaux d’économie agricole ou d’agronomie. Pourtant ils posent des questions empiriques riches pour l’essor de ces disciplines de recherche. Le renouvellement des pratiques agricoles, en particulier les essais de pratiques respectueuses de l’environnement, le maintien de la diversité des variétés cultivées, la résistance de l’offre alternative de produits alimentaires à l’offre de la grande distribution ont été portés par les circuits courts. L’équipe Proximité de l'Unité SAD-APT est en pointe sur ces sujets de par la nature des projets de recherche qu’elle conduit. Mais aussi par le travail de coordination et de valorisation de la recherche sur le sujet que nous avons entrepris depuis 3 ans au travers d’un séminaire quadri-annuel, le séminaire filières courtes de distribution, développement durable et territoires. Il est complété par des opérations ponctuelles comme le colloque INRA/FNCIVAM Circuits Courts Alimentaires qui a permis de réunir l’ensemble des quinze équipes de recherches mobilisées sur le sujet en France.
 
La recherche sur le sujet devrait toutefois évoluer grâce aux perspectives ouvertes par le Recensement de l’Agriculture 2010. L’évolution de la mise en perspective structurelle des outils de production agricole impulsée par le Service de la statistique et de la prospective aux questionnaires d’enquête va offrir aux chercheurs des bases d’analyse sur les circuits courts. Le recensement individuel des différentes formes de mise en marché et des activités de transformation va permettre d’apprécier avec beaucoup de détails les contours des exploitations et leurs caractéristiques. Il va permettre pour les chercheurs de l’équipe Proximité un progrès considérable dans la compréhension de l’organisation du travail, tant aux champs que sur les fonctions para-agricoles.
 
 
Christine Aubry et Jean Baptiste Traversac  sont ingénieurs dans l’Unité mixte de recherche Sciences pour l’action et le développement : activités, produits, territoires (UMR1048 Inra AgroParisTech Sadapt) du Centre de recherche Inra de Versailles-Grignon. Cette unité est  rattachée au Département Sciences pour l’action et le développement.
On reconnaît désormais à l'agriculture d'autres fonctions que la seule production de denrées alimentaires de base. Il lui est de plus en plus demandé de mettre sur le marché des produits aux qualités de plus en plus spécifiées et garanties. Elle doit également assurer aux hommes un environnement de qualité et jouer un rôle de maintien de l'emploi rural.
Dans ce contexte, l’objectif des travaux de l'UMR SADAPT est de fournir des éléments de connaissance aux acteurs locaux et aux décideurs politiques sur les thèmes suivants :
  • l'adaptation des exploitations et des ménages agricoles aux nouveaux enjeux de l'agriculture ;
  • les coordinations verticales et horizontales pour développer et garantir des signes de qualité ;
  • les formes d'organisation du territoire à finalités environnementales ;
  • l'organisation du conseil en agriculture.
Au sein de cette unité, C Aubry, agronome,  est responsable de l'Equipe Proximités dans laquelle travaille JB Traversac, économiste.  Cette équipe se consacre à l'étude des activités de production agricole et des conflits d'usage liés à la proximité d'activités humaines porteuses de contraintes et/ou d'avantages en termes de localisation. Les recherches visent à contribuer à l'analyse des dynamiques des territoires ruraux et périurbains en situation de rareté de l'espace, en tenant compte des évolutions sociales, institutionnelles et réglementaires qui les traversent.
 

 

Date de création : 30 Mai 2010
Date de dernière mise à jour : 21 Juillet 2010

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