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Accueil > La science et vous > Dossiers scientifiques > Chimie verte > Questions à la recherche > Impacts du développement des bio ressources sur les systèmes de production agricoles et sur les territoires

Impacts du développement des bio ressources sur les systèmes de production agricoles et sur les territoires

Colloque "Chimie verte : questions à la recherche" 28 février 2006.


Intervention Jean-Marc Meynard, chef du département "Sciences pour l’action et le développement", Inra Versailles-Grignon

 

Ces nouvelles utilisations ne manqueront pas d’avoir des conséquences importantes sur les pratiques agricoles, l’environnement ou la biodiversité. Quatre idées vont être développées autour de ces questions : 

Adapter les modes de production aux débouchés non alimentaires

La qualité des produits récoltés se construit au champ, tout au long du cycle de la culture. La manière dont l’agriculteur choisit ses variétés, dont il les sème, dont il les fertilise, dont il les récolte, va conditionner l’élaboration de cette qualité. Dès lors que l’on s’intéresse à des critères de qualité nouveaux, les modes de production doivent être adaptés. 

L’Inra et ses partenaires ont par exemple mis au point des manières spécifiques de cultiver le blé pour le bio-éthanol, qui tiennent compte des spécificités de ce débouché : extractabilité de l’amidon, teneur en protéines des drèches permettant leur utilisation en alimentation du bétail, bilan énergétique le meilleur possible, coût de production minimal du litre de biocarburant. Par rapport à la conduite classique du blé pour la panification, nous proposons de réduire les engrais azotés de 40 à 50 %, de réduire la densité de semis de 30 % et de supprimer les traitements fongicides et régulateurs de croissance (Loyce et al. 2002). 

Mettre au point des modes de conduite de culture pour des cahiers des charges complexes, multicritères, intégrant objectifs économiques et environnementaux, conciliant les intérêts des agriculteurs et les exigences de la transformation, cela nécessite d’être inventifs. Les chercheurs s’appuient aujourd’hui sur des modèles informatiques pour explorer rapidement et à peu de frais des solutions techniques très diverses, simuler leurs conséquences sur la production, la qualité, l’environnement… et ainsi choisir la mieux adaptée. C’est comme cela que nous avons fait pour le blé éthanol, avant de tester au champ la solution proposée par le modèle. Un travail analogue reste à faire pour d’autres cultures et d’autres débouchés.

  

Prévenir les risques de réduction de la biodiversité cultivée

Depuis un demi siècle, on assiste à une spécialisation régionale de l’agriculture (ici l’élevage, là les grandes cultures, ici blé et colza, là monoculture de maïs, etc.) qui tend à réduire fortement le nombre d’espèces cultivées dans une région donnée. Or si un territoire est occupé par un tout petit nombre de cultures, cela favorise les parasites et mauvaises herbes inféodées à ces cultures, et cela induit par ricochet un accroissement du besoin en pesticides. Peu d’espèces cultivées, c’est aussi une diversité d’habitats insuffisante pour la faune sauvage… bref, il serait important d’enrayer ce mouvement de spécialisation et de re-diversifier les espèces cultivées au niveau du paysage. 

On peut penser que les nouveaux débouchés seront favorables à cette diversification des cultures, mais ceci supposera que la sélection végétale s’adresse à de nouvelles espèces, différentes de celles qui sont cultivées aujourd’hui. Or, la tendance lourde est inverse : la sélection tend à se concentrer sur un nombre d’espèces de plus en plus réduit, celles qui couvrent une surface importante, et qui constituent de ce fait un marché porteur, nécessaire pour rentabiliser les investissements en génomique et biotechnologies. Je crains par exemple qu’on nous propose des variétés de colza produisant différents types d’huiles pour différents usages industriels plutôt qu’une diversité d’espèces oléagineuses satisfaisant chacune un marché. Il n’est donc pas exclu que l’on rate cette opportunité de diversification des assolements. 

Eu égard aux surfaces importantes potentiellement concernées, les cultures énergétiques méritent une attention particulière :

  • si la filière biocarburant se développe à base d’oléagineux, par exemple, il faudra veiller à ce que le million et demi d’hectares d’oléagineux supplémentaires soient bien répartis sur le territoire pour que cela reste supportable au niveau du parasitisme. Et l’utilisation des tourteaux en alimentation animale pourrait accélérer le déclin du pois protéagineux, qui occupe en partie le même créneau (Crépon, RAP 2005); on risque là une perte de diversité des espèces cultivées, mais aussi une dégradation du bilan énergétique de la rotation, car n’oublions pas que le pois fixe gratuitement l’azote atmosphérique.
  • si on s’oriente vers le développement de filières ligno-cellulosiques, à base de biomasse, c’est surtout autour des usines que la spécialisation des assolements pourrait être aggravée, pour des raisons de logistique ; le volume des produits récoltés et la faible valeur ajoutée de la filière conduira sans doute à chercher à réduire le coût du transport, donc la taille du bassin de collecte. 

À l’interface entre économie, agronomie et écologie, il y a donc un travail à entreprendre sur la relation entre choix d’organisation des bassins de production, techniques agricoles, techniques d’entretien des espaces intersticiels1 et biodiversité. On ne peut pas dire "la production suivra", sans faire référence aux injonctions de la société concernant la nécessaire réduction de l’usage des pesticides en agriculture (rappelée récemment par l’expertise collective Inra Cemagref).

  

Organiser la co-existence des filières sur le territoire agricole

La multiplication des filières basées sur des variétés différentes d’une même espèce risque également de multiplier et de singulièrement compliquer les problèmes de co-existence. Je m’explique : si dans le même espace, voisinent des variétés alimentaires et des variétés non alimentaires de la même espèce, il y a un risque, non négligeable, que du pollen d’une variété non alimentaire vienne féconder des fleurs de la culture alimentaire. Les conséquences de cette pollinisation croisée ne sont pas forcément dramatiques : tout dépend du seuil de contamination toléré par les normes de qualité sanitaire et les marchés. Tous les cas sont imaginables, depuis la situation où des traces pourront conduire à déclasser le lot, voire à le rendre invendable, jusqu’au cas où une contamination de plusieurs pourcent ne posera aucun problème. D’autre part, cela dépend des espèces : le maïs, dont les fleurs mâle et femelle sont séparées sur la plante, risque de poser beaucoup plus de difficultés que le blé, dont les fleurs s’auto-fécondent. Il faudra donc savoir s’adapter au cas par cas. L’Inra conduit des recherches actives sur cette question de la coexistence de filières sur le territoire agricole, particulièrement depuis que l’on se prépare à gérer la ségrégation des filières OGM et non-OGM. 

Là encore, il ne sera pas possible de résoudre ces questions complexes, mettant en jeu de multiples décisions, sans la modélisation : le risque de pollinisation croisée va dépendre des distances entre parcelles, du détourage (récolte séparée du tour des parcelles), de la précocité des variétés ou de la date de semis, qui vont conditionner les concordances de floraison entre champs de filières différentes. Pour le colza, il y a aussi des risques liés aux repousses, dans les champs ou les bordures. Les techniques qui permettent de maîtriser les repousses sont principalement le désherbage, l’entretien des bordures, et le choix des rotations. Toutes ces techniques sont des entrées de modèles informatiques spatialisés, qui simulent les échanges génétiques entre parcelles dans un paysage. Les modèles permettent de comparer par simulation des stratégies combinant ces techniques pour définir celles qui auront le meilleur rapport coût / efficacité vis-à-vis d’un seuil de pureté donné. Ils peuvent donc fournir une aide précieuse pour organiser les bassins de production, négocier des contrats ou planifier la collecte (Meynard et Le Bail 2001).

  

Comprendre les dynamiques territoriales, dans leur diversité

On voit que le développement des cultures non alimentaires devrait marquer les paysages : nouvelles espèces cultivées, concentration de certaines cultures autour d’usines, gestion de coexistence,… Il est clair que, selon que les bioressources seront transformées dans un petit nombre de grosses usines ou dans des petites unités déconcentrées, les conséquences au niveau des territoires seront très différentes. Il sera important que nous soyons très attentifs à ces dynamiques territoriales, et à leur diversité, (1) pour identifier les sources potentielles de tensions et conflits, (2) pour repérer les solutions innovantes concoctées localement et qui pourraient être utiles ailleurs, ou (3) pour identifier les leviers que pourraient utiliser les pouvoirs publics en vue d’agir sur ces dynamiques dans le sens de l’intérêt général. 

Quelques exemples de dynamiques territoriales déjà à l’œuvre : 

  1. On voit émerger des collectifs réunissant des agriculteurs et souvent leurs voisins non-agriculteurs, organisés autour de la production locale d’énergie, pour le chauffage collectif ou le biocarburant ; 
  2. On assiste à l’émergence de projets locaux associant logique de filière et développement territorial ; on voit des collectivités locales promouvoir le développement des bio-ressources sur leur territoire: valorisation de la biomasse, utilisation par les cultures non alimentaires de terrains contaminés par les métaux lourds. 
  3. Plus généralement, on a vu ces dernières années, émerger des dispositifs collectifs pour la gestion des paysages (incluant cultures, forêts, parcours et espaces intersticiels) où agriculteurs et autres acteurs du territoire se concertent pour la ressource en eau ou la protection d’espèces (Fertimieux, SAGE, Natura2000…). Pourquoi pas pour l’accompagnement du développement des bio-ressources ?

Au-delà de ces exemples, ce que je crois, c’est que les bio-ressources pourraient constituer à l’avenir un moteur majeur des dynamiques territoriales, modifiant profondément les activités agricoles, mais susceptibles de peser aussi, largement au-delà, sur les relations entre l’agriculture et le reste de la société.

Note 1

Dans l’hypothèse d’une mobilisation des ressources boisées, attention au risque de plantation de bosquets et de haies monospécifiques à forte vitesse de croissance, qui se substitueraient aux bosquets et haies plurispécifiques actuels, fourniraient plus de bois mais ne rempliraient plus leur rôle vis-à-vis de la biodiversité (faune et flore sauvage aussi bien qu’auxiliaires en défense des cultures).

 

Rédaction :  Jean-Marc Meynard, chef du département "Sciences pour l’action et le développement", Inra Versailles-Grignon
Contact scientifique :  Jean-Marc Meynard
Département :  Sciences pour l’action et le développement
Date de création : 20 Juillet 2006
Date de dernière mise à jour : 22 Septembre 2006

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